CHAPITRE VIII
« Eh bien, nous avons revu ces braves D... Toujours aussi placides, toujours aussi simples. Bien ne les modifie, ni ne les entame. Les jours, les années, les événements, les malheurs passent sur eux sans laisser de traces visibles. Ils étaient hier ce qu'ils sont aujourd'hui, ce qu'ils seront demain : heureux, passifs et invulnérables. Je ne les envie pas, je préfère sentir mon âme à vif devant la douleur comme devant la joie. La quiétude est faite de tiédeur, c'est-à-dire d'indifférence, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus écœurant dans l'ordre moral '. »
Ainsi parlait Juliette en 1870, à propos d'un couple de bourgeois anglo-normands qu'elle venait de retrouver au cours d'une promenade dans l'île de Jersey, après quinze ans de séparation. On voit par là qu'elle comptait défendre son cœur contre le ralentissement dont l'âge esl communément la cause. .Malgré sa démarche appesantie, ses Lins devenus débiles, ses yeux las, elle prétendait garder encore, et nourrir, line sensibilité toujours jeune, toujours prête, toujours
' 2a mars 1870
prodigue de baisers ou de larmes. Qu'à cela ne tienne ! Les circonstances auxquelles nous touchons vont mieux faire que de la servir ; elles vont la gâter.
A la fin du mois d'août 1870, c'est-à-dire dès qu'il connut l'étendue de nos premiers désastres, Victor Hugo s'embarqua pour la Belgique. Puis le 5 septembre, aussitôt la République proclamée, il prit la route de notre frontière, où l'attendaient quelques officieux.
Encore qu'un peu théâtrale, la scène fut belle. Le « sublime proscrit » demanda du vin et du pain de France. Quand il eut bu et mangé, il pria Juliette de lui garder un morceau de ce pain-là, et avec ses deux mains réunies, il se cacha le visage, dans l'attitude d'un homme qu'éblouit trop de lumière. Mais, au témoignage de son amie, « on voyait les larmes filtrer à travers les doigts crispés l ». Silencieux, les assistants respectaient cette grande douleur...
Le poète et notre héroïne habitèrent d'abord chez Paul Meurice, avenue Frochot ; on les vit peu après à L'hôtel du pavillon de Rohan-. Ils s'installèrent enfin, lui, dans un petit appartement meublé, au n° 66 de la rue de La Rochefoucauld, elle à deux pas de là, dans un entresol assez spacieux, d'un loyer de 1.100 francs, au n° 55 de la rue Pigalle.
1 ï> octobre 1874.
-' Sur ce séjour du poète, il y ;i au moins deux témoignages, celui des Goncourt, dans leur Journal, t. II, p. 33 et celui de François Coppée, dans Wellington Wack, ••/>. cit., préface. Voir aussi, Choses vues.
Mais à peine venaient -ils de reprendre ainsi leurs douces habitudes de voisinage et d'intimité, qu'il leur fallut quitter Paris.
Le 8 février 1871, Victor Hugo fut, en effet, élu membre de V Assemblée Nationale. Et comme il ne pouvait plus se passer de ses petits-enfants, il transporta toute sa maison à Bordeaux, depuis son fils Charles jusqu'à sa maîtresse Juliette, sans oublier les deux héros de VArt d'être grand-père. On partit le 13 février ; le poète prit séance le 15. Ce n'est pas ici le lieu d'exposer comment ce prodigieux amasseur de nuées entendit ses devoirs de député. Disons donc vite que, transportant dans la politique son goût immodéré du contraste, il s'appliqua, trois semaines durant, à essayer de concilier des sentiments et des idées inconciliables, par exemple, l'amour de la patrie et la superstition de la paix, la haine du peuple vainqueur et l'espoir d'une alliance avec lui. A la fin, le 8 mars, Victor Hugo crut devoir donner sa démission, parce que ses collègues refusaient à Garibaldi la nationalité française.Et il allait reprendre le chemin de fer quand un nouveau deuil le frappa : la mort subite de Charles Hugo, survenue le 13 mars.
Le corps de ce malheureux et charmant jeune homme fut ramené à Paris, où l'enterrement eut lieu le 18 mars, dans le sinistre décor de l'insurrection naissante. Trois jours après, le 21, Victor Hugo partit pour la Belgique, afin, disait -il, de régler le sort de ses petits-enfants.
Là, il recommença de vouloir marier la nuit avec le jour, le crime ;i vec l'héroïsme. De même que peu auparavant, a L'Assemblée de Bordeaux, il avait parlé en
prose, « pour la guerre, dans le présent, et la paix dans l'avenir », de même, il entreprit, à Bruxelles, de célébrer et de honnir tour à tour, la Commune, en prose mêlée de vers, delà glorifier « dans son principe », tout en la condamnant « dans ses applications » ! Il prétendait aussi ressusciter le droit d'asile en faveur des insurgés fugitifs, et déclara hautement que sa maison de la place des Barricades leur était ouverte.
Les Belges ne trouvèrent pas bon qu'un homme auquel ils accordaient l'hospitalité appelât ainsi, dans leur paisible capitale, les prétendus philosophes qui venaient d'incendier Paris, les soi-disant patriotes qui venaient de verser le sang français. Le 27 mai 1871, la maison de la place des Barricades fut donc l'objet d'une manifestation violemment hostile, et le 30 du même mois, un arrêté d'expulsion fut signifié au poète.
Il se retira à Vianden, dans le grand-duché de Luxembourg, et ne rentra définitivement à Paris qu'au mois de septembre 1871.
Juliette l'avait suivi dans tous ces déplacements ; elle revint avec lui, et à peine les malles défaites, elle entreprit bravement de le divertir, en formant, dans le modeste salon de la rue Pigalle, une petite société d'amis et de dévots. Mis de la sorte à portée de briller, le maître, se disait-elle, oubliera les douleurs de l'exil, les angoisses du siège, la déconvenue de Bordeaux ; le goût de l'Art et de la Beauté ressaisira son cœur, trop longtemps passionné pour la politique ; au monde courbé dans l'attitude de l'admiration, il donnera encore de beaux vers et de bonne prose.
Juliette s'en faisait accroire et présumait trop, sinon du poète, au moins d'elle-même. A force de vivre, en effet, « dans une île » solitaire, et d'y consacrer toute son activité à un seul objet, elle avait fini par perdre ce qu'on pourrait appeler le sens social. De la France et surtout de Paris, tout lui paraissait nouveau, tout l'inquiétait.
« Chaque visage inconnu me trouble, avoue-t-elle, dès le 21 février 1871, et cela est si fort, qu'en l'écrivant seulement, je me sens devenir plus bête que nature. »
L'état de sa santé n'était pas pour lui rendre de la présence d'esprit. Goutteuse et cardiaque, presque obèse, elle marchait difficilement, dormait fort mal, et commençait à ressentir une lassitude générale.
« Je suis si fatiguée, écrit-elle, qu'il me semble que le repos éternel ne me reposera pas assez l. »
Ou encore :
« Je suis finie, archi finie ; je ne suis plus bonne qu'à t'aimer dans un coin d'hospice de la vieillesse -. »
Elle termine en invoquant sainte Périne «patronne i\vs incapables et des inutiles », en donnant des regrets à Guernesey, ce « cher petit paradis perdu », en suppliant qu'on l'y ramène et qu'on la laisse finir, dans ce lieu d'éleotion, une vie désormais sans but.
Soit qu'il fût touché par les plaintes et les prières, soit qu'un tendre intérêt le poussât lui-même à entreprendre le voyage, soit enfin que ses deux échecs successifs au\ élections Législatives lui donnassent de
1 2G ;i\ ril 1872.
19 mai 1872,
l'humeur et de l'éloignement pour Paris et les Parisiens, Victor Hugo entra dans les vues de son amie. On renonça temporairement à tenir salon rue Pigalle ; on refit des caisses et des malles, et le 14 août 1872, on partit vers l'île bienheureuse.
Une maison qu'habite le souvenir, des boiseries dont chaque dessin, chaque sculpture, rappellent à ses yeux ravis quelque amusement de son poète, des meubles qu'ils cherchèrent de concert, qu'ils disposèrent ensemble, mille bibelots, dont le plus pauvre paraît un trésor, s'il évoque l'émotion dans laquelle communièrent autrefois leurs deux âmes, un jardin où tout parle du proscrit de la veille, depuis l'anémone qu'il affectionnait jusqu'au cerisier qu'il a lui-même planté, au delà, un horizon tellement vaste que le cœur semble s'agrandir à sa vue et « se sent capable d'aimer plus et d'aimer mieux », — voilà ce que Juliette vient redemander à Guernesey, et, dans le premier instant, voilà bien ce que Guernesey lui rend. Le matin, à onze heures et demie, Victor Hugo fait, dans Hauteville-Féerie, une entrée joyeuse ; il mène ensuite son amie à H autev ille-House, où la table du déjeuner se pare orgueilleusement de Georges et -Jeanne. L'aprèsmidi, il organise une promenade familiale. La plus vaste calèche de l'île contient a peine tous les et res chers dont il aime se voir entouré. Les heures se passent ainsi doucement, jusqu'au crépuscule, dont Juliette ne manque jamais de compare*1 les splendeurs a une strophe colorée.
Les soirées traînent davantage. Tantôt, «mi effet, L'orage monte du côté de L'ouest, précisément a Ton-
droit où le soleil s'engloutit dans la mer ; on dirait que « le bon Dieu, pastichant un des dessins du maître, s'est amusé à renverser son encrier dans sa poudre dorée ' », on n'a que le temps de rentrer, de fermer en hâte les portes et les volets, on passe les heures à tenter vainement de soustraire au vacarme des éléments, une âme trop chétive, des sens facilement apeurés. Tantôt la nuit d'été baigne la nature de sa divine sérénité : on demeure au jardin ou à la fenêtre, parmi le silence que commande le ciel constellé ; le grand mouvement de l'Océan, qui se lamente là-bas, sur les rochers, met tout de même quelque bruit dans ce calme, et, dans l'âme, quelque inquiétude; on éprouve, à l'entendre, qu'il n'est point ici-bas de vrai repos ; les genoux plient d'eux-mêmes ; on désire supplier et prier.
De fait, Juliette ne pria jamais avec plus de persévérance et plus de ferveur. Non pas qu'elle ait continué la route où nous la rencontrâmes naguère, et qui semblait conduire à l'orthodoxie catholique. Elle n'adore plus maintenant que le dieu impersonnel dont Victor Hugo s'est proprement institué le grand-prêtre. Mais le poète a composé pour elle, soi-disant même pour eux deux, une oraison capable d'exprimer les plus secrets de leurs vœux. Et, sans fatigue, sans répit, Juliette la ressasse, tel un écolier qui craint d'oublier quelque difficile leçon :
« O Dieu, dit-elle, faites-nous vivre ensemble à jamais. Exaucez-le en moi, exaucez-moi en lui. Faites qu'il ne manque à aucun jour de ma vie et à aucun
' li" septembre IST;;.
instant de mon éternité. Faites que je sois à jamais, dans cette vie et dans l'antre, utile et aimée, utile au bien-aimé, aimée par lui. Sauvez-nous, transfigurez-nous, unissez-nous ' ».
Pendant que notre héroïne vivait ainsi d'espoirs et de souvenirs, Victor Hugo vivait plus que jamais de réalités. On connaît sa gaillardise et l'assurance avec laquelle il se jouait de la vieillesse. Entre autres doctrines réconfortantes, il professait volontiers que le goût des femmes honore les barbons. Il recommandait « que ce sentiment restât toujours jeune, en dépit des années et des misères de la vie 2 », et dans l'âge où, suivant un mot célèbre, tant d'hommes achètent l'amour tout fait, il mettait sa gloire à le faire luimême. Très fier d'ailleurs d'un tempérament dont la trempe ne l'avait jamais trahi, il accueillait assez mal les avis qu'on lui offrait sur cet article ; à certain médecin qui lui représentait un jour la nécessité d'une sage retraite : « Il me semble, répondit-il, que la nature nous doit là-dessus des avertissements, je les attends encore ».
Avec plus d'esprit qu'on ne l'a cru, et plus d'à-propos qu'on ne l'a dit, Juliette fermait quelquefois les oreilles et les yeux. Ou bien elle le prenait sur le ton du badinage, et félicitait Jurjiter du succès remporté par sa plus récente métamorphose. N'est-ce pas elle qui improvisa, un soir, dans le petit salon de la rue Pigalle, ce quatrain d'un assez joli tour :
1 i" janvier IST.!. V. plus loin, dans le choix de lettres, la lettre entière. Elle prouve que le texte de celte prière OSl de Victor HugO
Ji8 octobre 1871.
Ruy Gomez a de tendres heures, Près des femmes c'est un coquin :
Parfois, derrière Charles-Quint Il dît : j'en pince et des meilleures x ?
Mais, le plus souvent, il faut bien reconnaître que l'esprit de notre héroïne n'était pas ici à la hauteur de son cœur, ou plutôt qu'il en était la dupe. Toutes les femmes lui donnaient alors de l'ombrage. Sous la voilette de la première visiteuse venue, elle croyait apercevoir sûrement un de ces ennemis dont elle a écrit qu' « ils vous tuent avec un sourire » ; elle devenait tourmenteuse, presque indiscrète ; bravant la défaATeur qui s'attache à la jalousie attardée, comme le poète bravait celle qui accompagne l'amour sénile, elle écrivait vingt fois par mois des billets dans le goût suivant :
« Dites donc, Monsieur le poète ! à quelle étonnante infirmière sont dédiés ces vers galants que vous n'avez pas jugé à propos de me faire copier 1 Ce petit scrupule de conscience cache probablement une grosse infamie dont mon pauvre vieux cœur aura à souffrir, hélas. A preuve le sourire contraint que j'ai essayé d'ébaucher en commençant cette lettre, et qui s'achève dans des larmes. J'ai tort d'avoir encore de ces curiosités douloureuses. Mais j'ai encore plus tort (h1 faimer en 18713, avec la même passion ardente et jalouse dont je t'aidais eil L833. Oel anachronisme esl plus qu'une taule, c'est un ridicule. Il faut que je l'expie \ »
' 12 juillet 1874.
27 janvier ist'. Lé fnâdrlgal assez fade dont Juliette se plainl ici ;i été recueilli dans Toute lu Lyre. [Le Moi, Wlil.)
Elle l'expia, en effet, et de manière très dure. A la jalousie proprement dite, c'est-à-dire à l'idée que le poète désirait d'autres femmes, et suivait presque toujours l'entraînement de son désir, elle fut bientôt contrainte d'ajouter le sentiment de la dignité froissée, la honte de certaines intrigues assez vulgaires, ourdies et menées près d'elle, dans son ombre, à son foyer. Etendant alors à Victor Hugo le besoin de propreté morale qu'elle ressentait pour son compte, depuis très longtemps, Juliette multipliait les cris d'alarme, les supplications indignées, les avis éloquents, foire même les menaces. Bien n'y faisait : avec sa petite main frêle, Eve victorieuse continuait de mener sur les chemins le vieux pontife du Sacre de la Femme ; il marchait derrière comme un enfant.
A la fin, et précisément dans le temps qu'ils revenaient de ce voyage à Guernesey, où nous la vîmes presque assurée de son bonheur, Juliette arrêta donc de frapper un grand coup. Elle abandonnerait la place aux multiples beautés que le hasard, le désir ou l'intérêt attiraient autour de son poète ; elle irait vivre, goil à Brest, chez sa sœur, soit à Bruxelles, chez ses amis Luthereau. Elle éviterait ainsi, une fois pour tontes, certaines promiscuités, dont la pins humiliante semblait celle d'une jeune soubrette, recueillie jadis par elle-même dans un esprit de Charité et qui, pendu ni pins d'un an, venait d'installer chez sa bienfaitrice une véritable école de libertinage méthodique et progressif '.
1 De môttie que nous noua Boni ni es défendu — par respect pour là mémoire de Victor Hugo, — de rappeler, dans ce livre, le détail de
Ayant emprunté 200 francs à des personnes dévouées Juliette partit en effet, le 23 septembre 1873. il ne semble pas qu'elle ait laissé à Victor Hugo le moindre mot d'adieu. Mais lui-même ne tarda point à rédiger une lettre de rappel. Il la fit si éloquente, si pathétique, qu'une fois de plus, la pauvre femme feignit d'oublier le passé. Elle revint rue Pigalle, le 27 septembre; le surlendemain, toute joyeuse, avec un élan de grisette, et des remords d'esclave pardonnée, voici de quel style elle écrivait aux personnes qui l'avaient momentanément recueillie ' :
Paris., le 29 septembre 1873.
« Ah, chers amis que n'étiez-vous là, quand nous nous sommes retrouvés ! Vous qui étiez à notre peine, vous méritiez d'être à notre joie. Nous vous avons bien regrettés allez ! nous avions l'air, tous les deux, d'échappés de l'enfer se retrouvant en plein paradis. J'ai été bien folle, bien cruelle, bien stupide, mais j'en suis bien récompensée. Ce serait à donner envie de recommencer, si on pouvait espérer de ressusciter deux fois.
Dans le doute, je m'abstiendrai de renouveler cette formidable et horrible expérience. Jusqu'à présent, il m'est impossible de penser à autre chose qu'à mon bonheur. Je m'y enfonce, je m'y absorde tout entière.
l'affaire Biard, de même, dous omettrons celui des amours du poète avec Blanche-Marie L... Les curieux trouveront la-dessus un récit assez exact, mais forl incomplet, dans le livre de Mnu Juana Richard Lesclide, Victor Hugo intime, Paris, .luven. 1903. Quant aux documents originaux, ils appartiennenl a M. Jean-Pierre Barbier qui a bien voulu nous les communiquer.
1 \| et M"" Louis Koch, ses neveux, alors en villégiature à Brest chez leur mère, el que Juliette avait un moment rejoints. C'est aus>i a M. Louis Koch que Victor Hugo adressa la lettre pathétique dont nous parlons et dans laquelle il demandait qu'on lui rendit o la moitié île sa vie o M Louis Koch a cru devoir détruire cette lettre.
Dès que j'aurai repris le train-train de ma vie, je vous écrirai. Pour le moment, contentez-vous de savoir que nous vous aimons tous les deux de tout notre cœur et que nous sommes les plus heureuses gens de la terre et du ciel. Je vais ce soir, ou plutôt nous allons à Marie Tudor l. Que n'êtes-vous là ! »
A peine Juliette avait-elle lancé cet air de bravoure, que « son grand ami » lui imposa la fatigue d'un nouveau déménagement. L'auteur de Y Art d'être grand-père venait de perdre son fils François-Victor. Plus que jamais il se tournait vers ses deux petits-enfants, comme vers une consolation suprême, et à la fin de l'année 1873, il décida de faire maison commune avec leur mère et avec eux. Moyennant un loyer annuel de 6.000 francs, il loua donc, aun°21 de la rue de Clichy, deux appartements superposés. Le 28 avril 1874, Juliette s'installa au troisième étage, en compagnie de sa femme de chambre ; Mmc Charles Hugo, ses enfants et le poète habitèrent le quatrième.
Les réceptions et les dîners commencèrent presque aussitôt. Ils furent d'abord hebdomadaires, puis bihebdomadaires, puis quotidiens. La table était vaste, 1res ouverte, des plus fréquentées. Outre les cinq personnes qui formaient la famille, en comptant Juliette, il y avait rarement moins de sept invités ; notre héroïne, grande intendante des menus, préparait donc en généra] douze couverts. Quant aux menus eux-mêmes, elle les voulut « honnêtes, simples et substantiels d.
1 La Comédie-Française venait de reprendre ci' drame.
La sole normande, les côtelettes Soubise, les poulets au cresson formaient les principaux articles. « Lorsque les affaires de la France seront rétablies, déclarait Juliette, avec un patriotisme qui l'honore, on en viendra aux truffes et autres raffinements l. »
Pour soutenir un pareil état de maison, il fallait de nombreux domestiques. Juliette en avait cinq, dont elle répondait. C'est-à-dire qu'elle vérifiait elle-même leurs dépenses, leurs achats et le parti qu'ils tiraient des denrées, qu'elle louait les mérites et redressait les torts de chacun, qu'elle remplissait en un mot les fonctions de majordome, dans une office où la dépense quotidienne de nourriture s'élevait à plus de 100 francs et celle des vins et spiritueux à plus de 40 francs.
Est-ce tout ? Pas encore. Il fallait aussi diriger « le département des invitations », dresser des listes, y coucher les uns sans mécontenter les autres, assortir entre eux les invités de chaque fournée, « tempérer le sérieux solennel d'un Schœlcher ou d'un Eenan », par la verve et l'amusement d'un Flaubert ou d'un Monselet. Juliette assume ce soin, soumet les listes à Victor Hugo, rédige elle-même la correspondance (|ui leur t'ait suite, dépouille les réponses et les classe. Si des défections se produisent au dernier moment, elle prévient par dépêche les « premières utilités de la figuration . ainsi qu'elle les nomme, et ne quitte la partie qu'après avoir acquis l'assurance de présenter, le soir, au maître satisfait, une table complète et ordonnée, une cour nombreuse et docile.
' 2 mai 1874.
La voilà maintenant au premier rang de cette cour. On aurait tort de croire qu'elle y brille d'un éclat volontaire. Elle y pratique, au contraire, un effacement obstiné. Communément vêtue de noir, elle porte, pour tout bijou, un camée cerclé d'or, représentant Mme Victor Hugo et que cette dernière lui a légué en mourant. Elle se tient d'ordinaire au coin de la cheminée, dans un fauteuil. Mais elle y garde un silence prolongé. Habituée au laisser-aller de l'ancienne boutique romantique, comme disait Musset, fidèle au souvenir d'un Dumas et d'un Nanteuil, elle ressent, parmi les Parnassiens de la jeune littérature, parmi les doctrinaires de la nouvelle politique, une contrainte bien naturelle. Elle les trouve « les uns dans les autres », trop prosodistes et pas assez poètes, exagérément calculateurs et insuffisamment enthousiastes. Elle leur oppose, irp petto, le vif esprit, l'ouverture de cœur, de son « grand honnête homme préféré », Henri Bochefort. A la fin de ses journées laborieuses, il arrive d'ailleurs qu'elle s'endorme au salon, tout comme autrefois Mme Victor Hugo l. Elle en conçoit la plus grande honte, se promet de réagir, et fait serment qu'elle « élèvera sa santé à la hauteur de son dévouement » ou bien qu'elle disparaîtra.
«Ilfaut,déclare-t-elle là-dessus, que notre amour soit la force de notre faiblesse. L'âge peut désarmer le corps, mais l'amour rend l'âme invulnérable. Je suis plus forte que jamais puisque je t'aime autant qu'autrefois ~. »
De fait, elle a des redoublements d'activité qui con-
' 1S avril 1875.
- 4 juillet 1874.
fondent de la part d'une septuagénaire. A la fin de 1875, exactement au mois de novembre, Victor Hugo déclare son intention de se présenter aux élections sénatoriales. Juliette annonce aussitôt qu'elle l'accompagnera aux séances, afin de revivre les émotions des années 1849 et 1850, époque où, presque tous les jours, elle parcourait à pied le trajet de la rueSaint- Anastase au Palais-Bourbon. Victor Hugo est élu le 30 janvier 1876. Et désormais, dans le fiacre qui l'amène à la gare, dans le train qui le conduit à Versailles, Juliette accoutume de prendre place auprès de lui. Durant les séances, elle accepte de l'attendre dehors, tantôt au fond de quelque «voiture humide et grinçante », tantôt parmi le bruit et les odeurs douteuses d'un café, ou même d'un rendez-vous de cochers » !
La voici maintenant qui revendique la charge de suivre le vieillard, quand il se mêle à quelque cortège ou à quelque foule. Aux obsèques tumultueuses d'un Quinet, d'un Frederick Lemaître, elle est là, dans la cohue, pauvre vieille femme à moitié infirme, qui veille de loin sur Victor Hugo, toujours droit comme un chêne, lui, toujours plein de vie. Veut-il faire une ascension en ballon 1 Elle est là encore, ne fût-ce que pour constater à quel point «l'azur est l'élément naturel » de son poète. Et s'il dirige des répétitions, s'il lit à ses nouveaux interprètes l'un de ses anciens «liâmes, la voici une fois de plus qui l'assiste, qui donne le signa] des applaudissements, qui note tout Imiit combien la voix d'Olympio « esl demeurée belle ci Eorte », <'i que jamais il n'a mieux lu !
Dans la période comprise entre l'année 1874 et l'année 1878, Victor Hugo, il faut le reconnaître, fit de son mieux pour assurer à son amie une tranquillité morale relativement plus grande qu'auparavant. Cachant avec soin ses infidélités et ses bonnes fortunes, il parvint assez souvent à éviter les scènes et les reproches ; ou bien, lorsque la dénégation semblait impossible, lorsque Juliette avait découvert dans le courrier quotidien quelque lettre caractéristique, il essaya de pallier ses fautes, et réussit à se les faire pardonner, au moyen d'un de ces morceaux d'éloquence poétique où il excellait.
N'est-ce pas à Juliette que furent adressés les célèbres vers, intitulés à Une Immortelle, et recueillis depuis dans Toute la lyre :
Quoi, vous, gloire, auréole, éblouissement, grâce,
Vous qui ne passez pas, vous craignez ce qui passe !.. .
Vous jalouse ! de qui? vous troublée! et pourquoi ?
Le jour sans nuit, c'est vous. L'amour sans fin, c'est toi,
Qui peut-elle envier, celle que tout envie?
Qui donc détrônerait, du trône de la vie,
La beauté? Qui pourrait saisir ce diamant.
Vénus, et l'arracher du front du firmament ?
Sois calme, en ton azur. Que l'importe à toi, flamme.
Clarté, splendeur, toujours présente comme une âme,
A toi l'enchantement de l'abîme vermeil,
Faite pour le baiser éternel du soleil,
Qu'un rayon en passant sur une fleur se pose?
L'étoile au fond des cieux n'a pas peur de la rose ',
Et n'est-ce pas encore à Juliette que le poète se
' Toute fa Lyre, V Imour, XXXVI; la pièce est datée des Champs- Elysées, le 7 juillet 1374.
vantait d'avoir pensé, en prononçant les paroles suivantes, sur la tombe de Mme Louis Blanc :
« Elle remplissait la grande fonction obscure de la femme, qui est d'aimer. L'homme s'efforce, invente, crée, sème, moissonne, détruit et construit, combat et contemple ; la femme aime. Et que fait-elle avec son amour ? Elle fait la force de l'homme. Le travailleur a besoin d'une vie accompagnée l. »
Certes, notre héroïne ne demeurait pas insensible à ces procédés, elle en tirait de la joie et de l'orgueil. Entre un dîner au cabaret et une soirée au théâtre, elle retrouvait un peu de son ancienne exaltation pour s'écrier :
« Tout ce que la vieillesse prend de force à mon corps, mon âme le conquiert en immortelle jeunesse et en amour radieux ! Je voudrais pouvoir te donner quelque chose de moi qui ne t'appartienne pas déjà ; mais je ne trouve rien, car je t'ai tout donné 2 ! »
D'autres fois, son réveil redevenait couleur de rose, et dans un élan enjoué comme celui d'une jeune amoureuse, elle écrivait cet adorable billet :
« Bonjour toi que j'aime ! Bonjour vous que j'adore ! Je te souris. Je vous bénis. 'Comment fut la nuit ? Comment va le cœur 1 Comment l'esprit ? Comment l'âme ? Si c'était à moi de répondre, je sais bien ce que je dirais : Nuit très bonne, cœur sur la main, esprit, rien. Ame, tout 3 ».
Mais c'étaient là de part et d'autre, chez le poète
1 Depuis l'exil, t. 1, 26 avril 187f>. et lettre de Juliette à la même date. '■ 20 juillet et 15 août L875.
1 1 janvier 1876.
comme chez son amie, de passagères lueurs, semblables à ces feux d'herbes que les laboureurs allument, à l'automne, sur le faîte des collines dépouillées ; leur flamme ne résiste guère au premier vent de la nuit.
Celle-ci vint, pour les deux vieillards à peu près dans le même moment, c'est-à-dire au courant de l'année
A cette époque, en effet, Juliette ne cesse pas de déplorer le mauvais état de sa santé :
« Il y a aujourd'hui, écrit-elle le 8 janvier, quelque chose de plus noir, de plus triste et de plus maussade que le temps qu'il fait : c'est le regret de n'avoir pas pu t'accompagner au Sénat ; cette tristesse deviendra bientôt, je le crains, le désespoir de mes derniers jours, pour peu que je continue à dégringoler... J'ai beau m'arcbouter contre mon amour, je sens bien que tout se dérobe et croule en moi ; la vue, la mémoire, la force, le courage, le diable au corps. »
De son côté, le 28 juin 1878, à la suite d'un de ces dîners copieux, auxquels il faisait encore si bravement honneur ', et dans le cours d'une discussion avec Louis Blanc, touchant, ainsi qu'il convient, Voltaire et Rousseau, Victor Hugo éprouva une congestion violente et un ébranlement cérébral qui inquiéta fort son entourage. Sa parole s'embarrassa, ses gestes devinrent incertains. Appelés en hâte, les médecins montrèrent peu d'assurance, et prescrivirent le repos absolu, à la campagne \ Le 4 juillet, on emmena donc le poète à Guernesey, et tout le monde lui lit cortège
1 François Coppée, dans Wellington Wack, op. <it.. préface. * M"10 Juana Richard Lcsclide. op. cit.
depuis ses petits-enfants jusqu'à la famille Meurice, en passant par Juliette, M. et Mme Lockroy, Richard Lesclide, le ridicule Pelleport.
Mais à peine fut-il dans son île que Victor Hugo fit voir de l'inquiétude.
Xon point que son mal eût empiré ; au contraire. Il menait une vie paisible et confortable, se réjouissait fort des amusements que la saison procurait aux siens, en prenait au besoin sa part. Seulement, au dire d'un témoin, dont on a publié les impressions dans un livre aussi courageux que spirituel *, il avait laissé à Paris les héroïnes de plusieurs intrigues, entre autres la jeune personne dont les comportements motivèrent, naguère, en 1873, la fugue de Juliette à Brest. Il craignait que la poste apportât jusqu'à Guernesey les gémissements de ces colombes et que Juliette en recueillit quelque écho.
Notre héroïne fut certainement instruite de certaines particularités, car le 20 août 1878, étant encore à Guernesey, elle écrivait au vieillard une lettre qui en dil long sur le ton que prenaient maintenant leurs conversations :
« La vérité quelle qu'elle soit, déclare-t-elle, vaut mieux, dans toutes les situations delà vie, que la duplicité et le mensonge. On s'aime d'autant plus qu'on s'estime davantage. Les fières prosternations de mon âme devant la tienne s'adressent à L'Homme divin que tu es, et non à la vulgaire et bestiale idole des amours cyniques, que tu n'es pas. Ton aube est pure,
1 Richard Lesclide, dans i îctor Hugo intime, par M"1" Juana Richard Lesclide.
il faut que ton crépuscule soit vénérable et sacré. Je voudrais, au prix de ce qui me reste à vivre, te préserver de certaines fautes indignes de la majesté de ton génie et de ton âge \ »
Vœux superflus ! Supplications vaines ! Victor Hugo n'y répondit que par des paroles boudeuses et même un peu méprisantes. Il surnomma Juliette « la maîtresse d'école ».
Puis étant rentré à Paris le 10 novembre, il accepta de déménager, d'aller habiter avenue d'Eylau, dans le petit hôtel où il est mort et qui offrait alors, paraît-il, tout l'aspect d'une maison rurale. Juliette s'installa au premier étage, il occupa le second. Mais bientôt elle vint elle-même passer toutes les nuits près de lui dans un cabinet de débarras, afin d'être à portée de lui rendre des soins.
A partir de ce moment, on peut dire que la vie de Juliette ne fut plus guère qu'une tristesse ininterrompue, une servitude de toutes les heures. Elle souffre elle-même d'un cancer à l'estomac, elle sait qu'elle est condamnée, condamnée à mourir de faim ! Néanmoins elle soutient son rôle de garde-malade, avec une ponctualité, une minutie, auxquelles tous les témoins rendent hommage. C'est elle qui, chaque matin, entre la première dans la chambre du poète et le réveille en le baisant au front. C'est elle qui allume le feu dressé dans la cheminée, qui prépare les deux œufs du petit déjeuner, et qui assiste le vieillard pendant qu'il mange \ C'est elle qui ouvre le courrier,
1 On trouvera plua loin cette lettre in extenso dans le choix de lettres. '- janvier i**o.
qui en prend au besoin des extraits, et répond aux lettres considérées comme importantes. C'est elle enfin qui entreprend de tenir son grand ami à la chambre, au moins jusque vers midi, de l'amuser, de le mettre au fait des nouvelles littéraires ou politiques. La voilà donc dépouillant le Journal officiel,, dans le dessein de copier l'ordre du jour du Sénat, Le Rappel, afin d'y noter le rite suivant lequel on célèbre à un jour donné la divinité de Victor Hugo, le Petit Parisien devenu la feuille préférée du poète ; enfin, les revues, jeunes ou vieilles, notoires ou inconnues, mais dont on peut toujours tirer pied ou aile, sous la forme d'une grosse louange décernée à l'auteur des Quatre vents de V esprit l.
Lourdes besognes et capables de lasser des têtes plus jeunes. Celle de Juliette résistait tant bien que mal à l'épreuve ; à force de surmenage, elle avait pourtant fini par ne plus contenir qu'un esprit
' Les jugements qu'elle porte, sur ceux qui étaient alors des débutants, semblent presque toujours d'une vérité piquante : le 28 janvier 1881, par exemple, elle écrit dans son analyse quotidienne des lettres reçues : « Mm0 Angèle Magnin, la grande épistoliére de ce siècle, t'écrit pour te dire son regret de ne pouvoir dîner ici demain samedi. à cause de la répétition générale de Nana. Grand bien lui fasse, à elle et à tous ceux qui ont le goût du fumier et de l'égout ! »
Quelques mois pins tard, Juliette remarque, au cœur d'une petite n\ ik>, la Jeune France, un article signé d'un nom tout nouveau : Maurice Barrés. Et la première, elle signale à Victor Hugo les dons de sensibilité et de poésie qui caractérisaient déjà le futur auteur d'Un amateur d'âmes.
Soit effet de la vieillesse, soit prévention contre ceux qui ne s'inclinaient pas assez devant le maiiie. il arriva aussi à Juliette de se tromper lourdement : pendant plusieurs années, elle s'est obstinée a
prendre pour nue aorte de hobereau littéraire, celui qu'elle a appelé
jusqu'au bout « le Comte de l'Isle! » Inversement, elle a toujours considéré comme un poète, certain universitaire, oublié aujourd'hui, et qui s'appelait Eugène Manuel. D'accord avec Victor Hugo, elle s'est
même mêlée d'en faire un académicien.
mobile, inquiet, inaccessible au repos. Le soir, quand l'office de la lectrice était terminé, et que notre héroïne prenait sa faction de garde-malade, il ne faudrait donc pas croire qu'elle s'endormît. Les yeux fixes, l'oreille attentive, elle guettait, de son lit, le cher voisin assoupi, dans la chambre contiguë, sous le grand baldaquin Eenaissance, aux courtines de damas rouge. Toussait-il % Elle se levait en hâte et lui offrait quelque tisane. Mais qu'au risque de l'éveiller, elle vînt à tousser elle-même, elle se faisait une querelle, souhaitait de porter un bâillon, et, contenant dans sa poitrine douloureuse un souffle qu'elle jugeait trop peu débile, elle maudissait les années qui avaient fait de son dévouement un importun, elle gourmandait comme un mauvais serviteur le corps dont elle n'était plus la maîtresse ' .
Quelles que fussent ses misères physiques, longuement supportées, dans l'ombre de la nuit, Juliette les préférait aux peines morales, qu'elle dévorait durant les après-midi solitaires, et pendant que son compagnon d'autrefois siégeait au Sénat, à l'Académie ou ailleurs.
On doit alors se la représenter, non point telle que Théodore de Banville nous l'a montrée, dans un portrait d'apparat -, mais telle que Bastien Lepage l'a
1 22 janvier 18S0.
'- Voici ce portrait, qu'aucun biographe n'a encore exhumé, mais qui, à notre sentiment, correspond à la physionomie de Juliette vers 1872 ou 1875, plutôt que vers 1881 :« Le visage de reine sérieusement calme,
est magnifiquement couronné par des cheveux qui sont du même blanc satiné que les pétales d'un lys. Les yeux bruns, vifs, spirituels et aisément attendris, le ne/, droit, petit cl délicat, la bouche un peu éloignée du ne/, un pru douloureuse, et qui fait ses plaintes sans
peinte, vers le niême temps, dans une toile consciencieuse *. De son visage de déesse, sérieux et calme, la maladie impitoyable a fait une pauvre figure liumaine, tirée et creusée, sillonnée de rides dont chacune semble conter quelque douleur. Parmi ses cheveux, satinés au dire des poètes « comme les pétales d'un lys », et qui naguère s'arrangeaient d'eux-mêmes en couronne, l'âge a mis du désordre, de la raideur, et les teintes jaunâtres qui, partout ici- bas, annoncent la mort. Aux lèvres que le baiser ne rafraîchit plus, le sang manque ; aux yeux cernés et angoissés, le sourire a fait son adieu.
Assise, l'hiver près du feu, l'été dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte sur l'avenue d'Eylau, celle qui fut autrefois la princesse Négroni et qui désira si ardemment de représenter la Tisbe, Marion de Lorme, Marie de Neubourg, offre donc maintenant les apparences chétives et douloureuses d'une grand'mère sans petits-enfants. Elle ne sait que faire ni à quoi se prendre. En face, de l'autre côté de l'avenue, un couvent étale ses blancheurs régulières : entre les buis des plates-bandes, des nonnes promènent leurs robes aux lignes chastes : absentes d'elles-mêmes, recueillies dans l'amour de Dieu, elles donnent l'impression de
parler, ont un charme exquis el pénétrant. Le menton est largo et ferme. Toute la construction de la tête, solide el carrée, révèle bien l'origine bretonne. Mais le modelé îles chairs est si gracieux, si finement care ssé, si élégant, i|" i' éveille une idée d'apaisement el de Bérénité... N'était-il pas inévitable que cette vivante image de la grâce apparût mèl se au clair el victorieux resplendissement de la i sie ■' »
(Théodore de Banville, Camées parisiens, dans /.• Voltaire du 28 février 1881.)
1 Cette toile exposée au salon de 1883, fait partie aujourd'hui, croyons-nous, de la collection Pereire
Juliette Drouet en l*s-
D'après un portrait a L'huile de Bastien Lepage.
[Salon de 1883.)
fantômes et semblent cheminer à travers un rêve. Tant qu'il fait jour, Juliette les suit machinalement du regard. Elle « évite ainsi de penser ».
A quoi songer d'ailleurs 1 Le passé, quand elle se tourne vers lui, ne montre plus qu'un visage noyé de tristesse, l'avenir, quand elle l'interroge, ne répond que par des mots désespérés.
« Crainte de me rappeler ce qui est arrivé, et d'entrevoir ce qui arrivera, écrit-elle au poète, je n'ose plus regarder ni devant ni derrière, ni en toi, ni en moi ; j'ai peur \ »
Parfois elle essaye de prier ; mais dans l'habitude où elle est de toujours rapprocher son amant et son Dieu, souvent même de les confondre, il lui arrive ce qui devait arriver ; elle désespère de Dieu autant que de l'amant : « Découragée, s'écrie-t-elle, je doute du ciel et de toi'"». Dans ces moments et à la faveur des heures troubles du crépuscule, elle invoque la mort ; elle se plaint de la lenteur avec laquelle « se dénouent les liens de l'âme au corps » ; elle voudrait finir comme le dernier rayon de soleil qui s'accroche là-bas à l'arête vive d'un toit, ou « comme le tison qui s'achève dans la cheminée ».
Au mois de septembre 1882, elle fit avec Victor Hugo un court voyage à Veules, chez Paul Meurice, cl à Villequier, chez Auguste Vacquerie. Dès le retour, elle s'alita. Dans un sursaut de fierté, elle se releva, pour assister le 25 novembre à la reprise du Roi s'amuse, puis elle prit définit ivcnient la chambre.
1 lit novembre 1879.
23 avril 1*77.
M au physique, ni au moral elle ne pouvait s'alimenter. Elle chassait les souvenirs heureux. Le succès du Roi s'amuse ayant remis le théâtre romantique à la mode des conversations, quelqu'un voulut l'entretenir de Lucrèce Borgia. Elle répondit à peine, et comme si elle eût tout ignoré de cette pièce, même les circonstances des répétitions, même le triomphe de la première, même la robe de damas rose aux ramages d'argent, et jusqu'à la fameuse question que lui faisait Maffio : « Qu'est-ce qui remplit tout le cœur ? » Apparemment elle ne trouvait plus la réponse.
Tous les après-midi le vieux poète venait la voir ; il n'aimait point qu'on parlât de mourir ; il tolérait malaisément l'image de la souffrance, et si l'on en croit Juliette, il était l'auteur d'un « règlement », aux termes duquel chacun devait « se débarbouiller de sa tristesse », et secouer toute mélancolie, avant que de paraître chez lui. Docile malgré tout, la malade s'efforçait donc de sourire, dès qu'il entrait dans la chambre. Elle écoutait dévotement les discours par où il entendait la persuader qu'elle ne souffrait pas, qu'elle ne pouvait pas souffrir. Jusqu'au 11 mai 1883, date de sa mort, elle eut ainsi une heure par jour environ pendant laquelle il lui fallut jouer son dernier rôle, contenir ses plaintes, l'aire bon visage. Elle- s'en acquitta au mieux, et, sans doute, dans l'ivresse de cette victoire quotidienne ''emportée sur la souffrance pur son âme naturellement courageuse, elle retrouva
le rentable texte de la réponse que le poète eût dû prêter a Maffio : « Ce qui remplit tout le cœur », elle
connut que ce n'était décidément ni le désir, ni la caresse, ni même l'amour, mais que c'était le sacrifice \
1 Juliette Drouet fut enterrée, le 12 mai 1883, dans le cimetière de Saint- Mandé, près de sa fdle Claire, et sous une dalle qu'elle avait elle-même choisie, le oO octobre 1881. Sa pompe funèbre consista dans un cortège de journalistes et un discours d'Auguste Yacquerie. D'après une lettre qu'elle écrivait à Victor Hugo, le 1er novembre 1881, elle désirait une épithaphe tirée « des sublimes vers » qu'il avait écrits pour elle. Ce désir n'a pas été exaucé, et la tombe ne porte môme pas le nom de notre héroïne.
Adam cl Eve.
Pendule en faïence ancienne ayant appartenu à Juliette Drouet (collection de l'auteur]