‹ Victor Hugo en ZélandeChapitre 6 sur 10 · HO VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

HO VICTOR HUGO

avez fait? J'étais si bien là où j'étais ! J'étais avec raa femme, avec mon fils. Ils étaient venus à moi, et moi à eux. Je les voyais, j'étais dans le ciel, j'étais dans la lumière. Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que vous avez fait ? Je ne suis plus mort !

L'homme qui parlait ainsi venait de passer une heure dans la fange. Il avait le bras cassé et des contusions graves.

On le ramena à la ville.

— Et il vient seulement de guérir, ajouta M. Van Maenen en achevant de nous raconter cette histoire. C*est M. Languemois du Does, une des intelligences les plus dis-

£N ZÉLÂNDË. ill

linguées non-seulement de laZélande, mais

de la Hollande. C'est un de nos premiers négociants. Tout le monde l'estime et l'honore ici. Quand il a su, monsieur Victor Hugo, que vous alliez passer par la ville, il a voulu absolument se lever de son lit, qu'il n'avait pas encore quitté depuis un mois, et il a fait aujourd'hui sa première sortie pour aller au-devant de vous et vous présenter ses deux petites filles, à qui il avait donné pour vous des bouquets.

Il n'y eut qu'un cri par toute la table.

-^ Ce sont là des choses qui ne se passent qu'en Zélandc! Les voyageurs

n'y viennent pas, mais les habitants y reviennent.

— On aurait dû Tinviter à dîner, hasarda la partie féminine de la table.

— L'inviter?... m'écriai-je. Mais nous étions déjà douze ! Ce n'était pas précisément le moment d'inviter nx^ fantôme.

Aimersiez-vous, mesdames, avoir un mort pour treizième?

— Il y a, dit Victor Hugo, qui était resté silencieux, deux énigmes dans cette histoire, l'énigme du corps et celle de Tâme.

Je ne me charge pas d'expliquer la première ni de dire comment il se peut qu'un

homme reste englouti toute une grande heure dans un cloaque sans que mort s'ensuive. L'asphyxie, il faut le croire, est un phénomène encore mal connu. Mais ce que je comprends admirablement, c'est la lamentation de cette âme. Quoi! elle était déjà sortie de la vie terrestre, de cette ombre, de ce corps souillé, de ces lèvres noires, de ce fossé noir! Elle avait commencé l'évasion charmante. A travers la boue, elle était arrivée à la surface du cloaque, et, là, à peine rattachée encore par la dernière plume de son aile à cet horrible dernier soupir étranglé de fange, elle res-

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pirait déjà délicieusement le frais ineffable du dehors de la vie. Elle pouvait déjà voleter jusqu'à ses amours perdus et atteindre la femme et se soulever jusqu'à l'enfant.

Tout à coup la demi-évadée frissonne ; elle sent que le lien terrestre, au lieu de se rompre tout à fait, se renoue sous elle, et qu'au lieu de monter dans la lumière, elle redescend brusquement dans la nuit, et qu'elle, Tàme, on la fait violemment rentrer au cadavre.

» Alors, elle pousse un cri terrible.

» Ce qui résulte de ceci pour moi, ajouta Viclor Hugo, c'est que TAme peut rester un

certain temps au-dessus du corps, à Télat flottant, n'étant déjà plus prisonnière et n*étanl pas encore délivrée. Cet état flottant, c'est l'agonie, c'est la léthargie. Le râle, c'est l'âme qui s'élance hors de la houche ouverte et qui retombe par instants, et qui secoue, haletante, jusqu'à ce qu'il se brise, le fil vaporeux du dernier souffle. Il me semble que je la vois. Elle lutte, elle s'échappe à demi des lèvres, elle y rentre, elle s'échappe de nouveau, puis elle donne un grand coup d'aile, et la voilà qui s'envole d'un trait et qui disparaît dans l'immense azur. Elle est libre. Mais quelquefois aussi

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