CHAPITRE VU
Juliette rapporte qu'à Jersey et à Guernesey, quand elle gourmandait sa domestique ou blâmait les torts de quelque fournisseur, on lui répondait invariablement : « Que voulez-vous, madame, nous sommes dans une île... »
Trouvant le mot plaisant elle l'adopta et accoutuma de s'en servir à tout propos, ou même hors de propos. Le rôti manquait-il au moment que la faim tourmentait encore ses convives, de braves proscrits, socialistes par l'appétit autant que par la doctrine % « On est dans une île », faisait-elle avec un inexprimable sourire. Et le dessert venu, si les dîneurs échangeaient de vives paroles, s'ils dressaient les uns contre les autres, sous les yeux de Victor Hugo indigné, leurs poings soi-disant fraternels : « Laissez, laissez, disait encore Juliette, en regardant le poète, ne sont-ils pas dans une île ? »
Le lecteur des lignes qui vont suivre devra s'armer rie la même patience et de la même sérénité. Il lui faudra tenir pour certain que, dans une île, rien ne se passe tout à fait comme sur le continent. A ce prix,
et à ce prix seulement, il pourra considérer avec nous, sans trop de surprise, la vie commune que menèrent Victor Hugo, sa femme, ses fils, ses amis et sa maîtresse, entre 1851 et 1872.
Les origines de cette vie commune remontent d'ailleurs au séjour que le poète fit en Belgique, sans Mme Victor Hugo, dans les commencements de son exil, c'est-à-dire dans les dernières semaines de l'année 1851 et les six premiers mois de la suivante.
ISTon pas que son installation précaire, ses habitudes prudentes, et toujours un peu bourgeoises, lui aient alors permis de prendre Juliette avec lui, sous le même toit. Jamais leur liaison ne fut plus secrète. Mais c'est à Bruxelles que se posa le problème de savoir quelles relations s'établiraient ou ne s'établiraient pas entre les fils de Victor Hugo, et celle qu'ils appelaient déjà, notre amie, Mme Drouet ». Et c'est aussi à Bruxelles < I ne Juliette commença sinon de résoudre, du moins de simplifier ce problème, à force de dévouement; d'abnégation et de menus soins.
En arrivant, le 14 décembre, le poète était descendu à Vhôtél de la Porte verte, dans le passage du même nom. Jl y demeura vingt jours à peine, et loua, le 5 janvier 1852, au n° 27 de la Grand'Place, une chambre de moyenne dimension, élevée d'un étage, et « meublée d'un divan de crin noir qui se transformait 6D lit, d'une table ronde servant successivement au travail
et au repas, d'un vieux miroir, surmontant une cheminée où s'enfonçait le tuyau du poêle l ».
D'après Juliette 2, qui ne vint jamais en ce logis, mais à laquelle le poète faisait volontiers ses plaintes, le divan semblait un « extrait de divan trop petit pour recevoir un homme ; » les matelas en étaient durs et fétides. A chaque instant réveillé par les bruits de la place, on dormait là fort peu et fort mal.
Mais dès l'aube, à travers la haute fenêtre, « la grande façade de l'Hôtel de Ville entrait dans la petite chambre, et l'envahissait magnifiquement, tel un bahut démesuré 3. » L'atmosphère s'imprégnait d'art et d'histoire. Avec sa belle imagination, son ardeur au travail, le poète faisait le reste. De là, les lettres presque joyeuses, toutes pleines d'une mâle vertu, qu'il adressait alors à sa femme demeurée en France. De là aussi, dans ses moindres démarches, un air de « dignitésimple, de résignation calme », qui, depuis l'exil, « s'ajoutait à la noblesse et au charme naturel de sou caractère » et tirait de Juliette, ce cri enthousiaste : « Je voudrais être toi pour te louer comme tu le mérites 4 ! »
A ATai dire, elle aurait pu prendre sa part de louanges. Le peu de confort matériel dont jouissait alors Victor Hugo, l'appui moral dont il sentait plus que jamais le besoin, c'est elle, en effet, <]iii les lui procurait.
' Charles Hugo, Les hommes de l'exil, p. loi.
iti mars 1832.
1 Charles Hugo, loc. rit ■ 18 mai 1882.
Elle habitait à deux pas, au n° 10 du passage du Prince \ chez une amie de sa jeunesse, mariée à un vague publiciste, Mme Luthereau. Moyennant 150 francs par mois, dont 25 allaient à sa domestique, elle y trouvait le vivre, le couvert et un peu d'affection. Mais bien plus que tout cela, elle appréciait la liberté où on la laissait de diriger à distance le ménage du poète, et de préparer, dans l'ombre des galeries, les plats et les friandises qu'il savourait au plein jour de la Grand'Place. Tous les matins, à huit heures, Suzanne, la bonne, portait donc à Victor Hugo un chocolat confectionné par Juliette, du linge que Juliette avait repassé et ravaudé, parfois du charbon que le grand homme ne savait pas ou ne voulait pas acheter.
Ayant' balayé et nettoyé la chambre où Charras, Hetzel, Lamoriclère, Emile Deschanel, le Dr Yvan, Schcelcher, parfois aussi Dumas le père, mettaient quotidiennement du bruit, de l'esprit, de la bonne humeur, et la cendre de leurs pipes, Suzanne s'en revenait vers deux heures. Elle trouvait sa maîtresse occupée d'apprêter et de faire cuire le déjeuner du maître, presque toujours une côtelette, que Juliette prenait la peine d'acheter elle-même, pour que le boucher la levât dans le filet ! Et Suzanne repartait avec la côtelette, le pain, le couvert, jusqu'à la tasse de café ! Docile aux recommandations qu'on lui avait faites, elle traversait d'un pas accéléré le passage
1 Ce passage constitue la troisième partie des galeries Saint-Hubert,
celle i|iii esl perpendiculaire aux doux autres, dénommées le pa> -.:•' du Uni '•( le passage de la Reine
Saint-Hubert, la rue du Marché- aux-herbes, la rue de la Colline. Il fallait, à tout prix, qu'elle arrivât devant que le déjeuner fût refroidi !
Lorsqu'au mois de février 1852, Charles Hugo eut rejoint son père, on pourrait supposer que Juliette cessa de jouer ce rôle de maîtresse cordon-bleu. On se tromperait; elle proposa seulement qu'en l'honneur du jeune homme, le menu quotidien fût augmenté d'un plat d'oeufs brouillés ; Victor Hugo ayant ouvert les crédits nécessaires, elle continua la tâche commencée, préparant deux côtelettes au lieu d'une, deux couverts au lieu d'un. De même, lorsqu'au mois de mai, exactement le 24, Mme Victor Hugo vint, pour la deuxième fois, voir son mari, à Bruxelles, ce fut Juliette qui se chargea de lui faire faire grande chère. Dans le trouble où la jeta une si haute occupation, elle oublia d'ajouter à ses envois une fourchette supplémentaire. Elle en perdit tout repos, pour le reste de la journée, et, par lettres successives, elle s'en confessa au poète, comme une dévote confesserait un péché mortel ' !
Tous ces soins cependant n'empêchaient point que les après-midi ne fussent vides et très longs. Victor Hugo les passait à écrire Napoléon le Petit, ou bien il organisait entre amis des excursions à Malines, a Louvain, à Anvers ; ou bien encore, se laissant prendre aux délices de la vie flamande, il acceptait de dîner longuement dans quelqu'un de ces instituts culinaires dont Bruxelles s'enorgueillit.
A Juliette, aucune de ces ressources ne s'offrait,
1 i>4 mai i*-.:.'
Confinée entre les cloisons de son étroite chambre, dont la vue était bornée par des toits et par un mur terne, au milieu duquel s'ouvrait une fenêtre malpropre, elle passait des heures entières à suivre, derrière les carreaux embués, les mouvements d'un serin, qui piaillait en sa cage. Elle trouvait sa condition semblable à celle de ce prisonnier l.
Ou bien, glissant sur la pente du souvenir, elle se rappelait le paquet de lettres perfidement envoyé cité Eodier, l'année d'avant, la douleur dont elle avait été possédée pendant plusieurs mois, le choix déclaré par le poète en sa faveur, leur promenade à Fontainebleau. Sous l'influence désolante du ciel belge, ce ciel couleur de cendre et qu'obscurcissent encore de lourdes fumées, elle connaissait que sa belle ardeur, son goût de renouveau étaient partis pour toujours. Elle laissait alors la jalousie reprendre sur elle des droits plus puissants que jamais. Tirant de leur cachette les lettres adressées par Victor Hugo à Mme Biard, au mois de mai 1844, elle les comparait avec celles qu'elle reçut de lui, à pareille date. Parmi ces dernières, il en était une qu'elle chérissait, celle du 21 mai, jour de la Sainte- Julie. La lettre commençait ainsi :
« Que veux-tu que je t'écrive 1 Que veux-tu que je te dise ? Je suis plein de toi. Depuis plus de onze ans, n'es-tu pas mon souffle, mon sang, ma vie ? Que puis-je t'apprendic que tu ne saches ? N'es-tu pas au commencement et à la tin de toutes mes pensées ? Oh, ma bien-aimée, il me semble que tu es devenue moi-
1 8 juin 1852.
même et que, quand je te parle, je parle à mon âme l ».
Juliette répétait tout bas : « Je suis plein de toi... N'es-tu pas mon souffle, mon sang, ma vie ?... Quand je te parle, je parle à mon âme !... Elle songeait que le même jour, à la même heure, peut-être avec la même plume, et sans que l'encre ait eu le temps de sécher, le poète avait écrit à l'autre les mêmes mots, les mêmes douceurs... Quelle misère ! quelle dérision ! pensaitelle. Me faudra-t-il en venir à mépriser l'amour humain, après lui avoir tant sacrifié %
Dans ces dispositions, elle forma de nouveau le dessein de rendre à Victor Hugo sa liberté : « Si tu me dis va-t'en, lui écrit-elle, le 25 janvier 1852, je partirai sans même tourner la tête de ton côté ! » Mais une fois de plus, il lui dit : reste.
Elle imagina aussi qu'après avoir aimé une personne spirituelle et affinée comme Mme Biard, son amant devait trouver bien ridicules et bien sottes les lettres « d'une pauvre Juju ». Elle s'en ouvrit à lui, disant : « Ces lettres étaient bonnes quand je me croyais tout à fait seule dans ton cœur; je ne m'apercevais pas alors de l'inconvenante pauvreté de mon esprit. Mais depuis que j'ai goûté au fruit amer de la désillusion, depuis que je sais qu'il faut habiller son âme comme on habille son corps, afin d'en dissimuler les défauts et d'en faire saillir les beautés, j'ai honte de ma nudité et n'ose plus me montrer à toi telle que
1 Fragment d'une lettre inédite de Victor Hugo à Juliette, que cette dernière signalait dans ses propres lettres et dont M. Louis Barthou a bien voulu nous communiquer la copie.
je suis ». Grave, sans qu'il y eût, cette fois, la moindre coquetterie dans ses paroles, elle proposa de ne plus écrire.
Heureusement, on était au 27 février 1852 ; en butte aux tracasseries de la police belge, tracasseries que la publication prochaine de Napoléon le Petit n'était pas pour rendre moins vives, Victor Hugo venait d'arrêter qu'il quitterait Bruxelles et se rendrait à Jersey. Juliette devait le suivre, sinon dans le même paquebot, du moins à quelques heures d'intervalle. Tout naturellement, il la pria de continuer à lui écrire, ne fût-ce que pour rompre l'ennui de cette courte séparation, et le 6 août 1852, lorsqu'elle débarqua dans le port de Saint-Hélier, elle-même avoue qu'elle portait sinon une âme et un visage consolés, du moins un cœur qui se reprenait à espérer : son « cher petit exilé », son « sublime proscrit », n'allait-elle point, pour la première fois de sa vie, l'avoir à elle, loin des Ailles, des plaisirs, et des étourdissement s '.
Victor Hugo séjourna d'abord dans un hôtel de Saint-Hélier, à l'enseigne de la Pomme cVOr. Puis il s'établit sur la plage de George-Town, au fond d'une \raste demeure à laquelle sa forme cubique et des fenêtres en tabatières (humaient une allure de prison.
l'ouï' .Juliette, elle voulut s'accommoder de V Auberge du (Oui me icc, mais jamais encore, depuis vingt ans, elle n'avait pris place à une table d'hôte sans que le poète tût près d'elle. La compagnie «les marchands et
des fermiers lui parut insupportable. Dès le 11 août, elle se mit donc en quête de quelque pension bourgeoise et traita avec la propriétaire de Nelson-Hall, au Hâvre-des-Pas, moyennant 8 schillings par semaine, pour le logement, et 2 schillings par jour, pour la nourriture. En tout, cela faisait environ 115 francs de dépense mensuelle, auxquels s'ajoutaient les gages de Suzanne, la domestique, soit 25 francs.
Comme 3Iarine-terraee, Nelson-Hall n'offrait guère de maritime que l'appellation. Tandis, en effet, que chez Victor Hugo, on manquait de fenêtres ouvrant largement sur l'Océan, chez Juliette, installée au rezde-chaussée, une palissade empêchait que l'on aperçût la moindre crête de la plus petite vague.
Notre héroïne essaya de s'en consoler, en écoutant le bruit des flots, en copiant le manuscrit presque achevé de V Histoire <Pun crime ou les vers que le poète destinait à grossir le volume des Châtiments. A la fin du mois de septembre, elle tenta même de se transporter, avec ses bagages, au premier étage de la maison, dans une vaste pièce d'où la vue embrassait le dur paysage du Hâvre-des-Pas, depuis la batterie du tort Eégent, à droite, jusqu'aux rochers de Saint-Clément, à gauche. Mais à chaque moment, Juliette était divertie de sa contemplation par le bruit que menait la propriétaire, une ivrognesse célèbre dans l'île pour la vigueur avec laquelle elle battait son mari, après boire '.
' M. Jean-Pierre Barbier a publié récemment, dans son volume ■lulielle Drouel, sa vie et son œuvre. Paris. 1913, le journal commence par Juliette h cette époque, mais qui. malheureusement . ne (ut pas continué.
Un nouveau déménagement fut donc décidé au mois de janvier 1853 ; il eut lieu le 6 février. Juliette alla habiter, dans la maison voisine de Nelson-Hall, un appartement meublé, situé au premier étage, et qui comportait, comme autrefois, à Paris, chambre, salon, salle à manger, cuisine. Il prenait jour sur une vaste étendue de sable, de galets, de rochers, et de goémons, au delà desquels l'âpre rafale
Dispersait à tous vents, avec son souille amer, La laine des moutons sinistres de la mer1.
Dans les commencements, Victor Hugo fréquenta peu chez son amie ; il se contentait de la rencontrer, tous les jours, au début de sa promenade, et de l'entraîner avec lui, par des chemins le long desquels la magie de l'été embellissait le moindre brin d'herbe. A travers l'île, où. « la nature s'était faite jardin », où « tout semblait parfum, rayon, sourire J, » on passait d'un bois à un groupe de rochers, d'un jardin à un écueil, d'une prairie à la mer 3 ». Au delà on voyait la France.
Sous le bras qu'elle appuyait au bras du poète, Juliette sentait alors le cœur de son amant qui battait plus fort ; levant les yeux vers lui, elle découvrait que le cher visage semblait tout à coup moins tourmenté. Aussi ingénieuse qu'une maîtresse de vingt ans, elle lui parlait donc de notre pays, elle évoquait le souvenir des voyages qu'ils y faisaient autrefois,