A. GAULIER
Le Télégraphe :
Devant cette manifestation de ce deuil d'intelligences, nous trouvons que la politique intervient trop et prend trop de place. Lesr littérateurs n'entrent pas assez au chevet de ce littérateur, seuls les politiciens ont accès, s'inscrivent, dominent et font tapage. Tout à l'heure, si l'on n'y prend garde, et si personne n'élève la voix et ne proteste, grâce à leurs
manœuvres, Victor Hugo ne sera plus qu'un immense sénateur, lui qui fût un immense poète, et qui a élevé à la gloire des lettres françaises un monument comparable aux plus grands, une œuvre colossale par laquelle il s'est égalé aux premiers poètes de toutes les civilisations.
Qu'un deuil national se prépare. On voit bien le rang qu'y tiendront les ambassadeurs, quel cordon porteront les ministres, où s'assembleront les sénateurs, à quel endroit se réuniront les députés ; on sait d'avance ce qui se brûlera de luminaire et combien de mètres de tentures seront déployés ; mais ce qu'on ne devine pas, ce que personne ne peut dire, c'est quelle place y occuperont les écrivains. D'eux, il ne sera nas question ; il n'en est jamais question, du reste. On les oublie, peut-être serait-il plus juste de dire qu'on les méprise, si bien que la )eavalerie a toujours le pas sur eux dans l'organisation du dénié.
Que les puissants de la République et les régleurs de cérémonies funèbres apprennent, du passé, à quelle préséance les écrivains ont le droit légitime de prétendre, dans tout cortège d'un mort littéraire.
En un jour de deuil comme celui que 1^ France entière craint en ces heures d'angoisse, le jour des funérailles de Pierre de Ronsard, lequel, comme Victor Hugo, avait été salué du titre de prince des poètes, et qualifié lui aussi de poète national, la cour des Valois se rangea, et le roi de France, humiliant dignement la majesté de la monarchie devant la majesté des lettres qu'il jugeait plus haute, devant lui fit passer les premiers, le
chœur entier, comme dit Montaigne, le chœur entier des. écrivains et des poètes.
GU-Blas :