A VIRGILE
0 Virgile, 6 poète, ô mon maître divin !
Viens, quittons cette ville au cri sinistre et vain.
Qui, géante et jamais ne fermant la paupière,
Presse un flot écumant entre ses flancs de pierre...
Pour toi qui, dans les bois, fais, comme l'eau des cieux,
Tomber, de feuille en feuille, un vers mystérieux,
Pour toi dont la pensée emplit ma rêverie,
J'ai trouvé dans une ombre où rit l'herbe fleurie,
J'ai trouvé, mon poète, une chaste vallée
A des coteaux charmants nonchalamment mêlée,
Retraite favorable à des amants cachés.
Faite de flots dormants et de rameaux penchés,
Où midi baigne en vain de ses rayons sans nombre,
La grotte et la forêt, frais asiles de l'ombre !
Pour toi je l'ai cherchée un matin, fier, joyeux.
Avec l'amour au cœur et l'aube dans les yeux ;
Pour toi je l'ai cherchée accompagné de celle
Qui sait tous les secrets que mon àme recèle
El qui. seule avec moi, sous les bois chevelus,
Serait ma Lycoris, si j'étais ton Gallus ;
Car elle a dans le cœur cette fleur large et pure
L'amour mystérieux de l'antique nature.
Elle aime, comme nous, maître, ces douces voix,
Ce bruit des nids joyeux qui sort des sombres bois.
Et, le soir, tout au fond delà vallée étroite,
Les coteaux renversés dans le lac qui miroite,
Et, quand le couchant morne a perdu sa rougeur.
Les marais irrités des pas du voyageur,
Et l'humble chaume, et l'antre obstrué d'herbe verte
Et qui semble une bouche, avec terreur, ouverte, Les eaux, les prés, les monts, les refuges charmants, Et les grands horizons pleins de rayonnements ! .Maître, puisque voici la saison des pervenches. Si tu veux, chaque nuit, en écartant les branches, Sans éveiller d'échos à nos pas hasardeux. Nous irons tous les trois, c'est-à-dire tous deux. Dans ce vallon sauvage, et, de la solitude, Rêveurs, nous surprendrons la secrète attitude. Dans la brune clairière où l'arbre au tronc noueux Prend, le soir, un profil humain et monstrueux. Nous laisserons fumer, à côté d'un cytise, Quelque feu qui s'éteint, sans pâtre qui l'attise, Et, l'oreille tendue à leurs vagues chansons, Dans l'ombre, au clair de lune, à travers les buissons Avides, nous pourrons voir à la dérobée Les satyres dansants qu'imite Alphésibée1.
Quand elle faisait de ces sortes de trouvailles, Juliette, dont l'exaltation était pourtant l'état ordinaire, Juliette ne vivait plus. Un matin, aux Metz, elle avait eu ce cri : « Je consens à ne pas manger de huit jours, si tu veux m'écrire seulement un bout de lettre ! » Le bout de lettre étant devenu une pièce de vers, elle en perd le boire, le manger, voire même le sens commun. Ces vers, elle les lit et pleure, elle les relit et pleure, elle les copie, mais non sans avoir inondé de ses larmes le papier et le buvard. Elle écrit ensuite à son amant, pour lui marquer en pleurant qu'ils sont le plus beau du monde ; cela ne suffisant pas encore, elle les lit
1 Les Voix Intérieures, VII. La pièce esl datée du 23 mars 18... Mais nous savons, par les lettres de Juliette, qu'elle lui composée aux Roches, «lan.-ï le mois de juin 1835. Ce n'est pas la dernière luis que nous verrons Victor Hugo se livrer a des modifications de dates; par exemple, il a daté la Tristesse d'Olympio du 21 octobre 1837. D'après Juliette, la pièce sérail du 13 octobre.
tout haut à son amie. Mme Lanvin, venue de Paris, en visite, sans l'avoir fait exprès et sans savoir de quoi on la régalerait. Mme Lanvin se pâme, Juliette pleure, ainsi qu'il convient; à la fin, on arrête qu'elle portera désormais les précieux vers sur son sein, à fleur de peau, en manière de talisman ou de scapulaire ; Mme Lanvin se met en devoir d'en coudre le manuscrit dans un morceau de soie blanche. Mais qu'elle est donc lente ! Juliette la devance ; elle sent déjà sur sa poitrine la caresse du précieux papier ; et de suite elle mande à son amant : « Je sais maintenant combien il est doux de porter, collé sur sa peau, un papier touché par toi, écrit par toi, senti par toi, pensé par toi, aimé de toi ! i »
Des mois passèrent, puis des années. Juliette portait toujours sur son cœur le petit sachet de soie renfermant les vers du poète. Mais celui-ci, pris par d'autres soins, commençait à regarder de plus loin les Metz et la vallée de Bièvres. L'ardeur pour la gloire, le goût de la popularité faisaient tort à Juliette ; elle donnait plus d'amour qu'elle n'en recevait ; elle le sentait et s'affligeait.
« Le bonheur que vous m'avez procuré, écrit-elle, je l'ai gardé fidèlement, sans en perdre une parcelle. Pouvez-vous en dire autant de celui que je vous ai si libéralement accordé 1 Je ne le crois pas : les affections
1 II s'agissail des vers célèbres el quisontdans toutes les mémoires: oii ' n'insultez jimais une femme qui lomlie.
[Chants tin Crépuscule, XIV.) Ils son! datés du <> septembre 1835. Écrits pour Juliette, ils la toucbaienl particulièrement, en raison de son passe qu'elle détestait de. plus en plus.
de famille, l'ambition, voilà autant de fissures par où vous l'aurez laissé évaporer, j'en ai bien peur. »
Dans ces sentiments, elle se tournait volontiers vers le passé, relisait des lettres, contemplait des reliques ; elle voulut aussi revoir le bois de l'Homme-Mort, et Jouy-en-Josas, et Bièvres, et la petite maison des Metz.
Ils y revinrent deux fois ; la première fois en 1837, au mois d'octobre, et pendant quelques jours, la seconde, pour un3 journée, le 2C> septembre 1845.
En 1837, c'est Victor Hugo qui mena, pour ainsi dire, le pèlerinage, et tint le premier rôle. Il rechercha, un à un, tous les vestiges de leurs amours. Son génie volontaire admira que la nature, cette grande indifférente, n'eût pas tout conservé pour lui faire honneur et plaisir, et déplorant cette ingratitude des choses extérieures, il écrivit un chef-d'œuvre, la Tristesse cVOlympio. Il le mit aux pieds de Juliette qui l'accepta, le lut, le relut, l'apprit par cœur, sans toutefois le juger. En 1845, ce fut, au contraire, son pèlerinage à elle Elle le provoqua, le réclama, écrivant, dès le 19 août : « J'ai un besoin inexprimable de voir les Metz ; il faut que nous y allions ' ».
Ainsi fut fait. Dès le commencement du mois de septembre, Juliette prépara donc le court voyage.
Quelle robe mettra-t-elle ? « Sa robe d'organdi à mille raies », ou bien « la robe de tarlatane fond gros bleu à nuages blancs » qu'elle portait peu de mois auparavant, le jour de la réception de Saint-Marc
1 V. nussi, plus loin, dans le choix <lc lettres, celle du 25 jam ier 1844.
Girardin à l'Académie française ? Elle fit choix de la première : son amant la préférait ; le même motif la détermina en faveur d'un chapeau de paille de riz, fleuri de « géraniums-girofle en dessus et en dessous de la passe ». Ainsi parée, la joue plus rose qu'à l'ordinaire, les yeux plus brillants, Juliette monta avec le poète dans la diligence de Paris à Sceaux.
Victor Hugo supportait mal les diligences et singulièrement celle-là ; il se rappelait l'avoir prise souvent, jadis, avec son ancien ami Sainte-Beuve, dans le temps que ce dernier se montrait le plus assidu aux Roches, et bien malgré lui, il lui semblait revoir toujours Joseph Delorme, au fond du coupé, avec sa mine ecclésiastique et la manie où il était de s'asseoir benoîtement entre des personnes généralement un peu grasses. Silencieux, le poète remuait ces souvenirs. Mais, volubile, Juliette en rappelait d'autres. Allait-on retrouver à la descente de Bièvres, le mendiant entre les mains duquel elle aimait naguère vider sa bourse, afin que l'aumône leur portât bonheur ? Et le boulanger sur la place, savoir s'il fabriquait encore ces tartes dont le poète se montrait friand ?... Enfin, la diligence les déposa dans Bièvres, devant l'auberge, à l'enseigne dp Chariot d'or. La robe d'organdi à mille raies rit une grande sensation parmi les gamins du bourg. Et. tout de suite, Juliette courut à l'église, «l'humble église au cintre surbaissé ». Nul changement, même simplicité, même silence, même douceur qu'autrefois ; la jeune femme pria un moment; ensuite, on revint au (}hari<t d'Or, «m déjeuna el on prit le chemin des Roches. Là, encore, au gré de -Juliette, tout semblait immuable;
à gauche, parmi les herbages, la rivière coulait toujours invisible et molle. On ne l'entendait même pas. Mais complaisante à l'homme, comme tout le reste de la vallée, elle s'était laissé détourner et éparpiller parmi les prairies et les vergers. Et on la devinait aux fleurs et aux roseaux qu'elle faisait naître.
A partir des Boches, Juliette exigea que l'on abandonnât la vallée pour la forêt ; ils montèrent par Vauboyen, jusqu'au bois de l'Homme-Mort. Elle alla droit à un châtaignier et prétendit le reconnaître ; puis ce fut un frêne, sur quoi elle avait jadis gravé leurs chiffres enlacés, puis la source, puis les chemins. Elle voulut, comme elle dit, « revoir toutes leurs chapelles d'amour, et faire à chacune d'elles un arrêt de dévotion 1 ».
A la fin, on arriva aux Metz et à la maison des époux Labussière; là ce fut du délire. Tout y était selon son cœur : la grille, la cloche, le potager, la borne où elle s'asseyait parfois pour voir venir son amant de plus loin, quand il lui donnait rendez-vous chez elle, le lit et ses courtines de toile imprimée, l'armoire rustique, la table de chêne... « Dieu, s'écria-t-elle, s'est chargé de mettre un sceau sur tous les trésors d'amour que nous avons enfouis là ; il nous les a gardés » ; et tous, elle voudrait pouvoir les acquérir, les emporter-...
Ah ! que nous aimons Juliette dans ce moment, et comme elle prend sur Olympio un avantage décidé !
' 27 septembre 1845.
'■ :.".» septembre 1845. « Je souhaite d'avoir les moyens de toul acheter ;i\;mt qu'on ail pu rien profaner. » Victor Hugo entendit ce vœu el il cul un beau geste. Il offrit d'acheter la maison. <>n en demanda 6.000 francs. Très délicatement, Juliette refusa (7 octobre 1845).
Comme nous préférons son enthousiasme qui ressuscite les objets à la mélancolie qui déprime et qui tue! Un seul intérêt l'anime, mais il semble créateur. Là où le poète a voulu voir de la mort, elle voit, elle fait de la vie. Les roses qu'il a cru fanées, dispersées \ elle les admire fleuries, elle les respire parfumées. Du goût de cendre qu'il a senti et dénoncé, elle tire une saveur de miel. A ce coup, vraiment, son amour n'égale plus le génie ainsi qu'elle y prétendait ; il le passe.
1 Nos roses dans l'enclos ont été ravagées.
{Les Rayons et les Ombres, XXXI V, Tristesse d'Olympio).
Victor Hugo \ ers 1840
D'après un portrail à l'huile, par Louis Boulanger.
(Musée Victor-Hugo.)