CHAPITRE IV
Il y a une idée dans laquelle Victor Hugo lui-même ne put jamais faire entrer Juliette : c'est celle d'un amour uni, placide, ordonné comme un compte, méthodique à l'égal d'un emploi du temps. « L'amour stationnaire, proclame-t-elle, cesse bientôt d'être de l'amour. Le feu qui ne flambe plus se couvre vite de cendres. Seul l'amour qui brûle et qui rayonne doit passer pour de l'amour. Le mien est comme cela l »
Et de fait, entre 1834 et 1851, on trouverait malaisément quelque objet que cette femme n'ait pas «jeté, comme elle dit, dans le foyer de sa passion pour l'entretenir et l'attiser ' ». Bien-être et coquetterie, renommée et talent, liberté même, elle a tout sacrifié. Ensuite elle s'est tournée vers son poète ; elle en a épousé les goûts, les ambitions et les rêves ; elle en a partagé les joies et les deuils ; elle en a exalté les mérites, quelquefois les défauts. Elle a vécu pour lui et par lui.
Nous allons d'abord assister à cette complète démission de soi qui fait presque de .1 nlielte Drouel une
' lu novembre 1837.
1 Ibid.
sœur des mystiques ; puis, nous suivrons une à une toutes les pratiques du culte qu'elle rendit à Victor Hugo.
Après avoir vendu ses principaux meubles, et quitté le bel appartement qu'elle occupait, 35, rue de l'Echiquier, Juliette, on s'en souvient, s'était installée, au mois d'août 1834, dans un modeste logement de 400 francs par an, 4 bis, rue de Paradis au Marais. Elle et Victor Hugo déterminèrent d'y vivre ensemble, « pauvres d'argent, riches du moins d'amour et de poésie l. »
Et il faut croire vraiment que l'amour et la poésie leur tinrent lieu de tout, car ils ne nous ont laissé, sur ce premier nid, aucune espèce de détails. Nous savons seulement que Juliette le regretta : « Oui, mon cher bien-aimé, écrit-elle, c'est dans cette maison que j'ai souffert, mais c'est aussi dans cette maison que je me suis relevée à mes propres yeux et aux tiens. C'est aussi dans cette maison que ma vie d'amour a pris racine et a fleuri. Il est triste de penser que les fruits n'y mûriront pas - ».
Le 8 mars 1836, Juliette déménagea, eu effet, et s'en alla habiter, 14, rue Saint-Anastase, un appartement de 800 francs par an, composé d'un salon, d'une salle à manger, d'une chambre, d'une cuisine et d'une soupente où elle faisait coucher sa bonne. Assombri
m mars L836.
aujourd'hui, ce quartier ne rit point aux yeux. Vers 1830, il se composait essentiellement d'un couvent, — celui des hospitalières Saint- Anastase, d'où la rue tirait son nom — , et de quelques maisons plus ou moins entourées de jardins. Couvents et jardins donnaient à l'ensemble un air de tranquillité provinciale. Il y régnait de la fraîcheur et un grand silence, « un silence de cabinet de lecture » qui pesait parfois sur Juliette. « J'éprouve, écrit-elle, la somnolence que procurent les feuilletons fangeux de Mme Delphine Gay, ou de M. Charles Desnoyers l. »
L'organisation matérielle de sa vie n'était pas pour la tirer de cette torpeur. Une gêne confinant à la misère en simplifiait tous les détails. Peu ou point de feu : Juliette manque assez souvent même des « bûches économiques », dont elle s'approvisionne à son ordinaire. Elle demeure alors dans le lit, toute la matinée ; elle y fait ses lectures, ses projets, ses rêves ; elle y fait même, ô ironie, des comptes minutieux de ses recettes et de ses dépenses, comptes que Victor Hugo revoit ensuite « avec une humeur méticuleuse ». A son lever, le froid ne l'empêche d'ailleurs pas d'écrire joyeusement : « Pour trouver de la chaleur dans cette chambre, il faudrait descendre jusqu'au fond de mon cœur 2 ».
Le luxe de la table est réservé, comme il convient, aux soupers que le maître honore de sa présence, le soir, a la sortie (U^ Spectacles. Le reste du temps^ Juliette \it de régime, déjeunant avec du lait et des
1 19 mars 1846.
œufs, dînant avec du pain, un morceau de fromage et une pomme, « qui sont, dit-elle, de fondation ' ».
Quand sa fille vient la voir, elle la régale d'une orange coupée par tranches, et sur laquelle elle répand pour deux sous de sucre et deux sous d'eaude-vie 2 ». Même simplicité aux jours de grande fête : « Nous avons tiré les rois, avec une galette de cinquante centimes, rapporte-t-elle. C'est à moi qu'est échu le haricot. Humiliation! Pour payer cette royauté éphémère j'ai dû abandonner à mes nouveaux sujets toute ma liste civile composée de cinq sous :î ».
Juliette retranche aussi sur les vains ornements, et réduit au strict indispensable les dépenses de sa garderobe. Tout ce qu'elle peut coudre ou ravauder ellemême, elle le coud, et le ravaude, en supputant le nombre de journées d'ouvrières qu'elle aura ainsi économisées. Le reste, elle l'achète à bas prix, ou bien elle s'en passe. Au mois d'août 1838, dans le moment qu'elle va partir en voyage avec Victor Hugo, il lui manque des souliers, une robe et un chapeau de campagne ; elle acquiert les souliers, elle confectionne la robe. Pour le chapeau, elle espère l'emprunter à une amie, Mme Kraft. Mais cette personne remplit un emploi subalterne à la Comédie-Française, elle ne coiffe donc que chapeaux à plumes. Et Juliette de maudire ce luxe, qui la met en posture fâcheuse *. Un peu plus
1 ltj février 1836.
"- Mars 1836,
:| 6 janvier 1845. Par mes sujets, Juliette entend sa fille el une amie de celte dernière.
M 8 aOÛl 1838.
tard le 7 mai 1839, elle a entrepris de « requinquer » son mantelet au moyen de rubans de velours à dix sous l'aune. A l'épreuve, elle connaît qu'il lui en faut huit aunes et demie. Et, en personne pour qui « une pensée d'économie est maintenant une pensée d'amour », elle le déplore : « Pourquoi, gémit-elle, pourquoi m'être lancée dans une telle dépense ? »
Quand on étudie de près les comptes mensuels de la jeune femme, tant de gêne surprend un peu. Car enfin, dès les commencements, Victor Hugo lui remettait six ou sept cents francs par mois ; cette somme fut portée à huit cents francs en 1836, puis à mille francs à partir de 1838, c'est-à-dire à partir de l'époque où le poète commença de traiter sur un pied avantageux avec les libraires et les directeurs de théâtre. Il y a là, semble-t-il, de quoi vivre honnêtement, il n'y a surtout point sujet de crier misère.
La vérité est qu'au mois d'août 1834, Victor Hugo avait payé seulement les dettes les plus criardes. Le seul fait de les avoir payées réveilla ou encouragea la masse des créanciers. Juliette en fut envahie. Parfois elle réussissait à les éloigner, au moyen d'expédients : à Zoé, son ancienne femme de chambre, elle offrait, en payement de gages arriérés, une loge pour Angelo i ; à M. Manière, son homme d'affaires, elle promettait, en échange d'un long crédit, que «M. Victor Hugo lirait avec intérêt », certain plan d'organisation politique dont ledit Manière était l'auteur, et qui, aujourd'hui, manque apparemment à l'ample recueil des constitu-
1 Mai 1835.