ANGLETERRE
Le Standard :
Plusieurs veulent le placer au sommet de la littérature française, mais cette appréciation de ses contemporains ne sera pas parta-
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gée par la postérité. Il suffira de reconnaître que son succès fut grand comme poète, auteur dramatique et romancier, et que pendant un demi-siècle il fut Tidole de ses compatriotes. — Soi-disant cosmopolite, il ne l'était pas de fait, mais eût voulu assimiler à la France, l'Europe entière. Jamais il ne voyagea, et son imagination même, en art, en poésie et en politique, ne voulut voir que ce qui était Français. Il en est résulté, pour le poète patriote, une admiration outrée de ses non moins patriotiques compatriotes.
Le rang qu'on veut lui attribuer comme poète ne peut lui rester acquis. Il se croyait un second Shakespeare, il n égale pas Dryden. Ses meilleures poésies sont celles qui traitent du berceau et de la tombe. Là, sobre de toute rhétorique ampoulée, il redevient le poète simple et vrai. Comme romancier, il savait s'attacher son monde^ et cela fait, les descriptions et les déclamations s'entrelaçaient à sa guise, sans fatiguer ou rebuter ses lecteurs. ' Comme homme politique, il n'a jamais su raisonner sainement, ni être un législateur sérieux. Se bornant à lancer de temps à autre quelques aphorismes sentencieux, il lui semblait dû que ses compatriotes les acceptassent comme une révélation de la sagesse in carnée, et ses collègues voyaient en lui plutôt un instrument qu'un guide. Son rôle a été tout au plus celui de chef choriste du parti du désordre, et il paraissait lui même avoir conscience du caractère théâtral de son milieu politique.
Tbe Pall Mail Gazette ;
Sa vie est pour ainsi dire la vie de la République française ; mais le fait qu'aucune animosité politique n'a ébranlé l'empire extraordinaire qu'il avait sur ses concitoyens, démontre à quel point dans ses ouvrages, « roi du drame, roi du roman » il représente l'esprit, non d'un parti, mais de la France même. II était le plus Français des Français, et maître en l'art de faire couler les larmes, et, bien certainement l'auteur français du siècle, le plus connu dans son propre pays et à l'étranger. Le tribut d'hommages eue notre poète lauréat rend au génie de Victor Hugo est bien connu ; et quant à M. Swinburne, ses louanges du maître français sont aussi fré-
Îuentes que celles qu'il a adressées à la mer. )e plus, Notre-Dame-de-Paris a été traduite dans toutes les langues de l'Europe, et les Misérables, traduits en huit langues différentes, ont été publiés {le 3 avril 1863), simultanément, à Paris, à Bruxelles, Londres, New-York, Madrid, Berlin, Saint-Pétersbourg et Turin. En ce sens, il était donc vrai de dire, que puisque Victor Hugo était Paris, Paris la France, et là France le monde, Victor Hugo était le monde.
Le poète avait une vie privée aussi bien qu'une vie publique et littéraire. Comme beaucoup de grands hommes, il était souvent harcelé par des gens qui s'inquiétaient de son « orthodoxie », et fut souvent victime de l'erreur qui confond le poète et ses œuvres.
Après la publication des Travailleurs de to
mer, par exemple, le suicide de Gilliat fut -cité comme la preuve que Fauteur approuvait la destruction de soi. Ses véritables idées sur la mort, qu'il est intéressant de rappeler en ce moment, peuvent être recueillies dans les paroles suivantes, conclusion du discours qu'il prononçait il y a quelques années sur la tombe de M"« Paul Meurice : — « Des hauteurs sereines du monde inconnu, elle voit autour d'elle ces cœurs remplis de son souvenir, ces amis qui la vénèrent et qui la glorifient, ce tendre époux qui la pleure. Son souvenir à la fois triste et charmant ne s'effacera jamais. Il éclairera le crépuscule où nous vivons. Que l'éternel esprit accueille dans son sublime domaine son esprit immortel. La vie est un problème, la mort en est la solution. Je le répète et je termine ainsi mes adieux : la tombe n'est ni noire, ni vide ; non, elle est une grande lumière, et puisse celui
?ui vous parle se tourner vers cette lumière ! 'our celui qui n'est pour ainsi dire plus de ce monde, pour celui dont l'unique ambition est contenue dans la mort, il est réservé de voir dans la profondeur de cet infini, dans le sublime éblouissement du tombeau, l'étoile fixe de Dieu ».
Evening Standstrd :
La lutte est terminée. « Le combat entre le jour et la nuit», pour citer les paroles de Victor Hugo sur son lit de mort, le combat a •cessé, et la mort qu'il désirait comme fin de
ses souffrances est venue pour Fauteur de la Légende des Siècles. La France pleure la perte d*un de ses plus illustres enfants, et dans tous les pays où ses œuvres sont connues et admirées, cette mort fera naître de sympathiques regrets, quoi qu'elle Tait frappé à un âge où, dans le cours ordinaire de la nature, un tel événement ne puisse causer de surprise. Pendant la courte maladie qui, dès le début, a fait craindre up dénouement fatal, un intérêt extraordinaire pour l'état du poète national s'est manifesté dans toutes les classes de la Société ; et des hommes de toutes conditions se sont rassemblés dans un respectueux silence autour de sa demeure, avides d'apprendre les dernières nouvelles du malade. A présent que ses yeux sont à jamais fermés, la France républicaine prenara à tâche d'aimer et d'honorer le défunt, en faisant à Victor Hugo des funérailles nationales, et des députations de tous les coins de la France accompagneront ses restes à leur dernière demeure. Ainsi que pour Léon Gambetta, une souscription nationale sera problablement ouverte, pour élever un monument à la mémoire du grand poète.
Néanmoins, Victor Hugo n'a besoin ni de bronze, ni de marbre, pour perpétuer son nom. Ses œuvres nombreuses suffiront à le préserver de roùbli.
Tbe Times:
En Victor Hugo, la France a perdu hier celui de ses enfants qui possédai!;^ les dons, les plus variés, et le monde des lettres son plus
brillant ornement. Pour Tampleur de son génie^ il a été souvent comparé à Shakespeare, mais si son pouvoir sur les passions humaines, son imagination vive et étendue, son énereie intellectuelle peuvent provoquer et justiner cette comparaison avec le premier d'entre tous les poètes, par contre le grand écrivain qui vient de mourir a manqué de cette impartialité, de ce calme profond, de ce jugement sérieux et sûr qui sont un des traits caractéristiques de Shakespeare et des quelques maîtres de Fesprit du monde. Mais, ces restrictions faites, le poète dont l'humanité tout entière porte aujourd'hui le deuil, ne fut pas seulement une des ligures marquantes de cette génération, mais peut-être l'esprit littiéraire le plus beau et le plus pur que fa France ait jamais produit.
Ce n'est pas ici la place de tirer l'horoscope de ce grand nom. Ce n'est pas à nous qu il appartient de dire ce qui périra ou ce qui restera du trésor littéraire que Victor Hugo laisse derrière lui, mais il est évident que ce grand chef de l'école romantique disparaissant, la littérature française perd en lui une de ses forces les plus puissantes et les plus vives. Victor Hugo a tenu une place colossale dans cette littérature. Son esprit est un des plus puissants et des plus originaux ; ce-
f)enaant u avait ses faiblesses. Superbe dans e domaine de la fantaisie et dans la force du langage, le vrai don de la parole semble lui avoir manqué. Il manquait de concentration.
Il a Ba place dan^ le temple de la;[*enpmmée où vont les grands poètes du monde; cette
place est vaste et honorable. En ce moment, nous ne pouvons qu'apporter notre tribut de regrets, lorsque Tune des plus puissantes lumières de notre temps disparait sous rhorizon terrestre.
Daily-Telegrapb :
M. Victor-Marie Hugo, pair de France, poète, homme politique, romancier, dramaturge, historien, artiste et ami de Thumanité, est mort hier dans Taprès-midi à Paris, à rage de quatrevingt-trois ans et trois mois.
Avec lui disparaît une des figures marquantes du grand dix-neuvième siècle, si fertile en événements, mais sa mémoire restera vivante et sa renommée plus solide que les monuments 'd'airain.
Sous certains rapports, Timage de Victor Hugo s'effacera comme une photographie, mais sous d'autres elle restera comme rehaussée par des couleurs immortelles. L'illustre défunt avait plus qu'une réputation nationale. Depuis longtemps il avait conquis glorieusement une place dans la littérature universelle. Il appartenait donc au monde entier sans cesser de sentir, de parler et d'agir comme un Français. Hugo personnifiait le souvenir des lettres comme l'empereur d'Allemagne personnifie le souvenir dte la guerre.
En mourant, un volume entier de la littérature se trouve achevé, catalogué, il n'y aura plus qu'à le consulter.
Il est sans doute difficile pour les Anglais
d'apprécier la grandeur de Victor Hugo. C'était un écrivain essentiellement français et il n'y avait rien de cosmopolite dans sa manière de voir les choses, ou d exprimer ses propres
fensées. C'est là que notre attention peut tre arrêtée, non pas tant par l'idée émise Sie par le langage extravagant dont cette ée est enveloppée. Cette remarque s'ap- Slique spécialement aux œuvres en prose ont quelques-unes demandent des restrictions aux nommages dus au génie. Par dessus tout, cependant, plane la personnalité imposante et la nature profondément poétique de Victor Hugo. Quels que puissent être les défauts de ses ouvrages ils vivront certainement, par leur profondeur d'idées, par la force des sentiments exprimés et par leur imagination puissante. Autour de cette tombe le cnarme et la grâce que le poète faisait rayonner sur tous ceux qui l'approchaient.
Daily News:
Victor Hugo est mort aujoud'hui, ce n'est
Îas le cas de crier : « le Roi est mort, vive le loi ! Il n'existe personne pour prendre la S lace extraordinaire que Victor Hugo occupait ans PariSj surtout dépuis que la populace belge s'était ietée dans sa maison pour le punir d'avoir donné asile à des proscrits communistes. Il fut remarquable par la fermeté de son caractère, par la solidité de son amitié et par son courage à dire ce qu'il pensait. Il ne se brouilla jamais avec ses amis, même lorsqu'ils étaient en hostilité politique contre lui, 1 amitié ne cessait pour lui qu'avec la mort.
M. Vacquerie et M. P. Meurice qui sont âgés maintenant se sont faits ses disciples lorsqu'ils étaient écoliers. 11 reçut à Guernesey les bonapartistes Th. Gautier, Houssaye et Paul de Saint-Victor et il continua à corres-
Ïondre dans l'exil avec la mère du comte de 'aris dont il disait plus tard : « Mon admiration et mon affection pour la duchesse d'Orléans ont été un culte. » S'il avait été seulement un littérateur, on ne l'aurait pas remarqué, mais il s'était jeté dans la politique ardente de 1848 et il était le souffle qui donnait la vie au vieux parti républicain pendant l'empire. Tous les républicains qui l'approchaient étaient avancés et il partageait leur bouillant tempérament ; mais les polémiques n'ont jamais amoindri son vaste cœur et ne l'ont jamais fait se départir d'une noble courtoisie envers ceux qui l'entouraient. Le voir, c'était l'aimer. Plus on le voyait, plus on l'aimait. Il avait conscience de sa grandeur, et de la position qu'il occupait, mais il recevait les honneurs avec simj)licité et dignité...
Depuis son retour à Paris il dépensait une fortune en aumônes et en petites pensions.
C'est une erreur de croire qu'il fût avare. D dut vivre avec économie jusqu'au jour où les Misérables lui rapportèrent une fortune que la chute de l'empire, permettant la vente en France des Châtiments et de Napoléon-k- Petity accrut considérablement, sans parler de ses pièces de théâtre. Lorsqu'il fut riche, i' donna, sans ostentation, libre cours à sa générosité naturelle. Par la première clause de son testament il donne 50,000 francs aux pauvres de Paris.