IS
tions françaises l. Mais le plus souvent, il fallait s'exécuter et payer.
Et c'est alors qu'on rognait sur les dépenses de bouche ou de vêtement ! C'est alors qu'on faisait des brèches dans l'argent du boucher ou de l'épicier pour satisfaire l'ancienne modiste, ou l'ancien loueur de cabriolets. Au mois de mai 1833, sur un budget de 700 francs environ, les créanciers obtiennent ainsi 316 francs, au mois de juin, 347 francs, au mois de juillet 278 francs.
Une autre cause de gêne était, nous le verrons, l'irrégularité avec laquelle Pradier payait, entre les mains de Juliette, la pension de l'enfant qu'elle avait eue de lui. Bien souvent, sans Victor Hugo, cette pension eût constitué une dette de plus.
Tout cela, Juliette le supporte d'ailleurs avec le contentement d'un moineau franc. Elle, qui détestait d'instinct les comptes, et l'arithmétique, s'y adonne maintenant tous les jours, quelquefois plusieurs fois par jour ; elle qui nourrissait « l'horreur de la misère », accueille aujourd'hui avec un sourire les plus mesquines privations. Elle enfin qui vivait naguère de dettes et d'engagements s'écrie à présent : « Je ne sais pas ce que je n'aimerais pas mieux que de faire des dettes ! Mon Dieu, la hideuse et avilissante chose et que tu es grand et noble, mon adoré, de m' aimer malgré mon passé ».
Dans ces conjonctures, on ne s'étonnera point que L'idée lui soit venue de demander au travail, <'n géné-
1 15 décembre -1838.
rai, et principalement à l'art dramatique, un supplément de ressources matérielles. Aussi bien, elle ne laissait pas de considérer sa vocation d'artiste comme très réelle et c'est avec un véritable chagrin qu'elle voyait son amant se désintéresser d'elle en tant qu'interprète. Dès la fin de 1834, elle lui écrivait :
« J'ai un sentiment de tristesse et d'inquiétude, qui ne me quitte presque jamais, que je voudrais toujours- te cacher. Mais ce soir il déborde ma poitrine. J'ai peur d'être à tout jamais une pauvre fille, j'ai peur que cette inaction, dans laquelle je vis depuis un an, n'achève ma ruine, déjà commencée par l'échec de Marie Tudor. J'ai peur que ton apparente insouciance, en ce qui concerne ma carrière, ne soit considérée comme l'aveu le plus formel que je ne puis pas aspirer à un avenir dans mon art l ». Quelques semaines après, le 29 janvier 1835, elle insistait, disant : « Je voudrais devenir une grande actrice, d'abord pour jouer tous vos rôles, et puis pour gagner beaucoup d'argent, et puis pour nous enrichir, ce qui serait vraiment assez fameux ! Voilà les raisons qui me font désirer d'être quelque chose. . . Je te prie donc, mon cher petit bien-aimé, si tu vois jour à me faire avancer d'un pas, d'y employer tous tes moyens. Je t'aime tant, mon adoré ! Je serais si heureuse de m'élever par toi et de te soulager dans la charge que tu as prise, sans calculer tes forces et tes ressources - ».
Malheureusement, le cher petit bien-aimé ne l'entendait pas ainsi. Il ne consultait que sa jalousie cl vou-
1 Décembre 1834.
' i'j Janvier 1835.
lait Juliette pour lui seul. Dans ces sentiments, sa tactique paraît avoir été de toujours promettre un rôle ou un appui et de ne jamais les accorder, de procurer au besoin des engagements dramatiques et d'empêcher qu'ils fussent tenus.
En février 1834, il fit entrer Juliette à la Comédie- Française, mais il se garda, un an après, de lui confier le moindre personnage dans son drame (VAngelo, représenté sur ce théâtre. Au cours des années 1836, 1837 et 1838, il laissa Marie Dorval reprendre les grands rôles de ses pièces antérieures, sans essayer, une seule fois, d'inscrire le nom de Juliette en tête ou au milieu de la distribution. Cependant, il lui donnait les plus belles assurances, l'encourageait à apprendre des tirades, aujourd'hui celle de Marion, demain celle de Dona Sol, et surtout lui faisait serment que bientôt il écrirait une pièce pour elle, pour elle seule.
Ainsi bernée, Juliette passait par de terribles alternatives de désespoir et de confiance, de gratitude et de jalousie. Car elle était jalouse, comme bien on pense, et sa manie soupçonneuse s'exerçait principalement à l'endroit des comédiennes, dont elle connaissait, par état, les vives allures, le sans-façon, et pour tout dire, la facilité. Il y avait Mlle George, déjà obèse, sans doute, mais toujours prête quand même à relever le front et à exercer son ancienne royauté. Il y avait MIlc Mars qui, manque de pouvoir montrer des grâces» « étalait encore des mines ». Il y avait surtout Marie Dorval.
Ali ! cette Dorval, comme Juliette L'a enviée, comme elle L'a étudiée, comme elle :i pris souvent sa mesure
morale ! Elle la savait peuple, elle la savait vibrante de la tête aux pieds, elle connaissait ses vertus de premier mouvement, ses accents de nature, ses cris de l'âme, « sa voix qui semblait vibrer dans les larmes et s'insinuait doucement au cœur x », elle admirait ses mains dramatiques , nerveuses, poignantes, qui saisissaient et tordaient le cœur du public, et qui avaient, un soir, tiré ce cri à une femme d'esprit : « Dorval a la parole au bout des doigts ! »
D'une pareille artiste comment n'eut-elle donc pas aussi redouté les vices 1 Et la voyant par son métier à portée de plaire et de se faire désirer, comment ne l'eût-elle pas signalée presque tous les jours
à son amant, au même
Dessin do Victor Hugo.
i Musée V. Hugo.)
titre qu'on signale
un danger, un fléau, une tempête !
o -le vous prie d'être très boutonné avec cette dame, s'écrie-t-elle, et de ne pas vous laisser aller aux charmes d'une conversation familière et coupable, ,1e connais la princesse et je sais qu'elle ne se t'.iit aucuD
: Théophile Gautier
scrupule de mettre la main et le reste à l'œuvre dès qu'il s'agit de la chose ! Je vous recommande donc la plus grande réserve vis-à-vis de cette femme l. »
Et ailleurs :
« J'ai toujours un petit endroit mauvais au sujet de Mme Dorval ! Chaque fois que vous la voyez, il vous reste d'elle un souvenir de grâce, d'esprit et de gentillesse qui ne m'est pas indifférent. Je suis bien jalouse allez ! Je vous sens près d'elle, à la répétition, étalant vos grâces, flûtant votre petite voix, et faisant vos yeux en coulisse sous prétexte que c'est de circonstance : je bisque, je rage de toutes mes forces 2. »
Et aussitôt, elle arrêtait de plus belle qu'elle rentrerait au théâtre, qu'elle jouerait les pièces de son amant, qu'elle assisterait ainsi à toutes les répétitions, qu'elle opposerait, à ses rivales du plateau, beauté pour beauté, talent pour talent, ardeur pour afdeur. Elle apprenait rôles sur rôles, jeux de scène sur jeux de scène, elle peuplait sa solitude de tous les aimables fantômes que son amant avait créés naguère, et qu'elle rêvait de faire revivre sur le théâtre : Dona Sol, dont elle goûtait fort l'élan juvénile, et à laquelle, de coutume, elle empruntait volontiers son emphase passionnée ; la Tisbe, une comédienne elle aussi, et qui, elle aussi, se mourait de jalousie : Marion de Lorme enfin, sa Marion, comme elle disait, c'est-à-dire le personnage qu'elle sentait le mieux, dans lequel elle entrait
* 11 aoûl 1836.
1 19 mars 1836. Il s'agil de la reprise d'Angelo que préparait alors le Théâtre français el qui eul lieu le 26 mars 1836. Mi,u' Dorval joua le rôle de la Tisbe, et M™0 Volnys celui de Catarina..
le mieux, et qu'elle eût joué, disait-elle, « en donnant mieux que du talent, en donnant de la vie ! »
Les mois passèrent, elle ne fut chargée d'incarner ni Marion, ni Dona Sol, ni la Tisbe ; des circonstances délicates l'obligèrent même à renoncer au Théâtre français i. Elle descendait la pente du désespoir, quand, un soir d'été, en 1838, son amant lui apporta une pièce nouvelle, qu'il voulait, selon sa coutume, lui lire avant toute autre lecture. C'était Ruy-Blas. Tout de suite elle réclama de jouer Marie de Neubourg ; et tout de suite elle aima chèrement cette petite reine mélancolique, enfermée entre .les murs
1 On sait qu'en 1836, Victor Hugo dut engager contre la Comédie- Française un procès retentissant et qu'il gagna Tannée suivante. Il reprochait entre autres, à l'administrateur de ce théâtre, de ne pas tenir des engagements antérieurs concernant la reprise de ses pièces. Au cours des pourparlers qui précédèrent le procès, on lui reprocha à luimême d'avoir fait engager M11» Juliette sans utilité ni profit pour la Comédie. Juliette en fut informée, aussitôt elle lui écrivit la noble lettre que voici :
li' janvier ix:;r>. il y a bien longtemps que je ne vous ai vu. Cependant j'aurais eu plus d'une fois le besoin de vous parler. J'ai appris • pu; vous vous occupiez activement démon réengagement au Théâtre- Français. On m'a dit que les retards apportés à la reprise; si nécessaire de vos pièces tenaient à ce que le théâtre croit (pic l'intérêt que vous me portez vous empêchera de faire valoir tous vos droits... Je viens de couper court a ces petites intrigues. J'ai écrit à M. Jousselin de la Salle qu'il ne me convenait pas de me réengager cette année a son théâtre. La chose n'est donc plus en votre pouvoir maintenant. C'est moi-même qui nu- dégage et qui vous dégage. Vous voilà libre... Ne vous occupez donc plus de moi. Ne vous obstinez pas dans une générosité nuisible peut-être a vos intérêts qui me sont chers, et aux intérêts de votre Famille qui me sont sacrés. Quani a moi je deviendrai ee qu'il plaira a Dieu. J'ai été victime d'une machination odieuse.
il y a deux ;i ns : ce n'est ni votre faute ni la mienne. J'aurai au moins la satisfaction de me dire que je ne vous ai jamais coûte ;iiieun sacrifice ci que je ne vous en coûterai jamais aucun. Permettez-moi de vous donner encore celle marque d'un dêvouemenl inviolable et profondément désintéressé. "
Celte lettre est un des rare.-, documents intéressants publies par M. Wellington WacL. dans son étrange volume, Le Roman de Juliette el de Victor Hugo, Paris, 190a.
épais de l'étiquette, autant qu'elle-même se sentait parfois prisonnière et solitaire, dans l'appartement glacé de la rue Saint-Anastase. Victor Hugo ne se fit même pas prier. Il destinait Ruy-Blas au théâtre de la Renaissance que dirigeait son ami Anténor Joly. Il requit de ce brave homme un engagement pour Juliette ; le traité fut signé dès les premiers jours de septembre.
Dans quel esprit de contentement, Juliette se mit à copier la pièce, on le devine ; néanmoins de tristes craintes l'assiégeaient : « Jamais je ne jouerai la reine, écrivait -elle, je n'ai pas assez de bonheur pour cela. La chose que je désire le plus ne se réalisera point l » Et, en effet, le rôle lui fut retiré- presqu'aussitôt que donné : « Je suis triste, mon bien-aimé, gémit-elle, le 4 septembre 1838 ; je porte le deuil d'un beau et admirable rôle qui est mort pour moi à tout jamais ; Marie de Neubourg ne vivra pas pour moi. J'ai un chagrin plus grand que tu ne peux imaginer. Cette dernière espérance perdue m'a donné un coup terrible. Je suis démoralisée au point de ne pas oser jouer dans la pièce de n'importe qui, un rôle de n'importe quoi ! »
Ainsi fit-elle. A partir de l'année 1839, ses velléités de rentrer au théâtre s'apaisèrent peu à peu. A la fin de cette même année, elles disparurent complètement, La tranquillité de son amant s'en trouva accrue. Pour