H6 VICTOR HUGO
le mourant revient à la vie ; alors, l'âme désespérée revient au mourant. Le rêve nous donne parfois la sensation de ces étranges allées et venues de la prisonnière.
Le rêve, ce sont les quelques pas quotidiens de Tâme hors de nous. Jusqu'à ce qu'elle ait fini son temps dans le corps, Tâme fait, chaque nuit, dans notre sommeil, le tour de préau du songe.
EN ZËLâNDE. 117
M. Van Maenen ne nous avait pas trompés. Ziéricsée est une ville comme on n'en trouve plus ou presque plus.
Son difficile accès a été pour elle un bienfait. La petite ville du seizième et du dixseptième siècle, oubliée et dédaignée, s'est tout doucement conservée dans son écrin satiné de brouillard hollandais, et nous som-
mes peiit-êtro les premiers curieux qu'elle ait vus.
Et, à ce propos, une réflexion entre parenthèses. On reconnaît le véritable voyageur artiste à une chose, c'est qu'il va de préférence où Ton ne va pas. Sa terreur, c'est de rencontrer ce qu'en style de commis voyageur on nomme la « belle ville. »
La belle ville, c'est-à-dire ce régal bête de grandes rues blanchâtres qui alignent, non pas des maisons, mais des immeubles, et qui s'appellent rues du Progrès^ de Vlndustrie^ de la Loi^ comme des femmes qui s'appelleraient Athénahy Aldegonde ou
EN ZÉLÂNDE. 119
Azelma, Ici se dresse l'empois majestueux de la colonnade bourgeoise, produit direct de l'accouplement du propriétaire et de Tarchitecte. Le théâtre dont on est fier, colonne. Le palais de justice, colonne. Le grand café des Amh de la Constitution^ colonne. C'est une chose effrayante de vieillesse, qu'une ville neuve construite avec le plâtre d'un faux col et qui a pour principe architectural le cou d'un notaire.
Salut donc à la petite ville qui s'est conservée, dans son ombre, saine et bien portante et sans l'infirmité des édifices majestueux! C'est elle qui est vraiment neuve,
c est-à-dire toujours nouvelle aux yeux.
Chaque année lui ajoute un charme. Elle a réternel rayonnement des rides du passé, et, quand on pense à la décrépitude des moellons modernes, on ne trouve rien de frais et de pimpant comme le bonhomme Jadis des vieilles villes, et l'on est tenté de dire au passé : « Bonjour, gamin ! »
A ce compte, Ziéricsée a de la jeunesse à revendre. Figurez-vous le plus amusant tohu-bohu de toits denticulés se faisant la courte échelle au-dessus d'un zigzag de quais verdis. Il y en a de toute taille et de toute mine. Celui-ci grimace, celui-là sou-
ril. Voici une maison qui se met à son balcon et qui regarde passer un gros bateau ventru et rubicond, étalé sur l'eau comme un ivrogne. Cette autre arrose un pot de fleurs. Cette autre mouche son profil avec une loque.
Toutes ces façades ont des angles u elles.
Elles se bousculent, se tassent, se cognent, se gourment, se racontent la nouvelle. L'ogive fait bon ménage avec la chicorée. Ceci, c'est la prison, un bel édifice du treizième siècle, qui a encore ses barreaux, mais qui n'a plus de prisonniers. Dans cette rue, làbas, c'est la maison de bois des chevaliers.
très-noble encore avec son vieux blason presque effacé et ses mascarons singuliers. Avisez ces bas-reliefs peints et dorés, c'est du Louis XV. Et ces trilobés si purs, c'est du Louis XIL Et cela se coudoie. La figure du quai se compose du plus charmant pêlemêle chronologique, et s'amuse à faire voisiner sur le pas de leur porte toutes ces bonnes vieilles commères de l'histoire.
Pas de tache blanche et criarde. C'est à peine si, de loin en loin, on remarque la petite ordure de l'Empire et de la Restauration. Nulle trace de badigeon. Rien que la haute et chaude couleur de la pierre, et
EN ZËLANDE. 423
ce beau rouge de la brique qui est le fard des vieilles villes.
De ce tas de maisons jaillit, comme le plumet d'un feutre cabossé, le bijou d'architecture le plus inattendu. C'est le beffroi de l'hôtel de ville. Est-ce de la pierre? est-ce du bois? Cherchez. De quelle époque et de quel style? Cherchez encore. L'archiviste qui nous conduit , dit :
« Louis XI, » Victor Hugo dit : « Henri IV »
Là réalité, c'est que ce beffroi est une invention fantasque et d'un caprice inouï.
Quelque chose comme une chinoiserie de la Renaissance. Un beffroi qui ressemble
à une pagode. Au sommet de la flèche des ailerons, découpés à jour et à Temportepièce comme les éventails, agrémentent et allègent pourTœil les lourdes bulbes du clocher flamand. Au-dessous, quatre cadrans déchiquetés promènent autour de réditlce le filigrane doré des heures; plus bas, comme les breloques sous la montre, un cercle de cloches petites et grandes, espèces de fruit charmant de ce thyrse de pierre, balance la grappe de ses sonnettes et de ses carillons .
Toiit cela transparent, tarabiscoté, traversé de lumière et d'air, accroché sur la
EN ZÉLÂNDE. 1S5
panse ouvragée du beffroi, qui semble prêt à tourner au vent, et qui donne l'idée d'une girouette dont on aurait fait un clocher.
L'archiviste ou plutôt le secrétaire de ville, M. Ermerins, — un aimable homme, très-épris de son hôtel de ville, — nous en fait visiter l'intérieur. C'est bien réellement un édifice du seizième siècle qui s'est greffé, par suite d'incendie, sur des assises gothiques du quinzième.
Maintenant, je vous donne en mille à devjner ce qu'on trouve dans les salles de cet hôtel de ville fantasque, et quel est le per-
sonnage qui y a élu domicile. Songez que vous avez affaire à un hôlcl de ville de carnaval, à une espèce d'énorme magot de rarchiteclurc, et que, par conséquent, l'habilant doit être en harmonie avec le logis, et le mollusque avec le coquillage.
Je commence par vous dire que ce n'est ni M. le bourgmestre, ni M. réchcvin ; ce n'est môme ni un Hollandais, ni un Zélandais, ni un Ziéricsois. Le personnage qu'on trouve en permanence dans l'hôtel de ville c'est un Esquimau.
Un Esquimau dans sa pirogue, avec son sac de peau de poisson qui le couvre de la
EN ZÉLâNDE. 127
tête aux pieds, emboîté cl encapuchonné, un Esquimau au complet. Seulement, il est mort.
Vous ne comprenez pas davantage?
L'histoire est fort simple pourtant. Au siècle dernier, des pêcheurs trouvèrent sur la plage quiavoisine la ville un singulier naufragé. Il était assis et enfermé jusqu'à la ceinture dans une étroite embarcation faite d'un tronc d'arbre. Il avait pour tout vêtement une sorte de caban noir luisant et vernissé, fait d'une peau de phoque. Il ne donnait plus signe de vie. On reconnut un Esquimau. La mer l'avait apporté là, dans
128 VrcTOR HUGO
sa pirogue, du fond des régions polaires.
On le trouva digne d'être logé à l'hôtel de ville.
Nous l'avons vu. Est-ce un homme?
est-ce une momie? est-ce un mannequin?
Je l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce fut un Esquimau, c'est-à-dire ce pâle habitant des terres glacées, qui s'incorpore à sa barque et qui manœuvre au milieu des banquises l'éclair-reptile de sa longue flèche de bois. Le centaure a clé l'homme- cheval, la sirène a été la femme-poisson : l'Esquimau, c'est rhomme-pirogue. C'est l'effrayante chimère du pôle.
EN ZÉLâNDE. 129
Mais quel naufrage que celui-là ! un naufrage qui vous prend dans les glaces et qui vous jette dans un hôtel de ville !
Ziéricsée avait enoore, il y a trente ans, une magnifique cathédrale. Elle a été détruite par un incendie suivi d'un architecte.
Sa ruine^ en effet, suffisait encore comme curiosité superbe. Pen ai sur ma table un croquis. Elle devait certainement valoir pour l'archéologue Holyrood et Jumièges.
Elle a été soigneusement remplacée par une lugubre bâtisse, effroyablement carrée, style acajou.
130 VICTOR «l! GO
Invités à la visiter (car je soupçonne ces braves Ziéricsois d'en être fiers), nous y passâmes un quart d'heure, qui eût été douloureux si TorgiiB n'avait un peu calmé la crise Louis XVIII que nous traversions.
Heureusement, l'organiste en chef, prévenu de la visite d'Hugo, jouait en son honneur un de ces vastes airs qui tombent
de l'orgue par nappes d'harmonie, et ceci me permit d'écouter ce temple sans le voir.
L'orgue, c'est toujours beau. Rien de plus saisissant et déplus grandiose que cette harmonie puissante et douce qui sort de ces gigantesques tubes de fer* L'homme a
EN ZÉLANDË. 151
inventé le piano, Dieu a inventé l'orgue.
Nous écoutions tous en silence et dans une sorte d'immobilité religieuse. Je remarquai que Victor Hugo écrivait sur son carnet de voyage. J'eus, je l'avoue, l'indiscrétion de me pencher par-dessus son épaule, et je lus ces strophes, que vous trouverez sans doute dans son prochain volume de vers avec le début qui leur manque :
i . é Soudain,
L'orgue commence. Voix profonde î
Un éclair d'harmonie éclate, et disparaît.
Puis, comme en la mêlée et comme en la forêtj
Le bruit monte, tremble, s'écroule, £t se redresse ainsi qu'un combutlantj debout,
£ty comme dans une urne embrasée où Teau bout, Les sombres toîx croissent en foule.
Il semble qu'on ne sait quel attendrissement, Devant la terre, cbamp de bataille fumant.
Où tant de douleurs se lamentent, Ait saisi tout à coup Vairain farouche et froid. Et qu'il Teuille apaiser l'âme humaine, et Ton croit
Entendre des canons qui chantent.
De la cathédrale incendiée et désastreusèment remplacée, il reste encore le beffroi.
Il est gothique et du plus pur caractère.
Ses proportions sont énormes. Il est trapu et sévère. Comme cela se voit souvent, il était isolé de la cathédrale et formait à côté d'elle un édifice à part. Inachevé au quatorzième siècle, il devait être surmonté,
d'après le plan qu'on a conservé, d'une flèche qui aurait élevé l'ensemble à une hauteur de cinq cents pieds. La ruinées!
venue avant le couronnement. C'est l'histoire de bien des édifices et de bien des • institutions. ^
Cinq ou six ouvriers sont en train de murer une des deux ogives qui s'ouvrent puissamment à la base du beffroi, c'està-dire qu'on va le gâter; en bas, après l'avoir défiguré en haut; car l'architecte académique qui a sévi un moment sur Ziéricsée, n'a pas manqué de coiffer la tour d^un entablement corinthien qui la fait
maintenant ressembler à la table de nuit d'un géant bête ; d'autant plus que ce grand meuble s'ouvre commodément par en bas, et que rarchitecture pseudo-grecque à laquelle il est maintenant livré comporte parfaitement les urnes.
Le chef de notre caravane, qui aime les ascensions, voulut monter sur la tour, et nous entraîner tous à sa suite. François- Victor, plus brave que Charles, Stevenset moi, osa seul affronter le vertige. Ce que c'est que d'avoir traduit Shakespeare!
Nous refusâmes donc lâchement. Victor Hugo, suivi du page du roi Lear, monta
sans nous les marches de l'étroite vis de Saint-Gilles, percée de fenêtres de plainpied avec Fabîme. Il eut le sang-froid de les compter, ces marches! Il y en a 278.
C'est à faire frémir.
Du sommet de la tour, on découvre, paraît-il, une vue splendide. D'un côté, la mer, de l'autre, la plaine, et, si l'on baisse les yeux, au bas de la tour, comme aux pieds d'une aïeule, le tas de joujoux de la petite ville éparpillée et ébouriffée.
Comme il allait redescendre, le poêle trouva, l'attendant au seuil de la porte qui débouche sur la plate-forme, les ouvriers
qui, à son arrivée, travaillaient au soubassement du beffroi. Ils étaient venus le saluer à deux cent soixante et dix-huit pieds audessus du niveau de la mer. C'était flatteur. Victor Hugo et François redescendirent enfin. Nous commencions à être inquiets.
Nous savions, pour Tavoir entendu raconter au poëte, qu'il avait, dans sa jeunesse, écrit un chapitre de Han d'Islande sur une des tours du château de la Roche-Guyon ; et Charles prétendait que son père pouvait bien s'être mis, là-haut, à commencer Qwatre-vingt'treize^ pourvu qu'il y eût trouvé une plume.
138 VICTOR HDGO
Il n'avait trouvé qu'un immense clou tout rouillé qu'il avait soigneusement ramassé et. qu'il nous montra avec une certaine satisfaction. D'où pouvait venir ce clou démesuré, récolté sur la table de nuit du géant? Peut-être de sa carafe, s'il prend de l'eau ferrée.
Il paraît, du reste, quela plate-forme est fort malpropre. Le cyclopc qui y pose tous les soirs sa veilleuse, ne prend pas soin de l'époussetcr. Un las de mouches, qui sont des goélands et des mouettes, y font les petits besoins de l'immensité.
Sur la route de Téfflise, nous nous étions
EN ZÉLANDK. 159
arrêtés devant une maison qu'il ne faut pas oublier : c'est l 'hospice des enfants trouvés.
On nous y fit voir une vieille peinture sans valeur, mais intéressante par son sujel. Ce sont des Ziéricsois du siècle dernier qui, à marée basse, travaillent le sable de la mer et en tirent je ne sais quelle matière reconnue indispensable pour la fabrication du verre. On a perdu depuis le secret de cette singulière exploitation.
Cette matière, recueillie, mise à part et amoncelée aux environs de la ville, a fini par former un petit monticule, que nous avons
140 YICTOR HUGO
VU le lendemain en allant à Brauwershaven, el qu'on a longtemps considéré comme sans valeur. On ne s'en est avisé que récemment, et aujourd'hui des navires s'en vont chargés de ce précieux minerai, qui rapporte à la ville sept à huit mille florins par an. Cette butte est tout simplement un trésor qui vaut plus d'un demi-million.
Mais est-ce assez comique, une mer qui fait du verre ! Il faut venir en Zélande pour trouver des plages aussi fertiles en temples romains, en Esquimaux et en carreaux de vitre.
Il y a dans ce même hospice une cham-
EN ZÉLâNDE. 141
bre qu'on ne songeait pas à nous montrer et qui nous a fait jeter dès cris d'admiration. C^est par hasard qu^un de nous, en poussant une porte, s'est tout à coup trouvé dans ce ravissant réduit.
Décrivons-le, il en vaut la peine, surtout pour les amateurs de bibelots.
On croit entrer dans une boîte d'or. Les murs sont tendus d'un cuir de Flandre à grands bouquets d*or, admirablement conservé et de la plus belle qualité. Sur la cheminée une adorable glace à cadre tarabiscoté et ornée au sommet d'un trumeau Louis XV dans le goût de Watteau, et que
Stcvens déclara être d'un maître. A gauche de la porte d'entrée, une armoire d'un rococo incomparable, en bois doré; chaises et fauteuils en vieux velours d'Ulrecht frappé de dessins en relief. Plafond à caissons peints à fresque et semés de mythologies toutes joufflues d'Amours.
Tout cela, vieux comme nos grand'mères, et frais éclos pourtant. Un immense caprice mêlé à de l'opulence. Une chambre qu'on adjugerait, rue Drouot, à des sommes folles, et que lord Hertford, s'il la voyait, ferait voyager tout entière jusque chez lui, en écrivant sur le wagon qui remporteraitrFm^i/e.
Ah ! quelle chambre ! on la meltrait dane .
un écrin. On se sent là en plein dix-huitième siècle, à celte époque où tout ce qui peut charmer les yeux s'est brusquement épanoui dans le mobilier, et où la rocaille, un peu lourde parfois dans rarchitecturc, a été la grâce de Tameublement.
Cette époque est unique. La ligne courbe, qu'on pourrait aussi appeler la ligne aimable, s'empare des porles, des fenêtres, des plafonds, des boiseries, des miroirs, des lustres, des cadres, des étoffes, des tentures, et fixe le profil de tout un art merveilleux* La volute, la guirlande, la torsade^
le lacs d'amour, succèdent follement et avec une sorte de joie éperdue à l'inflexible loi de réquerre. Plus d'angles. Un arrondissement charmant de toutes les extrémités. La ligne aimable, c'est-à-dire le plus court chemin d'une rose à un coquillage, se met à onduler voluptueusement dans le boudoir et à enrouler sa spirale, autour de la femme.
L'art rococo, c'est le serpent devenu le tapissier d'Eve.
EN ZËLANDE. Mb
On n'a pas oublié que, pendant toute cette promenade, nous étions accompagnés des autorités de la ville, ou, du moins, de
quelques-uns de ses plus notables bour-
geois. Ce qu'il faut ajouter aussi, c'est que la ville continuait d'être toute en émoi.
Il y avait en permanence autour de noire hôtel un rassemblement de curieux, contenu par deux sergents de ville. C'était tout
ce que Ziériczée pouvait donner à la fois de foule et de police.
Un des habitants, M. Van Vliet, grand négociant en garance et riche industriel, avait mis à la disposition de Victor Hugo sa calèche pour aller visiter, à deuy lieues
de Ziéricsée, Brauwershaven, en français le port des Brasseurs.
Cette calèche avait conduit, il y a quelques années, le roi actuel des Pays-Bas.
Celait décidément la voiture de gala de Ziéricsée.
Le propriétaire s'en était gracieusement fait le cocher.
EN ZËLÀNDE. 147
AU lieu de traverser tout simplement la ville, il en parcourut successivement toutes les rues, comme pour montrer son hôte ù ses concitoyens.
Ceux-ci, en effet, revêtus de leure habits de fêle, étaient sur le pas de leurs portes ou aux fenêtres de leurs logis, et saluaient.
Sur la roule de Brauwershaven , les paysans étaient également sur le seuil de leurs chaumières et saluaient aussi.
En arrivant au petit port des Brasseurs, nous trouvâmes les maisons, les navires et les barques pavoises.
Le bourgmestre nous attendait en habit
148 VICTOR UUGO
noir et en cravate officielle. Peu s'en fallut qu'il ne présentât les clefs de la ville.
Il nous fit visiter Thôtel de ville, bâtiment qui ne manque pas de caractère dans sa simplicité pauvre, et auquel on monte par un perron accosté de deux lions de pierre.
Dans un grenier, mêlés aux charpentes poudreuses de la toiture et à la membrure de rhorlogc monumentale de la ville, nous découvrîmes des engins étranges.
— Qu'est-ce que c'est que ceci ? demanda Victor Hugo au bourgmestre.
— Ce sont d'anciens instruments de lor-
EN ZËLàNDE. 149
ture, répondit le bourgmestre. Voici un chevalet sur lequel on étirait le patient. II a un peu plus de deux mètres de long, et il fallait que le patient atteignît celte dimension.
C'était une variété du lit de Procruste, en usage encore dans ce petit pays, il n'y a pas
cent ans.
— Et ceci? demanda Victor Hugo.
— Ceci, répondit le bourgmestre, c'est plus curieux encore. Cela consiste, comme vous voyez, en deux énormes pierres nouées à une forte chaîne de fer. On les appelait les pierres de la loi, comme on ap-
pelle encore l'cchafaud les bois de justice.
C'était un supplice réservé aux femmes coupables d^adullère. On leur passait la chaîne et ses poids sur la nuque et sur les épaules, de manière que les pierres pendissent le long de leur corps. Puis on les coiffait de ce large cylindre de fer que vous voyez là, et on les promenait ainsi toutes nues par la ville.
Victor Hugo, ses deux fils, Stevens et moi, nous essayâmes, sans pouvoir y parvenir, de soulever les pierres de la loi.
11 est vrai que nous n'étions pas des femmes.
EN ZÉLANDE. 15i
Ces instruments incontestables des monstrueuses pénalités qu'a détruites la Révolution gisent maintenant dans ce grenier, inutiles et poudreux, et on les heurle du
pied en passant. Cela tient à ce que
< l'horloge, qui est là aussi, marche dans
l'ombre.
En sortant de l'hôtel de ville, le bourgmestre voulut nous conduire dans sa demeure.
Sur la place qui sépare l'hôtel de ville du port, nous nous arrêtâmes un instant devant une statue. Cette statue n'est pas celle d'un amiral comme celle que
Flessingiie a élevée à Ruyier. C'est, chose surprenante, la statue d'un poète. Oui, en vérité, d'un poète, du seul poêle que la Zélandii ait produit, Jacob Cats.
Jacob Cats a laissé un gros volume de vers qui est presque une Bible, par son énormité d'abord, puis par son autorité en Zélande. Il n'y a pas une cabane de paysan où l'œuvre de Jacob Cats ne soit lue tous les soirs, à l'heure de la veillée. Le chef de famille ouvre le respectable in-folio bouclé dans sa reliure du siècle dernier par un fermoir de cuivre ciselé, et récite à voix haute les vers du poète populaire. Ce sonf.
en général, des sentences et des proverbes,
commentés et rimes, paraît-il, souvent avec profondeur, presque toujours avec une naïveté fine et spirituelle. Des gravures, dont il est difficile de deviner le sujet quand on n'en déchiffre pas en même temps la légende zélandaise, excitent à chaque page la curiosité du lecteur par leur mystérieuse étrange té. Je ne puis me porter personnellement garant du mérite de Jacob Cats, n'ayant pas lu une ligne de son immense poëme. Victor Hugo lui-même, qui connaît à peu près tous les poètes, ne put nous éclairer suffisamment sur sa valeur.
Ce qui est incontestable, c'est sa gloire — en Zélande.
L'hôtel de ville d»^. Brauwershaven, sa ville natale, conserve précieusement de Tœuvre de Jacob Gats une édition curieuse reliée avec magnificence.
Il faut, dans tous les cas, savoir gré à ce petit pays de mer, qui a eu pour premier grand homme un amiral, d'avoir eu pour second grand homme un poète et de leur avoir élevé impartialement à chacun leur statue. 11 y a tant de pays qui auraient fait l'économie de la statue du poète.
Nous remarquâmes encore en passant une
EN ZÉLÂNDË. 155
m.iison qui porte dans un des tympans de
ses deux fenêtres un chasseur sculpté, avec
/* son lévrier, poursuivant, dans un autre
tympan 5j un bon lièvre tranquille, qui court avec la sécurité d'un gibier sûr de ne jamais , être attrapé. Détail pittoresque cueilli au passage.
La mère du bourgmestre, vénérable aïeule, avait fait préparer une collation de vins et de gâteaux ; il y avait jusqu'à des cigares, excellente femme ! Elle était en cornette de dentelle et avait au cou un collier de corail à quatre rangs, le collier des grandes fêtes.
Nous rentrâmes en ville, et, en revenant comme en allant, nous trouvâmes sur tous les seuils, dans les champs et dans les rues, mille têtes curieuses qui attendaient Victor Hugo, et qui né se lassaient pas de saluer au passage celui qu'un de nous appelait en , riant ce jour-là le marquis de Carabas de la gloire.
Nous avions alors à peu près visité toute la Zélande, et notre voyage se fût peut-être arrêlé là, si on n'avait ouvert l'avis de pousser jusqu'à Dordrecht, pour revenir ensuite à Anvers.
DordrechI, c'est la Hollande; et, bien que les sages de la bande, consultant leur bourse, craignissent un peu la tentation inépuisable des villes hollandaises, Dor«
drecht, comme dernière élape, fut voté à l'unanimité.
M. \ùn Maenen nous traça tout de suite notre itinéraire. Nous devions, pour aller à Dordrecht, nous rembarquer à Zype, suivre l'Escaut, puis la Meuse. C'était l'affaire de quatre ou cinq heures.
Ce brave capitaine, qui depuis cinq jours nous avait dirigés partout, s'offrait à nous mener encore jusqu'à Dordrecht, où il reviendrait nous prendre le lendemain, pour nous reconduire à Anvers.
Quiconque a tant soit peu voyagé sait qu'il s'attache un charme tout particu-
lier à ce qu'on appelle une connaissance de voyage. Celte espèce de liaison passagère ressemble au voyage lui-même;
elle est, comme lui, rapide, séduisante et fugitive, ce qui ne veut pas dire oubliée.
Le voyage, en effet, n'est autre chose . qu'une intimité sans cesse renaissante de ce qui passe avec ce qui fuit. Tout y est compagnon de roule, depuis la route même qu'on suit, jusqu'à l'inconnu avec qui on échange une parole. On est l'habitant éphémère de la ville, de l'hôtel, du bateau, et l'on s'y crée en un instant toute une petite
vie complète, et Ton s'y fait tout de suite de vieilles habitudes d'une heure et de vieux amis d'un jour.
Il m'est souvent arrivé, en chemin de fer, de saisir au passage, dans le cadre de la vitre, quelque maisonnette attrayante, à la fois offerte et enlevée à mon esprit par réclair du wagon. Eh bien, une seconde avait suffi pour me faire l'habitant de cette maisonnette. J'emportais en moi, avec sa vision, l'illusion de son séjour, et j'y avais vécu l'espace d'un regard.
La Meuse,, plus resserrée que l'Escaut, présente sur ses rives, à chaque tour de
EN ZÊLANDE. 161
roue du bateau, de ces perspectives où le rêve aime à se fixer. '
L'arrivée à Dordrecht est une magie.
Nous nous étions placés à l'avant du T^ legraaf pour mieux voir. Stevens, qui avait déjà passé là plusieurs fois sans s'y arrêter^ nous avait annoncé un paysage adorablement hollandais, une véritable collection de Van de Yelde, de Backhuyzen et de Peeters, une des plus jolies galeries de tableaux de la nature.
Rien de plus calme et de plus doux, en effet, que cette succession de molles prairies, paisiblement éventées par le souffle
des grandes voiles glissant sur le fleuve endormi. Çà et là, des hameaux, traverses gravement par de belles vaches, s'éparpillent jusqu'au clayonnage d'osier de la Meuse et se font d'ingénieux débarcadères avec de vieilles barques hors de service.
On signale le premier moulin. C'est qu'on approche de Dordrecht.
Le moulin est une spécialité de la Hollande. Ceux de Schiedam sont célèbres par leur richesse d'architecture et leur énormité. Ils sont dorés, sculptés^ monumentaux, immenses. Ce sont les palais du blé
EN ZËLANDE. 163
et les cathédrales du pain du bon Dieu.
Les moulins de Dordrecht, moins beaux et moins grandioses que ceux de Schiodam, sonl encore fort considérables. Ils sont noirs et historiés à leur sommet d'un cartouche enluminé qui porte un nom et une date. Quelques-uns laissent voir à leur soubassement, par une ouverture, tout le mécanisme de leur charpente et de leur membrure en mouvement. Des maisons de campagne plongent leur petit mur d'enceinte dans le fleuve. Les moulins se succèdent et les barques se multiplient. Les voiles et les ailes, se partageant amicale-
ment le venl du fleuve, mouvementent la douce grisaille du ciel .
On approche de plus en plus. Toutes sortes de fumées garainent dans le fond du tableau, traçant des lignes blanches ous'épaississant en bouffées noires au-dessus du port, que nous n'apercevons pas encore, mais où nous devinons des bateaux à vapeur en mouvement et en station.
Tout à coup la Meuse s'élargit et fait un coude magniUque. Nous sommes devant Dordrecht.
Là, c'est un tumulte. Figurez- vous une cohue de bateaux. Les steamers vont et
viennent, Se rasent, se coupent, s'interpellent. Il y a, à l'entrée du port, un dragueur d'une silhouette hérissée et violente^ qui fait merveilleusement. L'ensemble est bariolé, vivant, amusant, agité.
On a la prairie à gauche et la ville a droite. Entre la viHe paisible et la prairie tranquille, la Meuse, affairée, travaille, ordonne, presse un départ, manœuvre une arrivée, renvoie celui-ci, reçoit celui-là, et rit toute blanche au soleil.
La ville, avec très-peu de quai, s'avance jusque sur le fleuve. Tout ce que nous en voyons encore, c'est une grosse tour qui
nous scmblcmalheureusemcnllcrmiDéc par un entablement jésuite.
Voici que nous touchons la jetée ; on a lancé le câble; le Telegraaf vient s'appuyer docilement et doucement au mur.
Nous avons nos valises à la main ; voyageurs el voyageuses se sont groupés et rapprochés de la planche de débarquement. Nous avons serré la main à M. Van Maenen, qui poursuit sa route jusqu'à Rotterdam. Nous sommes sur le quai.
Tout à coup un immense bourra éclale sur le pont du Telegraaf. Tous les passagers agitent leurs casquettes ou battent des
EN ZÉLâNDE. 167
mains, el ce cri, trois fois répété, retentit dans l'air :
— Vive Victor Hugo!
On se serait cru au Théâtre-Français.
Le Telegraaf s'éloigne, et, tant qu'il est en vue du port, l'écho de ce cri arrive jusqu'à nous.
Il importe d'ajouter que, pendant la traversée, pas un des passagers n'avait paru reconnaître celui que tous pourtant acclamaient si bien par son nom.
168 TIGTOR IIUGO
XY
Sur les indications de M. Van Maenen, nous nous dirigeâmes, au milieu d'une foule surprise et sympathique, rangée sur deux haies, jusqu'au principal hôtel de la ville, Vhâtel de Bellevue. 11 est à proximité du quai. On franchit, pour y arriver, une porte massive du dix-septième siècle, ornée de fortes cariatides un peu lourdes, mais très- «monumentales.
£N ZÉLANDË. 169
Bien que M. Van Maenen nous eût quittés, il ne nous avait pas abandonnés. Nous devions le croire du moins, car nous n'avions pas fait dix pas que nous étions accostés par celui qui devait nous « faire les bon* neurs » de Dordrecbt. C'était un ministre protestant, le révérend Perk.
Dordrecbt est une ville célèbre dans Tbistoire du protestantisme. C'est à Dordrecbt qu'est la salle, aujourd'bui convertie en tbéâtre, où siégea, de 1618 à 1610, le célèbre synode qui décida, en condamnant les
thèses des remontrants^ qu'il n'est pas vrai : a 1^ qu'il est dans l'intention de Dieu
dé donner la félicité éternelle à tous lesfidèles; 2° que le Christ est mort pour tous; 3° que rhomrae a besoin de la grâce de Dieu, mais qu'elle n'agit point irrésistiblement et que la chute de celui qui a là grâce est impossible. »
Le synode qui décida cela dura sept mois, et coûta un million de florins, plus de deux millionsdc francs, qui en représentent vingt aujourd'hui. C'est cher.
Les chambres choisies à l'hôtel, les valises déposées et le dîner commandé, nous suivîmes notre nouveau guide.
Dordrecht est considéré par les Guides-
Badaekcr et autres comme insignifiant. Or,
Dordrecht est tout simplement une mer^ veille.
L'eau-foiie de Callot , qui représente le quai, aujourd'hui à peu près détruit, d'Amsterdam, peut seule en donner une idée.
Dordrechi, c'est un canal sur les deux
côtés duquel on a brodé une ville. La rue
principale est le canal lui-même. Les maisons y baignent puissamment leurs assises
verdies et moussues. Elles sont étroites,
hautes et longues. On dirait qu'elles se
pressent les unes contre les autres, afin
d*êlre plus nombreuses à profiter de cet utile canal qui les alimente et les dessert:
Aussi toutes ont en bas l'anneau pour la barque, et en haut la poulie pour le seau.
La plupart sont en brique, quelques-unes de bois. Leurs dates courent de la fin du quinzième au commencement du dix-huitième siècle.
Leur ordre est un gothique singulier qui a surpris le maître en archéologie que nous accompagnions. Presque tous Jes trilobes portent une fleur de lis ou un mascaron à leurs pointes. La brique y est sculptée, et le dessin la parcourt sans tenir compte
des joints; ce que j'avais déjà vu, en Belgique, à rhôtel de ville de Fumes. Mais ce que je n'avais jamais vu, elle y est aussi employée comme mosaïque. Elle est rouge, grise, blanche, et présentée sous toutes ses faces, de manière à former mille dessins bigarres, où se rencontre jusqu'à Yopm reticulatum des Romains.
Maintenant, représentez-vous une ville dont Ziéricsée, si complet qu'il soit, n'est que l'échantillon. Ville à population calme, mais à profil turbulent. Coupez-la, dans votre imagination, de rues larges ou étroites et, comme toujours, admirablement
io.
propres, tantôt parallèles, tantôt perpendiculaires au canal. A toutes ces rues donnez, à droite et à gauche, une silhouette tourmentée, composée de la physionomie particulière de chaque façade. Faites avancer ce toit et reculer ce pignon. Penchez celui-ci, renversez .celui-là, fermez ou ouvrez tous ces angles comme les feuilles d'un paravent chinois. Faites serpenter de chaque côte de la rue Téclair spirituel de toute celle grimace d'architecture. Hérissez la crête du profil général d'un casse-cou de toitures de toute forme et de toute hauliMir, depuis le pignon a escalier jusqu'au
pignon à volutes, en jetant ça et là quelques feuilles de la chicorée Louis XV. En un mot, 'ajoutez au tohu-bohu des ruelles le cliquetis des logis, à la cohue de Fenscmble l'attitude du détail. Saisissez, à travers leur immobilité réelle, l'apparent vact-vîent de ce tas de voisins et de voisines à face de brique et à cornette d'ardoise, et vous aurez, comme nous Tavons eu nousmêmes, rillusion d'une ville plus vivement habitée par ses maisons que par ses habitants.
Puis revenez au canal, dont on ne se lasse point.
Comme Van der Heyden, cet admirable peintre des canaux hollandais, se serait volontiers accoudé au parapet d'un de ces ponts, et comme il se serait plu à regarder longtemps celte ville dans son reflet!
Comme il aurait pénétré peu à peu et avec délices dans les profondeurs de l'image, surprenant dans une ride de l'eau l'écaillé de lumière d'un vitrage à mailles de plomb, l'étincelle d'un pot de faïence, le ruissellement confus et glauque d'un lierre ou d'une clématite, saisissant au passage, sous le ventre d'ombre d'une barque qui glisse, la clarté brusque d'un bras de servante hors
d'une lucarne ouverte, et, de la cave au grenier, descendant lentement dans le canal les étages renversés de la maison qui monte dans Tair !
Ce spectacle irrésistible, je ne sais si Van der Ileyden est venu le chercher à Dordrecht, puisqu'il l'avait à chaque coin de rue à Amsterdam ; mais un autre peintre, non moins grand que lui, Albert Cuyp, Ta souvent eu sous les yeux. Cuyp, comme on sait, est né en 1605 à Dordrecht. C'est sans doute pour cela qu'il y a sur une des places la statue d'Ary Scheffer.
Nous n'avions ainsi vu la ville qu'en la traversant; car nous suivions Thonorable pasteur Perk, qui, tout en causant avec Victor Hugo, marchait rapidement en avant et nous conduisait à la cathédrale.
r^a cathédrale, c'était cette tour que nous avions remarquée en abordant à Dordrecht.
C'est une ancienne église catholique du quatorzième siècle, transformée au dix-sep-
tièmc en temple protestant . Nous devrions dire défigurée.
Aupoint dé vue de l'art, le protestantisme, c'est la religion des vandales. Il a pénétré dans toutes les églises avec la hideuse furie déladémolition éperdue. Les merveilles sans nombre réunies depuis des siècles, qui constituaient le mobilier des cathédrales, il en fait de la cendre et des débris.
Le vitrail, qui transformait la fenêtre en un tableau mystérieux, achevé chaque jour par le soleil ; le jubé, magnifique portail intérieur, qui créait dans Téglise une sorlc de majestueuse retraite àDieu, et où les ar-»
listes épuisaient leur imagination et leur goût ; les tombes, silencieux lits des âmes gravement rangés sous les voûtes; les statues, population tranquille et superbe, qui animaient doucement la ligne blanche des piliers ; les retables de marbre et de menuiserie, qui faisaient fourmiller derrière l'autel des fouillis de figurines dorées ; les reliquaires éblouissants, les lutrins monumentaux où s'étalait le beau missel à fermoir d'argent ; les chœurs et leurs stalles, les colonnes et leurs fresques, les pavés et leurs mosaïques ; les clefs de voûte historiées et leurs grandes lampes tombant de toute la
EN ZËLAiNDË. 181
hauteur de la nef; les bannières brodées entrevues à travers des nuages d'encens, les vaisselles, les chapes de brocart, les mitres de pierreries, les ostensoirs, les calices, les ciboires, les fonts baptismaux, Tautel d'or, le prêtre d'or, ks triptyques de Van Eyck, de Memling et de Metzis, les grands cadres de Rubens et de Murillo, toute cette décoration splendide que quinze siècles avaient lentement composée autour d'une idée, le protestantisme, l'outil de l'ombre à la main, l'a semée aux quatre vents et en a fait un tas de décombres lamentables pour les élernels amanls de l'art.
Il a remplacé les sculptures par le bois peint, les fresques par le badigeon, les vitraux par des vitres, les pierres tombales par de la brique, les jubés par des balustrades de sapin, les stalles par des banquettes, les lustres par des quinquets, le prêtre doré par le prêtre noir, l'art par le néant, toute cette immense vie de la cathédrale par je ne sais quel spleen composé de fanatisme et de pédanlisme; il a tout enlevé, tout détruit, tout ratissé, tout nivelé, tout dépeuplé, tout cassé, tout brûlé, tout noirci, tout blanchi; puis, quand celle cathédrale, hier encore palais prodigieux, a été une épou-
EN ZELANDË. 185
vantable masure, quelque chose comme la loge du concierge du ciel, il a dit à Dieu :
« Entrez ! »
Il est bien entendu que je ne veux pas ici discuter le dogme. J'aurais beaucoup à en dire, quand ce ne serait que sur la question de savoir si l'intolérance catholique, que je hais, n'est pas largement dépassée par l'intolérance protestante, que je déteste. Mais je ne me place qu'au point de vue de l'art* 'Eh bien, pour l'art, le protestantisme, c*est Dieu ennuyeux.
La cathédrale de Dordrecht a dû être auticfois d'une grande magnificence^ si Ton en
juge par les admirables restes qu'elle conlient encore.
L'honorable révérend Perk, à qui je me suis bien gardé de souffler mot de mes opinions antiwesleyennes (car on n'emporte pas ses professions de foi en voyage), l'honorable révérend Perk, dès notre premier pas dans son église, nous pria de le suivre et de ne nous retourner que lorsqu'il nous le dirait.
Il voulait jouir de notre surprise, et mettait une certaine coquetterie à nous ménager l'effet de cette ancienne église catholique.
Car il a, chose singulière chez un protestant,
un incontestable sentiment de Tart, et, pour peu que nous l'eussions voulu, il eût déploré avec nous le vandalisme de la Réforme. Nous lui en donnons acte avec impartialité.
Il nous conduisit donc au fond de la nef, à la place où avait été l'autel, et, là, il nous invita à regarder.
La profonde cathédrale s'enfonçait devant nous, profilant majestueusement, à notre droite et à notre gauche, la ligne pure, élancée et robuste de ses piliers et de ses ogives. Au fond, l'orgue avec sa riche menuiserie dorée; à droite, la chaire, opulent édifice de marbre qui porte le nom de son sculpteuret
la date de 1756; à gauche, le banc d'œuvre, faisant face à la chaire et arrondissant gracieusement sa volute Louis XY sur la courbe robuste des piliers gothiques ; puis, séparant la nef du transept, la grille du chœur, éblouissante serrurerie de cuivre forgé, toujours dans le goût Louis XV, et que le Guide-Baedeker qualifie « un joli grillage en cuivre; » enfin les stalles du chœur, un incomparable chef-d'œuvre de la renaissance.
Cela seul valait tout le voyage.
Disons d'abord que ce chef-d'œuvre se dégrade lamentablement, et que, dans quel-
ques années, si l'on ne vient à son secours, il n'en restera plus quedes panneaux disloqués, qui iront se perdre dans les magasins de curiosités.
Celte pauvre cathédrale a été bien maltraitée. La réforme lui avait déjà brisé ses verrières, 3es chapelles çt ses statues; mais il lui restait ce chœur. Napoléon P, restaurateur du cuUe, en a fait une écurie, et les chevaux de sa cavalerie ont mangé leur avoine et souillé leur litière dans ces box miraculeux, dus à un Jean Goujon de la boiserie.
La composition de cette œuvre, pour la-
quelle Victor Hugo rédamait impérieusement un musée, est tout un poëme.
Une moitié des bas-reliefs y représente l'histoire ancienne, l'autre Thistoire sainte. Ces deux grandes pages de menuiserie se partagent Rome et Jérusalem, et racontent le triomphe de César et le cirque du martyr.
Des théories de sacrificateurs, des défilés de chevaliers romains, des architectures de villes et de tours, des babels de palais, toute une multitude de figures exquises, tout un peuple, tout un monde va, marche, circule, se déploie, combat, délibère et fourmille
dans un ensemble harmonieux où chaque personnage réussit à s'isoler pour rétude attentive et à s'allacher à une paillette lumineuse d*art, dévie et d'histoire.
La majesté de l'ensemble n'est égalée que par la perfection du détail. Pas un profil qui ne soit la grâce ou la beauté, pas un torse qui ne soit un miracle de modelé, pas un pli de robe qui ne réalise tout un idéald'élégance et de distinction, pas un ornement qui n'épuise l'écrin de l'arabesque et de celte flore délicale propre au ciseau savant de la renaissance.
Profusion, goût, qualité, conception.
190 YICTOR HUGO
finesse, aspect monumental et somptueusement décoratif, tout est là. On dirait les métopes du Parthénon dans des encadrements de missel.
Eh bien , tout cela tombe en ruine ou à peu près. De grands trous aiTêtent tout à coup votre pied sur l'inégal plancher des stalles ; des jours disjoignent les panneaux*; la membrure n'est plus d'aplomb ; les culsde-lampe des sièges brisés se détraquent ; Tarêle des sculptures s'efface, les figures offrent le poli de l'usure ou la balafre d'on ne sait quels coups de sabre stupides. On sablerait une lettre avec la pin-
EN ZÉLÂNDE. 191
cée de poussière d'une arabesque moisie.
Le marteau du calvinisme a meurtri ce chef-d'œuvre; le fumier de l'Empire Ta pourri.
De qui sont ces stalles ? — Ilélas I père inconnu.
Ne devrait-on pas savoir le nom de cet artiste incomparable? Ne devrait-on pas, pour généralisercette réflexion, savoir les noms de tous ces sculpteurs, de tous ces architectes, de tous ces penseurs du bois, de la pierre, du marbre et de l'or, qui, pendant des siècles, ont meublé les villes de monuments et les monuments de chefs-d'œuvre innombra-
bles, aujourd'hui disparus comme eux?
Rien n'est comparable à la fécondité de rhonime, si ce n'est sa faculté de destruction. Il massacre un édific«qu'il a magistralement construit et paré; puis il oublie. Cela éfait, cela n'est plus ; voilà tout.
Et involontairement, comme exemple de celte sombre injustice qui frappe tant d'artistes obscurs, nous nous rappelions, devant ces pauvres stalles splendides et profanées, une autre ruine, la ruine des ruines, le type des monuments condamnés à mort, cette prodigieuse et lamentable façade du château de Heidelberg, avec tout son peuple éventré de
Ei\ ZËLANDE. 193
figures de pierre, œuvres anonymes et admirables d'un tas de grands statuaires oubliés, qui dorment aujourd'hui pêle-mêle dans la fosse commune de TarL
il n'y eut qu'un cri parmi nous.
Pourquoi ne pas restaurer religieusement ces stalles? ou tout au moins pourquoi ne pas les sauver, en leur accordant le droit d'asile dans un musée, d'une destruction inévitable et prochaine?
Le révérend Perk était de notre avis.
Mais l'église n'est pas assez riche, et elle aime mieux, quand elle a de l'argent, l'employer à acheter de beaux quinquets en
zinc faux gothique, s'éclairant au gaz et peints en bronze (le gaz dans une cathédrale, ô douleur!), par lesquels elle remplace consciencieusement, à la douce satisfaction de ses architectes, de précieuses lampes du seizième siècle, aujourd'hui vendues au poids comme vieux cuivre, et vendues peut-être aux susdits architectes.
Il y a des gens qui ont des idées singulières. Un bourgeois de Dordrecht meurt, on ouvre son testament; savez-vous le legs qu'on y trouve? Une somme de quinze mille francs à la cathédrale — il avait sans doulc écrit au c< temple » — pour qu'on y mette
le gaz. Ala lecture de ce legs, les prud'hommes, inséparables de toute fabrique comme de tout conseil municipal, ont dû avoir un mouvement de cravate approbateur. Le fait est qu'on s'est empressé, avec une rare précipitation, de satislaire ce vœu d'un mourant, qui, du fond de sa tombe, pourvoyait à ses frais à l'éclairage du bon Dieu et se faisait le lampiste du ciel.
Le révérend Perk fut assez surpris quand Stevens lui dit que chacun des quinze ou vingt lustres de cuivre remplacés ainsi valait, à lui seul, la somme léguée, et que tous ensemble, vendus à Paris, au-
raient produit une centaine de mille francs.
Comme nous redescendions la nef, nous nous arrêtâmes devant la chaire.
— Monsieur Victor Hugo, dit le révérend, j'ai souvent envie, quand j'ai lu la Bible dans cetle chaire, d'y lire les Misérables.
Les Misérables^ soit. Ce serait un grand enseignement pour l'auditoire; mais, si les pasieurs protestants veulent s'instruire euxmêmes, qu'ils lisent tout bas le chapitre de Littérature et philosophie mêlées^ intitulé : Guerre aux démolisseurs.
Ce sera, je leur en réponds, pour le bien de « leur église. »
KN ZELANDE. 197
Pressés par notre rendez-vous avecM. Van Maenen, nous devions partir de Dordrecht le lendemain même de notre arrivée, à une heure et demie de l'après-midi.
C'était à peine si pendant ce peu de temps nous avions pu nous faire une idée de la ville, et Ton se promit d'y revenir et d'y séjourner plus longtemps.
Ainsi, nous n'avions pas eu le temps de voir la salle du fameux synode de 4648, qui sert maintenant de casing et qui se trouve dans l'ancienne maison des arbalétriers. Le Guide-Baedeker, peu enthousiaste et peu observateur d'habitude, constate que ladite maison, située dans une rue étroite, c( renferme au rez-de-chaussée une cheminée sculptée d'un travail fort remarquable. » Mention faite pour exciter la curiosité, surtout si l'on songe que ce même Guide n'accorde aux stalles du chœur de la cathédrale que cette ligne laconique : « Stalles sculptées en bois de très*ancienne date et se dé-
EN ZELANDE. 199
graàant de plus en plus. » Qui sait? il y a peut-être dans la maison des arbalétriers un pendant inconnu à la célèbre cheminée du Franc du palais de justice de Bruges?
A tout hasard, je la recommande aux curieux et aux antiquaires qui pourront nous succéder à Dordrechl.
Le malin, François-Yictor et Stevens profitèrent des quelques heures qui, nous restaient avant le départ pour aller visiter une collection de tableaux que le révérend Perk leur avait vantée, et qu'il avait gracieusèment offert de leur ffiire voir.
Il faul vous dire que François-Victor est
amateur de tableaux, de même que son frère Charles est un antiquaire fort distingué. Le plus jeune fils d'Hugo possède à Bruxelles un commencement de galerie qui compte déjà un Rembrandt, un Jean Âçselyn, trois Breughel, un Schalken, un Peeters, un Boucher, un Lingelback, un Ganaletti, et Charles Hugo a chez lui une tenture de cuir de Flandre à personnages, laquelle ne serait pas indigne de figurer à côté de celle de M. de Rothschild, à Ferrières.
M. Dupper, le propriétaire de la colléetion annoncée, demeurait ùDordrecht, dans Princestrass. Stevens s'était laissé entrai-
ner là avec le sourire incrédule d'un connaisseur de premier ordre, à qui aucune galerie de l'Europe n'est inconnue, et qui sent qu'on va lui offrir une légère collation — prononcez collection — de croûtes.
Il revint au bout d'une heure, avec François-Victôr, tout émerveillé.
Il avait retrouvé chez M. Dupper une galerie parfaitement connue, mais depuis longtemps perdue de vue et arrivée, d'héritage en héritage, à une sorte de disparition.
Je recueille donc sur le carnet de voyage de François-Victor cette note, que je me borne à transcrire :
Collection Dupper, à Dordrecht : 3 Jean Steen, 2 Terburg, 1 Frans Hais, 1 Nicolas Maes, 2 Ruysdael, 1 Van de Velde, 1 Wynans, 1 Asselyn, 3 Lingelback, 1 Brakenburg.
Avouez qu'il y a là de quoi faire prendre le chemin de fer à bien des fanatiques des petits maîtres ; je ne dis pas à bien des marchands, car rien de tout cela n'est à vendre* M. Dupper est riche et justement fier de ce qu'il possède, et je ne le crois pas tenté d'imiter les propriétaires et les héritiers de la galerie Six^ à Amsterdam, qui, dit on^ ont vendu, quoique déjà immensément
EN ZELâNDë. 205
riches, toute une collection inestimable d'eaux-fortes de Rembrandt,
A «ne heure et demie, nous étions sur le port; on venait de signaler le Telegraaf.
Il ne tarda pas à aborder, et tout notre monde s'embarqua en échangeant des saints avec la foule qui stationnait sur la jetée.
M. Van Maenen nous reçut avec sa cor* dialilé habituelle, et le bateau se détacha du quai.
A u momentoù il se mettait en mouvement^ le capitaine donna un coup de sifflet, et, à ce signal, le Telegraaf se pavoisa subite-
ment d'une pyramide de pavillons de toutes couleurs, au sommet de laquelle flottait le drapeau français.
— En votre honneur! dit M. Van Mae-
nen à Victor Hugo.
— Voilà donc enfin un télégraphe démocrate! s'écria Stevens.
— Ne pas confondre avec celui de l'agence Havas, dit François-Victor.
Ce ne fut pas sans une certaine mélancolie que notre caravane féminine et masculine, où des amitiés gracieuses s'étaient liées chemin faisant, pensa qu'on en était au retour, et qu'on allait bientôt se séparer
à Bruxelles. On revit en silence les rives fuyantes de la Meuse et de l'Escaut, que l'on avait vues une première fois en bavardant. En voyage, autant le départ est charmant, autant le retour est triste. On sait qu'on va retrouver chez soi tous les ennuis qu'on y avait si joyeusement laissés ; on se dit qu'il va falloir se remettre à compter avec la vie et avec sa femme de ménage ; on commence à revoir de vagues créanciers, dont les formes se précisent lamentablement à mesure qu'op se rapproche; on entame la litanie des « holas! » et,- pour peu qu'on soil, comme moi, un Gavroche
du pavé littéraire, on songe en frémissant à son démon familier, c'est-à-dire à celui qu'on tire par la queue.
Nous étions à Anvers à sept heures du soir. Comme à notre départ, nous trouvâmes la Croix blanche envahie. La jeune fille providentielle, qu'on n'a sans doute pas oubliée, était absente, et nous fûmes reçus par une servante flamande d'un âge désagréable avec qui nous tâchâmes vainement d'esquisser une conversation*
Heureusement, la jolie fille d'Anvers—^ Waller Scott l'aurait baptisée ainsi -^ ne tarda pas à rentrer.
Elle fit plus encore pour nous au retour qu'à l'arrivée.
Elle nous logea, cela va sans dire, en faisant mettre des lits là où il en fallait; mais, comme, malgré tout, il manquait encore une chambre, elle céda la sienne à une de ces dames.
Quel contraste entre la Croisa blanche d'Anvers et Vhôtel Bulterys de Middelbourg 1 Et comme ces deux profils se complètent bien dans le tableau que j'ai essayé
* de tracer de nos impressions de voyage ! A
Middelbourg, l'hôtel qui grogne; à Anvers, l'auberge qui sourit. A Middelbourg, le rie-
tus bourru du gnome qui brutalise les voyageurs ; à Anvers, Taccueil de la fée.
Là-bas, Caliban hôtelier ; ici, Titania servante.
Le hasard des routes se plaît quelquefois à ces antithèses shakspeariennes.
Il fut décidé qu'on coucherait à Anvers, et qu'on ne reviendrait à Bruxelles que le lendemain soir.
Nous allongions la corde du retour, ce qui ne contribua pas peu à égayer le dernier dîner de famille de la caravane.
Au dessert, on causa peinture, et la conversation dura jusqu'à minuit.
EN ZÉLANDE. 20y
Je l'ai à peu près sténographiée dans mon souvenir.
Le nom d'Eugène Delacroix fut prononcé.
Arthur Stevens, son fanatique admirateur, lui reconnaissait toutes les qualités.
— Il les a toutes moins une, dit Victor Hugo ; il lui manque une des plus grandes, il lui manque ce qu'ont toujours cherché
et trouvé les artistes suprêmes, peintres ou poètes, — la beauté.^ Il n'y a pas dans tout l'œuvre de Delacroix, en exceptant l^ Apparition des anges au Christ dans le jardin des Oliviers^ qui est à l'église Saint-Paul à Paris, et le torse de femme du Massacre de
Scio^ qui est au Luxembourg, une seule femme vraiment belle. Il a l'expression, mais il n'a pas l'idéal. Les Femmes d'Alger^ par exemple, cette orientale étincelanle de lumière et de couleur, sont le type de cette laideur exquise propre aux créalions féminines de Delacroix.
— Mais, dit Stevens, l'expression n'efetelle pas, à elle seule, la beauté ? Y a-t-il un type de beauté définitif et patenté ? Avec de grands yeux, un nez droit, une petite bouche, un menton rond, un front haut et un visage ovale, la devanture d'un coiffeur fabrique et expose un monstre. Avec un
EN ZÉLANDE.l 2H
front bas, une grande bouche, un nez camus et de petits yeux, Eugène Delacroix compose, rêve et crée la beauté.
— La beauté, non ; mais son éclair, répondit Hugo. J'ai dit un jour à madame Dorval un mot qu'elle a eu raison de s'approprier, et qui passe aujourd'hui pour a(Voir été dit sur elle par elle-même :
« Vous n'êtes pas jolie, vous êtes pire. »
Eh bien, ce mot, on peut l'adresser 5 toutes les femmes de Delacroix. On peut dire à ses odalisques, on peut dire à son Ophéliej on peut dire à sa Marguerite^ on peut dire à sa Médée^ on peut dire à sa Mater dolo-
^t^ VICTOR UIGO
rosOj on peut dire à sa Madeleine : « Vous n'êtes pas belles, vous êtes pires. La ligne divine de la beauté apparaît lumineuse, mais brisée, sur vos visages; vous êtes l'éclair, c'est-à-dire l'éblouissante grimace du rayon. Ceux qui vous aiment ainsi, vous aiment malgré vous et malgré eux, et vous aiment éperdument, parce que le secret de votre charme est précisément dans ce qui pourrait les détacher de vous. Soyez Oères, vous êtes irrésistiblement laides. La Nuit de Michel-Ange et les prodigieux séraphins du Jugement dernier, l'ange absolument superbe du Tohie
de Rembrandt et la petite fille exquise de la Ronde de nuit ; puis, au-dessous de ces deux maîtres inaccessibles, la Joconde de Léonard de Vinci, rAntiope du Corrége, la Mattresse du Titien, les Vierges de Murillo ; puis, au-dessous encore, la Madeleine de la Descente de croix de Rubens, les nudités splendides de la Fécondité de Jordaens, les Anges exterminateurs de Frank Floris, PHérodiade de Quentin Metzis, les Vierges de Van Eyck , puis, sous un autre ciel de Tart, les femmes de Watteau et les patriciennes de Paul Véronèse réalisent, dans les régions su-
prêmes de l'idéal, le type éternel de la beauté, et, du consentement unanime de tous les yeux, sont tranquillement sublimés. Vous, monstres de je ne sais quel sabbat de l'art, vous ensorcelez Tadmi-
ration. »
— Eh bien, mais cela suffit à un peintre,
dit Stevens.
— D'accord. Mais, alors, c'est un tout autre point de vue. Il s'agit de la beauté, de la beauté éternelle, multiple et variée pourtant , mais toujours reconnaissable pour le seul juge détinitif qu'il y ait en art, la foule. Et remarquez que je n'ai pas
nommé Raphaël. Raphaël, c'est la beauté froide. L'expression, surtout sur le visage monotone de ses madones, lui manque.
Or, je ne veux ni l'expression sans la beauté, ni la beauté sans l'expression.
Voilà donc ce qu'on pourrait dire aux femmes de Delacroix. Expression, oui; beauté, non. Toutes sont peut-être l'idéal d'Eugène Delacroix, pas une n'est l'idéal de l'esprit humain. La passion est là, soit; mais pourquoi pas le visage? En quoi cela diminuerait-il le regard, que l'œil fût beau? En quoi cela diminuerait-il le cri, que la bouche fût belle? En quoi cela di-