‹ Victor Hugo et Juliette DrouetChapitre 22 sur 35 · o novembre 184'J · texte numérisé non relu

o novembre 184'J

-' 7 juin 18-.0. Il est à noter que Victor Hugo avait déjà tenté de connaître Rachelet de se rattacher comme interprète : le 19 décembre 1842,

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Au moment qu'elle écrivait ces lignes, Juliette terminait un nouveau déménagement. A la suite du poète, dont la famille trouvait le quartier Saint- Antoine trop fécond en émeutes, et qui avait loué un hôtel, 3 7, rue de la Tour - d 'Auvergne l, elle cachait maintenant son humble personne et son grand amour tout près de là, au fond de la cité Eodier -.

Quartier maussade s'il en fut jamais. Plus de jardins, plus d'oiseaux, plus d'atmosphère provinciale et d'air conventuel, comme autrefois rue Saint-Anastase ; des maisons basses, noirâtres, couvertes de tuile et symétriquement rangées autour de cours mal pavées. Dans la journée, du gris, de la tristesse et de la platitude ; tous les habitants sont au magasin ou aux ateliers de Montmartre et des boulevards ; à peine rencontre-t-on de loin en loin, perché sur ses jambes grêles, quelqu'un de ces gamins parisiens dont le sourire est tellement prononcé qu'on les plaint d'être déjà des hommes. Mais le soir, les cours s'emplissent de gens, de commérages, de poussières ou de buées ; partout du bruit et des jurons, de fâcheuses odeurs et de gros rires. Par-

il était allé en soirée chez elle, et Juliette, en actrice de drame qui prend les tragédiennes fort au sérieux, lui avait mandé gravement : « Reviens vile, tâche d'abréger mon supplice! D'ailleurs, en tout état de cause, je pense que la gravité te servira mieux auprès de celte femme que les coquetteries et les agaceries. » S'il faut en croire Musset, Juliette se trompait.

1 Victor Hugo quitta la Place Royale, peu après l'insurrection du -'3 juin 1848, dont le Marais fut un des principaux théâtres. Il habita d'abord b, rue d'isly, puis, à partir du mois de mai 1849, rue de la Tourd'Auvergne, 37.

Aujourd'hui rue de l'Agent-Bailly, entre la rue Rodier et lu rue Mil ton. Elle ne parait avoir subi aucun changement. Juliette habitait .ni H- 20.

tout les signes et les tares qui annoncent la souffrance et la vulgarité.

C'est là que, le 27 juin 1851, Juliette reçut un paquet de lettres, nouées d'un ruban scellé aux armes de Victor Hugo. La cire semblait intacte ; mais, soit que le cachet eût manqué de mordant, soit qu'une main fiévreuse l'eût appliqué hâtivement, on distinguait mal les attributs de l'écu, et il fallut toute l'habitude qu'en avait notre héroïne pour reconnaître de suite le champ d'azur, au chef d'or, chargé de deux merlettes de sable, le casque de chevalier, et le manteau de pair. Un moment, elle tourna et retourna dans ses mains cet étrange envoi : la devise ego Hugo, elle l'épela, comme si elle l'eût vue pour la première fois. Puis, brusquement, elle fit sauter sceau et ruban, les lettres s'éparpillèrent, l'écriture du poète apparut, plus fine, plus soignée que de coutume ; Juliette n'eut qu'à lire. Pâle, l'œil sec, la gorge contractée, le cœur battant à rompre sa poitrine, la main prête à friper chaque feuille de velin, elle vida tout le paquet. Elle sanglota ensuite comme un enfant sans mère, reprit les lettres, les relut avec des larmes, souhaita d'être devenue folle et de ne pas comprendre. . .

Voici pourtant ce qu'elle avait compris : les lettres dataient de 1844, exactement du mois de mai ; adressées par Victor Hugo à une femme de son monde et qui se piquait de littérature ', elles marquaient nettement, sinon le début, du moins le plus heureux

Sous son nom déjeune fille, Léorrie d'Aunet, M,uo Biacd a écrit de nombreux romans et essais, auxquels on a accuséVictor Hugo d'avoir mis la main. Quant à son genre «If beauté, il a de caractérisé par Vrsène Houssaye '<• Confessions, t. I. p. 262.

essai du poète dans un genre de galanterie dont il se disait lui-même peu coutumier : celle des salons et des ruelles. Elles disaient aussi que la femme était jeune, — vingt-cinq ans — et que, belle et prenante, elle étalait une grâce souple, qui la faisait souvent comparer à quelque onduleuse sirène. . . Un mot de la dame, enfin, ajoutait que l'intrigue durait toujours, qu'elle avait revêtu dans la société et jusque dans la maison de Victor Hugo, une sorte de caractère respectable, et que Juliette ferait peut-être bien de la respecter à son tour, en brisant, la première, des liens dont le poète ne voulait plus, et qu'il traînait plutôt qu'il ne les portait1.

A ce dernier coup, Juliette s'enfuit. Elle erra tout le jour par les rues, comme une misérable folle, « répandant son cœur et ses larmes sur les pavés 2 ». Dans l'espoir que son amant viendrait chez elle, dissiper l'affreux cauchemar, elle rentra avec la nuit. Il ne vint pas. Elle continua de gémir ; le lendemain soir, seulement, elle put obtenir une explication.

Victor Hugo avoua et s'excusa, comme les hommes l'ont en pareil cas, sur un entraînement des sens. Juliette observa que l'entraînement durait depuis sept ans, prenant ainsi toutes les apparences d'une longue intrigue ; loyalement, elle proposa la séparation : elle irait chez sa sœur à Brest ; elle y terminerait dans l'humilité et dans l'oubli, une vie désormais sans objet.

Soit ruse propre à lui faire gagner du temps, soit besoin de s'examiner lui-même et de consulter sou

1 Lettres de 1831. Toutes ces lettres ne soni pas inédites. M. Wel" linplon Wfick en a donne plusieurs dans son livre : Le H"iii<n> de Juliette et de Victor lin go, Paris, 1 006.

L" aoûl 1851, dans Wellington Wack, op. cit., p. 184

cœur, Victor Hugo demanda et obtint un délai. On arrêta que, pendant plusieurs mois, il continuerait de venir voir Juliette, et qu'en tout bien tout honneur, il rencontrerait aussi Mme Biard. Ensuite il choisirait, et quelle que fût sa décision, Juliette s'inclinait d'avance devant elle.

« Oui, choisis, s'écrie-t-elle, généreusement, et ne crains pas de me faire souffrir, si mes souffrances peuvent te donner le vrai bonheur. Mon tour d'être heureuse viendra et ce sera pour l'éternité, car dans l'éternité, je ne craindrai plus de rivales, même parmi les plus belles âmes, même avec le plus grand amour1. »

A la vérité, il semble que le poète ait pris une détermination très rapide. Mais il ne la déclara pas tout de suite. Il avait pour cela bien trop d'esprit. Il voulut faire durer le plaisir. Par mille soins attentifs, le voilà donc qui s'ingénie à laisser entendre que Juliette est la plus belle et qu'il ne cessa jamais de la préférer. Par de jolis procédés, d'aimables délicatesses, le voilà qui organise, autour de cette âme blessée, une sorte de confort moral.

Un jour, c'est une visite à la tombe de Claire, dans le cimetière de Saint-Mandé. Le père de Léopoldine conduit lui-même le pieux pèlerinage, et devant « leurs deux anges gardiens », comme il les nomme, il échange avec Juliette des serments de fidélité éternelle.

Le lendemain, c'est la mystérieuse venue de Juliette elle-même dans l'hôtel fraîchement décoré et amé-

' 2 juillet 1851.

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nagé, rue de la Tour-d'Auvergne. Pour la forme, elle a un peu résisté à ce projet, crainte de rencontrer Mme Victor Hugo '. Puis elle a dit oui avec transport. Eougissante autant qu'autrefois place Eoyale, quand elle entrait par l'escalier de service, le cœur et la démarche également allégés, les yeux pleins d'une joie qu'elle s'efforce en vain de contenir, la taille perdue sous un manteau feuille morte qu'elle juge propre à dissimuler toute sa personne, elle glisse vivement, sans dire mot, devant la loge du concierge ; d'un pas rapide elle grimpe les escaliers ; arrivée devant le cabinet du maître, elle frappe à la porte les cinq petits coups dont ils ont convenu, elle tombe dans ses bras, et parmi les baisers, les caresses, les joyeux sanglots : « Je ne vois plus ta faute, lui dit-elle, je ne sens que mon amour ; je ne veux pas regarder si je suis mutilée dans ton cœur, je te sais bien entier dans le mien. J'ignore si mon bonheur reprendra sa première forme, mais je suis sûre de n'avoir jamais d'autre croyance, d'autre dieu que toi. Tous les désespoirs qui ont secoué ma vie depuis un mois n'ont pas pu en faire tomber ce fruit d'amour, grossi et mûri de toute la sève de mon admiration pour toi pendant bientôt dix-neuf ans. Je sens les racines de l'arbre plus profondes et plus puissantes que jamais ; mes larmes mêmes, loin de leur nuire, les ont vivifiées de nouveau, comme eût fait une eau salutaire 2 ».

Ils gagnèrent ainsi l'automne ; en homme qui sait le mystère des choses et que, parfois, les roses finis-

1 ISjuillcl L851.

:;i juillet L8od el Wellington Wack, op, cil , p. 16».

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santés font pâlir celles du nouvel été, Victor Hugo parla d'aller passer deux jours dans quelque forêt prochaine. On choisit Fontainebleau. On partit le 20 octobre. On faillit ne point revenir.

Par l'effet de cet étrange renouveau commun aux arbres vigoureux et aux cœurs passionnés, il semblait que Juliette ressuscitât ; plus la saison devenait brumeuse, plus elle découvrait dans son âme des clartés qu'elle-même croyait à jamais éteintes ; chaque matin un givre léger blanchissait la campagne ; l'herbe commençait de craquer sous les pas; Juliette n'avait pas froid ; et, dans le plein midi, quand un soleil fatigué tentait vainement de rendre un peu d'éclat aux feuillages mourants, elle raillait la pâleur de l'astre qu'on eût dit épuisé ; vivant reproche, elle lui opposait son besoin de vivre et d'aimer.

Le soir, rentrée à l'auberge, elle écrivait dans un redoublement de fièvre :

« Ton amour me pénètre; il arrive à mon âme comme les rayons de ce soleil arrivent à la terre, à travers toutes les brumes et 'toutes les mélancolies de l'automne ; je suis heureuse de ce bonheur trempé de larmes qui précède et qui suit l'amour et le soleil, dans cette saison de la vie et de la nature. Mon cœur est jonché de toutes les feuilles mortes de mes illusions. Mais je sens au dedans une sève qui monte et qui n'attend que ton souffle vivifiant pour devenir fleurs et fruits \ »

Au contact d'une aussi belle flamme, quel amant

'23 octobre 1851. On trouvera plus loin celte lettre in extenso dans le choix de lettres.

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ne fût devenu poète ? Quel poète surtout n'eût point composé de magnifiques vers ! Victor Hugo n'en privait pas son amie; voici comment il lui marquait à la fois et la route et le but :

Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande

Que demain soit doux comme hier!

Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande.

Le découragement amer, Ni le fiel, ni l'ennui des cœurs qui se dénouent. Ni cette cendre hélas, que sur un front pâli, Dans l'ombre, à petit bruit secouent Les froides ailes de l'oubli.

Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j'aime.

Les chants dans mon âme allumés !

Vivez pour la nature et le ciel et moi-même !

Après avoir souffert, aimez!

Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres. L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs. Tout ce qui luit dans les ténèbres, Tout ce qui sourit dans les pleurs1.

Le poète et sa maîtresse rentrèrent à Paris le 24 octobre. Le 25 eurent lieu les fameuses épreuves que devait subir Victor Hugo. En langage du commun, cela veut dire qu'il rencontra M^eBiard dans un salon déterminé à l'avance, et suivant un rite soigneusement réglé par Juliette.

Combien celle-ci fut tourmentée de jalousie pendant l'entrevue, on le devine. Elle ne tenait pas en place. Elle allait de la fenêtre à la porte, s'arrêtant au moindre bruit, écoutant si son amant revenait, si les ,,as qui sonnaient là-bas, dans la rue, étaient les siens.

■ s„us I.-, date Octobre 16.. cette pièce a été recueillie dans les Cou (emplations, li\ re II*. XXIV

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Un moment, elle désespérait de revoir jamais le cher visage, d'entendre encore la douce voix : l'autre les avait pris, elle les gardait. Le moment d'après, se souvenant de tout le bonheur amoncelé autour d'elle depuis trois mois, elle se persuadait que rien n'était perdu, que le poète n'aimait qu'elle, qu'il ne tarderait pas...

Il arriva, en effet, passé minuit, la mine joyeuse, le geste large, la parole haute. Il fit serment que tout était fini, que Mme Biarcl ne l'avait point troublé, qu'il ne la rechercherait plus... Juliette, naturellement, pleurait de joie ; peut-être, au fond de son âme, cachait-elle encore quelque doute, ou bien la crainte des événements, des rencontres fortuites, des retours imprévus. . . Doutes prématurés, crainte inutile et que le Prince- Président va, tout à l'heure, se charger de dissiper à jamais.

Depuis plus de trois ans, en effet, Victor Hugo s'était fort enfoncé dans la politique. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler ce qu'il y fit, encore moins d'inculper ses actes et ses intentions, selon la coutume chère à beaucoup d'illustres critiques. .Mais il nous appartient peut-être de dire comment -Juliette le conseilla et le soutint dans ces heures difficiles.

On a prétendu souvent, elle même écrivait volontiers qu'elle était républicaine de naissance. Les personnes qui l'ont connue de près et qui entretinrent avec elle un commerce suivi estiment qu'elle contribua forte-

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ment à faire de Victor Hugo, tout plein, comme on sait, d'idées bourgeoises *, un démocrate, voire un démagogue.

Cela pouvait paraître vrai, quand on considérait le poète et son amie dans le privé, dans leurs procédés à l'égard des humbles. Mais pour tout ce qui regarde la conduite publique de Victor Hugo, rien n'est moins exact.

Juliette a toujours eu, sinon les opinions politiques de son amant, du moins celles de son amour. Elle a maudit, tour à tour, tous les princes et tous les régimes qui lui enlevaient le poète, ne fût-ce qu'une heure. Et comme, en 1848, Victor Hugo inclinait vers la Eépublique, elle a maudit la Eépublique! Par ailleurs, elle craignait alors, à l'imitation de beaucoup de gens, le danger des troubles dans la rue et dans l'Assemblée, elle pressentait les inconvénients économiques d'une organisation dont tout le monde dénonçait l'instabilité, et qui, si elle favorisait l'éloquence tribunitienne, ne valait absolument rien pour la littérature, le théâtre et, en général, les travaux de La pensée. Au moment donc que «la Eépublique bourgeonnait de toutes parts», sur les arbres de la liberté", comme dans les cervelles des gens de lettres, tandis que les journaux enregistraient gravement les profestions de foi, plaisantes ou sévères, d'un Vigny, d'un Balzac, d'un Alexandre Dumas, d'un Victor Hugo, Juliette écrivait à ce dernier :

« Des ivrognes hurlent sous mes fenêtres je ne sais

' \. là-de6SUS Balzac, Lettres à l'Etrangère, p 544 - 27 mars 1848.

quel refrain démocratique, accompagné d'un hoquet social. Il vaudrait mieux, pour tout le monde, un peu moins de Marseillaise, et un peu plus de tranquillité i ».

Ou bien encore, elle le raillait sur ses nouvelles opinions et sur les « gilets à la Eobespierre », qui leur servaient de symbole, elle l'appelait familièrement, « mon ex-vicomte », elle l'exhortait à se contenter d'être « l'élu de son cœur », à elle, « le premier citoyen de sa république » à elle, et elle concluait en badinant : « Je vous mets à la tête de mon gouvernement définitif ! que vous faut -il de plus ? »

Apparemment, Victor Hugo se sentait moqué, mais non persuadé. Car ayant échoué aux élections de 1848, il se représenta au scrutin complémentaire nécessité par les discussions ou les options qui s'étaient produites, à l'ouverture de l'Assemblée Constituante. Le jour même de ce scrutin, c'est-à-dire le 4 juin, Juliette lui écrivait :

« Plus j'y pense, plus il m'est impossible de désirer que tu sois nommé de cette Assemblée. Je prévois que tout ton courage, tout ton dévouement et tout ton génie ne parviendront pas à empêcher la catastrophe prochaine qui doit disloquer et emporter la république. Il vaut donc mieux que tu te retrouves seul et avec toute ta puissance, au moment de la régénération ■ ».

Malgré cet augure sinistre, Victor Hugo fut élu en même temps que Thiers, Changarnier et Louis

' 29 mare 1818 et 29 décembre 1849.

i juin 1848.

Bonaparte. Il se mit de suite, dans la Constituante, sur le pied d'un homme prêt à soutenir envers et contre tous les partis, les causes qu'il considérait comme généreuses : liberté de la presse, liberté individuelle, assistance par le travail. Puis il fut élu à l'Assemblée législative, et là, il commença de tout sacrifier aux utopies, fût-ce le bon sens lui-même ; on l'entendit prophétiser l'abolition de la misère, la fraternité des peuples, le progrès moral indéfini. Et Juliette le raillait de plus belle :

« Je pense, lui écrit-elle, le 13 janvier 1849, qu'en ce moment-ci, tu montes à la tribune ; toutes les lorgnettes mâles et femelles sont braquées sur toi ; tu es beau, tu es grand, tu bois ton verre d'eau sucrée des sueurs du peuple ! Mon cœur bat de jalousie, d'amour, d'admiration et aussi d'indignation pour ta goinfrerie éloquente ! »

Ou bien encore elle s'écriait, un jour qu'elle arrivait de l'Assemblée :

« Je donnerais tous les Montalembert du monde pour l'âne paisible du meunier qu'on rencontre sur la route ; je donnerais tous les tribuns, moins un, jpour la petite bête à bon dieu que je vois ici sur mon rosier ' ».

Le soir venu, tandis que Victor Hugo reposait seul, dans le lit commun, elle ajoutait mélancoliquement : « Tu dors sur tes deux oreilles de représentant ; je t'approuve; tu n'auras que trop le temps, plus tard. d'entendre vociférer la nouvelle montagne ».

A la vérité, cène furent point les vociférations de La

1 w a\ ril is.iii

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nouvelle montagne qui réveillèrent le poète, mais un de ses collègues, Versigny, qui vint lui annoncer, le 2 décembre 1851, à huit heures du matin, que « la Eépublique était prisonnière ».

Il a raconté le reste dans V Histoire (P un crime. Ce qu'il n'a peut-être pas assez dit, et qui fait le plus grand honneur à Juliette, c'est l'élan éperdu avec lequel elle se jeta près de lui, dans la bagarre, pour le modérer, l'avertir, et, au besoin, le cacher ou le protéger.

Du danger que paraissait courir son poète, elle avait été prévenue à neuf heures, par une comédienne obscure, Mlle Dillon. Sans même revêtir un manteau, elle s'était précipitée à la recherche de Victor Hugo l ; soit qu'il fût encore à la réunion des représentants, rue Blanche, soit qu'il fût déjà en train de parcourir les boulevards, en compagnie de Charamaule, pour essayer d'animer la foule contre le Prince-Président et ses soldats, elle ne le trouva point, et rentra chez elle, tremblante de froid et de peur.

L'après-midi, elle ne le vit pas davantage ; il était occupé à rédiger la proclamation des républicains ; mais, le soir, « ayant dîné d'une tablette de chocolat », et n'osant plus gagner sa maison, probablement surveillée, i] vint cité Eodier.

Juliette, dès les premiers mots, parla de le cacher. Il refusa, objectant que pour une police tant soit peu vigilante, le domicile de sa maîtresse devait être aussi connu que le sien propre. Mieux valait donc chercher un asile obscur, dans quelque quartier ouvrier; pour-

1 2 décembre 18S2.

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quoi pas chez Auguste, ce marchand de vin de la rue de la Roquette, auquel Juliette avait sauvé la vie, jadis, pendant l'insurrection du 26 juin 1848, en lui ouvrant le grenier de la rue Saint-Anastase l ?

Juliette approuva ce dessein, et réclama seulement le droit d'accompagner son amant. Elle l'obtint. Alors commença pour eux une longue randonnée à travers les rues, parmi les régiments dociles et la foule inquiète* Au théâtre Italien, on chantait le Hernani de Verdi, avec un nouveau ténor nommé Guasco. Victor Hugo en fit la remarque à Juliette ; elle ne répondait pas. Elle était tout entière à la préoccupation de savoir s'il trouverait un asile et lequel. Après bien des pérégrinations, et pendant que le poète assistait à de nouveaux conciliabules politiques, Juliette fut chargée d'aller prévenir un ami, qu'il possédait rue Caumartin, M. de la Eoëllerie. Elle le ramena en fiacre. Tous deux persuadèrent Victor Hugo, et le mirent en lieu sûr 2.

Le lendemain, 3 décembre, Juliette revint le prendre de bonne heure ; il devait présider l'assemblée des représentants de la gauche, salle Roysin, faubourg Saint-Antoine. Ils se firent conduire en fiacre, et traversant la place de la Bastille, Victor Hugo ne put se tenir de haranguer les soldats qui l'encombraient* « Vous allez vous faire fusiller », dit à son oreille, une voix qu'il connaissait, cependant qu'une main de femme lui pressait le bras. C'étaient la voix et la main

Histoire d'un crime. I ' • ' juiinirr. c\\. wvn Histoire i/'i/n crime, 28 journée, ch. II.

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de Juliette l. Elle le suivit, ce jour-là encore, à travers tous ses déplacements, et ne le quitta que fort tard dans la soirée, 19, rue de Richelieu, devant la maison où il avait décidé de chercher une deuxième cachette.

Le troisième jour, 4 décembre, il lui échappa. Dès l'aurore, il était parti pour un mystérieux rendez-vous que l'on s'était donné chez Jules Grévy. Elle recommença de le chercher à travers les rues. Un instant, le bruit de fusillade l'attira vers les boulevards, elle se crut perdue et fut menacée par un cavalier sous prétexte que la vue des cadavres 2 lui avait arraché un cri d'horreur. Mais rien ne l'arrêta jusqu'au moment où elle eût rejoint celui dont Maupas écrivait le même jour à Morny : Faites- en ce que vous voudrez ! »

Elle se comporta de même le 5, le 6 et le 7 décembre, essayant de régler toutes ses démarches sur celles du poète, et surgissant tout à coup près de lui, telle la Minerve antique, dans le moment qu'il s'attendait le moins à revoir un visage ami.

Le 6 au soir, elle lui prépara un troisième asile, chez M. de Montferrier, parent par alliance de la famille Hugo, qu'elle avait jadis rencontré aux Metz. Elle y passa une partie de la nuit, sans se coucher, afin de pouvoir saisir l'occasion de surprendre et emmener « le cher petit tribun ». Longtemps avant le jour, elle vint, 19, rue de Eichelieu, et sous la porte cochère, dans le froid de décembre, elle attendit. Puis, crainte d'être observée ou d'avoir été reconnue, elle se mit à errer autour du quartier. Dans le passage Choiseul, deux

Histoire d'un crime, 3» journée, ch n. 1 Ih'ni . 31 journée, ch. xvi.

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sergents de ville lui donnèrent de l'inquiétude. Pour se démontrer qu'ils ne la filaient pas, elle-même les fila jusqu'au passage des Panoramas ; là, elle les perdit et revint sur ses pas.

L'aube pointait, elle savait que le poète sortirait de bonne heure : debout, elle attendit encore. Il ne descendait pas. A la fin, elle prit sur elle de monter jusqu'à l'appartement. Personne ne lui ouvrit. Elle devina que, redoutant d'être brûlé dans cet endroit, où il venait de passer trois nuits de suite, Victor Hugo avait couché ailleurs. Résignée à tout, elle demeura devant la maison, comptant les heures qui sonnaient à l'Horloge des Tuileries '.

Lui, cependant, ne savait plus où aller. «Dans l'aprèsmidi du 7, raconte-t-il, je me déterminai à rentrer encore une fois, au n° 9 de la rue de Richelieu. Sous la porte cochère, quelqu'un me saisit le bras. C'était Mme Drouet. Elle m'attendait. « N'entrez pas, me ditelle. — Je suis découvert % — Oui ! — Et pris ? — Non. » — Elle ajouta : « Venez ». Nous traversâmes la cour et nous sortîmes par une porte d'allée sur la rue Fontaine-Molière. Nous gagnâmes la place du Palais-Royal. Les fiacres y stationnaient comme à l'ordinaire. Nous montâmes dans le premier venu. — < Où allons-nous » ? demanda le cocher. — Elle me regarda. Je répondis : « Je ne sais pas ». — « Je le sais moi, dit-elle. Une heure après, j'étais en sûreté \ »

Il était chez M. et Mme de Montferrier, pendant que .Juliette partait dans l'instant pour Bruxelles, où elle

' 7 décembre 1852, Histoire d'un crime, ajournée, ch. xi.

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arriva le 8 ; il cherchait sous quel déguisement et par quels moyens il la rejoindrait. Vêtu d'un costume ouvrier, il partit le 13 et fut à Bruxelles le 14. Sous le hall de la douane, son amie se tenait debout, la poitrine oppressée, le regard et le geste également fébriles. Dès qu'elle aperçut le poète, elle se précipita, tomba dans ses bras et lui dit : « Enfin, me voilà délivrée de mon horrible cauchemar J. »

1 2 décembre 18u2. M. Gustave Rivet, dans son Victor Hugo chez lui, a donné de tous ces événements une version quelque peu différente de celle que nous venons de donner. d"après l'Histoire d'un crime, et les lettres de Juliette.

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