ERNEST MERSON
Le Journal du Havre :
Toute la presse — et nous pourrions dire toute l'Europe — rend, ce matin, -un pieux hommage à rillustre poète qui vient d'entrer dans l'éternité.
Nous n'essayerons, ici, ni de retracer la vie du grand patriote, ni d'analyser son œuvre colossale. Depuis longtemps, Victor Hugo est entré dans l'histoire, et si quelques voix se sont élevées, dans ces dernières années, pour critiquer l'homme politique, ces voix sont muettes, aujourd'hui, et la mort de l'auteur de tant de chefs-d'œuvre est un deuil national, plus encore, un deuil universel.
Le premier résultat de cette mort a été de provoquer une trêve entre les différents partis, et les journaux de ce matin consacrent tous leur premier article, — quelques-uns leur première page, — à ce douloureux événement.
Avec la mort de Victor Hugo commence son apothéose.
Le Messager du Midi
Si nous savons ce que la mort, .ce que le sentiment patriotique commandent, et si nous faisons taire des ressentiments bien légitimes pour ne voir en Victor Hugo que le chantre des gloires de la France, nous avons certes le droit de trouver que les amis du grand homme dépassent la mesure et risquent de ridiculiseï* celui qu'ils avaient fait leur esclave et qu'ils prétendent, aujourd'hui,, adorer à l'égal de Dieu.
Le Courrier de la Gironde :
Victor Hugo est une illustration nationale.
Sa gloire, comme l'a dit M. le président du Sénat, n'appartient à aucun parti, à aucune opinion. Eue est à tous. La France entière va marcher derrière ce cercueil. Pourquoi, suivant l'heureuse expression d'un de nos jeunos
poètes bordelais, Dieu ne marche-t-il pas devant ?
Le Petit Lyonnais :
La nouvelle de la mort de Victor Hugo va causer dans le pays une émotion profonde qui trouvera dans le monde entier un douloureux écho.
C'est, en effet, la ]jlus haute personnification de ce temps qui disparait. On dira le siècle de Victor Hugo, comme on a dit du précédent' : le siècle de Voltaire.
L'Avenir de FAude :
Devant cette tombe où va descendre le poète le plus puissant et le plus fécond que la France ait produit, que tous les fronts slndînent et que tous les genoux fléchissent !
Regardons les cieux pour y chercher la trace de ce rayon d'immortalité qui se dégage chi front des poètes, même lorsque ce front s'est couvert, comme à plaisir, ae toutes les poussières de ce monde, bien avant d'être doscendu dans la poussière du tombeau !
Le Mémorial d'Amiens :
Victor Hugo n'a été ni un matérialiste, ni
un adversaire irréconciliable du catholicisme .
Nous n*en sommes que plus à Taise pour rendre ici un sincère nommage à sa mémoire.
Mais, s*il n'était même pas permis de pardonner au pamphlétaire ses moments de haine il resterait encore dans la vie du patriote, dans les œuvres du poète assez de grandes choses et de chants sublimes pour mériter Tadmiration de la France tout entière.
C'est pour cette France qu'il a dit :
Gloire à ceux qui sont morts pour eUe.
A notre tour, disons : Gloire à celui qui est mort en l'aimant et qui l'a honorée par son génie !
Et c'est surtout à la grande famille des Lettres, à laquelle nous avons l'honneur d'appartenir, que revient le droit et le devoir ae célébrer la mémoire du poète national qui a illustré un siècle .
Voilà pourquoi, sans distinction d'opinions, nous nous sentons tous une émotion au cœur.
Voilà pourquoi toutes les têtes s'inclinent avec respect et pourquoi ma plume modeste ose écrire cels grands mots : Honneur et gloire à jamais à la mémoire de Victor Hugo, notre maître à tous !
L'Espérance du Peuple :
Victor Hugo est mort aujourd'hui.
Sa maladie a donné lieu à un spectacle vraiment humiliant pour la nation française.
Tous les journaux républicains, les plus nombreux, hélas! des journaux conservateurs même, déraisonnent à faire pitié ! Ils encensent Victor Hugo comme un dieu : « On sent, dit l'un, crue si Victor Huffo meurt, ce siècle aura perdu son soleil ! » Un autre écrit : «Victor Hugo est né avec le siècle, et s'il disparaissait, il semble qu'il emporterait le siècle avec lui ! » Un troisième ne veut pas admettre que ce poète puisse mourir. Un quatrième cite avec des transports d'admiration ce mot du malade : « Allons, il est temps de désencombrer mon siècle ! »
Dans toute la France républicaine, et même un peu dans l'autre, résonne l'écho de ces flagorneries monstrueuses ; elles sont d'autant plus ridicules que depuis longtemps, Victor Hugo était en q[uelque sorte tombé en enfance. Le poète qui a tant chanté l'ombre n'était lui-même au'une ombre ; cette intelligence, jadis si belle, était enveloppée d'une nuit épaisse ; un seul rayon la traversait encore ; par instant brillait la flamme de l'orgueil et son éclat douloureux ne servait gu'à rendre plus lamentable le chaos où gisaient tant de ruines .
Enorme était son génie, plus énorme encore son orgueil, c'est ce qui l'a perdu. Victor Hugo s'est révolté contre Dieu, coupable d'être plus grand que lui ; il l'invoquait pour la forme,
f)arce qu'il le fallait bien ; Dieu résume toutes es grandeurs, toutes les gloires, toute les splendeurs de l'infini, et l'aigle, ne pouvant ramper, est forcé de voler au ciel. — Mais le cœur n'y était pas. Dans ses invocations les plus lyriques, le cri sortait des lèvres avec force pour monter en haut, mais il ne jaillis-
sait pas du cœur, avec Télan de la foi et Tonction de Tamour.