CHAPITRE III
A quatre heures de Paris, à six kilomètres de Versailles, une vallée se cache dont les romantiques attardés devraient faire chaque année le pèlerinage. Non pas qu'il y règne un beau désordre et qu'on y voie des torrents roulant du haut des monts jusques au fond des précipices. Tout y semble, au contraire, harmonieux et calme. L'impression est celle d'un parc français, planté, fleuri et arrosé par la nature. Mais, vers 1830, une circonstance a voulu que les grands hommes de la nouvelle école vinssent abriter, un moment, dans ce paysage classique, leurs âmes naturellement troublées. Et maintenant, devant les horizons pleins de douceur, parmi «les saules pensifs, qui pleurent sur la rive » de la Bièvre, molle, unie, et silencieuse, il est impossible de ne pas voir apparaître ces ombres tourmentées : voici Lamennais, leur directeur <le conscience; voici Montalenibert , leur docteur angélique • ; voici Sainte-Beuve, leur fournisseur d'idées générales ; voici Berlioz, leur musicien, et voici enfin leur poète, Victor Hugo ; pieusement, il suit la procession, en attendant la gloire de la conduire.
Dans la belle saison, ils arrivaient, qui pour deux
jours, qui pour plusieurs semaines, chez M. Bertin, le directeur du Journal des Débats, et le maître des Boches l, une propriété située à mi-route, sur le chemin conduisant du village de Bièvres à celui de Jouyen-Josas.
Débonnaire et spirituel autant qu'Ingres nous l'a montré, dans un portrait justement célèbre, M. Bertin se plaisait à deviner, à suivre, au besoin même à encourager leurs vocations et leurs desseins. Son état de maison était modeste, mais son hospitalité offrait le plus grand charme. Un composé de libéralisme et de tyrannique dévouement, un grand laisseraller en apparence, et, dans la réalité, d'innombrables petits soins, habilement rendus. La fille aînée du vieillard, Louise Bertin, une des muses de l'époque, partageait volontiers son temps entre l'office et le salon, le livre de cuisine et le livre de vers. Ardente musicienne, suffisamment frottée de belles-lettres, elle avait fait de la curiosité l'uniforme de son esprit, tandis que la bonté demeurait celui de son cœur. Dans le moment qu'elle accablait ses invités de romances ou de sonates, un scrupule la prenait, elle craignait de gêner leurs habitudes ou leurs inclinations. Et vite, elle instituait l'anarchie autour d'elle, ordonnant que chacun restât le maître de ses heures, de ses méditations, de ses promenades et de ses jeux.
Parmi tous les romantiques, Victor Hugo paraît être celui que la jeune fille aima le plus chèrement et qui mit le mieux à profit ce large accueil, cette heureuse
' il uni subsiste aujourd'hui que le nom ei l'emplacement: toul le resti parc jardin el habitation ;i été complètement transformé.
liberté. Dès que fleurissaient les pervenches, il installait aux Roches sa femme et ses enfants. Et lui-même allait et venait, entre Paris et Bièvres.
Peu à peu, il accoutuma ainsi d'associer la vallée à toutes ses joies comme à toutes ses tristesses ; elle devint, pour son usage, un de ces paysages amis vers lesquels nous marchons d'instinct, assurés que nous sommes d'y trouver les formes et les couleurs convenables à l'état de nos cœurs. Jeune père, il en fit un cadre propice aux joies familiales. Mari déçu dans son amour, ami trahi par l'amitié, il y accourut chercher, sinon la consolation, du moins un peu de foi et d'espoir. La veille même du jour où il demandait à Sainte-Beuve de prier pour que le calme lui revînt, c'est à Bièvres qu'il écrivit :
Sous ce ciel étoile qui luit à la fenêtre
On croit à la famille, au repos, au bonheur.
Le cœur se fond en joie, en amour, en prière,
On sent venir des pleurs au bord de sa paupière
•Mi levé au ciel les mains en s'écriant : Seigneur1.
Et une année plus tard, c'est encore sous les ombrages des Eoches qu'il crut avoir trouvé la paix de l'âme : « Nous sommes ici, déclarait-il, dans la plus grande tranquillité qui se puisse imaginer. Nous avons des arbres et de la verdure mêlée à ce beau ciel bleu de septembre sur notre tête. Je vous assure que le mieux est de se laisser vivre. La vallée est pleine de paresse '.
1 Les Feuilles d'Automne, XXXIV. Bièvres (que Victor Hugoécri! sans s, contrairement à l'usage établi). La pièce es! datée <lu 8 juillet 1831. la lettre ;'i Sainte-Beuve esl du 10 juillet.
* V. Hugo, Correspondance, Lettre à Sainte-Beuve, le 21 septembre 1832. \. aussi les lettres aux Berlin, dans le Livre 'lu centenaire du Journal des Débats. \> 399
Apparemment, il s'en faisait accroire. Pour son âme fervente, la vallée contenait autre chose qu'une invitation à la nonchalance, elle s'emplissait aussi d'amoureuses suggestions ; il y avait trouvé naguère ce vers racinien :
Ici, durent longtemps les fleurs qui durent peu.
Et, sans doute, ces fleurs de Bièvres si lentes à se faner, il ambitionnait, lui, le rêveur d'amours éternelles, de les pouvoir jeter aux pieds d'une femme, en prononçant le mot toujours.
Avec la complicité de Mme Victor Hugo, qui ferma les yeux, avec celle de Mlle Louise Bertin, qui daigna sourire *, ce bonheur lui échut, non pas à la vérité, dans la première année de son amour pour Juliette, mais dans les premiers mois de la seconde. Il amena sa maîtresse à Bièvres et à Jouy le 4 juillet 1834, un peu avant la crise tragique qui faillit les séparer et que nous avons contée au chapitre précédent.
Tout de suite, Juliette épousa l'admiration du poète pour le pays dont il lui avait si souvent et si éloquemmenl vanté les charmes ; de leur commun passage à VEcu de France, l'auberge de Jouy-en- Josas 2, elle dressa en badinant un de ces procès-verbaux où elle excellait ::. Ensuite, on arrêta de revenir, et de séjourner
' \.w i nTT, M Drouct, malgré ses ti ans, voulul assister aux funérailles de M"" l. nuise Bertin : « .le veux, écrit-elle ;< Victor Hugo, témoi gner ainsi que j*' n'ai j » ; * — oublié les marques de sympathie qu'elle t'a montrées pour moi dans les premiers temps de notre amour (Lettre du 28 avril 1877).
Cette auberge existe encore, elle aussi, m n'a certainemenl subi aucune modification- Elle est des plus modestes.
Y plus loin, dans le choix de lettres, celle du l juillet 1834.
LA TEISTESSE D OLYMP10
n'importe où, n'importe comment, pourvu que ce ne fût ni trop près ni trop loin des Roches; on se mit en quête de chambres à louer, on finit par en découvrir nne au hameau des Metz, sur le sommet de la colline
Lii maison des .Mclz.
qui domine, du côté nord, le village de Jouy. On repartit pour Paris, après avoir versé d'avance, entre les mains du propriétaire, le sieur Labussière, la somme de 92 francs, montant du loyer d'une année. Enfin, une fois passés ces orages du mois d'août, dont on a lu plus haut le triste détail, on revint, en septembre, pour six semaines cette fois.
La petite maison existe encore, et ne paraît avoir souffert aucun changement l. Ancienne garderie du château voisin, qui appartint àCambacérès, elle étale toujours, sur le fond de verdure, sa façade blanche percée de fenêtres aux volets verts. Un rez-de-chaussée et un étage de mansardes, sans plus ; sous les fenêtres de l'étage, une vigne quelque peu folle qui accroche ses vrilles aux moindres aspérités. Aux entours, une grange, des communs, des vergers en talus - dont la pente rapide descend vers le bourg, une grille ouvrant sur le chemin de Jouy.
Aidée de la maîtresse du logis, la mère Labussière, comme elle l'appelle, Juliette devait faire, le matin, sinon la cuisine, du moins sa toilette et son petit ménage. L'après-midi, il fut entendu que Victor Hugo viendrait la voir, et cela tous les jours, sauf empêchement grave.
Mais des Roches aux Metz, la traite était assez longue : quatre kilomètres environ, et par des chemins malaisés.
' Elle appartient aujourd'hui à M™8 Ve Bigot. Sur le mur extérieur de gauche, une société versaillaise a cru devoir apposer une inscription relatant que Victor Hugo a habité la maison. Suivent quatre vers de la Tristesse d'Olympio. Il eût été plus exact el aussi décent d'inscrire le nom de Juliette Drouet à côté de celui du poète, car enfin ce n'est pas lui qui habita la maison, c'est elle.
' V. La Trhtes.se d'Olympio ;
Il chercha le jardin, la maison isolée
La grille d'où l'œil plonge en une oblique allée
l i - ■. « r. rs en laln-^ »
Dan i le ré< il qui va suivre, nous nous servirons avant toul des lettres
de Juliette Drouet, mais nous établirons le plus de rapprochements que
nous pourrons avec la Tristesse d'Olympio, ne fût-ceque pour montrer
combien la mémoire visuelle de Victor Hugo étail exacte. Afin d'éviter
redites, nous non-, permettrons aussi de réunir dans ce chapitre tout
Ce qui a trait aux trois Béjours que tirent Victor Hugo el son amie, ilaus
la vallée de Bièvres, pendant les étés ou lés automnes de 1834, •:.'> et ;;7.
Les deux amants convinrent donc d'aller au-devant l'un de l'autre, en suivant un itinéraire déterminé, et de négliger le toit des Labussière pour chercher, dans le bois lui-même, « une chambre de feuillage ». Ainsi commença, comme l'écrit Juliette, « leur vie d'oiseaux, leur vie dans les bois ».
Trois routes s'offraient, en effet, à Victor Hugo, lorsqu'il devait retrouver son amie : d'abord la prairie, c'est-à-dire la vallée de la Bièvre ; elle le menait jusqu'au bourg de Jouy, d'où il était obligé de gravir la pente roide du coteau que dominent les Metz. C'était la route la plus difficile, et, par suite, celle que Juliette affectionnait le moins, puisqu'elle retardait l'heure du rendez-vous. Venait ensuite le pavé ' , autrement dit la route actuelle de Bièvres à Versailles ; le poète la rejoignait au-dessus des Eoches, et, par les temps de pluie, elle présentait l'avantage de le mener, sans trop d'humidité, jusqu'aux avenues du château dont Juliette habitait la garderie. Il y avait enfin le chemin du bois. C'était la route préférée.
La futaie existait déjà qui couvre aujourd'hui encore les coteaux dominant, du côté nord, Les Eoches, Vauboyen et Jouy. Mais elle n'était pas divisée, comme à présent, en propriétés closes de toutes parts. On y avait libre accès, et quand on éprouvait de Péloignement pour les sentiers battus, on pouvait s'y engager à loisir.
: ici la seule contradiction que nous ayons relevée entre la in ympio el les lettres de Juliette. Victor Hugo écrit, en 1837:
On a pavé la route âpro et mal aplanie.
Or, dès t S35, Juliette appelle cette route le pave.
Victor Hugo suivait donc un moment le chemin de Vauboyen et prenait à travers bois, le sentier qui longe actuellement le château du Eocher ; tournant à gauche, il marchait devant lui, jusqu'au carrefour de l'Homme-Mort, puis un peu à droite, jusqu'à celui de la Cour-Eoland. Là, dans le creux d'un châtaignier centenaire, plié, tordu, bossue et surtout évidé ' à l'égal, disait-il, d'une harangue de Victor Cousin, le poète apercevait son amie.
Vêtue d'une robe de sa façon, en jaconas blanc rayé de rose, la tête couverte d'une paille d'Italie, reste de son ancienne splendeur, le sein gonflé, les joues roses, la bouche entrouverte avec « un bel air d'enjouement » -, elle semblait une fleur issue du rude calice formé par l'arbre. Fleur A'ivante, car du plus loin qu'elle devinait le poète, elle s'élançait ; et lui, il admirait, une fois de plus, la fameuse démarche aérienne, le pas léger, si léger qu'on eût dit un bruit de lyre '.
Et c'étaient des baisers, des caresses, un flot de douces paroles, des baisers encore, puis la marche rapide vers des prof ondeurs où les conviait un bruit de nids ' .
Quand ils en sortaient, silencieux, Juliette marchait la première, tenant à honneur d'écarter les branches et
L'arbre ou dans les baisers, leurs âmes confondues, Avaient toul oublié.
(Les Rayons et ifs Ombres, XXXIV. Tristesse d'Olympio
Une bouche r|u'entr'ouvre un !"•! air d'enjouement.
Les Voix Intérieures, V III
Quand ion pas gracieux court, ~i léger sur l'herbe, Que le bruit d'une lyre esl n s doux que son bruit.
i ,-, i fiants 'lu Crépuscule, XW'lll, Au Ijunl de lu mer.)
Ce bruil <\^ nids joyeux qui sori des sombres bois.
[Les Voix Intérieures VII. I Virgile.)
les ronces devant son poète. Lui, trouvait son contentement clans la vue des traces menues que laissait sur la mousse ou le sable, le pied de la jeune femme, ce pied dérisoire et « ironique » à force de petitesse '.
Au creux d'une clairière, une fontaine chantait^ Avec le coquillage que faisaient ses mains réunies, Juliette y puisait de quoi rafraîchir leurs lèvres ardentes : des gouttes s'égrenaient hors de ses doigts, et à ce spectacle, son amant connaissait qu'elle était une fée, capable de changer l'eau en diamants 2.
N'allons point croire pourtant qu'ils épuisèrent dans ces jeux tout le trésor de leur amour. S'il est vrai que les passions soient plus fortes à mesure que l'on a plus d'esprit, il est vrai aussi que, seules, les personnes d'un mérite distingué savent tirer d'une passion tout le beau qu'elle renferme. Victor Hugo était bien trop intelligent pour ne pas vouloir former l'esprit et la sensibilité de sa jeune maîtresse. Tel un bloc de marbre rare, elle s'offrait à ce puissant modeleur dans l'aimable simplicité de sa nature, un peu sauvage, dit-elle, elle-même, un peu rugueuse ; mais tout de suite, à travers le bloc, il aperçut la statue, et il commença de l'en dégager. L'atelier, ce fut encore la forêt, la forêt où il venait, tous les après-midi, féconder par de nouvelles sensations et de nouveaux étonne-
l'.i de sa petitesse étalant l'ironie
Son pied charmant semblait rire ;i côté du mien.
{Les Hayons et les Ombres, XXXIV, Tristesse d'Olympio |
l'n mur clôt la fontaine ou, par l'h 'a échauffée,
Folâtre elle buvait, en descendant 'les bois Bile prenait de l'eau, dans sa main, douce fée, El laissait retomber des perles entre ses iloipts.
{Ibid.)
ments, son éloquence et sa poésie, la forêt qui lui rendait couleurs pour couleurs, musique pour musique... Un jour, l'orage surprit les deux amants, dans l'instant qu'ils regagnaient leur châtaignier évidé. Ce furent d'abord de sourds grondements, des cris d'oiseaux, et quelques larges gouttes filtrant à travers les feuillées ; l'instant d'après, la tempête et son fracas, l'effarement des arbres, l'averse, le froid subit du sous-bois, la fuite vers l'arbre hospitalier. Victor Hugo prit l'enfant dans ses bras, la réchauffa, et la rassura de son mieux, puis, il parla l...
Elle ne nous a pas rapporté ce qu'il lui dit, mais elle en fut remuée pour toujours, et sans cesse, elle y revient dans ses lettres : « Je ne donnerais pas cette journée et surtout le moment où je tremblais de froid sur tes genoux pour la plus belle et la plus rayonnante de nos journées d'été. Il me semble que nous nous sommes régénérés à ce baptême dont le ciel faisait tous les frais et dont l'amour était le parrain. Toute ma vie je sentirai l'impression de chacune des gouttes de pluie qui tombaient de tes cheveux sur mon cou. Toute ma vie, j'entendrai tes paroles de tendre sollicitude et d'enseignement... Tu m'as dit que je t'avais révélé l'amour, toi, tu m'as expliqué la nature, et, à travers elle, la grandeur et la bonté de Dieu2... Il y
1 Sur les discours qu'il lui tenait, on consultera avec intérêt les pièces suivantes écrites pour elle : Les Citants du Crépuscule, XXVIII, An bord de lu mer • Les Hayons el les Ombres, XXVII I, .1 une jeune femme. Dans le manuscrit, les premiers vers de cette dernière pièce ne sonl pas conformes ;i la leçon imprimée et portent :
Voyei vous, mi parfum est rempli de mystère; Juliette, posez un moment pour me plaire, Cet éventail, etc.
ji octobre 1835,
avait à la fin des arcs-en-ciel dans le paysage ; il y en avait aussi dans nos cœurs. Ils correspondaient de ton âme à mon âme comme d'un bassin à l'autre. Je te remercie pour les belles choses que tu m'as fait admirer et que je ne verrais pas sans toi, et sans le secours de ta belle main blanche sur mon front l. »
D'autres fois, Victor Hugo encourageait chez Juliette le goût de la prière, les repentirs éplorés... Il portait encore et elle entretint toujours une sensibilité catholique ; l'œuvre de chair accomplie en dehors d'un grand amour leur apparaissait à tous deux comme une souillure. De là des retours douloureux sur un passé que l'amant aimait à entendre maudire, que la maîtresse désespérait de pouvoir jamais racheter; de là, chez elle des prosternations de Madeleine ; et chez lui, déjà, des attitudes un peu forcées d'apôtre ou de rédempteur.
Le 25 octobre 1834, délaissant le bois de l'Homme- Mort, ils montèrent, à leur droite, par des chemins forestiers, menant à Verrières ou à Igny. Quand ils atteignirent la cime des hauteurs qui dominent Bièvres, le jour commençait de tomber ; ils s'arrêtèrent. A leurs pieds, la campagne se creusait tout à coup, comme un beau vase dont les bords se fussent largement ouverts, sans quitter leurs lignes pures ; aux flancs intérieurs du vase, des taillis sombres, à peine éclairés çà et là, par le jaunissement des feuilles, et dans son fond, une butte peu saillante a laquelle Bièvres accrochait ses maisons rustiques, ses jardins touffus, sa vieille église ; celle-ci semblait agenouillée
1 Autre lettre du même jour, ri que nous donnons plus loin, en entier,
dans lr choix de lettres.
devant le paysage, tandis que placide et chaste, le paysage semblait en prière devant la croix. Une cloche tinta : sans doute le glas de quelque chrétien qui venait de mourir à la terre. Juliette et Victor entendirent cet appel, et la main dans la main, sans une parole ils descendirent vers le village, ils entrèrent dans l'église :
Elle était triste et calme à la chute du jour: L'autel, sans serviteur, comme un cœur sans amour Avait éteint ses flammes :
Les antiennes du soir, dont autrefois Saint-Paul
Réglait les chants fidèles, Sur les stalles du chœur d'où s'élance leur vol
Avaient ployé leur ailes.
L'église s'endormait à l'heure où tu t'endors
0 sereine nature :
A peine quelque lampe au fond des corridors
Étoilait l'ombre obscure;
A peine on entendait flotter quelque soupir,
Quelque basse parole, Comme en une forêt qui vient de s'assoupir
Un dernier oiseau vole1...
Pendant que le poète rêvait ces beaux vers, la jeune femme pencha son front ; elle pleurait. En homme qui sait le prix des larmes, et que bien souvent elles consolent, Victor Hugo la laissa pleurer, ensuite il lui prit les mains, il lui jura devant Dieu un éternel amour, un dévouement sans fin, il entendit aussi lui rappeler, qu'à toute faute, le pardon a été
1 Les Chanta il" Crépuscule, XXXIII. Dans l'Église de X... Nous verrons pins loin que ces vers. Inégaux el touffus, mais d'un bI beau Ben liment, étaient les vers préférés de la duchesse d'Orléans.
promis ; et voici comment, le soir, rentré aux Boches, il interpréta et transcrivit lui-même ses paroles :
0 madame, pourquoi ce chagrin qui vous suit"?
Pourquoi pleurer encore, Vous, femme au cœur charmant, sombre comme la nuit,
Douce comme l'aurore1?
Qu'importe que la vie inégale ici-bas
Pour l'homme et pour la femme
Se dérobe et soit prêle à rompre sous vos pas N'avez-vous pas votre âme?
Soyez comme l'oiseau posé pour un instant
Sur des rameaux trop frêles, Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant.
Sachant qu'il a des ailes1.
Au sortir de l'église les deux amants s'étaient séparés; du regard, Juliette avait accompagné le poète, sur le chemin des Koches, aussi loin et aussi longtemps qu'elle l'avait pu ; elle était rentrée dans la petite maison des Metz, par la route pavée de Bièvres à Versailles.
Rien de plus uni, de plus monotone que ses soirées. Elle honorait d'« une faim d'ogresse» le frugal souper que lui offrait le dame Labussière, elle réparait des hardes que les buissons et les taillis endommageaient tous les jours davantage, ou bien, elle étudiait quel-
1 Les Chants <lu Crépuscule, ibid. On peut lire dans les lettres de M"10 Drouet a Victor Hugo, et à la date du 17 avril 1879 : a Cher hienaitné, s'il ne tenail qu'à moi, je crois que nous nous marierions aujourd'hui, tanl j'ai le cœur plein du doux souvenir de nos fiançailles passées :
C'était une humble église au cintre surbaissé L'église on nous entrâmes.
.le retrouve en moi, aujourd'hui, toutes les émotions de ce jour-là.
accrues par plus de quarante-six ans de bonheur ci d'épreuves, de de\ ouemenl et d'admiration. »
qu'un des rôles dans lesquels elle espérait débuter tôt ou tard sur le Théâtre-Français.
A dix heures elle se couchait ; c'était le bon moment de sa solitude, celui où elle se retirait, comme elle dit, dans le coin le plus heureux de son cœur ; elle repassait, en esprit, tous les menus événements, toutes les joies de leur promenade, elle évoquait la figure de son amant, le voyait, lui parlait, attendait ses réponses : à la fin, le sommeil gagnant sur elle, et des nuages commençant à rendre l'aimable fantôme moins distinct, elle s'endormait, et c'est aux Metz qu'elle a rencontré cette formule délicieuse : « Je m'endors dans votre pensée ». Parfois le vent qui souffle sur ces hauteurs la réveillait ; elle reprenait la douce songerie ; le poète avait l'habitude de travailler la nuit ; elle s'en souvenait ; elle l'imaginait, dans sa chambre des Roches, devant sa table à écrire ; elle bénissait la tempête, qui faisait d'elle, à travers l'espace, la compagne de veille du « cher petit ouvrier ».
Dès l'aurore, brusque lever : au saut du lit, elle court à sa fenêtre, pousse les volets et interroge le ciel. Non pas qu'elle ait peur de la pluie. Elle ne la craint pas plus que « les ampoules aux pieds et les égratignures aux mains » ; mais elle n'a que deux robes, l'une en laine, l'autre en toile d'Alsace, et c'est l'état du ciel qui lui dicte le choix à faire cuire les deux. Sa toilette esl rapide, son déjeuner peu compliqué. Le temps qui lui reste, elle le consacre à la copie des manuscrits que lui confia Victor Hugo; puis légère, trottant, dit-elle, comme un liè\ ce dans la plaine, elle part pour le rendez- VOUS. Ainsi qu'il sied à une amou-
LA TRISTESSE d'OLYMPIO 71
reuse, elle arrive toujours la première et en avance auprès du vieux châtaignier : elle examine un moment l'état des initiales enlacées qu'elle-même grava sur l'arbre, ou bien elle se remémore les vers trouvés, la veille, dans le creux du tronc ; elle « les chante dans son âme », elle serre sur son cœur et baise les lettres qu'elle apporte en réponse.
Car le châtaignier leur servait en même temps d'abri et de boîte aux lettres. D'un commun accord ils y déposaient, en arrivant, tout ce qu'ils avaient écrit la veille, l'un pour l'autre, l'un sur l'autre. Et, de la part de Juliette surtout, les lettres devenaient de plus en plus nombreuses : deux, quatre, quelquefois six par jour. Elle n'écrivait point seulement, comme au début, pour expliquer sa passion et faire entendre au poète qu'elle l'aimait d'amour, non point même pour bercer son ennui et atténuer la maussaderie des heures. Elle écrivait aussi parce que Victor Hugo, naguère assez indifférent à ces « gribouillis », les exigeait maintenant comme un tribut quotidien, et réclamait, lorsqu'ils n'étaient ni assez longs, ni assez nombreux. D'un côté, ce jaloux avait aperçu tout le parti que l'on peut tirer de la manie écrivassière d'une jolie femme ; pendant qu'elle fait courir sa plume, raisonnait-il, elle même demeure à la maison. D'un autre côté, il avait très vite éprouvé que Jes lettres étaient pleines d'enthousiasme et d'esprit, de sensibilité et d'enjouement, voire même de lyrisme. Il tenait donc la main à ce quelles lussent conservées, et certain jour que Juliette, tics emportée à son ordinaire, venait d'en jeter un paquet au feu, il demanda et il obtint leur reconstitution.
Juliette pouvait protester avec coquetterie, se retrancher derrière son ignorance, et alléguer son manque d'esprit ; plus elle se défendait de savoir écrire, et plus son amant exigeait qu'elle écrivît.
On doit d'ailleurs reconnaître que plus elle s'en défendait, et plus elle faisait d'heureuses trouva lies. Jamais on n'a poussé aussi loin la coquetterie qui consiste à s'enlaidir, pour s'entendre dire qu'on est jolie. Galatée fuyant vers les saules tremblait qu'on ne la vît point ; pareillement, quelle n'eût pas été la déconvenue de Juliette, si son amant n'avait pas pris garde à des phrases comme celle-ci ?
« Je vous écris au courant de mon cœur, je vous aime comme une femme de paradis, mais je vous le dis comme une fille de basse-cour \ »
« La première fois que mon cœur a battu pour toi, que tes lèvres ont brûlé les miennes, que mon âme s'est abîmée dans la tienne, nous ne parlions tous les deux qu'une seule langue, la vraie langue universelle, l'amour. Depuis, je n'en ai pas appris d'autre, et je n'ai rien oublié de celle-là. Je t'aime, voilà ma poésie. Je t'admire, voilà mon éloquence. Je t'adore, A'oilàmon style. Maintenant, cher poète, si vous avez besoin d'un interprète juré pour vous traduire ces sublimités, c'esl que vous ne m'aimez pas J ! »
« J'ai la fatuité de croire que si je t'aimais moins, je serais fertile en choses d'esprit. Seulement mon amour m'absorbe. .le t'aime, je ne puis dire que cela, et le
1 Septembre 1884.
Septembre 1835,
disant si souvent, il est impossible que je ne le dise pas mal l. »
Mais le comble de l'art en ce genre n'est peut-être pas de prétendre avec tant d'esprit que l'on est sotte, c'est plutôt de faire tourner cette fausse humilité à la louange de celui qu'on adore. Juliette n'y a pas manqué, et l'idée paraît lui en être venue aux Metz : à chaque instant, la voilà donc qui s'immole en l'honneur du dieu, ou bien la voilà proclamant que seul, le génie de Victor Hugo pourra débrouiller les choses confuses qu'elle écrit, et leur donner quelque prix.
« J'ai toutes sortes de bonnes choses, dit-elle, qui se pressent à la porte de mon cœur, mais qui se mutilent et se froissent en sortant, de telle sorte que tu n'en vois qu'un mélange informe. Ce sont des enfants qui se présentent mal, mais c'est à vous, homme de l'art, à aider la nature, en redressant et en ajustant toutes ces pensées d'amour -. »
Et ailleurs : « Je me sens stupide ; mais j'en prends mon parti. Au reste; qu'est-ce que cela peut vous faire, l'esprit ou la bêtise des autres ? Absolument rien. En quoi cela peut-il hausser ou baisser le niveau de votre génie ? En rien. Ce qu'on a donc de mieux à faire quand on coasse son admiration, ou son amour pour vous, c'est de ne pas s'écouter ::. »
Elle conclut : « J'ai de L'amour plein le cœur, et de Tes prit plein votre tête '. »