CHAPITRE VI
Pour l'ensemble des Français, il n'y en eut qu'un ; pour Juliette il y en eut deux : celui que le prince Louis-Napoléon Bonaparte crut devoir organiser, au mois de décembre 1851, contre la Eépublique de 1848, et celui qu'une femme du monde, Mme Biard, dirigea vers le même temps, contre la tranquillité apparente dont jouissaient Victor Hugo et son amie.
Le premier permit à Juliette de donner toute la mesure du dévouement qu'elle portait au poète. Le second fit éprouver à Victor Hugo la force des liens qui l'unissaient à Juliette. Voilà pourquoi on nous pardonnera d'insister sur ces deux circonstances d'une vie peu fertile en événements.
-luliette s'était toujours montrée jalouse, et jalouse non seulement des actrices, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, mais encore des femmes de la société, des femmes de lettres, ou même des femmes de chambre, « vrais greniers à infidélités », déclare-t-elle quelque part. Elle tenait «railleurs, avec beaucoup de
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personnes judicieuses, que la jalousie entre dans l'essence de la passion, et quand son poète se plaignait des continuelles accusations dont elle le pressait, elle répondait joliment : « Vous êtes un fier littérateur en amour, qu'il faille vous écrire des errata ainsi conçus : soupçon, lisez amour ; colère, amertume, lisez amour ; plainte, regret, lisez amour; partout où il y a jalousie, mettez amour... ' »
Dans le temps que nous la vîmes violemment irritée contre Marie Dorval, nous aurions donc pu aussi bien la montrer défiante de Mme Victor Hugo, de Mme Emile de Girardin, de Mme Louise Colet. Nous aurions pu constater que sa manie lui faisait découvrir des rivales jusque chez une Ida Ferrier ou une Flore M Et à la fin, elle nous fût apparue prenant généralement ombrage de tout ce qui était capable d'attirer et retenir son amant loin de la rue Saint- Anastase : la cour et la ville, l'Académie et la Chambre des pairs, le roi Louis-Philippe et M. Thiers, le peintre Louis Boulanger et la duchesse d'Orléans !
Les formes qu'elle donnait à ses reproches n'étaient pas pour ramener Victor Hugo à des habitudes de constance et à des sentiments de fidélité ; le plus souvent, en effet, Juliette se défendait tout emportement ; spirituelle et fort enjouée, elle usait de taquineries et plaisanteries dont son amant ne pouvait que tirer gloire. Elle cultivait aussi ce qu'on pourrait appeler la jalousie adorante et cajoleuse, elle ne se fatiguait
- Actrices des boulevards dont la première fut légitimement mariée i Alexandre Dumas père.
jamais d'énumérer les adorables qualités par où le poète devait séduire les autres femmes, et dans l'instant qu'elle croyait ainsi le retenir en le flattant, elle l'excitait peut-être à porter ailleurs les restes d'une voix qui ne tombait pas encore, d'une ardeur qui jamais ne s'éteignit.
Entre 1840 et 1850, et alors même que de bons observateurs découvraient, chez l'auteur des Burçjraves, les premières annonces d'une fatigue bien naturelle1, Juliette s'entête
' V. Balzac, Lettres à l'Etrangère, 3 juillet 1840 : « Victor Hugo a beaucoup
perdu de ses qualités, de sa force, de sa valeur, par la vie qu'il a menée. 11 a considérablement aimé. » L'asserlion à laquelle le nom de Balzac donne ici de l'autorité ne se trouve pas confirmée par l'iconographie de Victor Hugo. Le portrait autographe et inédit que nous publions ci-dessus ne montre nullement un Victor Hugo fatigué. Or, il a été fait, évidemment après 1841, puisqu'il représente le poète (( écoulant Victor Cousin avec attention », pendant une séance de l'Académie. Il appartient è la collection Stirling
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de la sorte à le voir et à le proclamer, toujours semblable à lui-même, toujours beau, toujours radieux, toujours éloquent. Sur son compte personnel, on la trouve prodigue de retours pénibles ; on la voit faire avec sincérité le calcul des années qui la rapprochent de la quarantaine, on apprend que ses cheveux ont blanchi, et forment maintenant autour du front, jadis si juvénile, une couronne « dorée comme la neige au soleil ».
« Mais, ajoute-t-elle aussitôt, ces dix ans n'ont laissé de trace que sur ma pauvre tête et s'y sont d'autant plus acharnés qu'ils ont ménagé ta charmante figure. Je tremble donc souvent que tu ne me préfères quelque beau corps sans âme, comme on en trouve sur tous les pavés de Paris ' . »
Ou bien encore :
« Vous étiez bien joli et bien charmant ce soir ; c'est toujours comme ça le jour où vous devez aller seul au théâtre ! Je ne m'en arrange que médiocrement ! ISon, je ne veux pas que tu te montres là-bas avec ta jolie petite figure de tout à l'heure ; je ne veux pas que tu prennes l'habitude d'être le plus fashionable des hommes de lettres ! Je ne vous ai pas aimé à ces conditions !... Et d'ailleurs, pourquoi le bon Dieu, qui, de tout temps avait eu en vue de faire de vous un académicien et un pair de France, et de moi votre amoureuse, pourquoi vous a-t-il prodigué ce luxe dv cheveux noirs et de jeunesse inutiles à des emplois surannés, tandis qu'il m'a comblée de cheveux gris ? »
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Juliette parlait ainsi en 1845, le 14 juin. Un an plus tard, la mort de sa fille lui fit quitter le ton plaisant et acheva de jeter sur son visage un voile de tristesse et d'amertume. Elle garda le charme, l'air de finesse et de sensibilité, tous les caractères d'une beauté touchante ; elle perdit l'attrait, la flamme capable de réchauffer une passion fatiguée, elle perdit jusqu'à la volonté d'être belle, jusqu'au courage de la coquetterie. Un sculpteur de talent, et qui paraît avoir montré envers le poète et envers elle le dévouement le plus entier, Victor Vilain, voulut alors faire son buste et fixer, une fois pour toutes, dans le marbre, les traits autrefois si chers à Olympio. Mais elle allait aux séances comme si elle eût mené le deuil de sa jeunesse ; elle y apportait un front alourdi, désormais plus prompt à se courber dans l'attitude de la prière qu'à se dresser dans celle d'une heureuse fierté. Des pris se creusaient entre ses lèvres et sa joue ; gonflés de larmes, ses yeux suivaient à travers l'atelier le pâle fantôme de « l'ange envolé ».
Et le soir, enfermée dans le froid, le silence et la désolation du quartier Saint-Anastase, recrue de fatigue et de douleur, elle écrivait :
« Je regrette tous les jours de m'être laissé aller a poser pour ce buste en ce moment-ci. Les efforts que je fais afin de contenir mon chagrin et d'être calme me sont insupportables. Il y a des moments où, sans égard pour ce pauvre jeune homme et pour son empressement, je le prierais volontiers de suspendre le bravai] et d'attendre. .le sens cela jusque dans le bout
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des ongles. La pensée de poser et de me faire un visage m'est odieuse i. »
Huit jours plus tard, elle ajoutait plaintivement : « Toutes tes habitudes d'amour s'en vont et s'amoindrissent. Bientôt, il n'en restera plus que le souvenir. Dans ta conscience tu dois savoir que je dis vrai, et tous les efforts que tu fais ne peuvent me donner le change, ni à toi non plus. Je ne t'en veux pas, c'est tout simple, et le dévouement sans borne que j'ai pour toi étant mis à part, je m'étonne que tu aies pu m'aimer je ne dis pas dix ans, mais dix jours. Je me rends bien justice, va ! Je sais bien que je t'aime comme jamais homme n'a été aimé avant toi. Mais je sais aussi que cela ne suffit pas et que les joues roses, les cheveux noirs, la taille fine sont des séductions contre lesquelles tous les amours de la terre et du ciel ne sont qu'ennui, fatigue, contrainte pénible. Je sais tout cela, et si je n'ai pas le courage de m'y résigner, j'ai celui de te pardonner... Plus tard, tu comprendras ce que valait un amour comme le mien. Aujourd'hui cela t'ennuie et t'importune. Plus tard, mon souvenir te sera doux et triste et tu regretteras la pauvre femme qui t'a trop aimé. »
A lire ces lignes fortement nourries d'allusions, du moins en apparence, on pourrait être tenté de croire que Juliette connaissait déjà le nom et la figure de sa rivale. On se tromperait. Cette femme demi-cloîtrée et à laquelle le seul Moniteur était permis, ignorait le scandale dont Victor Hugo fut le triste héros, au com-