septembre
' î/i novembre 1850.
les traiter de poêles à marrons, mais, se rappelant qu'elle parle à un poète, elle les qualifie volontiers de chaussures aériennes \ Restait la table : nous tenons de Théophile Gautier que l'auteur (VHernani se montrait déjà fort gros mangeur, mais qu'on lui servait « indistinctement, des côtelettes et des haricots à l'huile, du bœuf à la sauce tomate et une omelette, du jambon et du café au lait, ce dernier relevé d'un filet de vinaigre, d'un peu de moutarde, et d'un morceau de fromage de Brie \ » Il avalait vite et pêle-mêle le fabuleux mélange. Et sans doute il se rappelait un mot que lui avait naguère écrit sa maîtresse : « Quand je pense à ce que tu es, à ce que tu fais, et au peu de bien-être qui t'entoure, je suis saisie d'une sorte de pitié admirative :! ».
Avec l'instinct d'une amoureuse, et le jugement d'une femme d'esprit, Juliette connut très vite qu'il fallait tirer parti, chez le dieu, de ses côtés proprement humains, et l'entourer avant tout de petits soins matériels. La voilà donc transformée tour à tour en cordon bleu et en infirmière, en tailleur et en ravaudeuse ! Victor Hugo va-t-il au spectacle ? Il trouve au retour, rue Saint Anastase, un souper composé des volailles, des salades et des laitages qu'il affectionne le plus, à tout le moins une collation rafraîchissante, formée en toute saison de raisin, son fruit préféré. Juliette le « sert à genoux », du moins c'est elle qui l'allume. Elle « regarde comme une injure qu'il ne lui laisse pas
1 30 juillet 184S.
■ Théophile Gautier, Les Jeunes France.
' 20 mai is'i i-
choisir pour lui seul les plus grosses asperges et le dessus de la crème l ». Il est heureux. Elle aussi.
Souffre-t-il de « cette maudite iuflammatiou d'intestins qui lui montait parfois à la tête et se jetait dans ses yeux2 » ? Sa maîtresse lui prépare des liniments, des tisanes, des bouillons d'herbes, voire même de ces émollients qu'elle nomme, on ne sait pourquoi, des négassek, et que le farouche romantique s'administre avec la componction d'un malade de Molière. Maternelle à souhait, elle le cajole aussi, prodiguant les douces paroles, offrant de le « porter dans ses bras », de lui « donner la becquée », d'échanger sa santé à elle, contre son indisposition à lui.
Se plaint-il enfin de l'indigence et du désordre qui régnent en sa garde-robe ? Juliette raccommode les bas et le linge, repasse les gilets blancs, dégraisse les revers d'habit, tire une veste de chambre d'un ancien manteau de théâtre, et lève, sur un autre, « un fameux paletot, tout doublé de velours, le col et les revers du plus beau velours de soie que l'on puisse trouver '. » Elle en vient ainsi à garder chez elle, presque tous les vêtements du poète, ceux dont il use à son ordinaire, et ceux qu'il endosse dans les grandes circonstances, une réception à l'Académie, une séance des pairs. Et se raillant doucement, elle écrit : « J'ai regretté de ne pas f avoir fait mettre ton gilet de cachemire, cette nuit, quand tu os parti. Il était tout prêt et reprisé. Ce matin, j'ai rangé toutes tes petites
• 16 mai 1838.
' Victor Hugo, Covrespondance, I, p. 266.
; i'i janvier 1841.
affaires : ton habit, accroché dans mon armoire, obtient la place d'honneur ; ton gilet et ta cravate se tiennent au-dessus de mon mantelet ; tes petits souliers reposent en dessous, avec tes chaussettes de soie. A défaut de vous, je m'attache à vos nippes, je les soigne et je les débarbouille con amore l. »
Mais le tour de force de Juliette, son triomphe sans doute, a été de créer, dans son appartement, grand comme un revers de main, une atmosphère propice au travail du poète. En général, il méditait de jour, et venait à l'exécution pendant la nuit. Tout près du lit, dans la chambre de la jeune femme, on a donc ménagé un coin, on l'a meublé d'une table, d'un fauteuil, d'une lampe et d'un encrier. Au-dessus du fauteuil, ses propres portraits2, ceux de ses enfants, rappellent à Victor Hugo qu'il est chez lui, et même mieux que chez lui ; sur la table, du papier neuf, des plumes fraîchement taillées attestent la présence et les soins d'une personne dévote au génie. Toutes les fois qu'il vient le soir, le poète s'installe donc dans ce qu'il appelle lui même son atelier. Volontaire et méthodique, habile à s'abstraire de tout ce qui l'environne, il y fait sévèrement sa besogne d'ouvrier de lettres. Il croit d'ailleurs que sa maîtresse dort. Il se trompe. Dormir pendant qu'il est à la peine! Juliette ne le veut pas. Et donc, elle le guette,
1 29 septembre 184 i.
2 C'est au dos de l'un de ces portraits que Victor Hugo avail écrit uni' belle dédicace inédite, donl le texte nous a été communiqué par M. Eugène Planés. La voici : Ces yeux donl lu es la lumière, ces oreilles dont lu es la musique, ces narines donl lu es le |t;irfum, cette bouche dont tu es le souille . ce front n'ont lu es la pensée, ces cheveux dont tu es la couronne, loul cela l'ail une lèle el cette tète se ferait couper pour loi. - juillet 1834 .
10(3 LA CLAUSTRATION AMOUKKl Si;
elle le surveille, elle le contemple. Parfois, elle saisit quelque crayon, elle griffonne sur le premier papier venu, les paroles de vénération qui lui montent naturellement aux lèvres. Et quand, à la fin, le poète vient près d'elle, il trouve des billets dans le goût suivant :
« Je suis heureuse d'apercevoir même votre ombre sur la page que vous lisez ' ».
« Pendant que tu écris auprès de moi, mon adoré, je te donne ma pensée, mon cœur, mon admiration et mon amour. Tu trouveras tout cela, tout à l'heure, quand tu liras ce gribouillis. Tu trouveras encore mieux, si tu te couches près de moi : des baisers, des caresses, de l'adoration. Tâche de venir bien vite, mon bien-aimé. Je t'aime. Tu es beau comme un ange. Le paletot que je t'ai fait n'y est pour rien. Je t'aime 2.»
« Je te voyais tout à l'heure et je me sentais saisie d'admiration et d'extase devant ta noble et belle figure inspirée... Je serais bien heureuse s'il m'était permis de lire, à genoux, les sublimes choses que tu écrivais, avec des yeux si doux et un front si rayonnant. Je voyais distinctement autour de ta chère petite tête, un halo lumineux, comme celui que nous regardons ensemble, dans le ciel, quelquefois ; je t'adorais avec mon cœur pendant que mes yeux étaient éblouis s. »
Qu'un poète se laisse idolâtrer dans sa personne, cela
' ' février 1836.
8 no\ embre isi l .
; L842. Victor Hugo, de son côté, nous a laissé un tableau délicat M trop | > < ■ u connu ilf Sun intimité studieuse, clic/. Juliette:
Elle disait, c'esl vrai, j'ai tort <lc vouloir mieux : Les heures — - > • i * i ainsi très doucement passées :
est assez fréquent. Mais qu'il entende être admiré dans ses œuvres, cela est général. Juliette s'en doutait. De bonue heure, elle accoutuma donc d'applaudir aux moindres productions du maître, avec un enthousiasme qui, de son propre aveu, ressemble encore à de l'amour. Une partie des journées se passe pour elle à copier des manuscrits, à les classer, à les rapprocher des épreuves imprimées ; on peut avancer, de l'autre partie, que Juliette la consacre à les lire et les relire. Et, bien entendu, tout lui semble également sublime dans ces lectures. Elle prend la liberté de manifester des préférences pour telle ou telle œuvre, mais à condition de ne pas déprécier telle ou telle autre. En 1846, Victor Hugo s'étaut mêlé de prononcer à la chambre des pairs, un discours sur la consolidation et « la défense du littoral » \ Juliette ne le lit pas moins de trois fois consécutives : une première fois dans la Presse, une seconde dans le Messager, une troisième, encore, dans la Presse. Elle en fait i\v> extraits, elle le classe dans ses archives », puis elle écrit gravement à l'auteur qu'il n'a jamais été pllis pathétique ni plus éloquent. De même, elle recueille de lui les moindres dessins, les plus méchantes caricatures, iïlle en forme
Vous êtes là; mes yeux ne quitlenl pas m» yeux Où je regarde aller el venir vos pensées
Vous voir est un bonheur, je m' l'ai pas < iplct.
Sans doute c'est encore bien charmant de la sorte : Je veille, car je sais loul ce qui vous déplaît, A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir La porte ; Je me fais bien petite, en un coin, près de \"u>
Vous êtes mon l je suis votre colombe,
J'entends de vos papiers le bruil paisible el dbus Je ramasse parfois une feuille qui tombe... [Lei Contemplations, livre II". XV. Paroles dans l'Oml ' v. Actes et Paroles, Avant l'e i il.
des albums qu'elle cache soigneusemeut ; elle envie la fille du poète, Léopoldine, qui rassemble le même genre d'objets et paraît mieux placée pour augmenter sa collection.
Les œuvres théâtrales passionnaient encore davantage sa curiosité admirative. La jalousie s'en mêlant, on peut affirmer que, pendant plus de quinze ans, de 1834 à 1851, elle ne s'est pas désintéressée d'une seule représentation des drames de Victor Hugo. Elle est au Théâtre-Français, le 28 avril 1835, soir de la première (VAngelo et elle prétend y revenir les jours suivants, malgré les déconvenues cruelles que lui donna la préparation de la pièce, où elle espérait jouer un rôle. Elle y est encore, le 20 février 1838, date de la reprise de Hernani, et le 8 mars suivant, c'est elle qui applaudit le plus fort Marie Dorval, lors de la reprise de Marion Delorme. Pour les Burgraves, elle les a voulu connaître dans l'œuf, et elle y est parvenue ; voici comment :
Soit négligence, soit malice d'amoureux, Victor Hugo, vers le commencement du mois de septembre 1842, laissa traîner un manuscrit plié, sur la table de son amie. Elle se garda bien d'ouvrir le pli. Mais, le 6 septembre, elle écrit :
« Je ne suis pas curieuse, mon amour ; je voudrais pourtant bien savoir quel est le nouveau chefd'œuvre que vous faites en ce moment. Je respecte votre défense; vous devriez îécompenser ma vertu en me lisant un petit bout de ce <|iii m'intéresse si fort. »
Apparemment, le poète fit la sourde oreille, car, des le lendemain, Juliette reprend :
« Vous mériteriez que je mette mes babines et tout ce qui en dépend dans votre manuscrit. Si je ne le fais pas, c'est par respect pour moi, et non parce que j'ai peur de vous ! Et si vous dites un seul mot ou si vous ne revenez pas tout à l'heure ouvrir vous-même
• Juliette recevant un prix Montyon, d'après un des dessins dont elle a émaillé beaucoup de ses lettres.
le paquet, je farfouillerai et je pautaugerai à travers tous vos gribouillis ».
Victor Hugo fit encore le mort. Aussi le surlendemain, 8 septembre, quelle insistance :
« Vous êtes, mon amour, un bien grand scélérat ou un bien grand imprudent de laisser votre œuf dans mon nid ! Est-ce pour me faire éprouver les angoisses de la tentation % Ou bien est-ce pour vous exposer à ce que je regarde au moins à travers la coquille, si votre petit embryon sera bientôt un grand aigle % Vous êtes une bête, et moi la femme la plus discrète qui soit sous la calotte des deux ! Soyez donc tranquille ! Je respecterai votre manuscrit quand je devrais crever de curiosité à côté ! Je postule d'ail-
leurs, à ce sujet, le prix Montyon, que je n'aurai pas volé, si Dieu et les académiciens sont justes ! »
Menacé de voir sa maîtresse obtenir un prix de vertu, Victor Hugo s'exécuta. Il lui lut les Bur graves . Elle en fut très émue, disant : « Je ne sais plus comment redescendre du beau ciel de ta pensée ». Puis elle s'intéressa à la distribution de la pièce ; elle intrigua contre Mlle Maxime et Mme Fitz-James, dont elle ne voulait pas pour le personnage de Guanhumara l ; elle imposa Mme Meringue qui obtint le rôle. Enfin, le soir de la jnemière arriva. Il y eut cabale, une cabale vive, acharnée, et qui fut le signal d'une réaction dirigée, au nom de la nouvelle école, celle « du bon sens », contre l'école romantique. Mais qui donc, au premier rang des loges, tenait le mieux tête aux siffleurs ? C'était Juliette. Qui accusait tout haut Beauvallet de mal défendre le rôle du duc Job ? C'était encore Juliette. « Applaudir ainsi tes admirables vers, écrit-elle le 13 mars, me jeter pour eux dans la bagarre, c'est une manière de faire l'amour ! Ah ! je voudrais être homme, tous les deux jours J, pendant la représentation ! Je te réponds que les abonnés du National et du Constitutionnel en verraient de drôles ! »
Voilà la première fois que ces deux journaux paraissent avoir affaire à Juliette. Ce ne sera pas la dernière. Deux ans plus tard, quand ils pousseront l'au-
' On sail que M11' Maxime intenta, à ce sujet, à la Comédie et à Yjptor Hugo, un procès autourduquel il fui mené quelque bruit. V. [à-dessus les articles très documentés de M. Jules Glaretie, clans Le Journal des .. el 12 lévrier 1902.
; Les Burgraves alternaient, sur l'affiche, avec une pièce de M"" de Qirardin , Judith dans laquelle Rachel tenail le principal rôle.
dace jusqu'à critiquer l'entrée de Victor Hugo parmi les pairs, elle les traitera de « crapauds vivants qui se tordent sur le gril ardent de la jalousie ». A l'instar de toutes les grandes amoureuses, elle épouse ainsi les haines et les rancunes plus vivement encore que les amitiés. Elle drape cruellement Sainte-Beuve qu'elle appelle un « faux monnayeur d'affection » l. Dumas le père s 'étant brouillé un moment avec Victor Hugo, elle l'a maudit en des termes que l'honnêteté nous défend de rapporter. Un matin de 1840, ce fut cet excellent Balzac à qui elle s'en prit : le grand romancier venait de publier, dans sa Revue parisienne, sur la poésie de Victor Hugo, un certain nombre de ces observations qui lui eussent valu la renommée d'un excellent critique, si tant d'autres titres ne lui assuraient pas la gloire. Mais le ton en semblait quelque peu avantageux. Il fait beau voir Juliette dénoncer ce travers, et se dresser, toutes griffes dehors, contre l'auteur de la Comédie Humaine :
« J'ai lu, s'écrie-t-elle, j'ai lu le Balzac, dont le gros ventre est encore plus bourré d'envie et de vanité que de pied de cochon, de cervelas à l'ail et de pommes frites î Son pauvre esprit est bouffi comme une outre pleine. Il se compare à un lion, l'animal, et il se promène, majestueusement, à quatre pattes, dans Ion admirable poésie, pour y chercher des fautes de français ! Le cuistre ! Comme si l'aigle qui plane et le lion
' Le '.) avril l s:ït. elle rrrii : « J'ai copié vos beaux vers sur la trahison el l'hypocrisie d'un ex-faux ami ; c'esl sublima el triste comme l<" combat de L'aigle contre la vipère. ■ Cette phrase permet peut-être de dater les fameux vers de Viptor Jïugo : à S. H.
Que dit-on, on m'annonce un libelle posthume, etc.
qui marche pouvaient se heurter aux mêmes difficultés. Les pierres et les fautes de français ne sont pas au ciel, ô Balzac, mais bien sur la terre où tu marches 1 ! »
Victor Hugo accueillait ces flatteries peu nuancées, avec la sérénité olympienne d'un homme capable de rendre, par ailleurs, à Balzac une magnifique justice 2. A notre gré, ce qui aurait dû le toucher davantage, c'est l'ardeur de propagande avec laquelle Juliette essayait de lui valoir à lui-même des admirateurs et des lecteurs.
Les après-midi étaient longs, dans le logement silencieux de la rue Saint-Anastase. Parfois, le poète venait bien, en passant, histoire de se baigner les yeux ou de requérir quelqu'autre soin domestique. Mais, de coutume, il n'arrivait que le soir, après les réceptions et les spectacles. Sa maîtresse sollicita donc et obtint la permission d'ouvrir la porte à trois ou quatres personnes, d'un assez pauvre mérite et d'une grande bonne volonté ; Mme Lanvin, femme d'un employé de Pradier et qui servait d'intermédiaire, moitié bénévole moitié rétribué, entre le sculpteur et la mère de Claire Pradier ; Mme Kraft, une ancienne actrice de la Comédie-Française, qui se piquait de littérature, et, dans l'occasion, échangeait un fichu à la Marie-Antoinette contre un exemplaire dédicacé des Odes et Ballades ; Mmc Pierceau, matrone féconde, que Victor Hugo surnomma « l'enceinte continue des fortifications », à cause qu'elle habitait Auteuil j enfin, Mim> Bezan-
1 18 août 1840.
- V. dans ivant l'exil, son discours aux funérailles de Ualzac. en
cenot, une amie sûre, celle-là, mais dont la parole offrait quelque ingénuité ; car, au témoignage que nous en rend Juliette, elle « laissait échapper force cuirs : de quoi botter tout un régiment de carabiniers ! »
Le plus souvent, Victor Hugo supportait de rencontrer tout ce petit monde ; quel que fût son amour des humbles, un moment vint pourtant où il s'irrita et présenta de sages observations. Alors, Juliette lui révéla que, dans le besoin où elle était de parler de lui, elle professait, devant les commères assemblées, un véritable cours d'hugolâtrie, lisant ses vers, mimant ses pièces de théâtre, vantant l'indépendance de son caractère et la dignité de sa vie.
« Si tu savais, avoue-t-elle, comme je suis joyeuse, quand je t'ai gagné une âme, un esprit, un sentiment, une admiration ! Il me semble que j'accomplis ma mission, comme faisaient les apôtres avec le ( 'hrist. Toutes ces voix isolées qu'on recueille çà et là, pendant la vie, formeront, au jour de la justice, un grand chœur, qui sera la voix du monde, qui t'admirera, te louera, te bénira. Moi, j'anticipe sur cet avenir1. »
Et un peu plus tard :
« Si j'aime quelquefois avoir dans mon intérieur quelqu'un avec, qui je puisse causer, c'est que j'ai besoin d'épancher le trop-plein de mon cœur. J'obéis à ma conscience qui me dil de répandre sur la terre, l'admiration, la reconnaissance et l'amour que j'ai pour toi \ »
J i' mai 183&.
Et enfin :
« Quand tu es arrivé, j'étais en train de dire à ces jeunes filles toutes les belles actions de ta vie, c'est-à-dire toutes celles qui me venaient à l'esprit... C'est un besoin pour moi d'épancher le trop-plein de mon cœur dans ces âmes honnêtes et intelligentes qui n'en perdent pas une goutte l. »
Devant des preuves aussi délicates de l'affection qu'elle lui portait, il n'est pas étonnant que le poète ait associé Juliette à ses espoirs les plus secrets, à ses ambitions les plus vastes. Elle était de celles à qui un amant peut toujours se confier, avec l'assurance d'être toujours soutenu, encouragé, approuvé. Et voilà comment elle fut mise au fait des efforts, des démarches, voire même des intrigues, qui conduisirent tour à tour Victor Hugo à l'Académie française, puis aux Tuileries et à la petite cour de Neuilly, enfin à la Chambre des pairs.
Ce n'est pas que Juliette ait jamais nourri envers les rois, les fils de rois, les pairs et les académiciens une profonde vénération. Démocrate et républicaine de naissance, ainsi qu'elle l'écrit elle-même, elle détestai!, en onde, par état, tout ce qui semblait susceptible d'attirer et de retenir Victor Hugo loin de la rue Saint-Anastase. Dans le premier instant, elle inclina donc a dénigrer vivement les Académies et les salons,
' 24 février 1849. Il s'agit ici des Biles du sculpteur Vilain, avec lesquelles Juliette entretint un commerce suivi de isi<> ù 1851.
la politique et la cour. Mais la volonté du poète n'était pas de celles dont on vient à bout avec des mots. Juliette le savait. Dès qu'elle connut que vraiment l'habit vert trottait par la tête de son idole et que Victor Hugo « courrait l'immortalité à en perdre ses guêtres l », elle abandonna la résistance et ne continua ses railleries que du bout des lèvres, probablement afin de couvrir et rendre honorable, à ses propres yeux, la retraite du candidat malheureux.
Car Victor Hugo fut par excellence un candidat malheureux, du moins à l'Académie ; au mois de février 1836, on lui refusa le fauteuil de Laine, pour le donner à un vaudevilliste applaudi en son temps sous le nom de Dupaty. A la fin du mois de novembre de la même année, on lui préféra Mignet, pour le fauteuil de Eaynouard. En décembre 1839, on n'attribua à personne le fauteuil de Michaud, plutôt que de le lui accorder. En février 1840, on donna le pas sur lui à un secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, M. Flourens. Et c'est seulement le 7 janvier 1841, qu'il fut élu au fauteuil de Lemercier, par 17 voix, contre 15 à un dramaturge dont l'ingrate postérité ne connaît plus les œuvres, M. Ancelot.
Dans toutes les pérégrinations qu'exigèrent ces cinq candidatures, presque successives, Victor Hugo était accompagné de Juliette. Dès le 24 décembre 1835, elle lui écrit :
« Une chose sur laquelle je n'entends pas raillerie ce sont vos visites, je veux absolument les faire avec
vous. Comme cela, je saurai le temps que vous passerez auprès des femmes et des filles d'Académiciens. Et puis, chemin faisant, je recueillerai des miettes de vous, ce qui ne m'est pas indifférent. »
Les visites commencèrent aussitôt, entre la Noël et le jour de l'an, par un temps « fait à souhait pour cueillir les immortelles », c'est-à-dire froid, sec, joliment ensoleillé. Tout de noir vêtu, ainsi qu'il sied, Victor Hugo prenait chaque jour son amie rue Saint- Anastase, la faisait monter en cabriolet, et de suite, se mettait à lui tracer le plan de leur expédition ; à telle heure on devait faire le siège de M. le comte Mole ; à telle autre, celui de M. Boyer-Collard, à telle autre encore celui de M. Campenon ; M. le comte Mole semblait un trop fin politique pour qu'on n'obtînt pas de lui des rjromesses et des assurances ; M. Boyer-Collard, un trop bon janséniste pour qu'il n'opposât point à l'auteur d'Hernani un refus catégorique. Quant à M. Campenon, il passait pour un brave homme et un excellent amateur de jardins. Ses conversations n'étaient que de greffes et de boutures. Comment l'entretenir là-dessus, demandait Victor Hugo à son amie ? Lui parlerait-on roses ou poires ? myrtes ou cyprès ? L'excellent homme prenant de l'âge et comptant plus de lustres que de succès littéraires, Victor Hugo inclinait durement vers les cyprès. El Juliette de rire. E1 le poète de monter des étages, de les redescendre, avec des anecdotes toutes fraîches, qui emplissaient le cabriolet de joie, de couleur et de vie.
Puis c'étaient des supputations, des pointages ; s'ils
paraissaient favorables, Juliette félicitait par avance son immortel, comme elle l'appelait déjà; sinon, elle se gaussait une fois de plus de l'Académie, s'écriant : « Je tombe vaincue à vos pieds ! C'est un exemple que je ne crains pas de donner à cette affreuse vieille du Pont-des-Arts ' ».
Ou encore, quelques minutes avant l'élection de Dupaty, et le premier échec de Victor Hugo :
« Dans trois heures environ, vous ne serez pas académicien, mon cher petit Toto; moi qui ne tiens pas aux avantages mondains, je me réjouis à l'avance de vous conserver sans aucun persil. J'espère donc que bientôt vous viendrez vous féliciter avec moi du succès du capitaine Dupaty 2. »
A la fin de l'année, on recommença : pas plus qu'en 1835, Juliette ne voulait avoir l'air de tenir à l'élection de son amant : le 17 novembre 1836, elle lui écrit : « Il paraît que tout le monde se mêle de cette Académie ; les procureurs généraux, les ministres, les souspréfets, les rois et jusqu'aux simples bureaucrates. Tout le monde voudrait vous voir dans le glorieux fauteuil qui n'est même pas rembourré. Quant à moi qui, par mon orthographe, mon éducation, mon esprit et mes affections ne suis rien moins que classique, je ne dis mot. Je laisse les autres pousser, tirer, hurler et blasphémer à leur façon, sans m'en émouvoir davantage, trouvant charmant que nous fassiez la pige à tous ces gens dont pas un ne vous va a la cheville .
Vaines paroles et qui, jointes a beaucoup d'autres,
' .! janvier is".<;.
• ! I février 1836.
n'empêcheront pas Juliette de maudire franchement l'Académie, un mois après, lorsque cette compagnie persistera à « rejeter de son vieux sein » le chef de l'école romantique :
« Aurai-je enfin l'honneur, demande-t-elle, d'aller acheter avec vous plusieurs voies de bois, dont nous ferons un feu de joie, pour nous consoler des trois ou quatre vieilles voix qui vous ont manqué, et vous empêchèrent de devenir l'être le plus drôle après M. Droz ? »
C'est un des privilèges de l'Académie française d'être recherchée le plus ardemment par ceux qui la raillèrent avec le plus de vivacité. Nulle institution n'a jamais inspiré autant de palinodies. Juliette devait elle aussi, venir à récipiscence. Le jeudi 7 janvier 1841, Victor Hugo l'ayant enfin emporté sur son concurrent, ce n'est plus une maîtresse qui lui écrit, c'est un général qui lui adresse un bulletin de victoire :
« Avec vos dix-sept voix amies et malgré les quinze groins de vos adversaires, vous voilà académicien ! Quel bonheur!... Vous devriez m'apporter à voir et à baiser votre ravissante belle tête ».
Victor Hugo daigna, comme on pense, remplir un vœu aussi galant, et de suite, on se mit à former des projets pour la séance de réception. Le poète méditait un grand et admirable discours, qui ferait le tour des hommes et des idées, dans le passé, dans le présent, et dans l'avenir ; quelque chose de vaste comme l'empire de Oharlemagne et le génie de Napoléon. Pour Juliette, elle rêvait d'une robe de « tarlatane blanche ;i nuages h :i grands plis et d'une écharpe rose Iran-
chant sur le blanc du corsage », telle celle qu'elle avait admirée naguère sur les épaules de Mme Volnys, une de ses bonnes ennemies, parmi les actrices de la Comédie- Française.
Encore qu'il dût être prononcé au mois de juin seulement, le discours de Victor Hugo fut prêt dès le 10 avril, et il le lut à son amie émerveillée dans la nuit du 10 au 11. La robe de tarlatane blanche se fit attendre davantage et pour cause. D'abord, Juliette avait déclaré qu'elle ne céderait à personne l'honneur d'offrir au récipiendaire ses manchettes et son jabot de cérémonie ; d'où une première dépense de vingt-deux francs seize sous, qui greva lourdement, dès le moi de mai, le budget des deux amants. Ensuite, la réception de Victor Hugo à l'Académie devait précisément coïncider, ou à peu près, avec la première communion de Claire Pradier, la fille de Juliette, c'està-dire avec une nouvelle cause de débours. Vaillamment, la jeune femme sacrifia sa « robe de réception », puis, s'étant consolée en faisant pour le maître une copie du magnifique discours, elle attendit le grand jour. Mais dans le moment qu'elle croyait le voir luire enfin sans nouvelle déception, un hasard malicieux posa devant elle, par suite devant Victor Hugo et devant l'Académie française, une question de grande conséquence, la question du pupille.
C'était un pupitre mobile, en bois peint couleur d'acajou, et qui offrait une assez pauvre apparence. A tous les jouis, chacun le dédaignait ; ou le reléguait dans la Bibliothèque de l'Institut; lors de chaque réception, pur obéissance :i L'usage, on le plaçail dans
le milieu de la coupole, devant le récipiendaire ému. La règle commandait que ce dernier y laissât reposer ses gants et les feuillets de son discours. Mais, à la vérité, le pauvre instrument avait déjà soutenu tant d'éloquence, qu'il ployait sous le fardeau : perché de guingois sur un pied mal assujetti, il menaçait de laisser tomber le précieux dépôt. Au lieu d'un pupitre glorieux de sa fonction, on croyait voir un pupitre mal satisfait de tous et de lui-même, un pupitre honteux.
Tel était pourtant l'objet ou plutôt l'épouvantail, dont Victor Hugo annonça à Juliette qu'il s'interposerait entre elle et lui au jour de la grande solennité. Elle en perdit le dormir ; elle en oublia pour un temps le jabot et les manchettes, le discours et la robe de tarlatane blanche à nuages et à grands plis :
« Je suis, écrit -elle, dans une inquiétude et dans une angoisse inexprimables, à cause de ce fameux pupitre. Je serai juste derrière et voilà ce qui me désespère!... Vraiment, depuis que cette crainte m'a passé par l'esprit, je suis la plus malheureuse des maîtresses et je crois que si je ne pouvais pas voir ta belle et rayonnante figure ce jour-là rien ne pourrait m'empêcher de pleurer de rage et de regrets. Bien que d'y penser, j'ai les yeux pleins de larmes ' ».
En dépit de lui-même, Victor Hugo offrait un trait commun avec Jean Eacine.-il ne pouvait voir pleurer une jolie femme sans essayer de la consoler. Il trouva donc les paroles et lit prendre les décisions capables
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i.A OLAUBTBATIOW AMOUREUSE 121
de calmer la douleur de son amie. Juliette obtint l'assurance qu'en tout état de cause, elle verrait « son cher petit orateur » comme elle l'aimait, c'est-à-dire de la tête aux pieds.
Malheureusement, il était écrit que le calme ne deA^ait pas habiter longtemps cette âme passionnée. Dans la nuit du 2 au 3 juin, qui précéda la réception, Juliette ressentit une grande inquiétude, et pendant que Victor Hugo veillait, à l'Imprimerie Eoyale, pour y corriger les épreuves de sa harangue, elle prit le lit, disant maussadement : « Je suis comme les sauvages qui se couchent quand leurs femmes sont en mal d'enfants ! » Puis, elle se leva, dès quatre heures et demie du matin, elle écrivit à son amant plusieurs lettres, elle s'habilla, courut au palais Mazarin, où elle parut au premier rang, sous les armes, devant même que fût arrivé le peloton d'infanterie chargé du service d'honneur.
Au témoignage des amis de Victor Hugo, et même de ses ennemis, la réception dépassa en dignité et en éclat tout ce que la coupole avait déjà abrité de plus brillant et de plus relevé. Dans une tribune, la cour était représentée par le duc et la duchesse d'Orléans, la duchesse de Nemours et la princesse Clémentine. La ville et le monde des lettres se pressaient sur les gradins et les tabourets. Partout des femmes, jusques aux côtés des académiciens les plus vénérables H les plus chenus. L'un d'eux, M. day. disparaissait BOUS les flots de gaze, de crêpons, de pou-de-soie et de gros de N;iples, que répandaient ses voisines, .M""' Louise Colel et M"1' l)o/c; un autre, M. Etienne, dodelinait de la
tête entre deux capotes fleuries, de telle sorte qu'il se heurtait, dans un moment, aux « fleurs du Pérou » de Mme Thiers, et dans l'autre, aux touffes de roses de Mme Anaïs Ségalas.
A la vérité, Juliette ne vit rien de tout cela, pas plus qu'elle n'entendit les propos inconsistants, que lui tenaient son invité de droite, M. Desmousseaux, de la Comédie-Française, ou son invitée de gauche, Mme Pierceau. Elle éprouvait un trouble à la fois douloureux et délicieux, et quand Victor Hugo fit son entrée, elle faillit se trouver mal. Heureusement, avant de commencer le discours, le poète lui sourit. Tant de bonté la ranima, elle se mit à écouter le morceau d'éloquence tout comme si elle ne l'avait pas copié et appris par cœur ; il lui parut empli de beautés nouvelles ; elle recommença de vivre dans l'enchantement :
« Il m'est resté, écrivait-elle le lendemain, il m'est resté depuis l'instant de ton arrivée dans la salle de l'Académie, un étonnement délicieux, qui tient le milieu entre l'ivresse et l'extase. C'est comme une vision du ciel dans laquelle j'aurais vu toute la majesté de Dieu. Je vivrais mille ans que cette impression ne s'effacerait pas de mon cœur ' ! »
Les magnifiques images qui emplissent le discours de réception de Victor Hugo, les comparaisons religieuses, — trop religieuses, — par où son amie exprime l'admiration que cet ouvrage lui donna, cachaient, comme on sait, un calcul, un calcul d'ordre humain. Victor Hugo voulait être de la Chambre des pairs ; il comptait
' 4 janvier 1844 . < >n trouvera plus loin, dans le choix de lettres, la plupari de celles i|ui se rapportent à la réception de Victor Hugo.
s'élever de là au ministère et à cette sorte d'apostolat moitié moral, moitié social, qui lui apparaissait de plus en plus comme la véritable fonction du poète. Mais pour être de la Chambre des pairs, il fallait appartenir à l'une des compagnies dans lesquelles le Eoi recrutait légalement les membres de cette assemblée. L'Académie était du nombre : de là les candidatures successives du poète, de là le caractère tendancieux de son discours, dans lequel tous les partis politiques semblaient également flattés et caressés, de là enfin, ses fréquentations à la cour, qui devinrent de plus en plus nombreuses à partir de 1841.
De même qu'avant de les trouver charmants, dans la réalité, Juliette avait plus ou moins brûlé en effigie presque tous les académiciens de son temps, de même elle commença par témoigner à Louis-Philippe et à ses enfants la plus grande animadversion. Ces gens-là n'allaient-ils pas, eux aussi, lui ravir son poète ? Et pour le destiner à quoi % A de vains honneurs ? A d'inutiles occupations. Voilà donc Juliette prêchant le mépris des grandeurs terrestres, et citant le fameux
refrain :
Il n'a rien à la boutonnière Honneur, honneur à Béranger!
La voilà encore proprement jalouse du roi citoyen! Le 17 mai 1844, elle écrit à Victor Hugo :
« Que fais-tu? Où es-tu en ce moment, mon cher bien-aimé adoré ? Es-tu chez ton roi ? C'est peu probable, puisqu'il a l'habitude de se coucher à dix heures précises et qu'il en est dix et demie. Il est vrai que ce ne sérail pas la première fois qu'il dérogerail à ses
habitudes poulaillères pour jacasser avec toi. Mais, hélas ! quelle que soit l'heure à laquelle tu quitteras ce bonhomme couronné, je n'ai pas beaucoup de chances de te Aroir... »
Pour calmer les appréhensions de son amie, Victor Hugo n'eut qu'à lui exposer ce qu'il appelait lui-même la « grande affaire ». A partir du moment où il lui eut parlé de la pairie, elle devint souple et orléaniste. Soit que, au nom de l'Académie, le poète allât haranguer le roi et la veuve du prince héritier, à la suite de l'accident de 1842, soit qu'il rendît visite à cette dernière, dans le privé, Juliette voulut être de tous les voyages à ÏTeuilly. Et là encore, elle attendait son amant, au fond d'un cabriolet, cependant qu'il prononçait compliments et allocutions. La duchesse était une allemande, simple, attentive à ses devoirs maternels, et aux obligations que lui dictait une solide piété. Parmi toutes les œuvres de Victor Hugo, elle admirait principalement la pièce des Chants du Crépuscule, Dans V église de X...
C'était une humble église au cintre surbaissé,
L'église où nous entrâmes.
On depuis trois cents ans avaient déjà passé Et pleuré des âmes.
Pour la bonne dame, nul doute que ces vers eussent été composés dans un moment de grande dévotion, et en l'honneur d'une épouse respectable. Elle en félicitait le poète, lui récitait deux ou trois strophes, le mettait sur le chapitre de ses enfants, et, comme il élail là-dessus plein de discours, la véritable héroïne
des beaux vers, chers à la duchesse, attendait toujours, en bas, dans la voiture... Elle y rêvait de celui qui serait bientôt pair de France ; elle le voyait déjà « coiffant le bicorne orné de plumes blanches », et descendant les marches du grand escalier, au Luxembourg, avec un air de dignité, et « son beau visage si noble, si doux, si lumineux qu'il en imposait à tous 1 ». Pour elle, elle acceptait plus que jamais de se tenir, pour ainsi dire, en bas de l'escalier, dans une posture d'humilité, parmi la foule des indifférents... Et quand le poète sortait enfin de chez la duchesse, elle lui contait son rêve. Souriant, il en accueillait chaque détail avec complaisance.
La nomination de Victor Hugo à la pairie parut dans le Moniteur du 15 avril 1845. Il faut laisser aux esprits politiques la charge de discerner en quoi notre pays profita de la présence d'Olympio dans les conseils et les assemblées. Les intelligences du commun n'arjerçoivent cet avantage ni à travers le discours sur la Pologne, ni à travers le discours sur le pape Pie IX et l'unité de l'Italie, digne pendant de cette conclusion aux deux volumes du Rhin, dans laquelle un écrivain français appelait de ses vœux l'hégémonie de lu Prusse et l'unification de l'Allemagne !... Mais, pour le biographe de Juliette, Centrée de son amant au Luxembourg apparaît comme un heureux événement, c'est en ciïcl, à partir de là, que la jeune femme cessa d'êl ce «Illustrée. Plus occupé que jamais, un peu moins jaloux aussi, le poète souffrit (pie sa maîtresse l'ac-
1 ':; avril 1845 ci ls mai 1846.
compagnât à toutes les séances du Luxembourg, et qu'elle revînt seule, au Marais.
Dans le début, Juliette supporta mal cet excès de liberté. En l'absence de son amant, l'obscurité lui était devenue harmonieuse, le ciel éclatant et joyeux lui était ironique.
« Il est impossible, écrit-elle, d'être plus triste que je suis, quand je marche seule dans les rues. Depuis douze ans, pareille chose ne m'était jamais arrivée. Aussi je me demande ce que cela veut dire. Est-ce de la confiance de ta part, est-ce de l'indifférence ? Peut-être les deux à la fois. Dans tous les cas, mon pauvre cœur n'est pas satisfait l. »
Puis, peu à peu, elle se fit à cette nouvelle vie. Elle accoutuma de revenir du Luxembourg à pied par le Pont-Neuf et les quais. Son amusement était alors de rechercher avec piété la trace du pied de Victor Hugo, et de mettre ses pas dans les pas de l'amant : « Tu ne peux pas te figurer, confesse-t-elle, ce qu'il y a là de charme doux et triste - ».
Eentrée chez elle, elle s'abîmait plus que jamais dans la préoccupation de son amour :
«Si je me laissais aller à mon penchant, dit-elle, je fermerais les volets, je mettrais le verrou et je resterais là toute seule, ma pensée fixée sur toi. Je ne me soucierais pas de la folie qui serait la conséquence d'un pareil système, si, par la contemplation, cette folie pouvait me rapprocher de toi et combler le vide de ton absence' ».
- '.. avril 1845.
A d'autres fois, heureusement, elle réagissait. Elle faisait quelques lectures : les lettres de Mme de Sévigné, celles de Mlle de Lespinasse. Elle prenait surtout grand soin de son jardin. Car Victor Hugo, l'ayant fait passer du n° 14 au n° 12 de la rue Saint-Anastase, venait de lui offrir un jardin, sur lequel son nouvel appartement ouvrait au rez-de-chaussée \
Et là, dans « un espace de soixante pieds carrés, entre quatre rosiers de Bengale pourpre et quelques douzaines de fraisiers Saint-Joseph très remontants », destinés à fournir, durant tout l'été, un des fruits préférés du poète -, elle descend aux détails, s'assure de mille riens, mais continue de tout rapporter à son amour. <( J'ai passé toute ma matinée, raconte-t-elle, à visiter mon jardin. J'ai épluché mes fraisiers, sarclé mes pieds d'alouette et mes lupins... Les gens qui le possédaient auparavant y faisaient pousser toutes sortes de légumes. Je ne les blâme point. Mais aujourd'hui que mon jardin est passé à l'état aristocratique, je dois veiller avec soin à ce que rien de commun ne s'y introduise. J'ai donc extirpé et rejeté avec dédain le navet plébéien, le cerfeuil vulgaire. Et maintenant, toute terreuse et trempée de rosée, les yeux humides, comme mes fleurs, je voudrais cueillir mon âme et vous l'envoyer, telle un bouquet '. »
Dans ces sentiments, et quels que fussent par ailleurs
' Le déménagement eul lieu au mois de février 1845. Le prix du loyer el la distribution de l'appartemenl étaient ;i peu près les mômes qu'au u" 14. L'installation, que Victor Hugo voulut un peu plus luxueuse, coûta 2.256 francs, y compris le premier terme de loyer.
"- 19 avril 1845.
;: 27 juin 1 845.
Ili8 LA CLAUSTRATION AMOUREUSE
les élans d'une jalousie dont nous reparlerons, Juliette coulait des jours presque heureux. Elle ne songeait plus à son passé ; la rédemption par l'amour lui semblait un fait acquis. Quand elle se tournait vers l'avenir, c'était avec des idées, empruntées de Victor Hugo, mais qui ne laissaient pas de paraître consolantes, puisqu'au delà des biens terrestres, elles autorisaient l'espoir d'une éternelle union des âmes. Le 31 décembre 1842, le poète lui avait dédié quelques vers délicats, qu'elle apprit par cœur :
Qu'est-ce que cette année emporte sur son aile ? Je ne suis pas moins tendre et tu n'es pas moins belle ; Nos deux cœurs en dix ans n'ont pas vieilli d'un jour. Va. ne tais pas au temps de plainte et de reproche, A mesure qu'il fuit, du ciel il nous rapproche, Sans nous éloigner de l'amour l.
Certes, en se les récitant, ces vers, en les répétant à la manière d'un credo, Juliette entendait bien fortifier son âme contre toutes les tentatives du sort. Confiance trop facile. La mort d'abord, puis la trahison, vont tout à l'heure briser cette âme comme un enfant casse son jouet.
1 Inscrits d'abord sur le Livre de l'Anniversaire, ces vers ont été recueillis dans Toute la Lyre, l'Amour, IX.
Claire Pradier a 1 * > \n> D'après un dessin inédil de son père, appartenanl .1 M. a. Blaizot.