‹ Victor Hugo en ZélandeChapitre 3 sur 10 · A VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A VICTOR HUGO

banlieue moderne, au lieu du tourbillon effréné des commères et des buveurs, se borne à faire tourner mélancoliquement le cadran aux macarons et le galop immobile des chevaux de bois.

11 faut donc rabattre beaucoup de sa curiosité quand on arrive dans une ville flamande un jour de kermesse. Le seul changement appréciable que ce jour apporte à la physionomie de la ville, c'est la plénitude des rues et par conséquent la plénitude des hôtels. Il n*y a pas plus de mouvement, mais il y a plus de cohue. De là grande difficulté pour

♦ rarrivant de Irouver le gile, le lit el la table.

Or, nous étions quatre voyageors et deux voyageuses, l^ers de bagages mais non d'appétit ; et, rebutés par tous les hôtels, las, à jeun, traînant nos valises derrière nous, noas commencions à errer lamentablement sur le port d'Anvers, ayant aux talons deux sacs de nuit ci six estomacs.

Le hasard nous fit alors aviser au coin

d'une place une façade de maison encore

inexplorée. C'était un dernier espoir d'hôtel

portant pour enseigne A la Croix blanche,

La réponse fut d'abord la même que

partout ailleurs : Pas de chambres ou plutôt pas assez de chambres.* Et nous allions ïious éloigner de nouveau, lorsque apparut la fille de Thôtesse, charmante personne de dix-huit à vingt ans, blonde, rose, avec une de ces jolies bouches^ naturellement souriantes qui disent toujours oui, même quand on leur demande six chambres un jour de kermesse.

Ce fut en effet sa réponse. L'impossible allait se faire. La gracieuse jeune fille avait particulièrement regardé l'un de nous, et ce regard, curieux d'abord, puis étonné et confus, qu'aucun do nous cepeijdant ne

remarqua dans ce -moment, avait suffi pour tout changer. Il paraît que, pour ce regard éminemment lettré, il y avait quelqu^un parmi nous.

. Les deux valises étaient cependant étiquetées d'un nom quelconque, sous lequel il était impossible de pénétrer l'incognito d'une gloire. Victor Hugo a, en effet, pour règle absolue en voyage d'oublier son nom au logis. Sa grande préoccupation est de rester inconnu. Il voyage toujours avec son portemanteau couleur de, muraille.

En attendant le dîner — il était trois

heures de l'après-midi — nous fîmes un

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tour dans la ville. Tout Anvers est maintenaot dans la cathédrale, dans le puits de Quentin Metzis (que je persisterai toujours à appeler Quentin Metzis et non Quentin Massïs, comme le voudrait, à tort selon* moi, M, Thoré), et enfin dans le musée. On ne se lasse jamais de les revoir. Quelle cathédrale ! quel puits ! quel musée ! Nous, nous dirigeâmes naturellement tout d'abord vers le musée; mais, en passant, nous devions traverser le parvis et nous régaler de la cathédrale et du puits.

Il est tout petit, ce parvis, el, si les masures qui l'entourent n'étaient pas engluées

de badigeon, elles auraient encore du caractère.

Mais c'est assez pour ravir le regard, que ce puits robuste et délicat. Figurezvous l'œuvre d'un Vulcain bijoutier. Les pauvres vieilles maisons à demi croulées de la place semblent le regarder mélancoliquement et donner, avant de disparaître, un dernier coup d'œil au bijou de famille du parvis. Pendant ce temps, la haute flèche souveraine de Notre-Dame d'Anvers se perd glorieusement dans le ciel, toute pleine de rayons, de carillons et d'harmonies, et

comme pénétrée de l'azur d'unegrande âme.

La flèche aussi finement ciselée que le puits, le puits aussi puissamment construit que la flèche, semblent avoir enîre eux, bien qu'ils soient le contraire l'un de l'autre, une sorte d'affinité mystérieuse. La flèche murmure : « Je vais ejx haut. » Le puils soupire : « Je viens d'en bas. » Ils se contredisent et se complètent, et cette cathédrale est une grande sœur qui aurait ce puits pour petit frère.

Ici, Victor Hugo nous dit :

— Nous venons de voir QuentinMetzis le

forgeron, allons maintenant contempler

• Quentin Metzis le peintre. Car il y eut un

serrurier dans- Quentin Metzis, comme il y eut un architecte dans Michçl-Ange.

Et Ton se hâta vers le musée.

11 y a, en effet, au musée d'Anvers, entre autres chefs-d'œuvre, ce fameux triptyque de Quentin, V Ensevelissement du Christ, que le maître iouvaniste peignit vers 1508 pour la corporation des menuisiers anversois, et dont, soixante et dix ans plus tard, vers 1578, la reine Elisabeth d'Angleterre offrit la somme énorme de 5,000 nobles à la rose, soit plus de 40,000 florins.

V Ensevelissement du ChriH peut êlre

considéré comme la perle du musée d'Anvers qui du reste fourmille de trésors. On y compte, pour ne nommer que les merveilles, trois Rembrandt, un Titien, . un Murillo, deux Holbein, cinq Van Eyck (Hubert et Jean), deux Memling, vingt-trois Rubens, sept Van Dyck, neuf Jordaens, (rois Franck Floris, deux Antonello de Messine, cinqTéniers (David), jun Terburg, deux Van Ostade (Isaac et Jacques), deux JeanSteen, un Van derNeer, unVandevelde (Guillaume), deux Wouwerman, deux Wynants, deux Snydcrs, plus toute une col-, leclion inestimable de primitifs inconnus,

qui occupe à elle seule un salon presque tout entier.

Quentin Metzis, outre V Ensevelissement du Christ^ qui illumine splendidement la grande galerie, a dans le musée «inq tableaux, dont deux, le Christ glorieux el la Sainte Face^ se font, pour l'esprit, le plus étrange pendant qu'on puisse rêver.

Comme vous le voyez, l'admiration n'a que l'embarras du choix. Aussi, quand on n'a qu'une heure, faut-il avoir le courage de fixer ses préférences. Victor Hugo, ce jour-là, avait choisi Quentin Metzis, et nous allâmes droit au triptyque.

Mais, en passant, nous ne pûmes nous

défendre de jeter un regard d'amour à li

Femme au chapeau rouge^ de Rembrandt.

Ce n'est, à proprement parler, qu'une

« grande .esquisse^ mais chez Rembrandt

l'ébauche a toujours la mise au point du chef-d'œuvre. La Femme au chapeau rouge ^ vue de profil, se détache du fond clairobscur dans une sorte de poudre d'or impalpable qu'on ne peut comparer qu'à la poussière d'un rayon de soleil passé au tamis par la nuit. Et qu'est-ce que ce rayon? C'est .ce prodigieux fil de lumière qui .traverse loute l'œuvre de Rembrandt, et que

ce maître inaccessible a pour jamais saisi au passage et fixé sur la vitre éblouissante de TArt.

V Ensevelissement du Christ est une de ces grandes choses que le voisinage de Rembrandt ne trouhje pas.

Sous un luxe de costumes et d'accessoires rendus avec la minutie et la science familières aux maîtres du quinzième et du seizième siècle, il y a là toutes les larmes de la douleur. Le Christ, amaigri, livide, étendu à terre, a le masque creux et toute la rigidité poignante d'une mort qui a été affreuse, Joseph d'Arimathie vient de lui

retirer la couronne d'épines, et, le visage plein d'une indicible angoisse, il louche à celle tête sacrée avec une sorte de précaution tendre et tremblante. Il semble qu'il ose à peine effleurer du bout des doigs la molle déchirure de ces ampoules saignantes.

De Tautre côté du tableau, Madeleine baigne les pieds du Christ, et, comme Joseph d'Arimathie, on dirait qu'elle craint de blesser les plaies du martyr. Toutes les figures qui entourent le Christ sont différemment désolées, éplorées ou désespérées, mais toutes sont muettes et retiennent celle

espèce de cri qui pleure qu'o)i appelle le sanglot. Pas une de ces douleurs, depuis ceHe de MarieSalomé jusqu'à celle de Marie, femme d'Alphée, qui ne garde un religieux silence. Madeleine a le courage surhumain de boire ses pleurs, et la Vierge-Mère ellemême, qui a tous les droits, arrête dans ses yeux la grande larme.

On Ole les épines du front, on lave les trous des pieds et des mains, on se passe l'éponge, on répand les parfums puisés dans le vase de filigrane d'or, on plisse sur ce cadavre le fin suaire de lin transparent et brodé, on a tous les petits, soins des

grandes amours; chacun fait ce qu'il a à faire, mais, pour ainsi dire, tout bas, et il semble qu'on n'entende pas ce tableau. •

Au flanc du cadavre, comme au centre de la composition, s'ouvre, moins violente que les plaies de Ruben&, mais plus consciencieusement terrible, fendue à vif, tîclairée et visible jusqu'en ses dernières profondeurs, la plus formidable blessure que la poitrine du Christ ait jamais reçue d'un peintre.

Par personne, en effet, l'horreur pathétique n a été rendue coihme par Quentin Meizis. La Sainte Face, vers laquelle nous

Dous dirigeâmes ensuite, c'est la tête du Christ, coupée sur la croix par le peintre avant la minute de la mort. Sous des cheveux collés en mèches par le sang et par la sueur — peut-être plus effrayante encore que le sang — un cercle d'épines affreuses s'enfonce entre le crâne et la chair ; on en peut suivre le trajet sur le front, où elles forment des gonflements bleuâtres qu'on prend d'abord pour des veines, mais qui sont autant d'épines qu'on peut compter une à une sous la peau et jusque sous le sourcil.

Et maintenant, si vous voulez vous rendre

compte de ce visage épuise d'agonie, de ces yeux injectés de sang, de ces lèvres violacées et contractées et qui ont comme la lippe de l'angoisse, de ces gouttes de sang lividement mêlées çà et là à d'ineffables larmes d'une poésie suprême, broyez l'épouvante, le désespoir, l'émotion et la stupeur comme autant dp couleurs vivantes sur la palette du peintre, et regardez-le tremper son pinceau dans le sublime du sang humain !

Puis retoùrnez-vous, A côté de ce tableau il y en a un autre qui, dans la pensée du maître, l'a peut-être complété. Vous» venez

EN ZëLANDë. Si

(le voir le Christ couronné d'épines, voici le Christ gloi'ieux. Autant le premier était crucifié, autant le second est superbe et triomphant. Une sorte d'épanouissement sidéral a dégîigé le Dieu du martyr. Il enseigne, il prophétise, il commande et il a pour regard le monde sauvé. Toute cette 'face tragique s'est tranquillisée brusquement dans l'apothéose, et vous voyez resplendir tout à coup autour du Dieu les rayons enfoncés tout à l'heure sur son front par le bourreau.

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A six heures, nous étions à lable à la Croix blanche.

La conversation, au dessert, se concentra^ sur un point grave. On n'a pas oublié, ou

plutôt Ton a compris qu'Anvers était la première étape de notre voyage en Zélande»

Or, nul de nous ne savait au juste, et nous nous demandions, non sans inquié^* tude, comment on va et surtout comment

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on voyage dans ce pays à peu près inconnu ou dédaigné par les Guides-Joanne, et qui se dérobe en outre au voyageur par sa situation géographique. C'est un archipel très-découpé, que la carte représente plongeant à moitié dans la mer et à moitié dans PEscaut. Province désagrégée qui s'éparpille en ilôts où les goélands circulent en toute sécurité au milieu des barques et des troupeaux. Poignée d'îles émiettée sur le bord du continent par la terre complaisante aux hirondelles de la mer»

Ici les chemins de fer sont remplacés par les bateaux à vapeur, chose toute simple.

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