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Le repas fut très-animé et très-cordial.
Nous nous égayâmes beaucoup de cette invitation, supportée avec tant de calme par M. Âbrahams, lequel savait si bien à quoi s'en tenir. Il y eut des rires, des toasts, des paroles d'hospitalité excellemment dites par le maître du logis. Après le thé, on se sépara.
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Un nouvel incident nous surprit en rentrant à l'hôtel.
■% Nous demandâmes nos chambres. Nous
avions toujours avec nous M. Âbrahams.
— Quelles chambres? fit Taubergiste.
— Les six chambres retenues par moi, dit M. Âbrahams.
~* Mais elles sont occupées. '
— Gomment ! par qui donc?
-— Par les six personnes que vous m'aviez annoncées et qui se sont présentées cette après-midi.
— De la part de M. Âbrahams ?
— la.
— Mais CCS six personnes, je les amène avec moi, les voici.
— Ah ! fit l'aubergiste avec un étonnement placide.
Ici, le malentendu commença à devenir monosyllabique, et un cliquetis de ia et de no éclata tragiquement dans le dialogue.
Nous étions victimes d'im rapt audacieux :
on nous avait enlevé nos lits en plein jour.
— Mais ces personnes qui se sont présentées en mon nom, où sont-elles? s'écria M. Abrabams impatienté.
— Là-haut, fit l'hôtelier.
— Je voudrais leur parler.
— la.
En ce moment, une lête fine, élégante, spirituellement parafée d'une longue moustache brune, apparut dans Tombre sur un grand corps mince et élancé, et salua en disant avec un accent d'exquise politesse :
— Mille pardons, monsieur Victor Hugo; le voleur, c'est moi.
— Arthur Slevens ! s'écria Charles Hugo, en reconnaissant le frère des deux célèbres peintres belges.
— Le voleur, c'est moi, reprit-il. Mais je vous donne ma parole d'honneur que
j'ignorais que le propriétaire, ce fût vous.
Je le regrette, car j'aurais gardé les chambres. Je m'en félicite, car, en vous les rendant, je puis me présenter à vous. Je voyage avec des dames. Cet hôtel est le seul de la ville ; ces six chambres étaient les dernières vacantes de l'hôtel. On m'a demandé si j'étais de la famille d'Abraham, j'ai répondu oui. Yoilà mon excuse.
On éclata de rire en se serrant la main.
Il y eut un combat de générosité, Victor Hugo voulant laisser les chambres à Arthur Stevens, Arthur Stevens voulant les rendre à Victor Hugo. Ce ne fut qu'à grand'peine
qu'aidés par M. Âbrahams, nous parvînmes à décider notre aubergiste à ne pas mettre à la porte celui qui venait de se dépouiller si généreusement de notre bien.
Mis au pied du mur, cet étrange Thénardier finit par avouer qu'il avait encore des chambres disponibles. Pourquoi donc ne les donnait-il pas? Mystère. Il fallut un long colloque pour les lui arracher une à une. Bref, on se logea. Mais que dites-vous de ce personnage, assurément nouveau dans son genre, qui tient un hôtel et dont la préoccupation est de le conserver pur de tout mortel, qui a des chambres et qui les
refuse, qui a des provisions dans sa cuisine et qui les refuse, qui n'accueille l'argent du passant qu'avec un grognement hargneux, et qui aime encore mieux mordre les voyageurs que les écorcher?
Si cet hôtel Bulterys — Bulterys est sans doute le nom rébarbatif du maussade hôtelier — est, comme dit don César, d'une « trop farouche approche^ » il est en revanche une vraie trouvaille pour le touriste.
Il occupe un des côtés d'une immense cour plantée de beaux arbres où l'on pénètre par une voûte romane et qu'entourent les bâtiments très-intéressants de l'an-
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cienne abbaye de Notre-Dame, de Tordre de Saint-Prémonlré. Leur architecture, suffisamment respectée jusqu'ici, date du douzième et du seizième siècle. L'abbaye fut fondée en 1 122, sous le règne de Godebald, vingt^quatrième évêque d'Utrecht, administrée par des abbés jusqu'en 1560, et jusqu'en 1574 par l'évêquedeMiddelbourg.
Confisquée vers cette époque par la Réfor-* mation, elle a été consacrée depuis à tiivers usages. Elle sert aujourd'hui de logement aux assemblées des états provinciaux, aux députés des différentes villes et quelquefois, quand l'hôtel Bulterysy consent, aux voya-
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geurs. Voilà, convenez-en, un édifice dont les morceaux sont bons ! Qui se douterait qu'on peut faire tenir à la fois dans une abbaye une chambre des députés et un hôtel?
Mais la grande curiosité de Middelbourg, c'est i'hôlel de ville.
Parmi tous les hôtels de ville que j^^i vus — et j'en ai vu beaucoup — je n'en connais pas de plus complet» Il a été bâti à cette charmante époque où Togive com^ mençait à se plier sous le caprice de la re-^ naissance. Il est pourtant entièrement gothiquC) mais il y a dans le beffroi^ historié
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d'un jaquemart à ligures de chevaliers et de fantassins dorés, dont les uns marquent les heures et les autres les demi-heures, danâ les deux tourelles qui flanquent la façade, dans le pignon pittoresque qui la décore hardiment sur un des côtés, je ne sais quelle fïmtaisic inaltenduc et étourdiment magistrale. Il est admirablement conservé. Il a cette belle couleur blonde que donne la cuisson des âges. Enfin, rareté suprême, et dont on ne peut rencontrer un autre exemple dans les Flandres qu'à l'hôtel de ville d'Alost, chacune de ses vingt-cinq niches porte sa vieille statue du
seizième siècle intacte, debout et fièrc. Ce sont les vingt-cinq statues des comtes de la Zélande, depuis Thierry X jusqu'à Charles V. Elles sont l'œuvre de Michel Irvcnsel, sculpteur à Malines, qui les exécuta en quatre ans, de 1514 à 1518, et à qui elles furent payées dix-huit florins, c'est-à-dire plus de trente-six francs la pièce.
Qui connaît aujourd'hui ce pauvre sculpteur malinois? N'est-il pas triste de penser que tant de talent, de goût et de volonté n'ont valu à l'artiste d'autre récompense que la pauvreté pendant sa vie et après sa mort que l'oubli ?
Ces statues, déjà fort nobles dans la simple nudité de la pierre, étaient autrefois peintes et dorées de manière à reproduire la couleur des diverses parties des costumes. Gela devait être d'une grande magniticence.
Il faut se figurer cette façade, si riche encore, avec toute cette chevalerie de pourpre, d'azur et d'or, les écussons diaprés, les étendards rutilants, les éblouissements des sceptres et des couronnes, et, mêlée à cette reproduction extérieure du personnage, la sombre vie intime de la statue royale et comme une sorte de continuation du règne dans l'immobilité.
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La peinture de chaque figure avait coûté moitié prix de la sculpture, soit environ neuf florins.
L'architecte, aussi obscur aujourd'hui que le sculpteur, s'appelait Ânthonis Keldermans. S'il faut s'en rapporter aux comptes de la ville, il avait bâti en un an, de 1512 à 1515, cette admirable façade.
Il y avait autrefois — et cet usage s'est perpétué jusqu'au commencement de ce siècle — à un des angles de ladite façade, au bas de la tourelle de gauche, une cage de fer où était emprisonné un aigle vivant.
Cet aigle était là pour représenter au natu-
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rel l'aigle héraldique du blason de la ville. La malheureuse bête vivait et mourait en cage, victime du choix flatteur qu'ont fait d'elle les hommes pour représenter la force et la puissance. Je suis convaincu que cet aigle, condamné aux travaux forcés du blason, a dû faire là bien des réflexions mélancoliques sur les divers perchoirs que sa qualité d'aigle lui vaut ici-bas.
L'intérieur de l'hôtel de ville n'a malheureusement pas conservé, comme la façade, la physionomie du temps passé. L'escalier, blanchi au lait de chaux, est dans le style de la fin de I^uis XIV. Il y a dans une des
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salles, sous des vitrines, une jolie collection de verres de Venise et de Bohême et de belles reliures à fermoirs d'argent repoussé. La porte par laquelle on enlre dans cette salle provient d'un couvent. Elle est trèsmagnifiquement sculptée dans le goût de la renaissance. Dans une sorte de vestibule il y a un tas de vieux morceaux de bois enliirtiinés où Ton déchiffre les devises d'anciens écussons de la noblesse du pays, jetés là pêle-mêle par le balai de la Révolution.
Après rhôlelde ville, il faut visiteràMiddelbourg, dans l'enceinte de l'abbaye, les
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salles des états provinciaux et leurs belles tapisseries, dont les sujets sont empruntés à rhistoire maritime du pays, et qui offrent d'excellents spécimens du savoir-faire de maitreFrançoisSpierinck, tapissier àDelft, en 1592.
Les érudits vous diront que T^ine de ces tapisseries représente un combat naval entre les Espagnols, sous Romer, et les Zélandais, sous Boizot, et qu'une autre est la défaite de vingt-deux bâtiments de guerre espagnols près du château deRammekens.
Au-dessus de la cheminée est le portrait, au point des Gobelins, de Guillaume le
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Taciturne, entouré des armoiries de la province.
Ces tapisseries étaient plus nombreuses autrefois, mais on a eu l'ingénieuse idée de construire à une des extrémités de la salle une tribune pour le public, avec colonne et poêle. Il a fallu pour cela enlever une des tapisseries qui est allée on ne sait où.
Maintenant on laisse cette précieuse tenture s'effacer sous la poussière et se ronger au soleil . Déplus, on a accroché au beau milieu des batailles brodées par Spierinck un portrait en pied du roi actuel des Pays-Bas.
Celte tache d'huile est fâcheuse.
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Ce qu'on appelle à Middelbourg le musée est un lieu où il n'y a pas de tableaux, peut-être parce que la Zélande est le seul morceau de la Hollande qui n'ait pas produit de peintre.
L'unique grand homme du pays est l'amirai Ruy ter. Aussi, ledit musée vous mon* tre-t-il avec orgueil la roue de bois à laquelle travaillait l'illustre amiral lorsqu'il était en service à Flessingue comme garçon cordier chez les commerçants Lampsins et Kroeft.
Notre promenade à travers la ville se termina par le palais de justice, ancien do-
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micilc d'un particulier qui vivait sous Louis XIV, et dont les tentures de damas un peu passées et les tapisseries mythologiques lambrissent mélancoliquement aujourd'hui le temple de la Thémis zélandaise.
Comme nous sortions, un des magistrats qui nous accompagnaient présenta à Victor Hugo le registre du tribunal, en le priant de signer. Il écrivit :
Justitia Veritas, non seycritas.
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11 ne fallait, pas plus ce jour-là que la veille, compter sur le dîner de Thôtel. La ville nous avait pris toute notre aprèsmidi. Aussi M. Âbrahams avait-il mis prudemment dans le programme de notre journée que nous dînerions à Dombourg, agréable site au bord de la mer. Là, nous devions trouver la table d'hôte des baigne,ui*s
et des baigneuses plus hospitalière, heu-
reusement, que celle de Thôtel Bulterys.
Notre groupe se composait maintenant d'une douzaine de personnes, la caravane do Stevens ayant doublé la nôtre.
La route de Dombourg est une des plus riantes de Tile. A un quart d'heure de la plage, on mit pied à terre et l'on s'engagea dans un bois de sapins et de sycomores, sauvage comme un coin de forêt et entretenu comme un parc, à ce point que les promeneurs doivent suivre dans les allées la piste de ceux qui les ont précédés, pour ne pas détruire l'œuvre du râteau quotidien.
Cette propreté imperturbabledelaZélande
ne laissa pas de nous égayer. Derrière les arbres, on apercevait la crête aride et sauvage de la dune, et nous nous étonnâmes que ce râteau chinois n'allât pas jusqu'au sable de la gfrève.
La mer est là ce qu'elle est partout ailleurs. Cependant, comme il est séant qu'en Zélande la mer elle-même ait des originalités inattendues, la côte de Dombourg offre à l'étude des savants cette particularité problématique, qu'on n'y trouve pas seulement des coquillages, mais des monnaies anglo-saxonnes, et qu'en 1706, h marée base, on y a péché un temple romain.
On conserve, en effet, au musée de Middelbourg des débris informes qui proviennent de cette pêche assurément miraculeuse, et j'ai vu depuis à Bruxelles, dans la tour de Hal, un bas-relief très-intéressant et très-authentique, avec une inscription latine très-lisible encore, et qui, trouvé à Dombourg, a pris, je ne sais comment, le chemin de Bruxelles. Ce bas-relief est la ligure, assise entre un chien et un panier de fruits, de la déesse locale Nehalennia, à qui était dédié le temple du troisième siècle découvert sous les vagues en 1706. Vrai ou faux, le fait me paraît valoir la peine d'être
approfondi, et je demande, au nom de la science, que l'Académie des inscriptions et belles-lettres aille prendre un bain de mer à Dombourg.
Avant le dîner, Victor Hugo et ses deux fils allèrent voir les fameuses digues de Westcappel. J'eus le tort de ne pas les suivre, car je pourrais aujourd'hui vous décrire de visu le barrage, célèbre dans ce pays des digues, et qui a coûté si cher, que les frais d'entretien, capitalisés et additionnés aux frais de construction, représentent une somme égale à celle que vaudrait la digue si elle était en argent massif. Quel
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joyau de fertilité ce doit être que cette ile de Walcherenpour être digne d'une pareille monture !
À six heures et demie, la cloche du petit hôtel de Dombourg, qui en est en même temps, je crois, Tunique maison, nous réunissait tous à table.
— Pour le coup, c'est moi qui suis l'amphitryon ! avait dit Victor Hugo à M. Âbrahams. Voici enfin un dîner d'auberge qui s'annonce avec toutes les apparences de la réalité, et je vous préviens que cette fois vous êtes h ma table.
M. Abrahams s'inclina.
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— Veuillez seulement commander les vins, reprit Victor Hugo ; vous savez mieux que moi ce qui convient.
On s'assit, on mangea, on but, on causa,
et avec d'autant plus d'en train que M, Abra-
hams multipliait les vins rouges et les vins
blancs de façon à remplir magnifiquement
. * les intentions de Victor Hugo. Le château*
d'yquem suivait les huîtres et le romanée, le
rôti ; le vin de Champagne de la meilleure
marque était à son poste dès le potage, et
les verres-mousseline, petits et grands, ne
suffisaient pas à cette prodigalité de rubis
et de topazes liquides. Fja carte des vins
était comme inséparable de M. Abrahams.
Il la consultait sans cesse, faisant au sommelier des signes rapides et mystérieux aussitôt suivis des meilleures années et des meilleurs crus de la cave.
Après le café, François-Victor, pendant qu'on causait, demanda Taddition. Cette demande amena entre l'hôtclior et lui un aparté qui fini par faire éclater sur la table cette révélation : le dîner était payé d'avance.
On eut beau réclamer, disputer, s'acharner, accabler M. Abrahams de reproches et l'hôtelier de supplications, rien n'y fit,
le diner demeura payé, et le ebamp de bataille de Taddition resta à M. Abrahams, à la grande confusion de Victor Hugo, qui dut se résigner à quitter Middelbourg sans avoir eu à sa table son invité.
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Le lendemain 9 eneffel, au point du jour ^ un omnibus nous conduisait à Flessingue, où nous prenions de nouveau passage pour Wemddingen, notre point de départ.
Là y nous devions retrouver M .Yan Maenen , qui nous reprenait à M. Abrahams pour nous mener à Ziéricsée^
Il s'en fallut de peu qu'avant de nous etnbarquer nous ne nous perdissions dans
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le dédale des bassins ju porl deFlessingue, à la recherche du bateau le Flessingue, que nous devions prendre. Notre groupe s'était imprudemment divisé en deux, les uns déjà embarqués, les autres courant encore, et, pressés par Theure, nous allions peutêtre voir le côté des hommes séparé du côté des femmes jusqu'à la fin du voyage, lorsqu'un petit enfant, espèce de lutin hollandais, qui nous rappela, par Tà-propos de son apparition, la jeune fille d'Anvers, se fit le guide complaisant de nos voyageuses en détresse et les ramena au bateau.
Flessinguc est, paraît-il, peu curieux, cl
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nous n'avons pas à regretter de l'avoir involontairement traversé au pas de course ; mais M. VanMaenen nous avait promis dans Ziéricsée une vraie ville hollandaise, comme on n'en voit plus que dans les clairs de lune de Van der Neer.
A Wemeldingen nous trouvâmes notre complaisant capitaine à son poste, et nous quittâmes le Flessingue ipouv le Telegraaf^ où nous devions voyager de nouveau jusqu'à Zype, point de débarquement pour aller à Ziéricsée.
Notre déjeuner, commandé d'avance sur le pont du bateau par M. Van Maencn, et
auquel il prit naturellement part, nous permit de faire tout à fait connaissance avec cet excellent homme et d'apprécier à notre aise sa tranquille obligeance, si simplement inspirée par une admiration discrète.
Le déjeuner avait occupé la traversée et Ton achevait le café lorsque le bateau attcr<rit à Wemeldingen. Là, la caravane se partagea sur deux chars à bancs, et l'on roula vers la petite ville inconnue qui avait un si singulier nom.
Une grosse tour, reste d*utie enceinte du treizième siècle^ nous la fit reconnaître
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d'avance à l'horizon. La route y venait aboutir, et nos voitures ne tardèrent pas à franchir la porte ogive dont nous avions aperçu de loin le robuste donjon.
À droite du donjon, sur un pignon resté debout de l'ancien rempart, on apercevait une espèce de petit paratonnerre, haut d'environ trois pieds, que terminait à sa base un nœud assez semblable à la garde d'une épée. Cette aigrette de fer était en effet une épée, l'épée du capitaine espagnol Mondragon. Le capitaine Mondragon, au seizième siècle, s'était emparé de la ville, et, en manière de prise de possession,
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comme on met son cachet sur une cire, il avait de sa propre main planté par la poignée cette épée victorieuse sur le rempart, et scellé pour ainsi dire sa conquête avec le pommeau de sa dague.
Il y a donc maintenant près de trois cents ans que cette lame, aujourd'hui rouillée, dresse sa petite ligne perpendiculaire, hautaine et insolente, sur ce vieux rempart nombre et aussi démantelé que l'épée esl émoussée. Car voilà le néant de Torgueil humain ! le rempart s'écroule et Tacier se ronge, et nous qui passons aujourd'hui au grand trot de notre voiture devant ces deux
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ruines qui se sont combattues jadis, nous ne pouvons nous empêcher de sourire en voyant ^e la rouille qui a fait peur à de la poussière.
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Nous venions d'entrer dans la ville.
J'avais les yeux levés et je faisais remarquer à Stevens, mon voisin de char à bancs, la dentelure pittoresque d'une succession de toitures hispano-flamandes, lorsqu'à son tour il me loucha l'épaule et me fit signe de regarder ce qui se passait sur le quai.
Une foule bruyante d'hommes, de femmes et d'enfants entourait Victor Hugo.
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Descendu de voiture et escorté des autorités de la ville, il s'avançait, l'air simplement ému, le front découvert, avec deux bouquets dans les mains et deux petites filles en robe blanche à ses côtés.
C'étaient les deux petites filles .qui venaient de lui offrir les deux bouquets.
Que dites-vous, par ce temps de visites couronnées et d'ovations artificielles ou officielles» de cette entrée naïvement triomphale d'un homme universellement populaire qui arrive à l'improviste dans un pays perdu, dont il ne soupçonnait même pas l'existence, et qui s'y trouve tout naturelle-
itienl dans ses États ? Qui eût pu faire pi'évoir au poêle que cette petite ville inconnue, dont il avait considéré de loin la silhouette avec curiosité, c'était sa bonne ville de Ziéricsée ?
Au dîner M. Van Maenen dit à Victor Hugo :
— Savez-vous quelles sont ces deux jolies enfants qui vous ont offert des bouquets?
— Non.
— Ce sont les filles d'un revenant.
Ceci demandait une explication, et le
capitaine nous raconta l'aventure étrange que voici :
Il y avait environ un mois de cela. Un soir, au crépuscule, une voiture où étaient un homme et un petit garçon rentrait en ville. 11 faut dire que cet homme avait, peu de temps auparavant, perdu sa fejnme et un de ses enfants, et en était demeuré trèstriste. Bien qu'il eût encore deux petites fdles et le garçon qu'il avait en ce moment avec lui, il ne s'était point consolé et il vivait dans la mélancolie.
Ce soir-là, sa voiture suivait une de ces chaussées élevées et abruptes qui sont, à droite et à gauche, bordées d'un fossé d'eau stagnante et souvent profonde. Soudain le
cheval, mal dirigé sans doute à travers la brume du soir, perdit brusquement l'équilibre et roula du haut du talus dans le fossé, entraînant avec lui la voiture, Thomme et Tenfant.
Il y eut dans ce groupe d'êtres préci[ûtés un moment d'angoisse afTreuse, dont personne ne fut témoin, et un effort obscur et désespéré vers le salut. Mais l'engloutis* sèment se fit avec le pêle-mêle de la chute, et tout disparut dans le cloaque, qui se referma avec répaisse lenteur de la boue.
L'enfant seul, resté comme par miracle hors du fossé, criait et appelait lamentable*
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ment, en agitant ses petits bras. Deux paysans qui traversaient à quelque distance de là un champ de garance entendirent ses gémissements et accoururent. Ils retirèrent l'enfant.
L'enfant criait :
— Mon papa ! mon papa ! je veux mon papal
— Et où est-il donc, ton papa ?
-^Là,disaitrenfant,en montrantle fossé.
IjCS deux paysans comprirent, et se mi-
fent à la besogne. Au bout d'un quart d*heure, ils retirèrent la voiture brisée; au bout d'une demi-heure, ils retirèrent le
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cheval mort. Le petit criait toujours et demandait son père.
Tout ceci avait pris une heure environ.
Le désespoir de l'enfant redoublait; il ne voulait pas que son père fût mort. Les paysans le croyaient bien mort pourtant ; mais, comme l'enfant les suppliait et s'attachait à eux, et qu'ils étaient de braves gens, ils tentèrent, pour calmer le petit, ce qu'on fait toujours en pareil cas dans le pays, et se mirent à rouler le noyé dans le champ de garance.
Ils le roulèrent ainsi un bon quart d'heure. Rien ne bougea. Ils le roulèrent
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encore. Même immobilité. Le petit suivait et pleurait. Ils recommencèrent une troisième fois, et ils allaient renoncer pour tout de bon, lorsqu'il leur sembla que le cadavre remuait un bras. Ils continuèrent.
L'autre bras s'agita. Ils s'acharnèrent. Le corps entier donna de vagues signes de vie, et le mort se mit à ressusciter lentement.
Gela est extraordinaire, n'est-ce pas ? Eh bien, voici qui est plus inattendu encore.
L'homme soupira longuement en revenant à la vie, et s'écria avec désespoir :
— Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous