CHAPITRE V
GLAIRE PUADIER
En 1844, lorsque Victor Hugo venait chez son amie, le dimanche ou les jours de fête chômée, il y trouvait installée devant sa propre table, d'après l'autorisation qu'il en avait lui-même donnée, une grande jeune fille de dix-huit ans, très blonde, très blanche, aux yeux très noirs — deux pruneaux, disait-il, tombés dans une jatte de lait. Elle ne l'entendait pas entrer. Penchant sur des livres de classe un col mince, un buste aux formes mal remplies, elle continuait d'appartenir à l'étude, peut-être aussi à La rêverie. Il la saluait donc, tantôt familièrement et en hi tutoyant, tantôt avec des grâces cérémonieuses. Admirant que cet homme fameux daignât s'incliner devanl elle, pauvre sous-maîtresse de pensionnat, elle se dressait, toute rougissante, el lui tendait son front uaturellemenl ingénu '. Elle demandait ensuite la permission de retourner a la tâche commencée : la session
' Cf. Les Contemplations, livre V . XIV, Glaire P.
Elle nac disail youa el je lui disais tu. . ,
Bile était grande el blanche
Il n'a brillé qu'un jour ce beau fronl ingénu.
des examens de l'Hôtel de Ville 1 devait bientôt s'ouvrir ; elle y comptait briguer le diplôme d'institutrice ; il fallait travailler.
Victor Hugo, amusé, se courbait vers les livres épars sur la table : des Exercices de mémoire et de style 2, la Mosaïque littéraire 3, la Mythologie universelle 4, ou encore VOrthéopie française, méthode nouvelle et facile de lecture et de prononciation''. Avec un regard, il pesait chaque volume, puis vivement, s'asseyant, et les écartant d'un revers de main :
« A nous deux, Claire, disait-il, c'est moi qui vais aujourd'hui te servir de répétiteur ! »
Et la leçon commençait, vibrante, chaleureuse, colorée à l'égal d'un poème ,;...
Sur une enfant à laquelle ce « magicien des mots » montra ainsi notre langue, le lecteur nous pardonnerait mal l'ignorance ou le silence. A bien connaître sa fille, d'ailleurs, on connaîtra mieux Juliette. Voilà pourquoi nous allons tenter ici une courte biographie de Claire Pradier.
1 C'est ainsi- qu'on appelait alors les examens du brevet de capacité.
J Exercices de mémoire et de style, par G. Baluze, avec approbation de l'archevêque, Paris, 1843.
; Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de '-'S< pièces extraites des meilleurs auteurs par A. Boniface, Paris, 1 S 4<»
1 Mythologie universelle, comprenant l'histoire des dieu t de l'antiquité, la religion des Chinois, celle des Indiens, le mahométisme, le fétichisme et la démonologie, avec un dictionnaire raisonné par M. Duchiron. Paris, 1844.
Par M. 8. Franck, Paris, 1844
1 17 octobre 1843, 13 septembre 1845,21 décembre 1843
Elle était née à Paris, en 1826 \ Son père, le sculpteur, eut soin de sa première enfance, cependant que
Claire Pradier.
D'après un dessin inédil 'If son père, appartenant > M. \. Blaizot.)
s;i mère, nous Pavons vu, parcourait une partie «le
' Son état civil esl de ceux qui n'onl pas été reconstitués après les événements <l<" 1871. .Mais la date de 1826 esl 90uvcnl citée par Juliette comme celle <!•' sa naissance.
l'Allemagne et de la Belgique. Il la mit d'abord en nourrice, à Vert, près de Mantes, chez les époux Dupuis, où il allait quelquefois la voir, dans l'époque de la chasse, histoire de tirer un coup de fusil.
Il la ramena à Paris le 15 octobre 1828 ; d'après les lettres qu'il écrivit alors, on peut affirmer qu'il montra un certain engouement pour son rôle d'éducateur. Sa plume ne tarit pas d'éloges touchant l'enfant « aux cheveux blonds comme de l'or très clair », aux « yeux bruns et malins », aux « joues en pomme rouge », et dont le « nez qui se redresse à la Eoxelane, avec de jolis méplats », lui rappelle aimablement celui de Juliette.
Il découvre encore à sa fille le plus beau naturel, de l'intelligence, et tant de sensibilité qu'il balance un moment s'il appliquera son effort à la contenir ou à la cultiver. Dans le premier cas, il fera de Claire une sotte, afin de ne pas la voir devenir trop passionnée-. Dans le second, il en fera une artiste capable des plus beaux élans comme des plus nobles réalisations'.
A en croire Pradier, ce fut l'enfant elle-même qui se déclara en faveur du second parti. A trois ans, guidée par la main paternelle, dans l'atelier de la rue de l'Abbaye, elle adopta pour son jouet de prédilection, certain cygne empaillé dont quelque Léda de marbre a' avait, paraît-il, diminué ni la grâce sinueuse, ni l'air de noblesse. De ce commerce avec l'oiseau mythologique, elle garda le goût des lignes pures, le sens des belles attitudes. Elle entendit aussi les concerts que Eormaienl chez Pradier des sculpteurs et des peintres plus ou moins jaloux du violon de M. Ingres. Elle y prit tan! degoûl pour la musique qu'elle ne pouvait
plus revoir ensuite un de ces mélomanes d'occasion sans le reconnaître, et demander à l'embrasser. Enfin, par ces recherches de costume, ces combinaisons
Glaire Pradier.
D'après un dessin inédit île son père, appartenant i M. \. Blaizol
d'étoffes et d'ornements qu'il préféra toujours a <!<■ plus liantes besognes, Pradier lui lil aimer le chatoiement et la couleur; elle éprouva que colle-ci ressemble ;i une caresse et duranl sa courte vie, un rien,
131 CLAIRE PRADIËR
le bleu du ciel, la nuance d'une rose, lui seront désormais autant d'enchantements.
Ayant formé cette imagination dans sa fleur, Pradier bénéficia personnellement du prestige attaché à son rôle de maître et de guide ; le père recueillit en tendresse tout ce que l'artiste avait dépensé en intelligence et en efforts. Dès l'enfance, Claire marqua une préférence décidée pour cet homme si ardent, si léger, et qui savait si bien la faire marcher et respirer parmi le peuple des statues ; et toute sa vie, elle sentira à son endroit un faible que ne pourront corriger ni les maladresses de Pradier, ni ses oublis, ni même son injustice.
En attendant, toujours très riche de bonnes intentions, toujours prompt aux serments et aux promesses, l'artiste fondait sur sa fille d'ambitieux desseins » :
Il faut espérer, écrit-il à Juliette, le 15 octobre 1828, jour où il ramène l'enfant de chez sa nourrice, que nous la conserverons et que nous en ferons un sujet distingué ».
Et un peu plus tard, le 28 septembre 1829 :
« Chère aimée, tu es bien heureuse d'avoir une Claire qui te sera d'une grande consolation pour tes vieux jours ».
Et enfin, le 4 juillet 1832 :
« Qui peut l'aimer mieux que moi, depuis surtout que je vois son intelligence rare se développer avec tant de succès et tant d'encouragement pour nos espoirs ? »
I >;ms le même temps, il destinait à la petite fille, les héritages les plus singuliers, les dotal ions les plus inat-
tendues : tantôt le produit d'un buste, celui du chancelier Pasquier, ouvrage dont il devait d'ailleurs la commande à Juliette et à ses relations, tantôt le prix de la maison qu'il possédait à Ville-d'Avray, et qu'il voulait vendre, tantôt enfin une somme de deux mille francs, prêtée à un sien cousin sous forme de cautionnement ; il entendait « la mettre pour toujours sur la tête de Claire, en intérêts comme en principal ' ». Vaines paroles, et tout aussi inconsistantes que les moulages sans chair ni cervelle qui ornaient l'atelier de cet homme : le cousin ne rendit jamais son cautionnement, la maison de Ville-d'Avray fut vendue par autorité de justice, à un moment où les créances gagées sur elle dépassaient de beaucoup son prix ; quant au buste du chancelier Pasquier, il semble bien qu'il ait été commandé, mais on n'aperçoit nulle part que Pradier se soit mis en devoir de l'ébaucher.
Juliette, cependant, avait déterminé de vivre avec Victor Hugo, dans les conditions de gêne étroite que nous indiquâmes plus haut. Par un sentiment de délicatesse bien naturelle, elle voulut auparavant assurer l'avenir de son enfant, et, du même coup, délivrer d'avance le poète de toute inquiétude à ce sujet. Dans les derniers mois de l'année 1&33, elle écrivit donc à Pradier, lui demandant de reconnaître Claire.
Voici la réponse du sculpteur :
« Chère amie, ta lettre ne m'a point déplu du tout, comme tu le crains. Le motif est trop louable pour qu'il ;iit pu me causer un sentiment contraire an tien. Je n'ai
1 Pradier .1 Julielle, 1833 el 183*.
été fâché que d'une chose, c'est de ne pouvoir immédiatement ce que tu désires, et ce que j'ai l'intention de faire, mais d'une manière qui ne troublera l'avenir ni la tranquillité de personne. Je suis fâché que tu ne comprennes pas tout ce que j'éprouve pour toi et Claire! Ah! je croyais que tu espérais tout de moi !... Je suis si encombré de grosses dettes que je ne puis encore penser à mettre à exécution mes intentions. Adieu, guéris-toi et n'espère qu'en moi. Je ne suis point perdu pour vous deux, au contraire. Adieu, votre tout dévoué ami et plus encore,
J. Pradier1. ))
Combien Juliette fut irritée au reçu d'une pareille lettre, on le devine. Elle s'en ouvrit à Victor Hugo dans divers billets où elle maltraite fort son ancien amant : « misérable imbécile, stupide drôle, le plus vil et le plus bête des hommes, âme lâche et sans foi », tels sont les principaux titres qu'elle lui décerne.
On a dit 2 que l'auteur de Lucrèce Borgia s'était alors entremis et qu'il avait obtenu de Pradier la reconnaissance de Claire. Bien n'est moins exact. Il est probable que le poète tenta, en effet, une démarche : il semble certain qu'avec l'aide de l'huissier Manière, il arracha an sculpteur la promesse d'une pension alimentaire. Mais, de reconnaissance officielle, point ; et bientôt, nous verrons d'ailleurs le père de Claire plus enclin à la renier que préoccupé de lui donner son nom.
Tour L'instanl ;, il convint seulement avec Juliette de mettre reniant en pension a Saumur, chez une
■' M. Léon Séché Revue de Paris, \< février 1903, îi octobre 1834.
dame Watteville, à laquelle un certain M. de Barthès servait de représentant parisien. Il aurait voulu que Victor Hugo et son amie prissent et gardassent seuls, la responsabilité de ce placement. Ils refusèrent avec prudence. Mais ils n'en dispensèrent pas moins à la petite exilée les bons offices et les lettres câlines, les menus conseils et les gâteries.
Le 28 mai 1835, Claire ayant souffert de quelque bobo, sa mère lui envoie une poupée et lui écrit :
« Bonjour ma chère petite Claire, j'espère que lorsque tu liras ma lettre, tu seras tout à fait guérie... Maintenant que te voilà convalescente, je puis causer avec toi d'affaires sérieuses. Voici ce dont il s'agit : prévoyant que tu pourrais avoir besoin de distractions, je t'envoie de Paris une petite compagne bien charmante et toute disposée à t'amuser. Mais comme il ne serait pas juste qu'elle demeurât à ta charge, tout le temps de son séjour auprès de toi, je t'envoie aussi un grand sac d'argent, pour subvenir à son entretien. Tu l'emploieras selon ta sagesse et tes besoins.
M. ïoto n'a pas moins de prévoyance pour elle que d'amitié pour toi. Il a donc joint à mon envoi un énorme panier de provisions de bouche. J'espère que la petite fille n'aura pas tout mangé en route, et qu'il en lestera encore assez pour que tu y goûtes.
Ce n'est pas tout : j'ai aussi pense a la garde-robe, ma eliere petite, et je t'envoie :
1° Un sehall pour tes promenades ;
2° l'ne robe blanche à pois, el son pantalon :
3° l'ne robe en foulard a, dessins :
4° l'ne robe a raies solitaires, sans pantalon :
5° Un tablier à manches.
Adieu, chère bonne, tu me diras si j'ai bien choisi ; aime-moi, amuse-toi, pour que je te trouve grande, forte et belle, quand j'irai te voir.