février
t~ octobre ini i.
; I- mai 1837.
'ojanvierel 6 juillet 1819. 17 novembre 1844.
• I'1' janvier 1840 ,; il mars 1838,
Ou encore :
« Ma Clairette est à la messe ; si tu avais pu la voir, hier, à Lucrèce, elle t'aurait fait plaisir. Les yeux lui sortaient de la tête d'étonnement et d'admiration. Ou bien elle pleurait comme une Madeleine. Enfin, j'ai été très contente d'elle. Si elle pouvait entendre souvent de pareils chefs -d'oeuvre, elle deviendrait une petite personne fort distinguée l. »
Il faut croire que Claire profita mal d'un si bel enseignement, car elle devint avant tout une jeune fille très pieuse, portée à la rêverie, un peu musarde et nonchalante. En 1840, le 2 janvier, comme elle venait d'atteindre sa quinzième année, sa mère crut devoir lui confier le secret de sa naissance irrégulière. Elle lui énuméra en même temps tout ce que Pradier négligeait de f aire pour elle, tout ce que faisait Victor Hugo ; elle l'exhorta à la simplicité, aux espoirs modestes. ( "luire montra beaucoup de dépit et de chagrin, mais sa ferveur religieuse s'en trouva plutôt accrue, et bientôt, le 16 mars 1642, Juliette pourra écrire : «Claire ne quitte plus les églises ».
Seulement Victor Hugo sera chargé d'ouvrir les yeux de l'enfant sur les nécessités de la vie pratique et l'obligation où elle se trouvait de prendre de bonne heure un métier -. A force de prières, de raisonnements et <!<■ réflexions, Claire accepta cette obligation d'un cœur vaillant. Il fut convenu que dès l'âge de dixhuit ans, c'est-à-dire en 1844, elle occuperait, dans la pension de M"11' Marre, une place de sous-maîtresse.
' 26 février 1843 . juin 1841.
nourrie, logée, mais non appointée. En même temps, elle devait préparer les examens de l'Hôtel de Ville. Une fois reçue institutrice, elle comptait bien trouver, avec l'aide de Dieu et celle de Victor Hugo, quelque emploi honorable et rétribué.
Dans ces sentiments, elle se mit à la besogne avec une ardeur, une bonne humeur et une intelligence, qui arrachaient à Juliette tantôt des paroles d'admiration, tantôt des cris de reconnaissance envers Victor Hugo . « Ma Clairette m'a aidée aujourd'hui, raconte-t-elle, le 17 septembre 1843. Pauvre enfant ! Il me semble que sa figure a gagné, depuis que tu lui as parlé, l'expression tranquille, loyale et heureuse que je désirais lui voir depuis si longtemps. C'est à toi qu'elle devra tout, mon cher amour, mon ange gardien, mon bien-aimé, si généreux, si doux et si indulgent. Ta bonté se communique à moi ; elle m'a fait suivre, avec cette pauvre enfant, une règle de conduite que je n'aurais peut-être pas suivie si j'avais été livrée à ma seule nature. »
Même note quelques jours après, le 22 septembre :
« Je travaille en compagnie de Claire, nous causons tendrement et sérieusement de son avenir. Le bon Dieu lui a ouvert les yeux. Elle voit son devoir ; elle a le désir et la résolution de le remplir. Pauvre enfant ! (Je sera une bien grande tranquillité pour moi, quand je la saurai à l'abri du besoin et de toute mauvaise tentation. »
Et même note, encore, un :m plus tard, le 20 octobre 1844 :
« C'esl loi <|iii :is t'aii Claire <•<■ qu'elle est. Sans ta
patience, sans ta douceur, et sans ton dévouement, jamais elle ne serait arrivée au point où elle est... Que Dieu te rende dans tes enfants tout ce que tu as fait à la mienne... La voilà, elle vient de la messe, elle es! charmante ce matin. Le bonheur lui va bien. »
On doit pourtant se demander si Claire Pradier se trouvait heureuse, et si ce front de dix-huit ans, aussi pur et aussi brillant que celui de sa mère, ne cachait pas une âme noyée de mélancolie. Certes, elle était jolie et elle le savait. Avec ses cheveux ambrés, ses yeux dont la couleur hésitait entre le noir foncé et le bleu de mer, ses joues d'un contour ferme, et qu'avivait souvent un peu de fièvre, avec l'air naturellement noble que lui donnait une taille élevée, une démarche fière, elle mêlait :
à la madone auguste d'Italie La flamande qui rit à travers les houblons1.
Mais la beauté ne console point ceux qui se sentent marqués d'avance par le doigt de la mort, et qui d'ailleurs ne trouvent ici-bas aucune raison de lutter pour vivre, ('était là précisément le cas de cette enfant.
Toute petite elle avait montré un tempérament ehétif, une santé infirme, plus de nerfs que de muscles, et plus de sensibilité que de ressort. Durant l'année 1837, la toux ne la quitta point. Dans le cours des années suivantes, c'esl à peine si son buste révéla les
1 Le Contemplations, livre \°, XIV. Claire P.
CLAIRE PEADLER 145
premières ondulations de la jeunesse. Quand on lui faisait compliment sur sa figure, elle répondait donc avec
' 7? /ùtfZ ~# 7^/*^- iJu- ****** f* *-* ,r^^
/ / r> S * 7ÎTTiLs'~y Fac-similé d'une lettre autogra
^" /^~* -^/ ^o~^X /£"*" '^y?e«>U^ phe de Juliette Drouet a Claire
H 'a , . V 9- /c~<fL~- et post-scriptum de Victor
CJt /^~^*- ** 7 . y/ ■ Hugo.
£ ty*'*(.^^*^Z, s un sourire mal assu-
/*~ j '"-'" ?"" " ré; et sa voix qu'elle
avait belle, chantante, capable de rappeler à Victor Hugo les plus belles musiques des Feuillantines ', elle
1 Son accent ineffable avail cel te i ei tu
De faire, en mon esprit, douces voi\ éloi| i Chanter le vague choeur de mes jeunes années.
[Les Contemplations
146 CLAIRE PEADIER
n'osait pas l'affermir pour prononcer le mot demain. De là les premiers éléments d'une tristesse qu'elle parvenait peut-être à dissimuler devant sa mère, mais qu'elle ne parvint jamais à secouer. De là aussi des pressentiments qui ressemblaient à des prophéties : « Je rêve bien souvent de ceux que j'aime, écritelle, et lorsque je m'éveille, je souhaiterais de dormir toujours ». Plus tard, lorsqu'elle rédige pour ses élèves des « corrigés » de devoirs français \ il en est un qu'elle intitule : Sur une tombe abandonnée; elle le soigne avec amour, elle y multiplie les belles images ; on dirait, cette tombe, qu'elle la veut orner par avance de toutes les fleurs épanouies dans sa jeune pensée, mais, à la fin, elle conclut d'un accent désespéré : « La pierre sépulcrale s'était doublée sur la jeune fille : au marbre du mausolée, le monde avait ajouté le marbre de l'oubli », et l'on devine, à ce cri, que bien souvent les cahiers de ses écolières devaient porter la trace de ses larmes.
Mobile comme l'ébauchoir dont il était le maître, léger comme la poussière de plâtre qui le poudrait à frimas, Pradier ne prêtait à la pauvre Claire aucun secours régulier, aucun appui. Il s'était légitimement marié ; il avait eu d'autres enfants ; si fâcheuse que parût la célébrité de sa femme, si retentissants que lussent les scandales provoqués par elle, il entendait conserver vis-à-vis sa fille naturelle, un quant à soi
1 C'est un petil cahier rectangulaire, en papier pelure, comptant une trentaine de pages, et broché nu moyen d'un ruban de soie jaune. Tout y respire la douceur et une mélancolie résignée. Beaucoup de passnj. emblenl les prémices d'un talent distingué.
des plus bourgeois, une pudeur calviniste. Il mettait donc autant de soins à éviter les occasions de la voir que Claire mettait d'empressement à les faire naître et à les saisir 1. Plus elle lui prodiguait sous forme de menus cadeaux et d'ouvrages de ses mains, les tendres marques d'une affection obstinée, plus il se montrait indifférent et discourtois, oubliant, à chaque fin de mois, de payer la pension promise, oubliant, à chaque fin d'année, la coutume des étrennes, oubliant même parfois les rendez-vous accordés, et que Claire l'attendait dans l'atelier glacé, rue de l'Abbaye, pendant qu'il courait le boulevard.
Il avait cependant toléré que la jeune fille fît la connaissance de ses enfants légitimes ; près d'elle, dans la pension de Saint-Mandé, il était allé
jusqu'à placer comme petite élève, sa cadette, Charlotte Pradier, cependant que ses deux fils goûtaient eux-mêmes, à Auteuil, les douceurs de l'internat. Dans le mois de mai 1845, Claire, avec l'abandon naturel à une enfant de dix-neuf ans, voulut régaler ces deux collégiens d'une lettre de petite sœur ; elle en fit écrire une autre par Charlotte Pradier. Le
Dessin inédit de Victor Hugo signé Toto, et fait pour Claire Pradier.
L'original apparlienl h l'auteur.
7 janvier l*i i.
sculpteur l'apprit, et voici de quel style il releva cette incartade :
Ma bonne grande Claire,
« J'ai vu le maître de pension de... qui m'a appris que tu avais écrit à J. ' ainsi que Charlotte. Je dis que vous écriviez le moins souvent possible ; je pense qu'il ne faut pas habituer les jeunes filles à se servir de leur plume pour faire connaître leurs sentiments ; cela donne trop d'habitudes ; en ce genre de conversation, il faut savoir, mais ne pas s'en servir. D'ailleurs ils se voient tous les quinze jours et c'est assez ; et puis aussi, ne signe plus pour eux Pradier, car on sait tout et cela pourrait donner matière à chicane de la part de bien des gens. Tu n'as pas besoin de cela pour être aimée et respectée ; va franchement, et ne crains rien, le temps heureux viendra un jour ; sois prudente en toute chose. Il faut que mes enfants s'habituent à ta situation telle quelle ; ils te porteront plus d'intérêt, plus tard. Encore, puisque c'est l'heure des conseils, quand tu écris, aye donc une autre formule que Père adoré ou bien-aimé ; j'y suis peu habitué et ne suis pas un dieu. Ces épithètes ne doivent se consacrer qu'à eux (sic). Dis-moi toute autre chose qui me semblera plus naturelle et que je n'ai pas besoin de te souffler, ton cœur te le dira. Ecris aussi plus lisible pour moi, car je ne reçois tes lettres que le soir ; et surtout écris quand tu auras quelque chose à me dire de nécessaire. No deviens pas écrivassière pour rien, je veux dire pour le seul plaisir de prendre la plume \ »
' Un (il> du sculpteur répondait au prénom de John. 23 avril 1843.
Quelle blessure une pareille lettre ne dut-elle pas ouvrir dans un cœur dont Pradier provoqua jadis les plus tendres battements ! M les caresses de Juliette, ni les douces paroles de Victor Hugo ne parvinrent à consoler Claire i .Un mois après que son père l'eut ainsi reniée, elle se présenta aux examens de l'Hôtel de Ville ; moitié désespoir, moitié timidité, elle y échoua piteusement. Ce fut le dernier coup.
Non point que sa santé parût aussitôt plus fortement ébranlée. Il n'y eut pas de crise immédiate. L'apparence physique demeura la même. Mais, dans les profondeurs morales, la mort régnait désormais, comme elle règne parfois au fond des eaux qui semblent les plus calmes. Claire fit son testament, que nous donnerons plus loin : peu après, et sans doute afin de mieux arrirmer que seule la religion possédai! une forte prise sur son âme, elle écrivit dans le cahier de devoirs corrigés, un « éloge de la piété, si nécessaire, dit-elle, à tous ceux qui souffrent ». Enfin, le jour de l'an venu, elle envoya à Victor Hugo ce joli biUet :
Monsieur,
Je vous remercie de tout mon cœur de l'affection que vous voulez bien me témoigner, tout indigne que j'en sois. Je vous en remercie, car, maintenant, je sais l'apprécier et je sens toute la grandeur de ce que, jadis, je craignais si peu de perdre. Aussi, n'ayant rien a offrir qui puisse égaler ce que vous voulez bien faire pour moi, je me contente de prier en silence ce Dieu
1 27 avril 1*1.,
que votre beau génie sait si bien peindre, de vous payer au centuple dans l'éternité, ce que vous avez bien voulu donner sur la terre à une chétive petite créature. Puisse-t-il m'exaucer et vous accorder sur cette terre le bonheur et la joie.
Adieu, Monsieur Toto, ayez toujours bien soin de ma chère maman qui est si bonne et si charmante, et soyez sûr que votre Claire en sera bien reconnaissante. »
Ayant ainsi tout rapporté à Dieu, même les vœux de bonne année, Claire Pradier imita ces malades résignés, qui, les yeux au ciel, n'écoutent pas sonner les heures, et n'en attendent plus qu'une. Elle attendit. Lui voyant encore une apparence de santé, sa mère la laissa en proie au mal, et prit pour un retour de mélancolie, les commencements de ce colloque muet avec la mort. Toutefois, dans une circonstance qui se produisit au mois de février 1846, Juliette fit, elle aussi, l'épreuve des pressentiments qui ne trompent pas. C'était un dimanche. Claire avait suivi la veille l'enterrement d'une amie de pension. Etourdiment, elle jeta dans la conversation que la mère de cette amie paraissait peu affectée, et que ses dehors trahissaient un deuil insuffisant. Juliette ne dit rien. Mais dès le soir, elle écrivit à ce sujet :
« J'ai vu avec peine, mon enfant, que tu avais osé sonder la profondeur du chagrin de la pauvre femme qui vient de perdre sa fille. C'est une action coupable el presque impie que tu as faite là, à ton insu, je le sais, mais dont il faut te repentir devant Dieu. Mon enfanl bien-aimée, il ne faut jamais porter de jugemenl d'après
les choses extérieures, surtout dans celles qui sont aussi simples et aussi terribles que la douleur d'une mère et le cercueil d'un enfant. Dieu seul peut savoir qui souffre et regrette le plus, de la mère qui pleure, en couvrant de fleurs la tombe de son enfant, ou de celle dont le farouche désespoir fuit cette tombe et la délaisse. Ma fille bien-aimée, mon enfant chérie, .quelle qu'en soit la forme extérieure, ne porte jamais de regards curieux sur des deuils aussi imposants, si ce n'est pour les plaindre et pour prier. Vois-tu, mon enfant bénie, je veux que tu sois essentiellement bonne, parce que la bonté est la source de tout bonheur. Demain, tu diras pour cette pauvre femme et pour moi, une prière particulière au bon Dieu ; pour elle, que tu as offensée sans le vouloir ; pour moi, que tu as affligée dans ce que tu as de plus cher ail monde la bonté de ton cœur. »
A leur tour, ces très belles paroles résonnent comme un glas. De même que Claire, Juliette n'avait plus qu'A attendre.
Elle n'attendit pas longtemps. Le 21 mars 184G, étant venue à Saint-Mandé, pour voir la jeune sousmaîtresse, elle lui apporta le plan et le canevas d'un ouvrage demandé par Victor Hugo. Il s'agissait de broder en grosse tapisserie, et avec des nuances qu'il indiquait lui-même, ses armoiries de vicomte : d'azur, an chef d'or, chargé de deux merlettes de sable, avec le <é<>.s([ue de chevalhv, le manteau <l< pair île France, et, nu sommet, un griffon menaçant1. Cette héraldique
1 Armoiries indiquées par Juliette qui semble ici d'accord avec Edmond Biré I ictor Hugo après 1830). En réalité, le poète i lili;iit sou
compliquée devait orner les dossiers de deux fauteuils gothiques, dans l'appartement de la place Boyale.
Contre son habitude, Claire ne prit guère d'intérêt au projet du poète : sa mère eut beau lui représenter qu'il fallait composer le fond en pointes de diamants, représenter, par un bossage, les ailes et les écailles du griffon, donner au casque et à son cimier des grâces souveraines, elle écoutait mal, et répondait à peine. Une toux sèche soulevait de temps en temps sa poitrine déjà creusée ; la fièvre allumait ses joues. Juliette revint à pied par l'avenue de Bel-Air, la barrière du Trône, et le faubourg Saint-Antoine. Victor Hugo, toujours un peu jaloux, devait la retrouver sur ce chemin. Il la retrouva en effet, mais elle avait la démarche lente, la taille affaissée, et comme il lui demandait des nouvelles de sa tapisserie, et de ce griffon, qui devait être, disait-il, «un véritable diable à confesser », elle répondit par des larmes.
Le poète comprit. Par ses soins, dès le lendemain, Claire fut installée rue Saint-Anastase ; le médecin de sa mère, le docteur Triger, fut appelé à la visiter tous les jours. N'osant pas prononcer de suite ce mot de « poitrinaire », qui effrayait alors autant qu'effraie aujourd'hui celui de « tuberculeux », il parla de refroidissement, de faiblesse et de chlorose. Indifférente, claire ne l'entendait pas et manifestait par des signes que tout lui devenait à charge. Sa tête, qu'elle cherchait à relever, retombait de faiblesse sur les oreillers comme
venl ses armes, el les surchargeai) avec une extrême fantaisie. Preuve en soit l'écusson dessiné de s;i main, et qui a été vendu à l'Hôtel Drouot, le :;n novembre 1912. Il esl reproduit à la page 23 du catalogue publie pour cette \ ente par Noël Charavay.
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si le cou eût été brisé. Ses yeux, agrandis et cernés, dévoraient devant elle, dans l'espace, quelque malheureuse vision. Abandonnées sur la blancheur des draps, ses mains n'avaient même plus la force de se joindre, pour une étreinte ou pour une prière.
Elle demanda cependant que Pradier fût averti de sa maladie. Il écrivit d'abord, il vint ensuite; il manifesta sa tendresse par de grands gestes, de grands élancements, et de grands mots. Puis il offrit pour abriter la malade et sa mère, une villa 1 que, soi-disant, il possédait à Auteuil. Claire y fut transportée dans les premiers jours du mois de mai. Sa mère demeura auprès d'elle. Presque tous les jours, Victor Hugo leur rendit visite. Mais, ni les compliments de « M. Toto », ni les roses qu'il apportait à sa petite élève, ni les exhortations du docteur Louis, qu'il amena un jour avec lui, ne parvenaient à ranimer le. visage que des crachements de sang rendaient chaque matin plus pâle et plus défait. Claire osait à peine se soulever sur sa couche, des sueurs glacées l'inondaient, elle se plaignait « d'une plainte continue et qui faisait d'autant plus de mal qu'on se sentait impuissant à l'apaiser ».
Le 6 juin, elle pria qu'on fît venir le curé de Saint - Mandé, son confesseur habituel. Elle fut administrée le 16. Le 18, elle entra dans le délire et mourut le 21.
Voici le testament qu'elle avait tracé de sa main, le 30 novembre 1845 :
Mon testament : Je supplie ma mère bien-aimée de vouloir bien l'exécuter. 3c donne mon âme a Dieu qui
1 A l'épreuve, cette prétendue Villa devinl un étage de maison de rap port, 57, rue La Fontaine.
m'a créée et que j'ai aimé par-dessus toute chose en ce monde. Puisse-t-il oublier les fautes dont je me suis rendue coupable, et me recevoir près de lui dans la céleste félicité.
Je prie ma mère bien-aimée de porter toujours, en souvenir de sa fille, le bracelet d'argent, avec la médaille espagnole, et ma grosse bague.
Je laisse à ma Charlotte, pour qu'elle se souvienne de moi, mon médaillon et ma broche ; à Thérèse, ma petite croix d'or, à Estelle mon petit coffre, avec ce qu'il contient, à Adèle, ma papeterie et ma littérature bleue, avec mon chapelet rouge, à Louise Eivière, les boucles d'oreille que je porte, à Julie, mes boucles d'oreille avec une turquoise, à ma mère bien-aimée, mon livre de messe et mon imitation, afin qu'elle prie quelquefois pour sa fille.
Je prie qu'on m'habille comme le jour de ma première communion, qu'on ne me porte pas à bras et qu'on m'enterre dans le cimetière de Saint-Mandé. Je demande encore que ce soit M. l'abbé Chaussotte qui dise la messe de mon enterrement et qu'on mette de l'herbe verte sur ma tombe.
C'est là tout ce que j'attends de l'affection de ma mère bien-aimée. Que Dieu lui rende en consolation et en bonheur tout ce qu'elle m'a donné d'amour et de dévouement. Quand je ne serai plus, je n'en serai pas moins près d'elle. La vie n'esl qu'un voyage. Nous nous revenons Ions un jour, dans le port. Claire. » '
Nous venons de raconter la vie el [a morl de Claire Pradier, d'après les lettres inédites de Juliette, relies de Pradier el celles de Claire elle-même, Il en existail déjà une relation, que nous tenons pour mis
Dans le premier moment on avait enterré l'enfant au cimetière d'Auteuil. Quand ce testament fut connu. Victor Hugo et Pradier s'entendirent pour faire exhumer le cercueil. La cérémonie eut lieu le 11 juillet. Juliette, plus morte que vive, n'y assistait pas ; mais derrière le char funèbre, parmi la blanche procession des élèves et des compagnes de Claire, Victor Hugo menait le deuil, aux côtés de Pradier.
Toujours plein d'intentions, de projets et de discours, le sculpteur parlait à mi-voix d'un sublime tombeau qu'il ferait, de ses mains, pour sa fille :
pecte, parce qu'elle émane de Pradier et d'un autre fantaisiste qui s'appelait Alphonse Karr. La voici, telle qu'elle figure dans Le Livre de bord, de ce dernier, tome III, p. 187 :
« Un artiste très justement célèbre avait, parmi ses élèves, une jeune fille très belle et très intelligente; il la remarqua et l'admira si bien qu'elle devint grosse et mit au monde une petite fille. L'enfant fut envoyée en nourrice, puis plus tard en pension ; la mère, entraînée â la fois par la pauvreté et par sa beauté, eut d'autres aventures, entra au théâtre, fit des voyages, des absences, etc. ; elle voyait cependant sa fille lorsqu'elle était à Paris, et lui donnait de belles robes quand elle avait de l'argent. Le père, qui peut-être avait eu l'intention de régulariser par un mariage la situation de la pauvre enfant, dut y renoncer, mais, voyant aussi sa tille, payait régulièrement sa pension et conservait pour sa mère un sentiment d'amitié triste. L'enfant grandit, devint une jolie fille, mais resta dans sa pension un peu au delà de l'âge où les filles ont l'habitude de rentrer dans leur famille ; elle ne savail guère rien des bruits du dehors, si ce n'est que son père était un grand et célèbre artiste, et elle en était fière et heureuse. Elle portait à la pension le nom de ce père et se croyait sa fille, aussi bien de par la loi que de par la nature et l'amour.
Marie était devenue sous-maîtresse dans la pension où elle avait été élevée ; un jour la maîtresse de pension l'appela chez elle el lui annonça qu'elle avaii a lui faire une triste révélation: elle lui conta alors son histoire. L'artiste n'avait pu épouser la mère de Marie el venail de se marier ; il fallait donc que .Marie cessât de porter le nom dont elle étail
si fière el qu'elle s'appelât a l'avenir Mademoiselle du nom de s;i
mère, le seul que la loi lui assignait. Son père néanmoins ne l'abandonnerait pas ei s'occuperail d'elle. Ce fui pour la pauvre enfanl un coup terrible. Elle avail dans la maison une .unie jeune comme elle, -ou s maîtresse coin me elleel orpheline ; nie-., toutes deux, parmi les
SOUS-maltreSSes el les élèves, elles ne sortaienl jamais de la maison.
« C'est, disait-il, une dette sacrée '. Je l'acquitterai avec tant d'amour, que jamais mon ciseau n'aura rien produit de plus chaste, ni de plus beau. »
Victor Hugo prêtait à ces propos une oreille dis-
elles n'avaient nulle part à aller; personne ne venait voir Llise. Marie, jusque-là plus heureuse (elle voyait son père de temps en temps), alla verser dans le sein de son amie les larmes qu'elle avait comprimées devant la maîtresse de pension ; elles mirent en commun toutes leurs tristesses, ce nouveau malheur était de trop : il faisait pour toutes deux déborder la coupe d'amertume ; elles se demandèrent ce qu'elles étaient venues faire dans la vie, ce quelles avaient a y faire. C'était l'été; tous les soirs, leurs classes finies, elles passaient une heure ou deux au fond du jardin, auprès d'une fontaine ou d'un bassin dont l'eau glacée répandait une fraîcheur charmante ; elles attendirent un moment où, pour toutes deux à la fois, un bain froid devait être mortel, et un matin on les trouva toutes deux enlacées et mortes au fond du bassin.
« Pradier, ajoute Alphonse Karr, pleurait en me faisant ce récit. »
Il eût mieux fait de pleurer dans le silence. Tout ce qu'il raconte est, en effet, bourré d'inexactitudes ; jamais il ne paya régulièrement la pension de Claire, jamais Juliette ne fut de ces mamans qui envoient, par hasard, une « belle robe» à leur enfant, quand elles ont de l'argent, jamais, d'après leur correspondance, Pradier ne pensa un instant, un seul instant, à épouser Juliette.
Il reste l'histoire du suicide de Claire. S'il s'agit d'un suicide suivi de mort immédiate, le fait est manifestement faux, puisque les lettres de Juliette et de Pradier, que nous possédons, nous permettent de suivre jour par jour, quelquefois heure par heure, la lente agonie de Claire, sur son lit, dans la prétendue villa de son père, 57, rue La Fontaine, ;i Auteuil. S'il s'agit d'une tentative de suicide, suivie de maladie et de mort, le fait semble plausible : Claire était passionnée, elle avait la tête farcie de tirades romantiques ; un moment, sa mère la soupçonna d'une inclination, contrariée aussitôt, pour un jeune professeur de dessin. Un coup de tête de sa part étonnerait peu. Mais comment Juliette l'aurait-elle ignoré? Comment aussi cette enfant si pure, si pieuse, aurait-elle concilié une mort volontaire avec ses croyances religieuses / Kncore une fois, et en tout état de cause, Pradier eût mieux fait de se taire. Car enfin, ou Glaire ne s'est pas suicidée, et il a menti : ou elle s'est suicidée et il était, lui, la cause de ce suicide, ayant écrit la lettre publiée plus haut, dans laquelle il invite la jeune fille a ne plus se servir que du nom de sa mère !
On peut formuler, en terminant, une dernière hypothèse : c'est que Pradier ait lancé dans la conversation deux ou trois grosses inexactitudes, et qu'Alphonse Karr en ait brodé sept ou huit petites. Ce grand ancêtre des journalistes usait volontiers d'un pareil procédé