‹ Victor Hugo et Juliette DrouetChapitre 24 sur 35 · V. Hugo, Ce que c'est que l'exil · texte numérisé non relu

V. Hugo, Ce que c'est que l'exil

\ Hugo, Correspondance, lettre ;t Luthereau, le 15 août 1852.

tantôt vers le Rhin, tantôt vers les Alpes, et tantôt vers les Pyrénées.

« Te rappelles-tu nos départs, disait-elle, et comme on se serrait l'un contre l'autre, sous la capote de la diligence ; la main dans la main, l'âme dans l'âme, on perdait le sentiment de tout ce qui n'était pas notre amour. Et quand on arrivait à l'étape, quand on visitait cathédrales et musées, on admirait toutes choses à travers l'émotion dont nos cœurs étaient inondés. Que de chefs-d'œuvre m'ont ainsi exaltée, parce que tu les aimais et que ta bouche savait m'en éclaircir le mystère ! Que de marches j 'ai montées, j usqu'au sommet d'interminables tours parce que tu les montais devant moi ! J'en avais oublié la coquetterie naturelle aux femmes. Une fois, dans les couloirs du Mont-Saint- Michel, en visitant les cachots, j'ai gâté toute une robe ; je n'avais que celle-là et je riais tout de même ! Et une autre fois, à Coutances, tu sais bien, Coutances dont « les clochers tremblent au vent de mer, » dans un horizon noyé de brumes, souviens-toi comme l'averse tombait, une averse normande ! Tu voulus m'abriter sous ton manteau, mais je refusai, disant à l'imitation de je ne sais plus qui : cette eau-là ne mouille pas ! C'est vrai, vois-tu, la pluie à Paris ou ici, séparée de toi, c'est de la tristesse, du découragement des larmes, tandis que la pluie on voyage, avec toi, ah, ça n'était jamais qu'un peu d'eau sur le tablier de la voiture ' ! »

1 Lettre sans date. Le lecteur a pu se demander pourquoi nous n'avons pas encore parlé îles voyages de Juliette avec Victor Hugo. La raison en est forl simple; pendant ces voyages, toul entière au

bonheur de ne pas quitter son poêle. Juliette n'écrivait pas de gri-

Et le proscrit se rappelait, en effet, non point la pluie, ni la diligence, ni ces mille riens retenus par Juliette, mais la France... Aux accents de cette voix qui, jadis, lui avait révélé l'amour, il retrouvait, un moment, la patrie.

Avec ses tempêtes qui durent, là-bas, une semaine, l'équinoxe les surprit fâcheusement. Aussitôt après, sans transition, ce fut l'hiver .« Tout devint sombre, gris, violent, terrible, orageux, sévère ». Jour et nuit, l'averse « se mit à couler sur les vitres, comme une chevelure d'argent i ». Dans « le vacarme » auquel se livrait une nature tout à coup frénétique, les promenades devinrent impossibles. Heureusement pour Juliette, Victor Hugo crut s'apercevoir alors qu'il faisait plus chaud à Nelson-Hall qu'à Marine-Terrace. Mme Victor Hngo était bien venue le rejoindre dans ce dernier endroit, mais elle n'avait apporté avec elle ni le confort, ni la tiède atmosphère propices au travail d'un écrivain. Comme autrefois, rue Saint-Anastase, on installa donc près du feu, dans le salon de Juliette, la table à écrire, quelques volumes de Michelet et de Quinet, un ou deux romans de George Sand, et, tous les jours, après qu'il eut déjeuné au

bouillis. Les documents nous manquent donc, et ceux qui voudraient absolument faire l'historique de- vacances île notre héroïne, devront ae référer aux récits publies par Victor Hugo ou ses héritiers dans les deux volumes du lihin et dans le volume, Alpes cl Pyrénées. Les notes qui ont servi à rédiger la partie île ce dernier volume relative a la fin du voyage aux Pyrénées, sonl <\v^ notes de Juliette.

Accablé par la mort de Léopoldine, Victor Hugo perdit, en effet, les siennes, et. rentré a Paris, demanda ;i sa maîtresse d'en établir de nouvelles. Elle le lit docilement. [V. plus loin, dans le choix de lettres, celle du s octobre 1843.)

1 V. Hugo, Correspondance, lettre a Emile Deschanel, le M déc. 1853.

milieu des siens, le poète s'en vint travailler chez son amie *.

Déterminée, ainsi qu'elle le lui écrit, à « retrouver le chemin de son cœur, en passant par son estomac », Juliette prétendit aussi qu'il dînât avec elle. Elle flatta sa gourmandise et ses goûts hospitaliers, l'assurant que, nulle part, il ne traiterait aussi bien les proscrits, ses nouveaux compagnons. Bientôt, elle donna deux dîners de proscrits par semaine, puis trois, puis quatre ; à la fin, elle en eut un chaque jour.

Assisté de ses fils, qu'il avait enfin menés à Juliette, Victor Hugo présidait ces agapes, avec une grande indulgence, mêlée à un certain souci de la popularité. Juliette se montrait plus réservée, plus sévère. Habituée à traiter le poète comme un dieu, elle supportait mal que de petites gens eussent avec lui des procédés familiers.

« Le savetier égalitaire n'est pas mon fait », prononce-t-elle durement ; « je ne puis m'aecoutumer à ce plain-pied de la médiocrité la plus vulgaire avec ton génie a ».

Et ailleurs, parlant de ce pédantisme spécial, qui érige en dogmes de pauvres systèmes, et qui a fini par faire, de la libre pensée, le contraire de la pensée libre, elle ajoute :

« Il y a autant de précautions a prendre avec les bigots de la politique qu'avec ceux de la religion. De si grands dangers t'attendent peut-être parmi ces ours

' 2.) janvier L853.

1 21 août -ls:.i.

1 20 avril ISoo.

196 DANS LTNE ILE

prétentieux, que je redoute pour toi la fin de ton exil glorieux, plutôt que je ne la désire l ».

Autant il faut se la figurer de la sorte, distante et sur le quant à soi, à l'égard des victimes du coup d'Etat, autant nous devons l'imaginer bonne, douce et accueillante envers les deux fils du poète. On peut dire que, depuis vingt ans, elle aspirait à se rapprocher d'eux. Dès 1839, à propos d'une distribution de prix, où Charles et François-Victor furent couverts de lauriers, elle s'écriait :

« Quel dommage que je ne puisse pas assister à leur triomphe ! Je les aime pourtant de tout mon cœur, et je donnerais ma vie pour eux. Mais cela ne suffit pas ; je m'en venge en priant le bon Dieu de les conserver toujours ce qu'ils sont à présent, des enfants ravissants et bons ».

Dans la suite, on la trouve collectionnant leurs portraits, inquiète de leurs bobos ou de leurs maladies, demandant grâce pour eux, quand ils ont mérité quelque pensum, et multipliant, à leur intention, toutes les fois que le maître le lui permet, les menues gâteries, les travaux d'aiguille ou de plume.

Quel bonheur complet ce fut donc de recevoir officiellement, à sa table, ces enfants devenus des hommes, on le devine. Sitôt que les relations furent établies, elle mit les deux jeunes gens de niveau avec Victor Hugo, dans l'ordre de ses préoccupations, et prit sur elle de ne rien entreprendre pour le père, en fait de gâteries e1 de soins matériels, qu'elle n'entreprît aussi pour les

1 1 1 (lc< cmbre 1854.

fils. Commence-t-elle de copier les Contemplations f elle proteste qu'elle copiera aussi la traduction de Shakespeare par François-Victor. Envoie-t-elle Suzanne porter jusqu'à Marine-Terrace le bouillon d'herbes du maître ? elle la charge, en même temps, de « six chemises neuves » à l'intention de Charles.

Il n'est pas jusqu'à la jeune Adèle et jusqu'à Mme Victor Hugo qui n'aient alors accepté, sans protester, et dans un silence qui, déjà, équivalait presque à un remerciement, les bons offices de celle que Baudelaire n'eût pas manqué d'appeler « la servante au grand cœur ». Pour Adèle, Juliette cueille les premières fraises et les premières roses du jardin de Nelson-Hall, ou bien elle brode des mouchoirs dont Charles a dessiné le chiffre, ou bien encore, elle découpe et réunit en brochures les feuilletons de « Madame Sand ». Pour Mme Victor Hugo, elle prépare certain pot-au-feu à l'oie, qui est, dit-elle, le plus savoureux du monde ; elle lui prête aussi Suzanne, pendant tout le temps que Marine-Terrace manque de cuisinière, et, durant le même temps, elle se passe ellemême de domestique, elle fait des besognes de gâtesauce : « sa peau se gerce, ses ongles s'usent ' » mais elle en tire simplement de la fierté, et prend la résolution de pousser plus loin encore l'abnégation et le dévouement.

Son rêve était, en effet, d'entrer chez Victor Hugo, une fois pour toutes et d'y tenir, avec l'humilité convenable, le rôle d'une maîtresse devenue intendante.

1 U février 1 s:,:î.

<( Le pins difficile pour moi, écrit-elle le 5 janvier 1853, le plus douloureux et le plus odieux, c'est d'assister, les bras croisés, à tes luttes et à tes combats contre les hommes et contre la destinée. J'ai beau entasser amour sur amour et mettre mon âme au bout de mon cœur, dans l'espoir d'atteindre le droit de me dévouer pour toi, je n'y suis pas encore parvenue. »

Et un peu plus tard, le 18 et le 23 février, elle ajoute, en parlant des domestiques dont Mme Victor Hugo assurait fort mal, tantôt le recrutement et tantôt le service :

« Il ne faudrait rien moins que ma surveillance tenace et rageuse, pour venir à bout de ces ineptes et indolentes créatures ! Je regrette que le préjugé m'empêche de me consacrer à vous tous entièrement. Ce serait pourtant bien naturel et bien doux pour moi, que l'inutilité de ma vie accable... Oh ! que je voudrais pouvoir te servir jour et nuit ! Avec quel joie et quel amour, je te rendrais tous les menus soins dont tu manques presque toujours ! »

Quels que fussent les torts de Victor Hugo envers cette femme, — dont il ne cessa pas un moment d'exciter la jalousie, — on doit convenir qu'il sentait et reconnaissait, dans l'occasion, toute la grandeur de son amour. Chez lui, comme chez beaucoup d'hommes, l'artiste appréciait avec délicatesse une beauté morale qui ne contentait plus tous les goûts de l'amant. Il avait alors des retours généreux, des procédés, fort étudiés peut-être, mais qui offraient, en apparence, toutes les grâces de La spontanéité et de l'à-propos.

Au mois d'août 1855, lui et ses fils organisèrent une excursion à l'île de Serk. Juliette refusa discrètement d'y prendre part, parce que, disait-elle, il importait qu'elle ne se montrât pas en public au milieu de ceux qu'elle aimait tant. Elle regarda partir le bateau avec une douce tristesse, l'accompagna des yeux, aussi longtemps qu'elle put, essaya de copier des vers, n'y réussit pas, et s'abîma, toute la matinée, dans la contemplation muette d'un malheureux petit chevreau perdu, qu'on avait attaché à la haie, en face de ses fenêtres, pour le cas où quelqu'un le reconnaîtrait. Ayant oublié de déjeuner, elle tenta aussi d'apprendre par cœur deux ou trois chansons des Châtiments, en vue de les réciter avec le poète, au long de quelque promenade. Contre son habitude, elle n'y réussit pas. A la fin, elle retourna vers sa table à écrire et traça ces lignes désenchantées :

« J'ai manqué de prévoyance ; j'aurais dû deviner que l'ascétisme en amour n'est possible et doux que dans la jeunesse. Plus tard, cela devient la solitude morne et lugubre, presque la mort ' ».

Comme elle achevait les derniers mots, Victor Hugo entra, portant haut cette tête de « brigand génial » qu'il s'était faite depuis l'exil. D'une main, il attira Juliette vers lui et la baisa au front, de l'autre il lui offrit quelques anémones sauvages, et des vers négligemment tracés sur le dos d'une enveloppe ; -Juliette voulut les lire de suite, voici ce qu'ils disaient :

J'ai cueilli celte fleur pour toi, sur la colline, Dans l'âpre escarpement qui sur le flol s'incline,

■ Août 1855.

Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher.

Paisible, elle croissait aux fentes du rocher...

J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.

Elle est pâle et n'a pas de corolle embaumée

Sa racine «n'a pris sur la crête des monts,

Que l'amère senteur des glauques goémons.

-Moi, j'ai dit : Pauvre fleur, du haut de cette cîme

Tu devais t'en aller dans cet immense abîme.

Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.

Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.

Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.

Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde,

Te fit pour l'Océan, je te donne à l'amour.

Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour

Qu'une vague lueur lentement effacée.

Oh, comme j'étais triste au fond de ma pensée,

Tandis que je songeais, et que le gouffre noir

M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir1.

Quand elle eut terminé de lire, Juliette leva vers le poète des yeux emplis de larmes ; puis elle lui dit dans un sanglot : « Que tu es bon ! merci ; je ne regrette plus ma journée 2 ».

Le 18 août 1855, la jeune reine Victoria ayant rendu à notre pays, représenté par Napoléon III, une visite d'autant plus gracieuse qu'elle semblait désintéressée, les proscrits de Jersey crurent devoir lui adresser une lettre grossière, que publia leur journal, intitulé bizarrement VMomme. Fidèle à ses habitudes de galanterie, Victor Hugo ne signa pas ce factum :!. Mais il trouva

1 Les Contemplations, livre Y", XXIV

■ Août 1855.

■ Il étail signé 'le Félix Pyat, Rougée et Jourdain.

mauvais que les autorités de Jersey protestassent par un arrêté d'expulsion, visant les trois malheureux qui l'avaient rédigé ; il protesta donc contre cette mesure, et fut expulsé à son tour, le 31 octobre.

Il alla habiter Guernesey, une île voisine, beaucoup plus âpre, beaucoup plus revêche et dont il a écrit magnifiquement qu'elle était « un pauvre rocher, perdu dans la mer et dans la nuit, baigné d'écumes qui laissent à la lèvre la saveur amère des larmes, n'ayant d'autre mérite que son escarpement et la patience avec laquelle il porte le poids de l'infini 1 ».

Il s'installa d'abord au n° 20 de la rue Hauteville, à Saint-Pierre-Port. Puis, le 16 mai 1856, il fit acquisition d'une maison solide et vaste, bâtie, jadis, au bord des flots, par un corsaire anglais, et qui n'attendait que d'être restaurée pour constituer une demeure fort pittoresque. Ce fut Hauteville-House.

Juliette, ici encore, essaya, tour à tour, de l'auberge et d'une pension de famille tenue par une française, Mlle Leboutellier. Toutefois, dès qu'elle connut que Victor Hugo ne se contentait plus d'un établissement provisoire, et parlait de reprendre tous les meubles et objets d'art qu'il avait fait déposer chez elle, cité Eodier, à Paris -, elle pria qu'on voulût bien l'associer à ces vastes projets, et rêva, elle aussi, de retrouver ses meubles. Elle en avait assez du soi-disant confort anglais, avec « ses sommiers durs comme du bois, ses

1 V. Hugo, Correspondance, lettre à George Sand, le la juin 1856.

1 On sait qu'en juin 1852, Victor Hugo (il vendre à Paris la plus grande partie des meubles garnissant sun appartement, ">T. rue de la Tourd'Auvergne. Mais les objets auxquels il attachait une valeur particulière avaienl été emportés cité Rodier, chez Juliette.

draps trop petits, ses chaises à dos droit, ses canapés banquettes, qui remplacent des fauteuils passés à l'état de mythe, ses commodes semblables à des armoires de perruquiers ' )>

Très généreusement, Victor Hugo lui donna satisfaction ; il loua pour elle, le 2 juillet 1856, une petite maison dite la Pollue, située à proximité (VHauteville- House, et d'où l'on découvrait complètement cette dernière. En même temps, la fidèle Suzanne fut dépêchée en France, avec mission de faire emballer et expédier à Guernesey, aussi bien le mobilier de Juliette que les objets appartenant à la famille Hugo. Elle revint le 9 août. Les meubles et objets d'art la suivirent, le 20 du même mois.

Alors commença, pour les deux amants, une existence pleine de fièvre, la fièvre des emménagements, de la décoration et du bibelot. Ils s'étaient, depuis de longues années, comportés en collectionneurs. Jadis, dans le temps même que l'amour les occupait le plus, ils avaient toujours réservé quelque loisir et un peu d'argent à leurs recherches, chez les antiquaires, les brocanteurs ou les marchands d'estampes. Dès 1836, Juliette eût pu vanter l'ensemble plus ou moins harmonieux de « ses pots, ses plats, ses soupières, ses oiseaux, ses fleurs et ses chinois, » cependant que Victor Hugo n'eût pas manqué de surfaire ses laques japonaises, ses étoffes peintes ou brodées, ses bois sculptés et ses vieux sièges.

Leur passion à tous les deux était d'ailleurs, là-

1 Journal de Juliette, dans Jean-Pierre Barbier, <•/>. ri/., p. 142.

dessus, tellement vive, qu'on parvient malaisément à discerner lequel en fut possédé le premier, et passa ensuite son mal à l'autre. Tout ce qu'il est permis d'affirmer, après une étude attentive, c'est que Victor Hugo, montrait plus de méthode et plus de constance dans la poursuite d'un objet, Juliette plus de vivacité. Une fois l'objet acquis, Victor Hugo ne concevait pas qu'on voulût s'en débarrasser ; on lui eût fait admettre une rime pauvre, plutôt que l'abandon d'une chose ancienne. Juliette, au contraire, trouva très vite, dans les rendez-vous et les promenades à deux, un élément d'échange. Elle supporta de bonne heure l'idée que l'on pût sacrifier le goût du bibelot à celui des caresses; encore qu'elle s'intitulât plaisamment la « reine des vieux tessons », elle préféra régner sur le cœur de son poète. Et, fort galamment, elle écrivit :

« Tous les plats, toutes les soupières, tous les oiseaux, toutes les fleurs et tous les chinois du globe terrestre ne valent pas l'ongle de ton petit doigt l; je suis prête à les vendre tous pour une nuit passée avec toi ! »

Ou bien encore :

« Si vous voulez me faire une cour assidue et très tendre, je vous inonderai de lanternes et de coromandel. Jusqu'à présent, j'avais eu la simplicité de compter sur la générosité naturelle à votre sexe. .Mais je vois que je perds mon temps cl ma tendre vieillesse! Je change donc de système. Je tenterai désormais votre cupidité et votre gourmandise : pour une heure d'amour, argent comptant, un bon diner ; pour une nuit

1 22 avril ix:;ii.

bien employée, le déjeuner et un excellent café à la crème ; pour un an de bonheur ininterrompu, tous les coromandels, tous les burgs, toutes les encoignures, et tous lesjbric-à-brac à discrétion * ! »

Enfin, tandis que Juliette attachait à chacun de ses bibelots une valeur sentimentale, tandis qu'elle les aimait surtout à cause des émotions qu'ils lui rappelaient, Victor Hugo ne les appréciait guère qu'en proportion de leur asservissement à son génie volontaire. Acheter une statuette, des panneaux bizarrement fouillés, quelque étoffe chatoyante, c'était bien ; mais arranger tout cela d'une manière plus ou moins décorative, faire, des panneaux, un coffre ou une banquette, de la statuette, le couronnement d'un meuble, de l'étoffe, une tenture, c'était mieux.

Dès son arrivée à Guernesey, le voilà donc qui renonce à ses divertissements de Jersey, le spiritisme et la daguerréotypie, pour s'improviser architecte, maître ébéniste et maître menuisier. Le voilà qui mène de front l'installation de Juliette et la sienne, achetant de toutes mains les vieux bahuts normands dont il fait des meubles à tous usages, transformant en tapis et rideaux les dernières robes de théâtre de son amie, composant des boiseries, des cheminées, des consoles, et en général cet ensemble d'objets assez disparates qui décorent aujourd'hui le musée Victor-Hugo, et que son amie, elle-même, a fort judicieusement appelé un « poétique pot-pourri de Tint ».

' 2 mars 1851, dans Wellington Wack, op. cit., p. 135.

Ainsi compris, l'aménagement d'Hauteville-House fnt très long ; le 2 avril 1857, nous apprenons de Juliette que le poète était encore « dans le coup de feu de sa salle à manger » ; et le 28 mai 1858, il écrivait à George Sand : « Ma maison n'est encore qu'une masure ; de bons ouvriers guernesiais s'en sont emparés et, me croyant riche, trouvent juste d'exploiter le grand monsieur français et de faire durer le travail ».

Juliette, dont la demeure était plus modeste, eut le bonheur d'en jouir plus tôt. Elle fit son entrée à La Pollue dans les premiers jours du mois de novembre 1856, et dès le 8 de ce mois, elle remercia comme suit Victor Hugo :

« Je suis touchée, honorée, comblée de toute la peine que tu as prise, depuis trois mois, pour me faire un petit paradis domestique. Il ne s'est pas donné un seul coup de marteau sans ton inspiration. Mais en croyant ne faire qu'une charmante petite maison, poétique et artistique, tu as fait le temple de ta divinité, dans laquelle mon âme t'adore, jour et nuit. Toutes les choses créées ici par ton génie me seront chères et sacrées ; je ne les toucherai qu'avec respect. »

Quelques mois après, découvrant que les portraits du maître, qui ornaient la maison, du haut en bas, n'étaient pas tous encadrés, elle ajoutait fort joliment : « Je voudrais qu'avant d'arranger ma cheminée, vous allassiez au plus pressé ; ce serait de faire encadrer trois portraits de vous qui traînenl honteusement dans les coins, sans pouvoir obtenir de votre générosité trois clous el cinq pieds de l>ois doré! Avnnt la cheminée, votre image ! A\;ml la décoration, Le néces-

saire ! Avant l'autel, le dieu ! Arrangez -vous, comme vous voudrez ! Il ne s'enfoncera pas un clou chez moi, si ce n'est pour vous pendre ! Il ne se dépensera pas un sou, si ce n'est pour vous donner des bâtons ! »

Victor Hugo s'exécuta et commanda les cadres. Mais il fit mieux encore. Car, dans le même temps, il procura à son amie la joie de l'apercevoir en personne, plusieurs fois par jour.

Au sommet diHauteville-lIouse, il venait, en effet, de faire construire ce qu'il nommait, un peu prétentieusement, son « salon de cristal », et ce que nous appellerons proprement un belvédère couvert et vitré du haut en bas. Sa chambre étant de plain-pied avec ce « grenier sublime », c'est là que, tous les matins, de bonne heure, il s'appliquait à l'hydrothérapie, c'est là aussi qu'il travaillait, sur une tablette mobile fixée au mur, quand le froid ne le chassait pas dans quelque autre pièce de la maison. Devant ses regards s'étendaient la ville basse, le port, l'archipel des îles anglonormandes et, par les temps clairs, la côte du Cotentin. Derrière, dans sa petite maison qui dominait légèrement HauteviUe-House, Juliette le cherchait des yeux et paraissait veiller sur lui.

Dès le premier jour de son installation à La Pallue, elle lui avait écrit :

« Me voici donc, enfin, votre voisine ! C'est à bout portant maintenant que je vous décocherai mes tendresses et mes baisers. Il me semble que ce rapprochement de nos deux habitations rapproche aussi nos deux âmes... Je crois déjà sentir que j'entre plus avant dans ta vie... Je suis heureuse de vivre a côté de toi,

de voir tes arbres, d'entendre les aboiements de tes chiens et de regarder aller et venir, autour de ta maison, tout un peuple d'ouvriers flânant comme un seul homme !... »

De fait, on peut dire qu'à dater de ce moment, le corps de Juliette demeura seul à La Pollue; son cœur et son esprit habitèrent Hauteville-House.

S'éveiller au cri des mouettes, sauter du lit, courir à la fenêtre, essayer de distinguer à travers l'écharpe humide qui s'élève des flots, si « le cher petit ouvrier » est déjà debout ; s'il ne l'est point, guetter son lever de façon à surprendre son premier mouvement, entendre enfin le bruit de ses pas sur le parquet sonore, voir flamber son gilet rouge, et connaître, aux étourdissants moulinets que font ses bras, que la nuit lui fut clémente et le sommeil reposant, l'en féliciter avec une volée de baisers, recevoir de lui, en échange, « un de ces sourires qui vous mettent de la lumière dans l'âme pour toute la journée », assister de loin à sa toilette, sans pouvoir d'ailleurs intercepter un seul de ses regards, tant il est pressé de se mettre au travail ; descendre au jardin, cueillir les roses dont on fera l'infusion dans laquelle il vient, tous les soirs, baigner ses yeux fatigués, choisir la rhubarbe ou les cerises avec quoi Suzanne garnira les tartes qu'affectionnent « les jeunes loups d'Hauteville-House », se retourner vers son jardin a lui ; déchiffrer, comme si on les voyait pour la première fois, les V et les il fleuris < j ni s'enlacenl sur Les parterres de La pelouse, se demander où il est passé, ce qu'il fait, à quoi il pense, caresser du regard La voile peinte (rime barque, en songeanl que,

peut-être, il la contemple clans le même instant ; lire des journaux où on parle de sa gloire, entendre chanter les poules spécialement chargées de pondre, chaque jour, le déjeuner du poète, et presser aussitôt Suzanne de porter là-bas, très vite, les œufs tout chauds encore et la tarte toute fumante, suivre cette fille de l'œil, se dire qu'elle est bien heureuse d'entrer dans Hanteville- House, d'y respirer le même air que lui, ne fût-ce que cinq minutes, attendre qu'elle revienne, et ne consentir à se mettre à table qu'après lui avoir fait répéter plusieurs fois, que « M. Victor Hugo a bien dormi » ; tels étaient, en effet, les soins et les amusements par où Juliette manifestait, chaque matin, durant la belle saison, la tendresse qui l'animait.

L'après-midi, elle le passait à attendre la visite du maître, à l'accompagner dans ses promenades au bord de la mer, ou bien, s'il ne venait pas, à copier quelque poème de la Légende, quelque chapitre des Misérables. « De faire courir des pattes de mouche derrière cette pensée ailée, d'écrémer, avant tout le monde, le dessus de ce génie, de boire à même cette poésie, avant que personne y eût goûté », c'était si bon que le plus souvent elle en oubliait l'heure. Et le soir, au moment du dîner, quand le poète arrivait enfin avec ses fils et ses hôtes, il la trouvait encore à la tâche, joyeuse, sereine, presque confiante.

Malheureusement, ce bonheur s'évanouissait avec l'hiver, aussi rapidement que retombe la poussière irisée dont se pare la crête des vagues. Dès la Toussuint , il ne restai! pins que la tourmente au dehors, et, au dedans, une obscurité qui empêchail même de lire,

même de copier. « Semblable à un grand lac renversé » sur les maisons noirâtres, le ciel laissait apparaître de loin en loin, toutes les trois semaines ou tous les mois, un soleil chétif et plombé. Le reste du temps, l' atmosphère demeurait « ouatée de rhumatisme », imprégnée d'humidité.

Juliette, qui venait d'atteindre la cinquantaine, s'accommodait fort mal de ce climat déprimant, et qui, dit-elle, lui eût mis très vite la mort dans l'âme, si elle n'y avait pas eu l'amour. En proie à des attaques de goutte, elle appréhendait que la décrépitude ne vînt très vite ; elle s'y résignait péniblement.

Que faire d'une vieillesse infirme % que faire d'un corps dont l'âme n'est plus la maîtresse ? que faire même d'une âme à laquelle le préjugé ne permet plus d'aimer % Juliette n'osait pas répondre à ces questions, crainte que tout lui manquât à la fois. Elle perdait peu à peu jusqu'au goût d'écrire ses tendres « gribouillis. » Les souvenirs heureux lui devenaient pénibles, les témoins de ses belles années lui donnaient de la gêne. Au mois de mai 1857, étant venu à Guernesey embrasser Victor Hugo, Alexandre Dumas sollicita l'honneur de revoir la « princesse Negroni ». « Qu'on ne me l'amène pas, dit-elle, je serais honteuse de me montrer sous le travestissement que m'ont fait la maladie et l'âge, et qui cache trop bien la jeunesse de mon âme l. »

' Est-il besoin d'ajouter que le bon Dumas se présenta tout de même .1 La Pallue, qu'il y fui très gracieusement accueilli, qu'il y déploya une verve sans égale, el ne se retira qu'après avoir Improvisé Bur l'album de Juliette des vers où il la félicitait de Bon éternelle jeunesse? ( 1 mai 1857).

Dans ces sentiments, elle pensait souvent, 'longtemps, opiniâtrement, sinon à la mort, du moins aux morts. Et, soit qu'un prêtre s'en mêlât, soit que d'ellemême elle se sentît appelée vers la croix, elle revint pendant quelque temps aux pratiques religieuses.

iS"on pas qu'elle les eût jamais tout à fait abandonnées ; suivant une expression que Victor Hugo emploie volontiers, cette femme portait une âme avertie de Dieu, et dans ses heures d'angoisse, notamment après la mort de sa fille, elle avait couru vers l'église comme l'enfant blessé accourt vers sa mère, elle y avait passé des journées entières, entre autres celle de l'exhumation l. Plus tard, à Bruxelles, elle avait accoutumé de lire la messe chez elle, tous les dimanches -, et d'aller, de temps en temps, sous les voûtes de Sainte-Gudule prier pour le « sublime proscrit ».

Mais c'est vraiment à Guernesey, entre 1856 et 1859, que ses préoccupations et ses pratiques perdirent l'apparence d'un acte de désespoir, pour revêtir le caractère d'une conviction raisonnée, d'une ferveur habituelle. D'ailleurs, les prétendues découvertes du spiritisme venaient de confirmer Victor Hugo luimême dans la croyance où il fut toujours, que les âmes sont immortelles :!, qu'elles nous tiennent lieu là-haut, tantôt d'intercesseurs et d'alliés, tantôt de confidents et d'amis. Tout le premier, il encourageait

1 11 juillet 1846.

1 20 juillet 1846.

3 Voir notamment, dans Pendant l'exil, sou discours sur la tombe d'Émily de l'utron.

donc Juliette à la prière, il louait, chez elle, le goût du surnaturel et il ne s'étonnait pas qu'elle lui dît :

« C'est aujourd'hui le dixième anniversaire de la mort de ma fille. Mon cœur les compte avec une sorte d'anxiété douce et triste, comme on compte les bornes d'une route inconnue, au long d'un voyage dont le gîte est incertain. Il me semble que tous les pas que je fais dans cette vie, mon enfant les fait dans l'autre pour se rapprocher de moi. Cette pensée ranime mon courage et ma confiance. J'espère, je prie, je t'aime, et j'attends ! ».

Ou encore :

« C'est aujourd'hui la fête de ma pauvre Claire ; depuis ce matin, j'ai dépouillé tout le jardin de cette bonne Mlle Lebouteillier de ses fleurs blanches pour les mettre devant les portraits de cette chère absente. Si, comme tu le crois, les âmes envolées errent autour de nous, entre le ciel et la terre, elles doivent essayer de se rapprocher de nous sous les formes qui nous plaisent le plus et c'est peut-être leur haleine que nous respirons dans le parfum des fleurs. Mes lèvres ne s'approchent jamais d'une rose blanche, sans que je croie sentir les baisers de mon enfant -. »

Peu de mois après avoir écrit ces lignes, Juliette trouva, dans un coin de sa bibliothèque, égaré parmi les éditions originales que Victor Hugo lui prodiguait, un bon vieux livre, pauvrement couvert d'une basane fatiguée, méchamment imprimé sur du papier à chandelle, et qui portait, dans ses marges comme sur

' i'l juin 1836.

-' lu août 1856.

ses tranches, la trace de méditations répétées. C'étaient les Fies des Saints*, telles qu'elle les avait gardées, sans doute, depuis son passage chez les Bernardines-Bénédictines de l'Adoraton perpétuelle, au couvent du Petit-Picpus.

Elle les Ouvrit au hasard, lut un moment, laissa le livre se fermer de lui-même et crut qu'elle n'y penserait plus. Mais il faut croire que cette littérature religieuse, qu'elle qualifiait jadis de douceâtre, prenait maintenant sur elle un pouvoir insoupçonné, car elle y revint, elle en fit, peu à peu, sa lecture ordinaire, comme autrefois (VHernani ou de Marion, et à la fin elle annota le volume, évoquant dans ses marges des souvenirs et des anniversaires.

Tristes souvenirs, notes mouillées de larmes. Le livre offrait-il le récit de quelque humble vie couronnée par le martyre d'une longue agonie ? Juliette écrivait au regard : 31 mars, ma pauvre fille est tombée malade ce jour-là, qui était un samedi. Le livre recommandait-il aux chrétiens de fortifier leur âme par la prière et les sacrements 1 Juliette écrivait encore : 16 juin, mon pauvre ange communia aujourd'hui mardi. Le livre enfin s'ouvrait-il sur uu long tableau du supplice infligé à celte sainte -, qui regarda avec des

1 Vies des Saints pour tous 1rs jours de l'année, avec différentes pratiques et des prières à la fin de chaque rie. se vend à Paris chez Savoye, rue Saint- Jacques, à l'Espérance, et chez tous les libraires tenant livres de piété, 1809. L'exemplaire es! annoté de la main de Juliette à partir

du il mars 1859, sainl Sophr i, jusqu'au il Juillet de la môme année,

saini .Iran, évoque. Nous devons la communication de ce touchant document au très aimable el érudil conservateur du musée Victor- Hugo, M. E. Planés, devenu.Jdepuis, administrateur adjoint du musée des Gobelins.

i . uactemcni sainte Julitte.

yeux secs le meurtre de son petit enfant « faisant voir par là combien la grâce de Dieu pour qui elle souffrait l'avait élevée au-dessus des sentiments de la nature », Juliette notait : Mo:t de ma pauvre fUc bénie, un dimanche à huit heures et demie du soir.

Puisqu'elle écoute la voix de sa morte, puisqu'elle communie en esprit avec l'enfant, dont la piété avait été si solide, on doit noter ici que jamais Juliette ne fut plus près de revenir à la religion de ses jeunes années ;il eût suffi, pour qu'elle fît le chemin jusqu'au bout, que le poète des Contemplations la laissât embrasser le dogme, comme il l'avait naguère conduite à adopter certaines croyances métaphysiques. Mais il ne lui en donna ni la licence, ni même le loisir.

Au mois d'avril 1863, et alors que Juliette relevait à grand'peine d'une nouvelle attaque de goutte, Victor Hugo s'avisa, en effet, de l'humidité qui régnait à La Pollue. D'accord avec ses fils, qui paraissent avoir épousé très vite une pareille idée, il arrêta donc que « Juju », comme il l'appelait, déménagerait au plus vite, et que, pour la seconde fois, il serait l'architecte, le tapissier et le décorateur de sa nouvelle habitation.

Juliette fit a ce projel une .vsistai.ee aussi Longue que vive. La maison qu'on lui destinait (.lirait, en effet? ie grave Lnconvénienl d'être assez éloignée VKauteville-Eouse. A L'idée qu'elle ne pourrail plus guetter, pendanl une bonne parti.- de la journée, les

moindres gestes de son amant, notre héroïne éclata donc en plaintes et en doux reproches :

« Eenoncer à notre voisinage, pour assurer peutêtre quelques heures de plus à ma vie, écrit-elle, le 25 avril 1863, vraiment cela n'en vaut pas la peine. La question pour moi n'est pas de vivre longtemps, mais de vivre le plus près de toi possible. »

Et le 26, elle ajoute :

« Mon jardin lui-même me fait fête ; les fleurs me crient : ne t'en va pas ! Elles ont raison ; la santé est là où est le bonheur ; et le bonheur est de s'aimer côte à côte, les yeux dans les yeux, l'âme dans l'âme. »

Cependant, Victor Hugo tint bon, et le 2 février 1864, jour anniversaire de la première représentation de Lucrèce Borgia, « la princesse Negroni » planta la crémaillère dans sa nouvelle habitation, qu'elle baptisa Hauteville-Féerie.

Là encore le poète avait tout disposé lui-même, « entassant les coffres vermoulus sur les bâtons de chaise les plus vétustés, dressant le Pelion de la friperie sur l'Ossa des culs de bouteille l ». Se souvenant en outre de l'attachement que portait autrefois Juliette à leur chambre de la rue Saint-Anastase, il avait essayé de reconstituer fidèlement cette pièce, avec ses tentures de damas rouge et or, les paons brodés à même chaque panneau, les magots de faïence et les dragons de porcelaine qui ornaient le bahut, et surtout les miroirs où se multipliaient et se jouaient confusément meubles, bibelots e1 oiseaux.

1 • juillel 1863

A la vue d'une telle « merveille », Juliette lui manda qu'elle cherchait vainement « des mots tout neufs pour exprimer son admiration et sa reconnaissance ». Puis comme elle le savait très souvent privé de Mme Victor Hugo, qui faisait sur le continent de fréquents voyages, comme elle le trouvait plus que jamais dénué de tout confort, elle offrit de lui servir, tour à tour, d'hôtesse et d'intendante.

Dès 1863, nous la voyons ainsi suppléer complètement Mme Victor Hugo, pendant une courte absence de cette dernière ; et, à la fin de 1864, durant une autre absence, qui cette fois se prolongea jusqu'au mois de février 1867, nous la voyons encore prenant un soin égal d' Hauteville-House et d' H auteville- Féerie.

Une différence apparaît néanmoins dans sa manière de gouverner chacune de ces deux maisons. A Hauteville-House, elle administre sans se montrer, en personne sage, discrète, et même un peu secrète. C'est elle qui dirige les domestiques, et qui, au besoin, les redresse, c'est elle qui vérifie les comptes et qui les réduit. Mais elle accomplit sa tâche de loin et dans l'ombre ; officiellement, le poète passe pour vivre seul, avec ses fils et sa belle-sœur, Mme Julie Chenay ; quand il reçoit certains amis parisiens, le nom de Juliette n'est même pas prononcé.

A H auteville- Féerie, au contraire, notre héroïne est chez elle ; elle a reçu mission de se comporter en maîtresse de maison, de prodiguer son esprit aussi bien que ses talents ménagers : elle doit, suivant ses propres expressions, « faire tantôt la dame, et tantôt la cuisine ».

216 DANS UNE tt,E

Pour ce double rôle, on pourrait croire qu'elle montrait un éloignement d'autant plus grand que la société des proscrits, présentés chez elle par Victor Hugo, lui semblait plus pesante. On se tromperait ; une fois encore, Juliette accepta ici, par devoir et par dévouement, ce qu'elle n'eût jamais désiré, ni même accepté par goût.

Visiblement, en effet, le poète s'ennuyait l ; il avait beau composer de magnifiques vers, son dialogue avec la grande nature commençait de lui devenir monotone. A ce génie un peu théâtral, il fallait mieux qu'un beau décor, il fallait un public. A cette éloquence naturelle, trop verbeuse, mais dont on rapporte néanmoins qu'elle laissait loin derrière elle tout ce qu'il a mis dans ses livres, il fallait un auditoire, du bruit, de la contradiction, des applaudissements. Privé de tout cela, l'auteur des Châtiments n'était plus que l'ombre du poète de Buy Blas. Sans doute, l'air salin fouettant sa complexion robuste et sanguine, la colère soutenant son humeur contre Napoléon III, il avait encore beaucoup de moments pendant lesquels il se montrait plein d'allant et de ressort. M;iis il en avait d'autres où il traînait avec lui un découragement et une fatigue qu'exprimaient les plis violents de ses lèvres, la chute molle de ses joues mal rasées, les sillons épais de son fronl, et surtout les lourdes poches formées au-dessous de ses yeux. Sa mise annonçait alors une complète

1 Ci't ennui perce déjà, en 1855, dans une lettre '\u ii janvier, à Emile Deschanel : « Voua êtes, ècril Victor Hugo, marié au bonheur, à uni' charmante Femme, aux applaudissements, aux sourires. Moi, j'ai épousé la mer, l'ouragan, une immense grève de sabir, la tristesse, ci toutes les étoiles de la nuit. » (V. Hugo, Comespondance, I. III.)

démission de lui-même, et quand il passait sur la place de Hauteville, avec son chapeau girondin maltraité par le vent de mer, son foulard de cachemire noué autour d'un cou rebelle au faux-col, sa redingote, ouverte, l'été sur une chemise indigente de boutons, et l'hiver sur un gilet soi-disant rouge, dont Robespierre n'eût pas voulu *, les petits enfants qu'il aimait tant se détournaient de lui comme d'un maudit.

Juliette entendit fort bien ces muets avertissements et dès qu'elle fut établie dans le cadre assez vaste d' Hautev ille-Féerie, elle essaya de reconstituer la société qu'elle avait naguère présidée à Jersey. Elle voulut même en élargir le cercle ; elle y fit entrer quelques nouveaux A'enus.

Malheureusement, les proscrits de Guernesey appartenaient, paraît-il, à cette sorte de personnes que toutes les supériorités gênent, et qui ne pardonnent même pas celle du génie. S'appelât-il Victor Hugo, ils enrageaient de trouver un homme plus riche qu'eux, plus instruit, plus reluisant ; une furieuse démangeaison les prenait de maudire après boire «le richard, qui leur avait offert du veau assaisonné d'éloquence »; puis, l'auteur de Napoléon le Petit ne paraissant pas de <*ux que l'on maudissait en face, ces messieurs s'en prenaient, le lendemain, à son amie. Les perfidies, les mots désagréables cl aient alors prodigués ; de bonnes âmes se chargeaient d'exciter la jalousie de J ni ici le,

1 on peul vérifier ions ces traits, en demandanl à voir, au musée Victor-Hugo, la série 1res nombreuse des photographies du poète prises par ses fils, pendanl l'exil. Il y ;i Là île ces instantanés, comme on dirai! aujourd'hui, qui en racontent long sur les petites misères du grand proscrit.

en apportant à Hauteville-Féerie des histoires d'un ragoût fort épicé, et dont Victor Hugo passait pour le héros ; d'autres la félicitaient d'être entretenue par lui sur un pied à la vérité peu démocratique, mais fort honorable pour une « dame de son âge ». On critiquait, comme autant d'attentats à l'égalité, le culte qu'elle rendait à Olympio vieillissant, et les procédés que montrait Olympio pour « une Juju en cheveux blancs », la chère habitude où elle était de l'accompagner le soir, aux lanternes, quelque temps qu'il fît, jusqu'à la porte d' 'Hauteville-House, et la coquetterie qu'il gardait de baiser alors la main de sa maîtresse, comme il eût fait celle d'une reine. On daubait, enfin, sur les cadeaux qu'il lui offrait, et quand, en l'honneur de la Sainte-Julie, la pauvre femme recevait des salières anciennes ou bien des couteaux à manche d'argent, on la mettait dans le cas de s'écrier : « Comment avouer cette splendeur 1 jamais, jamais devant eux, je n'oserai étaler cela sur ma table l ! »

D'assez fréquentes discussions s'élevaient par la suite entre le poète et son amie. Avec sa flamme accoutumée, et surtout avec « l'aimable indulgence, le divin laisser-aller », que Juliette aimait à opposer « aux exigences quinteuses des vieux démagogues, grognons et malencontreux », Victor Hugo prétendait faire voir tout le beau côté de la proscription et que leurs compagnons d'exil portaient, dans des corps affaiblis par le dur climat et les privations, des âmes fidèles, des cœurs purs et fiers, dévoués à la cause du

1 30 mai 1863 el I décembre 1868.

peuple. Glissant sur sa pente préférée, il ajoutait que « ces hommes d'airain feraient plus tard la république, et, dans la république, l'union, l'harmonie, la lumière, le bien-être ». Il annonçait la diffusion complète des lumières par la liberté de la presse et l'instruction obligatoire, la fin des guerres, celle du paupérisme, la constitution des Etats-Unis d'Europe.

Juliette admirait que son amant devînt prophète, elle le comparait à Jésus-Christ, et elle le lui disait bonnement. Par contre, pour ce qui était des proscrits, elle ne voulait rien entendre et répondait que ces genslà étaient des « bourgeois, des bourgeois mal venus, des bourgeois honteux d'eux-mêmes, des bourgeois éteints dans les brumes de l'Océan, mais enfin des bourgeois »; qu'ils portaient la blouse par air, mais que, dans le fond, ils désiraient de revêtir l'uniforme ou la redingote ; qu'ils affectaient de vivre parmi « les vapeurs rances du tabac et de l'ivrognerie chronique, mais que tôt ou tard, à Paris ou dans les provinces, ils enrichiraient de leur clientèle des fabricants de cosmétiques et d'eaux capillaires » ; qu'ils jouaient aux «socialistes peu sociables », aux « fantômes barbus, crochus, moussus, poilus, bossus et obtus », mais qu'ils enviaient les préfets, les ministres, les académiciens, et caressaient le rêve intérieur de fréquenter quelque jour l'Opéra et ses coulisses, d'avoir part aux grâces et aux faveurs ; qu'ils « parlaient abondamment de la sueur du peuple », mais qu'ils offraient dans leurs réunions « le parfait tableau de la paresse conversanl avec la vulgarité ». — « Donnez-moi un peu d'argent, concluait-elle, donnez-moi des prébendes, des décora-

tions, des places, et, selon l'occasion, je ferai de tous ces Diderots des marguilliers, de tous vos Marats, des petits-maîtres \ »

Nous ignorons ce que pouvait bien opposer le poète à ces propos passionnés ; un jour pourtant, il dut intervenir et représenter que Juliette passait la mesure. Faisant elle-même la police de sa maison, n'avait-elle point jeté dehors un proscrit qui lui manquait de respect 1 Une fois de plus, Victor Hugo prêcha la mansuétude. Il s'attira cette réponse :

« Je t'aime trop, pour ne pas garder fièrement la dignité que me donne cet amour. Devant toi je ploie les genoux; devant les autres hommes, je regarde de haut, car je suis au-dessus d'eux de toute la grandeur de mon amour - ».

Cette dignité simple, à laquelle Juliette attache ici un si haut prix, et dont elle prétend ne se départir qu'en faveur de son poète, elle sut la garder dans la circonstance la plus délicate de sa vie, c'est-à-dire au moment où Mme Victor Hugo lui tendit la main. Non pas qu'elle ait refusé la sienne, mais là où toute autre aurait péché par excès de contentement ou de familiarité, elle montra une réserve discrète et qui l'honore.

Depuis l'exil, la situation réciproque des deux femmes offrait d'ailleurs un grand changement. D'un cote, avec ses distractions perpétuelles, ses fatigues continues, ses somnolences, son incapacité de diriger

1 li mai fi H) juin 1853, La ci 28 mars 1854, li avril 1855, -i mars

il 23 décembre 1858, Mr.. etc.

'19 décembre 1864, n s'agissait probablement de Bennett de Kesler.

une maison *, Mme Victor Hugo s'était laissé envelopper peu à peu par le tissu d'attentions, de politesses et de gâteries que Juliette prodiguait à elle et aux siens ; les rapports de ses domestiques et de ses fils sur ce qui se passait à Hauteville-Féerie lui avaient donné bonne idée de notre héroïne. Son indulgence naturelle faisant le reste, elle se montrait toute disposée à traiter en voisine, et même en amie, celle qu'elle eût pu traiter en rivale.

D'un autre côté, Juliette n'éprouvait plus, comme autrefois, dans les commencements de son amour, la jalousie un peu spéciale qu'inspirent aux maîtresses les épouses légitimes ; elle souffrait très bien que le poète lui offrît une photographie, le représentant, lui et sa femme, dans une pose « qui symbolisait leur félicité domestique ». Et elle lui écrivait à ce sujet :

« Ce que mon cœur accepte ne peut pas déplaire à mes yeux. Loin d'être jalouse de la souveraine beauté de Mme Victor Hugo et de ses saintes qualités, je la voudrais plus belle et plus sainte encore pour l'honneur de ton nom et pour ton bonheur \ »

Ou bien encore, elle envoyait une tarte aux habitants (VHauteville-House, le jour qu'ils fêtaient la Sainte- Adèle et elle y ajoutait ce billet :

« J'ai le cœur plein d'une tendresse infinie pour tout ce que tu aimes... Soyez gais, soyez heureux. Le reflet de vos joies suffit à illuminer mon âme 3. »

1 Sur M""- Victor Hugo pendant l'exil, on trouvera des observations caractéristiques, dans le livre d'ailleurs bienveillant el respectueux de Paul Stapfer, Victor Hugo à Guernesey el surloul dans le bel ouvrage de M. Gustave Simon, /.'/ vie d'une femme, Pari Ollendorf, 1914.

17 j;in\ in- 1853.

'; 15 décembre 1862.

Ce qui empêcha longtemps, entre Mme Victor Hugo et Juliette, un rapprochement auquel leur cœur semblait si bien préparé, ce fut l'idée du cant anglais, et principalement la crainte des Guernesiais, peuplade austère, dont Victor Hugo a écrit qu'elle rendait prudes jusqu'aux paysages de l'île ! Juliette appréhendait les propos méchants que ces gens ne manqueraient pas de tenir et les proscrits de lui rapporter, si elle acceptait les avances venant à'Hauteville-House ; pendant les dix premières années de l'exil, c'est donc à peine si elle entra dans la maison de son ami une fois, une seule, en 1858, afin d'admirer les merveilles que le maître y avait soi-disant accumulées ; encore Mme Victor Hugo était-elle absente ce jour-là.

A la fin de 1864, la femme du poète devint pressante ; elle allait partir pour le continent, afin de se faire soigner les yeux ; son voyage pouvait et devait, en réalité, durer de longs mois.

Quelle que fût son indifférence à l'égard des choses du ménage, il est probable qu'elle ne confiait pas son mari, sans quelque inquiétude, aux bons soins de sa sœur, Mme Julie Chenay, une personne qui, à son exemple, se vantait de ne posséder « ni esprit de suite, ni esprit de chiffres». Elle s'avisa donc de l'utilité qu'offrait l'amie du poète en de semblables conjonctures et, prenant prétexte du dîner auquel, tous les ans, Victor Hugo invitait, le jour de Xoël, les enfants pauvres de Guernesey ', elle écrivit à Juliette le joli billet suivant:

1 On connaît, par Victor Hugo lui-même qui es) là-dessus plein de

discours, les origines et L'histoire de ce dîner des enfants pauvres.

Tous les mardis, écrit-il à Octave Lacroix, le 30 juin 1862, je donne à

Hauteville-House, 22 décembre 1864 '.

Nous célébrons Noël aujourd'hui, Madame. Noël est la fête des enfants, et, par conséquent, des nôtres. Vous seriez bien gracieuse de venir assister à cette petite solennité, la fête aussi de votre cœur.

Agréez, Madame, l'expression de mes sentiments aussi

distingués qu'affectueux,

Adèle Victor Hugo.

Mais Juliette tint bon, et répondit par un autre billet, d'un agréable tour, lui aussi :

Hauleville, jeudi 22 décembre.

La fête, Madame, c'est vous qui me la donnez.

Votre lettre est une douce et généreuse joie ; je m'en pénètre. Vous connaissez mes habitudes solitaires et ne m'en voudrez pas si je me contente aujourd'hui, pour tout bonheur, de votre lettre. Ce bonheur est assez grand. Trouvez bon que je reste dans l'ombre, pour vous bénir tous, pendant que vous faites le bien.

Tendre et profond dévouement,

J. Drouet.

Ce parti pris d'effacement, Juliette le conserva même pendant la longue absence de Mme Victor Hugo, en 1865 et 1866. D'entrer dans Hauteville-House, dont

dîner à quinze petits enfants pauvres, choisis parmi les plus indigents de l'Ile, et, ma famille et moi, nous les servons. Je tâche par la de faire comprendre l'égalité et la fraternité à ce peuple féodal. » — Un grand dîner annuel était organisé le jour de Noël, avec distribution de vêtements et jouets. A partir de 18(18, le nombre des jeunes invités fut porté a quarante. — Tous les jours, il y avait en outre, à la porte d'Hauteville-House, une distribution de pain et de vivres aux indigents.

1 Nous donnons cette lettre et la réponse de Juliette d'après Jules Claretie, (Le Temps du o décembre 101 2). Mais nous avons rétabli leur date exacte. Jules Claretie donnait celle «le 1834. Lui qui a écrit une Vie de Victor lli/</<> n'ignorait cependant pas qu'en 1854, le poète était encore à Jersey.

elle gouvernait de loin l'office et la cuisine, la tentation ne lui manquait point. Ainsi que Mme Victor Hugo l'avait prévu, elle se sentait surtout attirée par « le dîner des enfants pauvres » et le 2 février 1865, elle écrivait au poète :

« J'ai assisté à la descente de tes intéressants petits pauvres. Ils paraissaient repus, fort contents et fort bruyants. Les tout petits, seuls, avaient de la tenue, et léchaient gravement le dessus de leurs gâteaux qu'ils n'avaient plus la force de manger. C'est un spectacle dont je ne me lasserais pas. J'ai plus d'une fois envié le bonheur de servir ces déguenillés. J'appelle sur toi et sur eux les bénédictions de Dieu. »

Mais, sitôt après cet aveu, Juliette ne s'en tenait pas moins à sa première résolution, et, dans la suite, comme Victor Hugo la pressait de dîner chez lui, fût-ce en cachette, elle écrivait encore :

« Permets-moi de refuser l'honneur que tu me fais, au nom des trente années de réserve, de discrétion et de respect que j'ai eues envers ta maison [ ».

A la fin, ce fut pourtant Mme Victor Hugo qui l'emporta, et qui vint à bout d'une si belle résistance. Dès son retour à Guernesey, le 15 janvier 1867, elle déclara en effet son intention de faire une Aàsite à Juliette. Gros événement. Il ne fallut rien moins que toute la diplomatie du poète pour en régler le détail, et en arrêter le protocole. La visite eut enfin lieu le 22 janvier ; il semblait impossible de ne pas lu rendre. -Juliette s'acquitta de ce soin le 2 1. El des lors, elle

' 6 mai 186b.

n'eut plus peur de franchir souvent le seuil à'Hauteville-House. Sans y trouver son couvert mis, ainsi qu'on l'a prétendu légèrement, elle y venait presque tous les jours, pour collationner le manuscrit et les copies des Misérables avec l'aide de Mme Chenay ; en 1868, nous voyons même qu'elle y passa un mois entier, le mois de mai, pendant un voyage que fit en France sa fidèle Suzanne.

Pareillement, elle n'hésita plus à se montrer aux côtés de Victor Hugo, de ses fils, ou même de sa femme, pendant les voyages qu'ils faisaient de compagnie, et tandis qu'en 1861, par exemple, au cours du voyage à Waterloo et à Mont-Saint-Jean, on la voit encore prenant ses repas à part, ayant l'air, par suite, d'ignorer Charles Hugo, à partir de 1867, on la rencontre couramment au domicile de ce dernier, 4, place des Barricades, à Bruxelles; elle y assiste aux dîners de famille, elle y goûte, auprès de Mme Victor Hugo et de sa bru, ce qu'elle appelle elle-même le charme « d'une réhabilitation délicate et discrète », elle y est de toutes les fêtes, comme aussi de tous les deuils.

C'est, en effet, à Bruxelles que naquirent les trois petits -enfants du poète, et c'est à Bruxelles qu'il perdit coup sur coup, au mois d'avril et au mois d'août 1868, le premier de ces petits-enfants et Mme Victor Hugo. H pleura cette dernière avec L'émotion convenable à un homme que le souvenir du premier amour n'avait heureusement point quitté. Quant à Juliette, ses regrets furent des plus sincères. Elle n'osa pas suivre l'enterrement, toujours afin d'éviter les commentaires malveillants. .Mais, quelques jours

après, quand elle revint place des Barricades, et trouva inoccupé le fauteuil que Mme Victor Hugo emplissait naguère de son indulgente personne, elle ne put contenir ses larmes :

« Il m'a fallu réagir de toutes mes forces, écrit-elle au poète, pour dominer mon trouble devant tes chers enfants. Je ne m'en suis tirée qu'en priant l'âme de ta femme de me sourire de là-haut, comme elle avait elle-même l'habitude de le faire, chaque fois que je franchissais son seuil \ »

Victor Hugo et son amie revinrent à Guernesey le G octobre 1868. Ils continuèrent d'habiter chacun maison à part, et de prendre ensemble leurs repas, chez l'un ou chez l'autre. Ils recommencèrent aussi leurs promenades au bord de la mer, leurs causeries, dans lesquelles la principale place appartenait maintenant au second fils de Charles Hugo, petit enfant laissé là-bas à Bruxelles, au fond de son berceau, et qui semblait, d'après Juliette, « un échappé du ciel ».

Appesantie par l'âge, notre héroïne ne pouvait pas toujours suivre son infatigable compagnon. Elle demeurait alors dans le coin du feu, lisant les Vies des Saints ou quelque autre ouvrage de piété. Sa sensibilité s'ouvrait plus que jamais aux impressions que donne L'idée de la mort. Fortement émue de la rapidité avec Laquelle M""' Victor Sugo avait eie emportée, elle songeai! que son fcourel celui du poète viendraient peut-être bientôt et demandait à Dieu, comme une grâce, qu'il lui l'iit accordé de partir la première :

1 7 septembre 1868.

« Nos deux âmes sont tellement soudées, disait-elle, qu'il est impossible qu'elles ne s'en aillent pas en même temps, quand le moment sera venu de quitter ce monde. Pour moi, j'ai la conviction profonde que je ne survivrai pas à mon grand ami. Je m'applique tant que je peux à mériter cette récompense ' ».

En attendant que son vœu fût rempli, elle profitait avidement des lueurs que jetait encore le foyer auquel elle aimait comparer son amour. Le 20 octobre 1864, Victor Hugo lui avait dédié ces beaux vers :

Quand deux cœurs, en s'aimant, ont doucement vieilli.

0 (juel bonheur profond, intime, recueilli!

Amour, hymen d'en haut, ô pur lien des âmes !

Il garde ses rayons, même en perdant ses flammes.

Ces deux cœurs qu'il a pris jadis n'en font plus qu'un.

Il fait, des souvenirs de leur passé commun

L'impossibilité de vivre l'un sans l'autre ;

(Juliette, n'est-ce pas? cette vie est la nôtre !)

Il a la paix du soir avec l'éclat du jour.

Et devient l'amitié, tout en restant l'amour2.

Juliette savait la pièce par cœur, sa « voix intérieure » la lui récitait, et dans l'enchantement où la jetait une si douce musique, elle bénissait maintenant l'exil, qui lui permettait de garder pour elle seule le chef musicien. « Si j'osais, disait-elle, je demanderais au ciel de prolonger notre séjour ici autant que nos vies. » VA lies ingénument, elle essayait de persuader à Victor ËtttgO que (iuernesey formait « ^antichambre du Paradis », elle tentail de lui l'aire chérir « cette petite

1 le février 1869.

Toute la Lyre, l'Amour, X LYI I.

patrie de poche », à l'égal de la vraie patrie, ajoutant qu'il possédait assez de gloire pour rendre l'île « grande comme le monde ».

Malheureusement le poète goûtait fort peu ce genre d'exhortations et réglait sa conduite tout à rebours. Son humeur semblait de plus en plus inquiète. Au mois d'août 1869, il entraîna Juliette avec lui, d'abord jusqu'à Bruxelles, où Charles Hugo et Paul Meurice se joignirent à eux, puis jusqu'aux bords du Rhin, où les attiraient tant de souvenirs. De retour à Guernesey, le 6 novembre, il s'occupa d'établir le programme d'un voyage en Italie, pour l'hiver suivant ; en même temps, il préparait de loin la reprise de Lucrèce Borgia, à la Porte Saint-Martin. Il la considérait comme une revanche à prendre sur Napoléon III. Il la voulait éclatante.

Le voyage en Italie ne fut jamais fait. Mais le 2 février 1870, jour anniversaire de la première représentation, Lucrèce souleva de longues acclamations. On ne lui trouva « ni un pli ni une ride ' » .

Le vieux poète en eut de la joie. Comme il pressentait d'ailleurs la chute de l'Empire et devinait, chez les Français, la fatigue d'un régime qui confondait, depuis dix-huit ans, le gouvernement avec l'espionnage, la politique avec la police, il redoubla d'activité dans sa propagande, écrivit lettres sur lettres, manifestes but manifestes, Plus Juliette avouait la fatigue de l'âge, plus il semblait défier les années.

Parfois il défiait aussi le bon sens. Le 14 juillet 1870,

1 G. Sand, ii'itro à Victor Hugo recueillie dans liv volume de ce dernier, Pendant l'exil

il fit planter solennellement, dans le jardin à'Hauteville-House, un chêne qu'il dédia aux « Etats-Unis d'Europe ». Tourné vers l'est, il adressa gravement aux citoyens de ce nouveau pays un discours composé de cent soixante-huit vers 4. Hélas, la réponse vint bien de l'est, mais ce fut le canon prussien qui s'en chargea.

' V. Les quatre vents de l'Esprit, Le livre lyrique.

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