‹ Victor Hugo et Juliette DrouetChapitre 17 sur 35 · J. D ROUET · texte numérisé non relu

J. D ROUET

Le 25 août suivant, Juliette écrit encore : « Ma chère petite fille, sois bien sage auprès de ta bonne M me Watterville. Tu m'as écrit deux gentilles petites lettres. Je t'embrasse fort pour te remercier. M. Toto fait comme moi. Il est fier et heureux d'avoir eu deux beaux petits garçons couronnés deux fois chacun aujourd'hui '. Moi je suis presque aussi fière et aussi heureuse que lui, quoique ma petite fille n'ait pas de couronnes, parce que je la crois douce, studieuse, et pleine de bonne volonté elle aussi. Je l'embrasse de tout mon cœur.

J. Drouet '-'.

D'autres fois, c'était Victor Hugo lui-même qui tenait la plume, et qui cajolait doucement l'enfant de son amie. Il faut lire ces billets du poète, chargé de tant de soins, pour apprendre à quel point sa bonté

1 Sous l'ancien régime et dans la première partie du xix° siècle, les distributions de prix avaient toujours lieu le 23 août, fête île la Saint- Louis .

-' Il exisle d'autres lettres île Juliette a Claire; elles sont toutes empreintes de la même sollicitude tendre. V, Catalogue de lettres autographes, :iu novembre 1912, Paris. Noél Charavay ; V. aussi Jean- Pierre Barbier, Juliette Drouet, sa vie, son œuvre, p. 35. La lettre publier par cet auteur est adressée chez M"" Rureau, rue d'Enfer, parce (pie Claire, qui ne pouvait suivre sa mère el Victor Hugo dans leurs voyages annuels, passait le temps des vacances à Paris, auprès d'une sous-mal tresse de l'institution de Saint-Mandé, où nous allons bientôt la \ oir entrer.

était grande et mérite de lui faire beaucoup pardonner :

« îfous t'aimons bien ici, écrit-il à Claire, le 23 mai 1833, et tu as, bien loin de toi, une excellente mère qui pense à toi. Il faut te rétablir promptement, et dire tous les soirs au bon Dieu, dans ta prière, que tu le remercies de t'avoir donné une aussi bonne petite mère, comme elle le remercie, elle, de son côté, de lui avoir donné une aussi charmante petite fille l ».

Et quelques jours après, en post-scriptum à une lettre de Juliette : « M. Toto aime bien et embrasse bien sa petite amie. Il voudrait l'avoir encore pour voyager avec elle dans tous les pays possibles. Mais il voudrait l'avoir surtout pour l'embrasser et la soigner comme son enfant 3. »

Comme son enfant : c'est bien là, en effet, ce qui caractérise le sentiment de Victor Hugo à l'égard de cette fillette que le hasard a jetée sur ses pas, et qu'il a tout de suite adoptée.

Dans les débuts, elle ne sut pas, ou ne voulut pas le payer de retour. Jalouse de ce grand monsieur qui lui prenait une partie de l'affection maternelle, elle montra pour lui de l'éloignement, parfois même de l'humeur. Et Juliette s'en indignait. Mais le poète ne se découragea point. S' étant muni de l'autorisation de

' Catalogue d'une impartante collection de lettres autographes donl la vente a eu lieu le samedi M novembre 1912, |>. 21, Paris, Noël Charavay, 1912. Dans un autre billet, date des Metz, Victor Hugo mande a Claire qu'il l'aime de tout son cœur et qu'il lui écrit de sa meilleure écriture, « ce qui est louable dans un vieil écolier comme lui. El puis, ajoute-tril,je t'embrasse sur tes deux joues de poche. » (Ibid., p. 22 |

- Post-SCriptum autographe de Victor Hupo a la lettre de Juliette du 28 mai 1833, citée plu9 haut.

Pradier, qui fut trop heureux de la donuer ', il plaça Claire, le 15 avril 1836, dans une pension située à Saint-Mandé, 35, avenue du Bel-Air et dirigée par une dame Marre.

Dès lors, soit qu'il vînt la surprendre au parloir, le jeudi après-midi, en compagnie de Juliette, toute rayonnante du bonheur que lui donnait une telle promenade, soit qu'elle-même sortît le dimanche, et passât la journée chez sa mère, Claire Pradier accoutuma de ne plus séparer, dans son affection, Victor Hugo et Juliette, de leur accorder à tous les deux le même respect, de prier pour tous les deux la même prière. Sensible à l'excès, plus avide de caresses que d'enseignements, elle accoutuma aussi de végéter sur les bancs de la classe ou sous les voûtes du préau, et de ne retrouver l'éclat des yeux, les roses des joues, le rire des lèvres, qu'au jour où les deux amants la prenaient avec eux, et réchauffaient dans leurs mains unies ses petites mains de pensionnaire frileuse et contractée. Ah ! comme elle emplissait alors de sa joie et de ses cris l'appartement de la rue Saint- Anastase ' ! ( lomme elle s'associait de bon cœur aux moindres rites

' Pradier ne manqua pas de placer, à cette occasion, un de ces sermons, pleins d'onction et de solécismes, où l'on a déjà vu qu'il excellai! :

« Je ne doute pas de vos moyens, écrit-il à .luliette, et vous ne me surprendrez pas. quoi que ce soit, que vous lassiez de délicat, de noble, de fin. de difficile, <lc courageux. Soyez toujours sage et simple: plus de joyaux, plus de hochets qui ont troublé une si belle existence: du bonheur el un bonheur bien plus grand à. éprouver dans la vie que vous avez le courage de changer. Celle-ci ne vous laissera pas de cruels regrets... adieu, chère Juliette une bonne volonté, plus d'amour

que dans les cboses qui élèvent l'a me el laissent une bonne réputation, C es) la seule lionne nourriture. Adieu, adieu. » (Octobre 1836.)

J . janvier 1836.

du culte dont nous avons vu plus haut que Victor Hugo était le dieu, Juliette la prêtresse ! Veut-on l'occuper ? C'est dans un tome de Notre-Dame que Juliette lui cherche des verbes à conjuguer, et c'est de la Bible que Victor Hugo tire lui-même des modèles d'écriture1. Ou bien encore, ce sont les chaussettes du poète qu'on lui donne à repriser, ses pantoufles qu'on la charge de broder - ; elle se lève de bonne heure pour être plus vite à la besogne, elle s'acquitte de sa tâche avec un empressement charmant, on dirait qu'elle met une pensée de reconnaissance dans chaque point :;. Veut-on, au contraire, la récompenser et la distraire 1 On lui fait apprendre des tirades empruntées aux œuvres du poète, la Prière pour tous, quelques odes, une ou deux ballades'. On lui offre pour étrennes un exemplaire des Bayons et des Ombres revêtu d'une belle dédicace autographe :'. Mieux encore, on la mène au spectacle ; on l'excite à applaudir Ruy-Blas, Lucrèce Borgia, Mai ion de Lorme; gravement, dévotieusement. .1 uliet te, dont les idées en matière d'éducation ne paraissent sans doute pas devoir s'imposer, Juliette écrit : (i C'est ce soir que vient ma Claire. Je voudrais bien que l'on donnât demain ma sublime Marion. Je l'y mènerais avec d'autant plus de joie que c'est le spectacle le plus moral et le plus saisissant qu'on puisse faire voira une jeune fille, quelle que soit sa condition6. »

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