‹ Victor Hugo en ZélandeChapitre 8 sur 10 · C VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

C VICTOR HUGO

minuerait-il la pensée, que le front fui grand? — Le peintre, plus encore que le poète, est condamné à rendre d'abord, avant tout, la forme matérielle. Nous, écrivains, nous pouvons, si cela nous convient, peindre avant le bras le geste, avant l'œil le regard, avant le corps Taltilude, avant la forme la vie et la passion; nous exprimons d'abord, nous dessinons ensuite, et nous pouvons même nous passer de dessiner ce que nous avons exprimé. Mais ce qui est le droit de l'écrivain ne saurait être le droit du peintre. Je défie bien un peintre d'exprimer un coup de poing qui

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n'ait pas cinq doigts, un regard d'amour qui n'ait pas de prunelle, une rêverie qui n'ait pas d'os frontlil et un grand cœur qui n'ait pas de pectoraux. — Un jour, Delacroix me faisait voir un de ses beaux tableaux, un des plus beaux, F Assassinat de révêque de Liège. J'admirais, mais je lui fis une question. Je lui désignai un de ses personnages : « Qu'est-ce qu'il tient donc à la main? lui dis-je; on ne s'en rend pas très-bien compte. » Delacroix me répondit spirituellement : « J'ai voulu peindre Téclair d'une épée. » Or, peindre l'éclair

d'une épée sans l'épée, ce n'était plus de

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son art, mais du nôtre. Tenez! il y a, ou du moins il y avait de mon temps, dans une église de Paris, à Saint-Étienne du Mont, je crois, un tableau d'Albert Durer, qui représente une Décollation de saint Jean-Baptiste. Eh bien, ce qu'on y voit d'abord, c'est ce qu'avait cherché Delacroix, l'éclair d'une épée. On a l'impression du flamboiement du coup qui lombe et de je ne sais quoi de fulgurant qui tourbillonne, qui va s'abattre et qui va faire voler une tête. L'éclair est formidable* ment trouvé. On regarde. L'épée est minutieusement rendue. C'est une large et

forte lame carrée par le bout, avec une garde du seizième siècle, aussi artisteraent ouvragée que solide en main. L'éclair satisferait un poëte et Tépée un armurier.

Voilà le peintre complet. Couleur et dessin, âme et forme, vie et style, expression et beauté, Tune jaillissant de Tautre sans qu'il soit possible de les diviser. Le but de la peinture est atteint. — Si maintenant, peintre, sculpteur ou écrivain, vous ajoutez dans votre œuvre, à la perfection d'expression et de beauté, une idée de progrès; si votre chef-d'œuvre est un chefd'œuvre utile ; s'il n'a pas seulement pour

effet d'éblouir, mais d'éclairer ; s'il n'est pas seulement le beau, mais le vrai, ce qui est atteint alors, c'est l'idéal de l'art. J'ai dit cela dans le livre intitulé William Shakespeare. Vous y trouverez, entre autres, cette phrase : « Ce n'est pas centime les lions que le prophète rugit, c'est contre les tyrans. »

— Cependant, fit observer Arthur Stevens, je suppose que le prophète rugisse en vers sublimes contre celui qu'il croit être le tyran, je suppose qu'il ait écrit, par exemple, Ultima verba^ et que l'hisloire, moins passionnée que lui, constate plus

tard un bienfaiteur' de riiumanité dans ce môme homme en qui le poète, se créant à lui-même un type pour son indignation, aura cru flétrir un despote ; ses vers serontils moins beaux parce qu'ils auront été moins vrais ?

— Si ces vers sont beaux, répondit Victor Hugo, ils resteront beaux, quand même il se serait trompé. Mais le fait que vous supposez est, je le crois, sans exemple. Il n'y a pas d'exemple d'un seul très-grand écrivain qui ait fait tomber à faux le châtiment. Ce qui s'est toujours mépris, ce n'est pas le châtiment, c'est le panégy-

rique. Horace cl Virgile — qui ne sont pas, il est vrai, parmi les plus grands — se sont trompés sur Auguste. Pline le Jeune s'est trompé sur Trajan. Isaîe et Ézéchiel ne se sont pas trompés sur les pharaons. Dante ne s'est pas trompé sur les papes. Tacite ne s'est pas trompé sur Tibère. Juvénal ne s'est pas trompé sur Néron.

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Noire dernière journée de voyage fut, comme la première, consacrée à Anvers.

Dans la matinée, après déjeuner, nous allâmes visiter T atelier de Leys. Le peintre anversois, prévenu par Stevens, attendait Victor Hugo.

Leys est un homme d'une soixantaine d'années, aimable, affable et simple. On pourrait dire que son atelier, c'est toute sa

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