‹ Victor Hugo et Juliette DrouetChapitre 14 sur 35 · septembre · texte numérisé non relu

septembre

- .M1"0 Victor Hugo intervint personnellemenl auprès d'An ténor Joly pour que le rôle lui retire a Juliette. Dans son livre Une rie de

femme, p. 229, M. Gustave Simon a public la dessus une bien curieuse

lettre.

elle, il lui resta de s'enfoncer davantage dans sa solitude amoureuse et d'y dévorer ses peines.

Car, de même qu'il ne voulait pas la revoir sur les planches, Victor Hugo souffrait mal qu'elle sortît seule, et il avait obtenu cette promesse étrange, que jamais elle ne ferait sans lui un pas hors de l'appartement. La voilà donc proprement cloîtrée, telle une châtelaine du moyen âge, telle encore une héroïne des sombres drames qu'elle jouait naguère. Même d'aller voir sa fille en pension à Saint-Mandé, elle n'a pas le droit. Et plutôt que de ne point l'accompagner, le poète la suit chez la couturière, chez la modiste, chez l'onele dont elle porte le nom et qui se meurt aux Invalides, chez l'usurière l, chez la brocanteuse, jusque chez le marchand de batterie de cuisine !

Quand Victor Hugo payait ainsi de sa personne, tout allait pour le mieux, et Juliette, entièrement au bonheur de poser le bras sur celui de son « cher petit homme », ne proférait que des paroles de bénédiction. Mais il vint un temps où l'amant, pris par de nombreux soins, peut-être même par d'autres amours, se fit attendre vainement. La maîtresse eut alors des cris de protestation bien naturels ; elle se livra aux emportements d'une révolte presque physique, la révolte de la noble bête, faite pour le désert <>u la forêt, el qui heurte sans cesse, aux barreaux de sa ('âge, un front impatient <le liberté :

1 Viciiir Hugo ne paraît avoir achevé de payer les dettes de son amie qu'en 1 s 4 ^* . A celle époque, nous le voyons transiger avec une dame Etibol que Juliette qualifie d'usurière, el qui se dit créancière d'une dette de 6 000 francs. Le poète en promet 4.000, payables a raison de il) lianes par mois.

« Je te demande, s'écrie-t-elle, d'être traitée comme toutes les honnêtes femmes, de ne pas subir une exception humiliante pour le cœur, douloureuse pour le corps l. »

Et ailleurs, un peu plus tard :

« J'ai eu la stupidité de me laisser mener comme un chien de basse- cour : de la soupe, une niche, une chaîne, voilà mon lot ! Il y a cependant des chiens qu'on mène avec soi ; mais moi, je n'ai pas tant de bonheur ! Ma chaîne est trop fortement rivée pour que vous ayez l'intention de la détacher -. » Et plus tard encore :

« En fait de distractions intérieures, j'ai la ressource de lire le Moniteur ! Ce divertissement mériterait de figurer au nombre de ceux qu'on donnait à Marie de Neubourg ! Lire le Moniteur ! mâtin, c'est crânement chouette et cela monte fameusement l'imagination! Il ne manque plus que le Constitutionnel pour me faire pousser des cucurbitacées jusque dans le nez 3, »

Heureusement, à ces paroles vulgaires, Victor Hugo savait opposer de douces raisons, de persuasives exhortations. Si loin que Juliette fût allée, il avait toujours le succès de la ramener. Le 27 septembre 1836, à la fin d'une longue période, pendant laquelle le poète n'a même pas pu procurer à son amie ce qu'elle nomme les « joies du préau », c'est-à-dire un tour de boulevard, Juliette menace de s'évader. Depuis plusieurs se-

* 14 décembre 1840.

3 ii février 1846.

mairies, elle attribue à la sédentarité les maux de cœur et de tête dont elle souffre sans répit. A bout de patience, elle adresse donc au poète un ultimatum véritable, lui marquant rendez-vous dans un cabriolet, boulevard du Temple. Il ne vient pas. Elle l'attend trois heures durant. Il ne vient décidément pas. Alors, datant du fond du cabriolet n° 556, une lettre tracée au crayon, Juliette écrit qu'elle ira chercher sa fille toute seule ; elle partira ensuite n'importe comment, pour n'importe quel pays. De la sorte, elle « se libérera à jamais d'un esclavage qui ne satisfait ni le cœur, ni l'esprit, ni le repos de l'un et de l'autre ! »

Le lendemain, elle n'était pas allée chercher sa fille ; elle n' était pas partie ; elle avait repris sa chaîne et son habit de prisonnière amoureuse et elle disait :

« Vois -tu, moi aussi, tout comme ton Claude Gueux, j'ai de mauvaises habitudes d'éducation, qui dérangent ma dignité naturelle plus souvent qu'il ne faudrait. C'est que, moi aussi, j'ai eu à me plaindre du sort et de la société : du sort, parce qu'il m'a jetée dans une condition au-dessous de mon intelligence : de la société parce qu'elle me retranche ehaque jour une portion de l'amour que tu partages si généreu* sèment. »

l'eu à peu, toutes ses colères se fondaient ainsi en mélancolie et en douceur résignée. A la tin, on peul avancer qu'il n'y eut pins pour elle de monde extérieur. Il y eut nn aniant qui tantôt venait, el tantôl se faisait attendre. Etait-il présent ? elle vivait. S'en

allait-il ? elle se sentait vide, sans ressort, et réduite à dire tout bas les vers de Dona Sol :

J'ai besoin de vous voir et de vous voir encore, Et de vous voir toujours. Quand le bruit de vos pas S'efface, alors, je sens que mon cœur ne bat pas; Vous me manquez, je suis absente de moi-même. Mais dès qu'enfin ce pas que j'attends et que j'aime Vient frapper mon oreille, alors il me souvient Que je vis, et je sens mon âme qui revient.

Et nulle amoureuse, en effet, ne les a jamais, ces beaux vers, mieux paraphrasés que Juliette. Nulle n'a plus éloquemment décrit les souffrances de l'attente, ou, quand l'amant revient, les joies de la réunion; nulle n'a mieux parlé de « cette tristesse tendre qui ne ressemble en rien aux autres tristesses et qui est faite avec les baisers qu'on ne peut pas donner, avec les caresses qu'on ne peut pas recevoir, avec les sourires dont on se souvient \ »

«L'attente, déclare-t-elle, voilà la bobine sur laquelle je dévide mes jours ! » Elle ajoute : « Quand tu t'éloignes ma vie diminue. Tu emportes avec toi mon âme et ma pensée. Je suis comme une somnambule, il me semble que je te parle, que je marche et que j'agis dans un rêve. Le jour où tu te sépareras de moi, je mourrai naturellement, comme lorsque l'air manque aux poumons " ! »

A d'autres fois, elle essayait de le toucher, en tirant ses comparaisons des œuvres mêmes du poète. Elle évoquait une des plus gracieuses pièces qu'il lui ait

1 40 mai 1846.

* 10 aoûl 1839.

jamais dédiées; le traitant « de papillon céleste », elle disait comme la « pauvre fleur abandonnée »

EL moi je reste seule à voir tourner mon ombre A mes pieds ;.

Ou bien elle rappelait la légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour \ Le beau Pécopin chérissait sa fiancée, certes, mais il aimait encore mieux la chasse. Il quitta Bauldour pour suivre une chasse terrible, et qui dure cent ans, celle du diable.

Quand il revint, Bauldour était décrépite. « Pareillement, interroge Juliette, qui nous rendra les jours et les nuits que tu laisses perdre pour courir la chasse des idées, cette chasse noire qui, elle aussi, ne doit durer qu'un jour et qui dure cent ans 1 Est-ce que nous ne regretterons pas, fût-ce dans le Paradis, ces moments suprêmes que la gloire aura volés à l'amour ? ' »

Pas plus que Pécopin, Victor Hugo n'entendit ce beau cri : il continua de mener la vie du siècle, cependant que sa maîtresse demeurait confinée dans celle du cloître. C'est alors, sans doute, que

La fleur et le papillon, dessin de Victor Hugo, fait po " r Juliette Dro uet. (M u s ée Victor-Hugo. |

1 V. Les Chants du Crépuscule, XX Vil.

■ Y. /,(> Rhin, I. II.

: il février 1845 V. la lettre entière à sa date, dans le choix des lettres.

Juliette prit la résolution d'instaurer, dans ce cloître même, l'autel et le culte de son amant. C'est alors qu'impuissante à l'attirer et le retenir par le seul charme de la passion, elle essaya de le gagner par le dévouement, les menus soins, un tendre intérêt pour tout ce qu'il entreprenait, une adoration éperdue de sa personne et de ses œuvres.

Au témoignage de Juliette, qui obtint plusieurs fois des rendez-vous dans l'hôtel même de la Place Boyale1, Victor Hugo souffrait chez lui d'une absence de confort véritablement extraordinaire. Ses lampes fumaient ; de même, ses cheminées, quand, par hasard, on y allumait du feu. Il travaillait donc dans « une horrible petite glacière », sous une lumière douteuse, devant un encrier presque toujours desséché 2. Voulait-il dormir ? « Des espèces de têtes de clous 3 » s'offraient à lui en manière de matelas. Voulait-il s'habiller ? Son linge manquait de boutons ; ses redingotes faisaient l'effet de n'avoir pas été brossées depuis leur achat 4. Pour ses souliers, Juliette n'ose pas toujours

1 Nous avons de ce l'ait Curieux deux preuves : I" nu fragment de lettre daté du l01 avril 1838, déchiré en grande partir, ci dans laquelle Juliette écril a Victor Hugo qui souffrail des yeux : « Si je pouvais te prêter mes yeux, avec quelle joie j'irais te retrouver la nuit parla petite porte dérobée! Ne m'as-tu pas promis que j'irais de temps en temps passer la nuit dan- ta chambre '■ « 2° Une lettre du 13 aoûl 1836, que l'on trouvera plus loin dans le choix des lettres.

1 il juillet 1838.

Page 1