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Mais, une fois débarqués sur un point quelconque de la Zélande, quel itinéraire devions-nous suivre? quels moyens de locomotion pouvions-nous attendre? comment vous transporte-t-on par là? Est-ce en omnibus, en coche ou en cacolet? est-ce à cheval ou à pied qu'on voyage? Que deviendrions-nous si le bateau nous déposait tout simplement sur le sable de TËscaul, à plusieurs lieues de toute habitation, en nous souhaitant bonne chance.
Pour comble d'embarras, le plus jeune fils de Hugo, François-Victor, avait oubliéà Bruxelles les cartes et les guides qui nous
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auraient au moins fourni les renseignements élémentaires. Enfin, dernier trait qui achevait le tableau, aucun de nous n'avait la moindre notion de cetle langue rébarbalive que se parle en Hollande et par conséquent en Zélande, et que les Flamands eux-mê- ^^ps ne comprennent pas.
Or, il ne fallait pas songer à trouver en roule la moindre paire d'oreilles compatrioles. Les spécialistes zélandais sont rares sur le pavé de Paris. Nous savions, de plus, que les hôteliers hollandais sont peu hospitaliers de leur nature, et Victor Hugo, qui a été à la Haye et à Amsterdam, nous faisait
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une peinture redoulable de ces écorcheurs ' de la langue et de la bourse françaises.
Après avoir retourné la question sous toutes les laces, on décida qu'on s'adresserait au capitaine du bateau le Telegraa(\ qui devait nous emporter le lendemain matin. Mais il eût fallu le questionner immédiatement, car, une fois en roule, il eût été trop tard pour se raviser. Malheureusement, l'heure s'était avancée, et Charles Hugo, qui avait été dépêché à la découverte du capitaine, ne le trouva ni à son bureau ni à son bord.
Nous en étions là de nos perplexités^
lorsqu'un heureux hasard du service amena dans la salle où nous achevions de diner la jeune hôtesse qui nous avait si gracieusement accueillis.
Elle surprit quelques mots de notre conversation .
— Ces messieurs veulent sans doute parler au capitaine Van Maenen? ditelle.
— Oui, certes; mais nous ne savons où le trouver.
— Il va venir souper ici tout à l'heure.
Son couvert l'attend.
— Ayez alors l'obligeance, mademoiselle,
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dil Victor Hugo, de l'informer que nous faisons un peu comme son couvert, que nous l'attendons aussi.
Après un signe de (êle affirmatif, la jeune • fille reprit :
— Ces messieurs partent sans doule demain par le Telegraaf?
— Oui, et nous comptons visiter la Zélande. Pourriez-vous nous dire, mademoiselle, comment on va 5 Middelbourg?
(Parenthèse. — Middelbourg est le cheflien de la Zélande.)
— C'est très-difficile, dit la jeune fille.
Mais j'entends le capitaine Van Maenen qui
monte l'escalier ; je vais vous l'envoyer. Il vous répondra mieux que moi .
Elle sortit, et, un moment après, le capitaine, après avoir discrètement frappé, parut. Entre les deux portes qui l'attendaient, la porte de son souper et la nôtre, il avait choisi la nôtre. Détail mytérieusemeht délicat.
C'était un homme jeune encore, d'une physionomie ouverte et cordiale.
On le pria de s'asseoir, et Victor Hugo recommença son enquête sur cette inabordable Zélande.
— Comment va-t-on à Middelbburg?
— On va d'abord à Wemeldingen, répondit M. Van Maenen, Mon bateau vous y débarquera.
— Et que trouve-t-on à Wemeldingen ?
— Un omnibus vous conduit à Goes.
— EtàGoes?
— Rien.
— Plus d'omnibus?
— Non .
— Une voiture de louage, alors?
— Difficilement. II faut prévenir d'àvance,
— Alors, comment va-t-on de Goes à Middelbourg?
— Quand on n'a pas pris ses précautions, on va, comme on peut, jusqu'au Sloë. .
— A pied?
— A pied .
— Qu'est -ce que le Sloë ?
— C'est un large bras de l'Escaut qu'on traverse en bateau.
— Et une fois de l'autre côté du Sloë?
— On est sur la berge du fleuve.
— Il y a là une hôtellerie, sans doute?
— Non.
— A quelle distance est-on Tilors de Middel bourg?
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— A. deux lieues de cinq kilomètres chacune.
— Qu'il faut faire encore à pied? ,
— Oui.
— Diable! mais il me semble qu'il est à peu près impossible d'aller à Middelbourg?
— A peu près.
— Que nous conseillez-vous donc, capitaine? Nous sommes six personnes; nous avons avec nous deux femmes qui ne peuvent assurément voyager à pied. Devonsnous renoncer à notre voyage, ou nous embarquer demain en toule confiance sur votre baleau le Telegraaf.
Le capitaine, qui s'était depuis quelques inslants levé de sa chaise et se tenait debout près de la porte dont il tournait déjà ' le bouton comme pour se retirer, sembla réfléchir un instant, et, saluant profondément son interlocuteur :
— A toute autre personne, dit-il, je répondrais : Renoncez. Mais à vous, monsieur, je réponds : Embarquez-vous.
Là-dessus, il sortit, laissant Victor Hugo rassuré peut-être sur notre voyiage, mais fortement inquiet sur la solidité à toute épreuve de son incognito.
Le lendemain, vers huit heures du matin, nous étions tous à bord du Telegraaf^ excellent bateau à vapeur en fer à basse pression, connu dans les eaux de TEscaut pour sa rapidité et son parfait aménagement.
Tout ce que nous savions encore de précis sur notre destinée, c'est que nous trouverions à Wemeldingen un omnibus qui
nous conduirait à la petite ville de Goes.
Une fois là, on aviserait. En attendant, décidés par la réponse clair-obscure du capitaine Van Maenen, on s'était embarqué et Ton partait.
Le déjeuner que nous fîmes sur le pont du bateau fut très-gai. Nous avions la plus charmante salle à manger du monde. De temps en temps, un bateau à vapeur nous jetait en passant son sifflement et sa fumée ; çà et là, des barques épaisses et à fleur d'eau, parmi lesquelles nous reconnaissions souvent la « panse » de Gilliat dans les Travailleurs de la Mer ^ glissait doucement
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sur le fleuve, des nuées de mouettes s'abattaient avec des petits cris rauques sur les bancs de sable; les rives vertes et plates de l'Escaut s'étalaient à noire droile et à notre gauche, et les sinuosités du fleuve disparaissaient coquettement dans les prairies, se mêlant aux pâturages et fuyant pour ainsi dire vers les saules, confondaient dans le même horizon et dans le même tableau, les navires et les troupeaux.
Le temps était splendide. Tout riait dans l'air.
Trouvez donc ici-bas quelque chose de plus aimable et de plus doux qu'un départ
matinal sur un beau fleuve par un beau ciel d'élél On mange, on boit, on bavarde, ce qui est une des formes de l'appétit. Il vous semble que Ton est le convive de la naïade et que le couvert est mis sur la nappe d'argent du fleuve.
Nous n'avions plus revu le capitaine; mais, en somme, le voyage s'annonçait fort bien. Nous avions trouvé à Anvers, dans la jeune fille de la Croix blanche^ une providence aux petites ailes. Jusqu'ici, par son influence, toutes les difficultés s'étaient aplanies une à une. Grâce à elle, nous avions dîné et couché; grâce à elle, nous
avions pu parler au capitaine et nous embarquer. Sa vision bienveillante nous sui* vait encore dans le doux rayonnement de toute cette féerie matinale.
Cette jeune fille, dont je regrette de ne pas savoir le nom, est, du reste, à ce qu^il parait, une figurine de roman. Servante volontaire de Tauberge et du café, elle est sage et respectée par tout le port d'Anvers, et la chronique vous dira que vingt bras se lèveraientau besoin, comme dans les opérascomiques ^ pour défendre sa gentille réputation de vertu. Elle a une naïveté fière qui ne la quitte jamais et qui se trahit dans
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tous ses mouvements. Elle sert les matelots du port avec une sorte de grâce et de pureté indéfinissables. Son geste a le tabac modeste et le faro chaste, et, quand elle a déposé sur la table du cabaret la choppe qu'on lui demande, on peut aisément se Ggurer, pour peu qu'on soit amoureux d'elle, qu'on boit de la bière dans un lis.
Cette métaphore s'esquissa d'autant plus naturellement dans mon esprit, que je la soupçonnai fort d'une certaine littérature.
Elle avait eu, en regardant Victor Hugo, le coup d'oôil d'une petite fée qui s'y connaît en génies.
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Ali bout de deux heures et demie de marche, le Telegraaf abordait à Wemeldingen. Depuis quelques instants, le capitaine Van Maenën s'était discrètement montré sur le pont.
Nous mimes pied à terre. Il y avait sur la berge un omnibus et un élégant char à bancs attelé de deux bons chevaux.
Comme nous nous dirigions vers l'omnibus en regardant, non sans convoitise, la voiture de maître, nous vîmes s'approcher de Victor Hugo un inconnu qui, le chapeau i\ la main et avec un air du meilleur monde,
lui dit en excellent français, tout en lui montrant le char à bancs :
— Monsieur Victor Hugo, voici votre voiture.
En était-ce décidément fait, hélas! de l'incognito si cher au poète voyageur?
Victor Hugo croyait découvrir la Zélande; c'était la Zélande qui découvrait Victor Hugo.
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L'inconnu qui venait de nous aborder si à propos se nomma aussitôt.
C'était un personnage.
Sur la demande de Victor Hugo :
— A qui ai-je Thotmeur déparier?...
— Je suis, répondit-il, M. Franzen Van de Putte, fils du sénateur de la Zélande.
Voici ce qui s'était passé. M. Van Maenen, qui avait parfaitement reconnu Victor
Hugo sans même avoir eu besoin d'être aidé par la jeune fille de la Croix blanchej s'était, aussitôt après sa conversation avec nous, empressé de télégraphier à Goes eir d'y annoncer notre arrivée. Il avait prévenu son correspondant, M. Van der Bilt la Motthe; mais celui-ci, retenu auprès de sa mère malade, avait délégué ses pouvoirs à son ami, M. Van de Putte ; et voilà comment, dès notre premier pas en Zélande, nous étions reçus par le sénat.
Tout ceci s'expliqua en causant. Ce qui fut clair tout de suite, ce fut le char à bancs, et pas n'est besoin de dire que nous
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y montâmes avec l'empressement de gens qui, en débarquant en Zélande, s'attendaient plutôt à des aventures de Robinsons naufragés qu'à de telles surprises de carrosserie amicale.
Cet excellent capitaine VanMaenen, que nous retrouverons bientôt d'ailleurs, continua sa route sur le re%m(i/*pendant que nous nous dirigions vers Goes.
Les premiers remercîments échangés avec M. Van dePutte, qui ne voulut accepter une place dans sa voiture qu'avec noire permission, nous nous mîmes à considérer le tranquille et doux pays que nous traver-
sions. De grandes prairies d'un vert frais et profond bordaient la chaussée pavée de briques et soigneusement balayée, comme c'est l'usage dans cette Hollande propre et lavée qui, chaque matin, fait la toilette de ses rues et de ses quais, et qui pousse sa minutie de ménagère jusqu'à épousseter ses arbres et à cirer ses routes.
Victor Hugo, en voyage, « admire (out comme une brute. » C'est son principe et c'est sa joie. La montagne le ravit et le pré l'enchante. Il aime, presque autant que l'aigle des grands monts, ce modeste canard et cette oie paisible qui paissent l'herbe
des chaumières, avec leur cri bonasse et rauque, et qui sont les ânes des oiseaux.
Aussi se sentait-il heureux dans ce paysage simplement endimanché de verdure appétissante. Il nous faisait remarquer la coquetterie de la maisonnette, Tair d'aisance de la ferme, ]a blanche laine si bien frisée du troupeau de moutons et jusqu'à la bonne mine du tas de fumier que dégustait délicatement un porc étonné de sa propreté. Çà et là , l'opulente vache de Paul Potter promenai t son flanc miroitant, pur de toute souillure et comme verni à neuf par le restaurateur de tableaux du musée de la Haye.
Mais ceci, c'est le fond ordinaire de tout paysage hollandais. Ce qu'il nous fallait, c'était la Zélande, c'est-à-dire l'inconnu.
Nous n'avions encore rencontré personne.
Soudain, il y eut dans le char à bancs un cri général de satisfaction et de surprise. La couleur locale venait d'apparaître dans la personne d'une petite fille de huit à dix ans et d'un petit bonhomme du même âge, vêtus comme il suit :
Petite fille : jupe courte de molleton à rayures de toutes couleurs, corsage de velours noir ouvert sur la poitrine en forme de cœur, très-serré à l'épaulette et laissant
voir une chemisette plissée, collier de corail à plusieurs rangs et à fermoir d'or ouvragé, boucles d'oreille en filigrane tombant jusque sur le cou, cornette de dentelle blanche avec un petit faux toupet plat et carré s'avançant sur le front, de chaque côté du front deux épingles ayant pour boutons deux énormes tire-bouchons d'or. Le tout coiffé d'un chapeau de soie noire à la dernière mode d'il y a vingt-cinq ans.
Petit garçon : culotte courte, souliers à boucles, veste à bretelles croisées sur une chemise éblouissante de blancheur, ceinture avec une large agrafe d'argent ciselé, et.
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pour coiffure, un chapeau de feutre noir à vastes bords arrondis par devant et retroussés par derrière, moitié charbonnier et moitié polichinelle.
Ce costume est porté par tous les âges dans la campagne. Enfants, jeunes gens et vieillards n'en ont pas d'autre. Il grandit avec la taille, mais ne varie pas.
A mesure que nous approchions de la ville, la route s'animait.
De grands chariots peints et dorés croisaient de temps en tempsnotrecharà bancs.
Ces véhicules de la campagne en complètent admirablement le costume. C'est le vieux
modèle du temps de Louis XV qui se conserve de génération en génération, dans la remise du fermier. Il y a la voiture de tous les jours et la voiture des jours de fête et de marché. Celle-là, quenous eûmes Toccasion d'admirer plus tard, est tout à fait inattendue et magnifique. C'est une espèce de ca* briolet-calèche dont la caisse, entièrement sculptée et dorée, encadre une collection de petits miroirs. Il y en a à droite, il y en a à gauche, il y en a jusque dans le dos du cabriolet, et un lutin qui suivrait la voilure pourrait se faire la barbe tout à son aise.
Du reste, la Zélande est riche. Le paysan qui, en France et en Allemagne, est si pauvre et si malpropre, respire ici l'aisance et même le luxe.
La fertilité des plaines hollandaises est proverbiale. Le curieux, c'est que tous ces pâturages si bien aménagés, si soigneusement arrosés, sont artificiels. On les appelle polderSy du laiinpalus^ sans doute. L'homme les a lentement conquis sur la mer. Ces beaux champs de colza, de froment, d'orge, d'avoine, de fèves et de garance, qui. produisent une récolte annuelle de quinze à dix-huit millions de florins, ont été, à force
de patience, de volonté et d'efforts, arrachés aux vagues. La terre a peu à peu délogé la mer, et, par une suite de barrages succès* sifs qui sont aujourd'hui d'excellentes routes, s'est graduellement fortifiée contre l'ennemi sur une superficie totale de 175,844 hectares. La Zélande n'est donc, à proprement parler, qu'une vaste citadelle de prairies avec une garnison d'agriculteurs et de bergers .
La populalionde l'archipel est de 177,832 habitants. L'île de Walcheren, la plus considérable de la province, a une étendue de 20,000 hectares et une population de
43, 365 âmes don t le chef-lieu , M iddeîbourg, compte environ 16,000, tandis que Flessingiie n'en compte que H, 000.
La petite ville de Goes, la quatrième en importance, s annonça bientôt à nos regards sous un aspect doux et rianl. Le parquet de briques, posées sur champ, sur lequel nous avions roulé sans bruit pendant une heure, se continue dans la ville, où il se montre encore plus irréprochable. Nos villes, à nous, ont des boueax ; celles de la Zélande ont des Trotteurs.
Goes contient peu d'anciennes maisons, et le régal d'architecture que nous nous
promettions en pénétrant dans cette Chine de la Hollande ne devait réellement comr mencer qu'à Middelbourg. Le seul logis intéressant, au point de vue historique du moins, est un hôtel rococo où Napoléon et Marie-Louise ont passé la nuit en 1810. Je dois dire que ce détail imposai^t m'a laissé froid .
L'église, dévastée par les protestants, a encore un joli pignon gothique flamboyant et un très-beau buffet d'orgue, à volets peints, du dix-septième siècle. L'hôtel de ville (Henri IV et Louis XV) cache encore derrière les poêles et les cartons de l'admi-
nistration communale de coquettes grisailles fort amoureuses, ma foil et de vagues plafonds pompadour, malheureusement retouchés au beurre frais par le badigeonneur.
M. Van de Putte avait fait préparer chez lui une collation. Victor Hugo trempa ses lèvres dans un excellent vin du Rhin en buvant à la santé du pays, et notre hôte zélandais poussa la galanterie française jusqu'à nous permettre d'allumer chez lui, devant sa femme, les cigares qu'il nous offrait.
Comme nous allions nous retirer, notre
hôte présenta à Victor Hugo un homme d'une trentaine d'années environ et entièrement vêtu de noir. C'était un ministre protestant, qui lui dit avec une émotion profonde :
— Ce n'est pas seulement le poêle que je salue en vous, je salue plus encore : je salue le défenseur de l'humanité ! je salue le héros de la révolution littéraire de i 830 !
Qui se serait douté que, dans ce pays perdu, nous allions entendre un tel écho de la première représentation d'Hernani?
Nous remontâmes en voilure. Deux heures après, nous traversions le Sloë, et le
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baleau nous déposait sur la rive, où nous trouvions un second char à bancs plus confortable encore que le premier, et dont le propriétaire nous attendait. Décidément M. Van Maenen avait eu raison, et nous pouvions nous aventurer en Zélande avec toute confiance, puisque nous accompagnions un de ces hommes qui font sortir déterre, quand ils luttent, des légions de combattants, et, quand ils voyagent, des relais d'amis.
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Les étapes se succédaient, en effet, et,
avec les étapes, l'hospitalité se passait de main en main .
— C'est bien à M. Victor Hugo que j*ai l'honneur de parler? dit notre nouvel hôte.
— Oui, monsieur.
— Je m'appelle M. Abrahams, reprit
l'étranger, dont l'accent trahissait à peine
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l'origine zélaadaise, et je suis l'ami de M. Van de Pulte, qui veut bien vous confier à moi.
— De même que M. Van Maenen nous avait confiés à M. Van de Putte.
— Vous trouverez à Tunique hôtel de Middelbourg, reprit M. Abrahams, vos six chambres retenues par moi.
— Et je vous prie, monsieur, reprit Victor Hugo en le remerciant, d'accepter notre repas de ce soir à l'hôtel.
M. Abrahams refusa d'abord; mais, sur la vive insistance du poëte, il finit par a<icepter;
Il n'y a, en effet, qu'un seul hôtel à Middelbourg, Thôlel Bullerys, dont le propriétaire, ainsi que nous Tavons su plus tard, est un homme fort singulier. Je ne voudrais pas en mal parler, car, en somme, nous n'eûmes pas trop à nous en plaindre ; niais les habitudes de sa maison, conformes, paraît-il, aux mœurs du pays, sont des plus gênantes. Dans tous les hôtels, on trouve ordinairement à manger à peu près à toute heure; ici, c'est autre chose. Il faut arriver à point pour le repas de la table d'hôte, la nappe et le couvert ne se mellent qu'une fois par jour. Si vous manquez la minute
exacte où s'agile la cloche du dîner et de l'appétit des commis voyageurs, vous êtes condamne à mourir de faim, eussîez-vous dans votre poche de quoi payer la carte entière du café Anglais. Dans cette hôtellerie mathématique, la marmite chauffe avec la précision d'une locomotive. Le dîner traverse la salle à manger comme l'éclair et rentre à la cuisine comme la foudre.
Or, nous arrivions à sept heures avec M. Abrahams, notre invité.
Je dois dire que M. Abrahams conserva parfaitement son flegme hollandais lorsque Victor Hugo commanda tranquillement à
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l'hôtelier un repas pour sept personnes, et lorsque l'hôtelier lui répondit un no laconique qui, traduit et commenté par M. Âbrahams, nous apprit que, puisque nous étions enZélande, nous devions avoir dîné, comme tout le monde, à trois heures de l'aprèsmidi.
— Ce qui signitie alors, dit Victor Hugo à M. Abrahams, que depuis trois heures nous digérons le dîner auquel j'ai eu l'honneur de vous inviter à six heures?
— ■• Et si bien, répondit M. Abrahams sans se déconcerter, que c'est à mon tour de vous le rendre.
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— Comment?
— Et à l'instant même, si vous voulez bien prendre là peine de me suivre. Je demeure à deux pas d'ici.
Cette vivacité de repartie eut parmi nous un plein succès. Il faut même que je me hâte d'ajouter, pour qu'elle n'étonne pas le lecteur, que M. Abrahams est le spirituel rédacteur en chef de Tunique journal de la Zélande, le Middelburg Courant.
Lorsque nous entrâmes dans son salon, toute sa famille — groupe aimable et sympathique où les jolis visages ne manquaient pas — nous y attendait. Après les compli-
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ments d'usage, on passa du salon dans une salle à manger Louis XV, décorée de peintures dans le goût de Joseph Vernet, et où apparut tout à coup à nos yeux éblouis, magnifiquement servi sur une immense table chargée de fleurs et de fruits, le plus incontestable et le plus friand des soupers.
Figure^'vous un de ces menus délicats qui transforment brusquement l'affamé en gourmet : monstrueux turbot,filet succulent , poularde du Mans, perdreaux, buisson d'écrevisses, petits pois, que sais-je ! tout cela arrosé d'un sauterne authentique, d'un richebourg à l'épreuve de la critique et d'un
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^rémanl des plus parisiens; un de ces menus enfin qui, d'ordinaire, sortent couronnés de roses, du plancher des contes de fées, et qu'avait préparé depuis le malin, pour Victor Hugo, son fantastique invité redevenu son amphitryon avec une admi" rable science de Tart des péripéties.