‹ Victor Hugo et Juliette DrouetChapitre 10 sur 35 · j octobre L · texte numérisé non relu

j octobre L

Septembre 1834.

1 16 octobre 1834.

1 m octobre 1835.

S'étant mise ainsi, à propos de style, dans la position agenouillée qu'elle affectionnait, Juliette y demeura à propos de tout. C'est aux Metz que ses lettres commencèrent à devenir un hymne, en l'honneur du dieu. Et quel hymne ! L'adoration, l'excessive louange en constituent le fond ; pour la forme et les images, Juliette ne craint pas de les emprunter aux textes sacrés qu'on lui enseigna jadis dans le couvent du Petit-Picpus. Et, à vrai dire, ce mélange de religiosité et d'amour offre quelque chose de touchant à la fois et de disproportionné :

« Je t'aime comme une femme et comme une servante, écrit-elle. Je m'enivre de ton regard, et je baise tes pieds avec vénération. Je voudrais être morte pour t'aimer comme savent aimer les anges. Tout ce que j'ai de meilleur est à toi et vient de toi '. »

Le même jour, elle signe cette phrase qu'on croirait tirée de V Imitation :

« Quelque part que vous soyez, mon bien-aimé, je viens à vous, le cœur plein d'amour. Ne vous détournez pas, et laissez reposer votre pensée sur cette pauvre âme qui vous suit pas à pas, sans jamais se lasser \ »

Et quelques jours plus tard :

« La folie de l'amour doit être respectable au moins pour celui qui l'inspire. Ne rougis donc pas de la mienne et laisse-moi baiser la trace de tes pas... Je m'enivre, il est vrai, de mon amour, et je trébuche sur le;; idées et sur les mots, comme font les buveurs sur

les pavés inégaux. Mais pourvu que la joie soit dans mon cœur, je n'ai pas souci de mes attitudes \ »

Et plus tard encore :

« C'est toi, que j'aime en Dieu, et Dieu que j'adore en toi... Je prie pour toi et par toi. Tu es ma foi et mon espérance, ma nuit et mon jour, le commencement et la fin de tout. Tu es ce que je regrette dans mon passé, et ce que je désire dans mon avenir. Hors de toi, je ne comprends plus rien, je ne sens rien, je ne suis rien. Voilà mon orthodoxie dans toute sa simplicité \ »

Quand l'amour se hausse — ou s'abaisse — jusqu'à ce ton d'adoration presque mystique, on ne doit point s'étonner qu'il finisse par prendre bonne idée de luimême. Ayant adopté la forme d'une religion, il croit en avoir l'importance et la dignité ; il se décerne des lettres de noblesse. Juliette, ici encore, donna dans le travers commun, mais d'une manière un peu spéciale, et rn'oprement romantique. Soit qu'elle l'ait découverte dans quelque livre du temps, soit qu'elle l'ait saisie au vol, dans les conversations passionnées qu'elle échangeait avec son amant, elle apparaît comme le plus éloquent soutien d'une théorie d'après laquelle l'amour s'égale au génie ; elle est là-dessus pleine de discours et de maximes ; et comme, en effet, sa passion la rend souvent éloquente, ou lyrique, on peut hasarder qu'elle joignait ici l'exemple au précepte, la pratique à la doctrine :

« Je sens, écrit-elle, qu'il m'est impossible de m'é-

1 Octobre 1835, 4 Octobre 1837.

lever jusqu'à toi autrement que par mon amour... Mais je t'aime, tout est là, par mon amour je m'égale à toi l. »

Et quelques jours après, dans l'instant qu'elle venait de recevoir des vers rappelant leurs promenades en forêt :

« Vous n'aviez pas besoin de mettre à votre esprit un si beau manteau pour faire ressortir le sac de toile dont le mien est revêtu. Mais, si votre génie rayonne, mon cœur brûle ; ça se ressemble toujours un peu. Et si vous êtes le plus beau et le plus ravissant des hommes, je suis la plus aimante et le plus dévouée des femmes. Nous sommes quittes 2. »

De là à conclure que l'amour rend immortel comme fait le génie, il n'y avait évidemment qu'un pas ; Juliette s'est empressée de le franchir, et elle écrit encore :

« Chaque jour emporte notre jeunesse, notre force, notre santé. Mais, chaque jour, je sens augmenter ma passion. C'est que mon amour doit nous survivre à toi et à moi. Je sens bien que je dois t'aimer, quelqu'autre part que dans cette vie ; je suis sûre que j'ai de l'amour pour toute l'éternité de nos deux âmes \ »

Même note deux jours après :

« Chère âme, ne me quittez pas plus que je ne vous quitterai et vous verrez que nous serons inséparables, mémo dans l'autre monde. Pendant que vous faites de beaux vers, moi, je fais du bon amour. A chacun

1 II s'agil de la Tristesse d'Olympio; la lettre est du 13 octobre!837.

: 12 octobre 1837.

son œuvre. Nous verrons laquelle sera la plus admirable clans l'autre vie. Je t'aime \ »

Et enfin ce beau cri :

« Mon âme est une espèce de grenier d'abondance où tu peux puiser sans cesse avant de voir la fin de notre amour. C'est lui qui me fera immortelle. Morte, je t'aimerai encore. Mon corps et ma vie s'useront avant qu'une parcelle de mon amour se soit en allée 2. » Tels étaient le fond et la forme des lettres que Juliette déposait dans le vieux châtaignier. Nous n'avons pas les réponses de Victor Hugo ; mais tant par les albums de son amie, albums où elle copiait et datait soigneusement les poésies faites pour elle, que par les dates inscrites au bas de chaque page, dans les œuvres du poète, nous savons quels sont les vers qu'il a composés pendant le séjour aux Metz. Il n'est pas téméraire de dire que jamais le poète des Feuilles d'automne ne fut mieux inspiré. Soit qu'il exhorte sa maîtresse à se racheter par des pleurs, soit qu'il lui adresse le mélodieux appel recueilli plus tard dans les Contemplations :

Viens, une flûte invisible

Soupire dans les vergers,

La chanson la plus paisible

Est la chanson des bergers,

sa voix descend tour à tour du ciel à la terre, des sommets de l'idéal aux gracieuses réalités de l'amour. Nulle part, il n'a tant approché du classique modèle qu'il s'était alors donné, le doux Virgile. Voilà sans

' 15 octobre ls:>7.

doute pourquoi il voulut, un soir, réunir dans un même hommage, le maître de ses vers et la maîtresse de son cœur ; et voilà pourquoi Juliette trouva ce soir-là, au fond de leur si originale boîte aux lettres, la pièce suivante, trop peu connue à notre gré, et qu'on nous permettra de reproduire ici :

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