‹ Victor Hugo devant l'opinion presse française-presse étrangèreChapitre 56 sur 127 · ED. LEPELLETIER · texte numérisé non relu

ED. LEPELLETIER

154 VICTOR nV&O DKVANT L^OPINION

Le Monde des Arts et du Théâtre:

Victor Hugo n'est pas mort. Pourquoi donc le pleurer ?

Si le corps a succombé à la. fatalité cpii pèse sur l'humanité, et est retombé dans le n^nt, Toeuvre du poète est gravée sur le temple granitique de la renommée et jette, de cette hauteur, son défi aux siècles.

L'homme (jui a pu, comme lui, dédier à son art quatre-vingt-trois ans d'existence, qui a pu lutter contre deux générations de poètes, dont les plus grands sont tombés sur la brèche à la fleur de l'âge, est, sans nul doute, rheureux parmi les heureux.

Il a pu, lui, faire dire à son génie le dernier mot ; il a pu se bâtir, pierre par pierre, un monument de gloire. Son triomphe a eu toujours un lendemain, qui était un nouveau triomphe.

Pleurons Musset, pleurons Beaudelaire, disparus de la scène, le lendemain du premier succès, au beau moment où leur oeuvre poétique commençait. Pleurons ces ouvriers de la pensée, qui ont à peine élevé le premier échafaudage de leur travail.

Mais à celui auquel il a été accordé, pour compléter son œuvre, une vie entière d'homme, n'offrons pas des regrets vains ou menteurs.

Mettons-le simplement à sa place ; c'est notre devoir de concitoyens. En pleurant Thomme, on amoindrirait le poète.

Le jour n'est pas loiji où le puissant" écrivain passera à Thistoire, ce grand livre dont les pages froides et sévères constatent des

APRÈS LA MORT t»5

faits, sans aucune appréciation ou aucune justification.

Ce jour-là, on attaquera en Victor Hugp l'homme politique avec plus de violence qu'on n'ose le faire aujourd'hui devant une tombe, et des colères qui se déchaîneront sur lui, toute la faute retombera sur ceux qui ont voulu l'affirmer comme homme politique.

Le poète ne pourra jamais et ne saura jamais faire de la politique.

L'âme oui plane dans des régions absolument idéales, qui n'a d'autre souci ni d'autre culte que le beau,, aura des enthousiasmes faciles pour les grandeurs du moment.

Si après avoir chanté aujourd'hui l'hymne de gloire aux exploits éclatants de César, l'empereur, il élève demain superbement aux deux, dans une ode, l'audacieuse révolte de Brutus, on n'a pas pour cela le droit de l'accuser d'apostasie.

Le rêve idéal de la patrie n'a pas pour Im d'autre forme précise que celle qui la mène en droite ligne à la gloire.

ABENIACAR.

Le XIX' Siècle :

Né, aux premiers jours du siècle, d'un père vieux soldat et d'une mère vendéenne, épris d'enthousiasme pour les gloires de l'Empire, accessible aux rêves dorés de la foi, il est venu, passant par le libéralisme un peu vague de 1830, à l'idée définitive de la République en politique, et de la libre-pensée en philosophie.

Pourçiuoi un homme cesserait-ïl d'être grand justement pour avoir fait les progrès que les plus humbles d'esprit ont accomplis?

Le passage de V. Hugo à travers les partis a été, au contraire, une source de grandeurs pour son œuvre. Il a appris à respecter ce qui est respectable en tous ; il a célébré ce qu'il y a de glorieux.

Mort en philosophe, il laisse après lui le magnifique éloge des vertus chrétiennes; mort sénateur de la République, il a dit, comme personne, les splendeurs de l'épopée impériale, et adressé au passé royaliste, à la vraie monarchie, les plus nobles adieux.

Voilà pourquoi son deuil peut et doit être porté par le pays tout entier, pourquoi les misérables questions de parti s'effacent devant sa tombe.

A moins de prétendre que ce que l'Empire a de plus beau soit le 2 Décembre, et de croire que ce que le christianisme a de plus essentiel soit le miracle de la Salette, les parti; sans des régimes déchus, comme les catholiques, peuvent saluer en V. Hugo un homme qui les a grandis en les combattant.

C'est cette merveilleuse puissance qui constitue le génie même.

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