LETTRES
DE
Juliette Drouet en 1832 D'après une lithographie de Léon Noël.
Le château de Fougères.
(D'après un dessin inédit de Victor Hugo, appartenant à M. Louis Harllioii.
Dimanche 8, 4 heures et demie du soir (1833).
Avant de rien copier ou de rien compter — je veux vous écrire un petit mot d'amour, mon cher petit lunatique ; je vous aime — entendez- vous ? je vous aime ; c'est une profession de foi qui renferme tous les devoirs, toutes les probités. Je vous aime, ça veut dire que je vous suis fidèle, que je ne vois que vous, que je ne pense qu'à vous, que je ne parle qu'à vous, que je ne touche que vous, que je ne respire que vous, que je ne désire que vous, que je ne rêve que de vous, en un mot je vous aime, c'est le grand Tout !
Ne soyez, donc plus mélancolique, laissez-vous aimer. laissez-vous être heureux, ne craignez rien de moi, ne doutez pas de mon amour et nous serons trop heureux.
A tout à L'heure, j'ai une réserve de bonnes h tendres
Caresses qui VOUS dérideront, je l'espère.
Votre 3 uju.
Depuis que vous m'avez quittée, j'ai la mort dans le cœur. Si vous allez au bal ce soir, c'est que vous acceptez une rupture définitive entre vous et moi. Je souffre trop de la pensée que vous allez vous trouver au milieu de femmes charmantes et heureuses pour que vous puissiez le faire sans être coupable envers moi. Eépondez chez Mme K... Si vous ne me répondez d'ici à minuit, je comprendrai que vous tenez peu à moi... et que tout est fini... et à tout jamais.
Du théâtre (1833).
Je t'écris avec une épingle noire.
Je désire te voir ce soir et si tu n'es pas absolument en train de travailler nous nous aimerons.
Réponds-moi oui ou non.
Je t'aime.
Mercredi, 2 heures et demie après-midi (IS33).
Je ne peux pas m'empêcher, mon cher bien-aimé, de revenir sur la profonde tristesse que tu as conservée encore ce matin, ainsi que sur les doutes que tu manifestes sans cesse et à propos de tout, sur la sincérité de mon amour. Cette défiance, si injuste de ta part, me désespère et me décourage au delà de toute expression ; elle m'intimide moimême, auprès de toi, je crains de te confier tous les incidents que ma position amène : aujourd'hui, par exemple, j'ai eu la mauvaise pensée de te cacher la visite d'un créancier qui s'est présenté chez le portier et qui n'est pas monté. J'ai cherché dans mes ressources de quoi le payer à ton insu ; ce que tu me dis tous les jours et à tous les moments, que je ne Vaime pas, méfait craindre que tu n'aies de moi et de mon caractère une opinion monstrueuse que les malheurs de nui position rendent peut-être croyable mais qui n'en est pas moins fausse, injuste et cruelle.
Je t'aime parce que je t'aime, je t'aime parce qu'il me
serait impossible de ne pas t'aimer. Je t'aime sans réflexion , sans arrière-pensée, sans raison aucune, bonne ou mauvaise. Je t'aime d'amour, je t'aime de cœur, je t'aime de l'âme, je t'aime de toutes mes facultés d'aimer, crois-le bien, car c'est bien vrai. Si tu ne peux pas le croire, je ferai une dernière tentative, un dernier effort pour te le prouver, j'aurai la triste satisfaction de me sacrifier entièrement à un doute absurde et fou.
En attendant, je te demande pardon pour la pensée coupable qui m'est venue tantôt et qui me reviendra peutêtre encore, si tu continues à ne voir dans mon amour qu'une lâche complaisance et une infâme spéculation.
Voici une lettre bien longue et bien douloureuse pour moi, je désire de toute mon âme n'avoir jamais à la recommencer.
Je t'aime, oh ! je t'aime, crois-le bien.
Juliette.
Mercredi, 8 heures un quart du soir (1833).
Voici une seconde lettre de moi, je te demande pardon de cette prodigalité épistolaire. Sans façon, je sens bien que tu dois être au moins fatigué de cette surabondance de lettres, pour ne pas dire plus.
Voici pourquoi je t'écris une seconde fois : c'est à peu de choses près pour les mêmes raisons que la première, c'est pour te dire que je t'aime, que je le sens tous les jours et à tous les instants, de plus en plus, que je crois être sûre que tu ne demandes pas mieux que de m'aimer, mais qu'il y a entre ce désir et la réalité un mur de cent pieds de haut, appelé le soupçon : ce soupçon te conduit à nie mépriser, et, dans le mépris, il n'y a pas d'amour possible. Ceci est logique, il n'y a rien à répondre à ce que je viens de te dire là. Je le sens et j'en suis anéantie de douleur. Je ne sais que faire, où aller, à quoi me résoudre, je ne saiv que souffrir, comme je ne savais que t'aimer.
•Iiliette.
Util' LETTRES A VICTOR HUGO
Si jamais on retrouve cette lettre, on saura que mon amour ne t'a pas paru une garantie suffisante contre mon passé.
~2 heures du matin. 1833.
Mon Victor, je t'aime d'amour et ne connais ni n'imagine d'homme qui mérite de l'amour autant que toi.
Je t'aime encore comme un ami juré et dévoué, comme l'homme le plus noble et le plus estimable qui soit au monde.
Il est triste pour moi de penser que ma vie passée fait un obstacle à ta confiance. Avant de t'aimer, je n'en avais nulle honte et je ne faisais rien pour la changer pas plus que pour la cacher, car j'avais l'intime conviction que l'usage que j'en faisais était honorable.
Depuis que je t'aime, cette manière de voir a bien changé sous tous les rapports, je rougis de moi, je crains que mon amour n'aie pas la puissance d'effacer les souillures du passé, je le crains bien plus encore quand tu me soupçonnes injustement.
Mon Victor, c'est à ton amour à me sanctifier, à ton estime à faire revivre du milieu de ma Aie ce qu'il y avait en moi de bon et de vertueux.
Je t'aime tant que tout est possible, je deviendrai digne de toi si tu veux m'aider.
Adieu, tu es mon âme, ma vie, ma religion, je t'aime.
Juliette.
Le prix que tu attaches à mes lettres est une des, meilleures preuves d'amour que tu m'aies données, je vais m'occuper de les reconstruire, Rien de nouveau depuis hier que tu m'as quittée, si ce n'est que je t'aime davantage.
\ \ :i ii t de lire, regarde-moi encore une foi* avec amour. Pauvreami, je m'en vais bien t'affliger et bien te but-
prendre. Cependant il le faut, je ne me sens pas le courage de résister plus longtemps à ton injuste et soupçonneuse jalousie, à cette continuelle défiance d'un sentiment qui est aussi pur et aussi vrai que celui qu'on a pour Dieu. J'aime mieux te quitter que de m'exposer encore à de nouveaux chagrins qui finiraient par détruire ou ma raison ou mon amour.
Voilà une résolution prise dans l'excès de mon amour même. Si tu souffres, pardonne-moi et bénis-moi avant de me quitter pour toujours.
Je t'aime.
Puisque vous tenez à une rétractation d'offenses qui n'existent qu'en apparence, je dois vous la faire entière et sans restriction. Il n'est pas vrai que j 'aie voulu vous offenser par des reproches indignes de vous et de moi, il n'est pas vrai que j'aie jamais eu sur vous une opinion autre que celle-ci : je vous estime plus que tous les autres hommes.
Maintenant, la cause réelle et irrésistible de notre séparation la voici : c'est la certitude que vous n'avez pour moi qu'un amour incomplet, cette certitude, je l'ai acquise tous les jours, et aujourd'hui même, quand vous m'avez dit que vous croyiez que je vous avais trompé.
Cela pourrait passer pour une offense grave envers une femme qui ne vous a jamais trompé dans l'amour qu'elle a pour vous, qui n'a d'autre tort que de vous aimer trop, puisque cet excès d'amour lui a donné le triste courage de perdre son estime et la vôtre pour conserver une fois de plus votre amour.
Mais je ne veux pas penser que vous ayez eu l'intention de m'offenser en me laissant voir cette plaie de votre cœur. Je regarde que c'est un malheur qui nous frappe Ions den\ et auquel nous ne pouvons rien que <!<• nous éloigner L'un de l'autre; il est possible que nos plaies se cical riscnl quand
elles ne seront plus exposées au frottement continuel de la défiance.
Adieu, je vous demande pardon si je vous ai offensé, je vous plains si je vous afflige.
J'attends de vous que vous ne cherchiez pas à me revoir, c'est le dernier sacrifice que j'exige.
Juin 1833.
Mon cher Victor, mon bien-aimé. ne t'inquiète pas, je suis aussi bien que peut l'être une pauvre femme qui a perdu le bonheur et la joie de toute sa vie. S'il était possible de te faire connaître mon asile, sans nous exposer l'un et l'autre, mais surtout moi, à de nouveaux déchirements sans résultats pour l'avenir, je le ferais ; mais la confiance, chose indispensable dans une liaison comme la nôtre, n'existe plus chez toi. Et pourtant, Dieu m'est témoin que je ne t'ai pas trompé dans notre amour une seule fois, depuis quatre mois, soit en actions, soit en pensées.
Ce que je t'ai caché n'était que pour nous épargner à l'un et l'autre des tourments inutiles, dans la disposition d'esprit où nous étions tous les deux.
C'était un tort, c'est vrai, mais qui avait son excuse dans L'intention.
Samedi soir. 13 août, 9 heures dois quarts, IN ;:;
Pendant que vous errez l, mon cher bien-aimé, moi je pense à vous avec amour. J'ai bien un fond d'amertume, mais je ne le laisserai pas arriver jusqu'à mes lèvres et je tâcherai que toutes les paroles que je vous dirai soient douces et bonnes comme vous les aimez.
Savez-vous que vous êtes bien charmant de m'avoir ouvert les portes de chez vous, c'était plus que de la curiosité satisfaite pour moi et je vous remercie de m'avoir
' Allusion aux promenadi 3 nocturnes de Victor Hugo.
fait connaître l'endroit où vous vivez, où vous aimez et où vous pensez.
Mais pour être sincère avec vous, mon cher adoré, je vous dirai que j'ai rapporté de cette visite une tristesse et un découragement affreux. Je sens bien plus qu'avant combien je suis séparée de vous et à quel point je vous suis étrangère. Ce n'est pas de votre faute, mon pauvre bien-aimé, ce n'est pas de la mienne non plus ; mais c'est comme cela ; il ne serait pas sensé que je vous attribue dans mon malheur plus de part que vous n'y avez, mais je puis sans cela, mon cher bien-aimé, vous dire que je me trouve la plus misérable des femmes.
Si vous avez quelque pitié de moi mon cher amour, vous m'aiderez à sortir de cette posture accroupie et humiliante dans laquelle je suis et qui torture mon esprit en même temps que mon cœur.
Aidez-moi à me relever, mon bon ange, pour que j'aie foi en vous et en l'avenir.
Je vous en prie, je vous en prie.
11 n'est pas tout à fait six heures du soir, je viens de iinir de copier les vers que tu m'as donnés hier; je ne suis pas très familiarisée avec les compliments en usage dans l<> beau monde, tout ce que je puis te dire c'est que j'ai pleuré et admiré en t'entendant les lire, c'est que j'ai pleuré et admiré en les relisant, c'est que je pleure et que j'admire en me les rappelant ; je te remercie du fond de l'âme d'avoir pensé à moi en les faisant. Merci, mon bienaimé, de la pensée pleine de charité qui t'a inspiré. Ces beaux vers ont eu l'effet que tu en attendais, car c'est toul à la fois pour ma pauvre âme malade un cordial et un calmant. Merci, merci, oh ! merci ! tu n'es pas seulement sublime, tu es bon et ce qui vaut encore mieux, tu es indulgent, toi qui as tant le droit d'être rigoriste.
Je t'aime, mon cœur se fond en admiration et en adoration ! J'ai du délire et de l'amour plus que mon pauvre cœur n'en peut contenir. Viens donc prendre le trop-plein de mon extase.
Si tu savais combien je t'attends, combien je te désire. Si tu savais le reste encore, oh ! tu viendrais j'en suis bien sûre. Viens, viens, je t'en prie, viens, tu auras plus de baisers que de pas, plus de bonheur que de peine, plus de sourires et plus de joies que de brouillard et de froid.
Juliette.
Je t'écris ceci un peu après, parce qu'avant de te parler d'affaires, j'avais besoin de me calmer. Je suis rentrée hier, j'ai lu tes vers, j'ai dîné, j'ai fait mes comptes, ensuite je me suis couchée, j'ai lu tes journaux, je me suis endormie, j'ai rêvé de toi, je me suis réveillée ce matin àhuit heures, je me suis levée presqu'aussitôt, j'ai fait une partie du ménage, réparé la toilette d'hier ; ensuite, au milieu du déjeuner, Lanvin l est venu, apportant les journaux, une lettre de M. Pradier et des effets de chez Mlle Watteville - ; après avoir déjeuné et s'être suffisamment reposé, il est reparti à une heure de l'après-midi, remportant avec lui les effets de Claire et une partie de ceux de sa femme ; après qu'il a été parti, je me suis débarbouillée et peignée, ainsi j'ai tait à Claire, et puis à deux heures et demie je me suis mise à copier, et depuis que j'ai fini je t'écris : voici mon Commandant, le rapport de la place, êtes-vous satisfait .' le caporal de garde l'est aussi. Après dîner, je ferai répéter les enfants et compterai les vers «les Feuilles d'automne.
Apres le dîner.
Je viens «le taire répéter les leçons, je nie suis vue forcée de mettre eu pénitence votre protégée Claire, qui est bien
Domestique de Pradier.
Maîtresse de pension de Claire Pradier
la plus paresseuse et la plus musarde des écolières. Je viens de lire à Mme Lanvin les fameux vers, elle en est encore toute émue : la pauvre femme vous comprend, donc elle vous aime, cela va sans dire.
Bonsoir, à demain j'espère.
Dimanche, 4 heures du soir, 1833.
Je rentre bien triste et bien découragée, je souffre, je pleure, je me plains tout haut, tout bas, à Dieu, à toi, et je voudrais mourir une bonne fois pour en finir avec toutes ces misères, toutes ces déceptions, toutes ces douleurs. On dirait vraiment que mon bonheur s'est envolé avec les beaux jours, et compter les voir revenir, lui et eux, serait presque de la folie, car en regardant autour de moi et au dedans de moi, je trouve la saison bien avancée pour les beaux jours et pour les jours heureux. Pauvre fou, qui t'étonnes de me voir regretter si amèrement une journée de bonheur, on voit bien que tu n'as pas attendu le bonheur d'aimer et d'être aimé jusqu'à vingt-six ans ! Pauvre poète, qui avez fait les Feuilles d'automne avec de l'amour, des rires d'enfants, des yeux noirs et bleus, des cheveux bruns et blonds, du bonheur en quantité ! Vous n'avez pas observé combien une journée triste et pluvieuse comme celle d'aujourd'hui fait jaunir et tomber les feuilles les plus vertes et les mieux attachées. Donc vous ne savez pas ce qu'une journée sans bonheur comme celle-ci, peut ôter de confiance et de force pour l'avenir; vous ne le savez pas, car vous vous étonnez quand je pleure, vous vous fâchez presque de ma douleur. Tu vois donc bien que tu ne sais pas ce que c'est que mon amour, tu vois bien que j'ai raison de regretter de t'aimer autant, puisque cel amour t'esl inutile e1 importun. Oh ! je t'aime, c'est bien vrai ! je t'aime malgré toi, malgré moi, malgré tout le monde entier, malgré Dieu, malgré le diable qui s'en mêle aussi.
Je t'aime, je t'aime, je t'aime heureuse ou malheureuse, gaie ou triste, je t'aime, fais de moi ce que tu voudras.
Je t'aime.
Lundi. 1 heure moins 10 minutes du matin (1833).
Je suis restée à ma fenêtre tout ce temps, l'âme tendue vers vous, l'oreille attentive au moindre bruit, craignant toujours que votre courage ne vous abandonnât avant la fin de ce pénible trajet. Voici bientôt une demi-heure que vous êtes parti, j'ai bien écouté, il me semble que je n'ai rien entendu qui puisse me faire craindre que vous n'ayez pas eu assez de force pour arriver jusque chez vous. J'espère qu'au moment où je vous écris ces lignes vous éprouvez déjà le soulagement que le lit et le repos apporteront à vos souffrances. Je ne trouve pas de mots pour vous dire mon regret, mon repentir, mon désespoir, de tout ce qui s'est passé ce soir, je n'en excepte pas vos torts. Je vous en demande pardon comme des miens. Je vous demande pardon d'avoir consenti à vous appartenir après ce qui s'était passé entre nous. J'aurais dû. prévoir ce qui devait arriver, ce qui est arrivé. Dieu sait que j'avais courageusement résisté et que je n'ai cédé qu'à la promesse sainte et solennelle que vous m'aviez faite de ne parler jamais des souillures de ma vie passée tant que ma conduite serait honnête et pure.
Ma vie, depuis sept mois, a été honnête et pure ; votre promesse l'avez -vous tenue ?
Encore, si je ne faisais que souffrir seule, je me résignerais à souffrir, mais vous êtes aussi malheureux que moi, vous êtes aussi honteux des injures dont vous m'accablez que je !<• suis moi-même de les recevoir.
M :i intenant que je sais tout ce que notre position a de gangrené, c'est à moi d'arrêter les progrès du mal en coupant :• travers mon âme et ma vie, pour sauver ce qui peut encore être sauvé de vous et de moi.
Kcoutez Victor, je vous demande de ne pas me refuser
votre appui pour mettre à exécution le projet que je crois nécessaire, indispensable pour notre honneur à tous les deux.
Si quelque chose peut vous donner du courage, c'est de
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Une page du carnet de bal de Juliette*.
savoir que je ne vous ai jamais trompé depuis sept mois, c'est bien vrai que je ne vous ai jamais trompé, c'est bien
1 Ce carnet orné de vignettes de Devéria, ''I fort joliment relié. appartient aujourd'hui à M. Louis Barthou Pendant ou après chaque nuit d'amour, Victor Hugo y inscrivait toutes sortes de pensées Quel ques-unes sont fort belles.
vrai, oh ! c'est bien vrai ! et pourtant, depuis sept mois, combien de scènes affligeantes comme celle de ce soir !
Vous voyez qu'il n'y a pas à balancer. Je partirai par la première diligence de Saumur. la santé de ma fille en sera le prétexte. Une fois auprès d'elle, je pourrai réfléchir sur ma position et à ce qu'il y aurait à faire pour la rendre tolérable. Si. comme je le crois nécessaire, je rompais avec le théâtre, le mobilier répond pour la créance de Jourda in ' . et si vous ne voulez pas vous donner la peine de vous en occuper, je chargerai n'importe quel homme d'affaires de le vendre, jusqu'à la concurrence de la dette de Jourdain qui est la seule pour laquelle vous ayez répondu.
Moi. j'irai à l'étranger. Telle que je suis, je puis encore y gagner ma vie, c'est autant qu'il faut, n'est-ce pas .'
Mais tout ceci n'est pas l'important, l'important, le voici : c'est de partir le plus tôt possible, aujourd'hui même, pous nous mettre tous les deux à l'abri de nos atroces folies.
Avant de partir, je vous aurai vu je l'espère, à moins que vous ne soyez plus malade, ce qui serait horrible à penser, moi en étant la cause.
Mais que je vous voie ou non, que vous soyez ou non victime de ma fureur, je vous remets en m'en allant tout amour et tout bonheur. Je ne garde même pas l'espérance. je vous laisse mon âme, ma pensée, ma vie, je n'emporte (pie mon corps, ne le regrettez pas.
Juliette.
26 septembre 1833.
Mou Victor bien-aimé,
J'ai été bien injuste envers loi, tu as dû me trouver bien ingrate H bien indigne, tu me haïras bientôt et bientôt aussi tu m'auras oui. 'liée, jele sens bien. Vois-tu, il n'y a pas nue seule pensée de toi, pus un sentiment que je ne corn-
' Tapissier de Juliette.
prenne et que je ne devine ; eh bien, à présent, au moment où je t'écris, tu me blâmes de souffrir, tu m'en veux de t'aimer avec cette exclusion qui me rend folle et jalouse, par moment, tu es las démon amour, il t'étreint trop fortement, il te fatigue, tu penses à me fuir, mon mauvais sort t'épouvante, tu crains de le partager plus longtemps, tu crains la responsabilité, ou plutôt tu m'aimes moins, tu ne m'aimes plus peut-être ; oh ! qu'à cette seule crainte mon cœur souffre, comme ma tête est malade, comme je voudrais mourir! Il me semble que c'est ma faute, que j'ai eu tort de te montrer la plaie hideuse de mon cœur, la jalousie qui l'ulcère et le gangrène, oui, je devrais te cacher ce que je souffre, je ne devrais jamais avoir de ces emportements qui trahissent tant d'amour et tant de douleur.
Mon Victor, ne me quitte pas, je t'en prie à genoux, ne recule pas devant une responsabilité publique qui te demandera compte un jour du plus ou moins de sacrifice que tu auras fait à ma vie extérieure; que t'importe qu'on te refuse la justice qui t'es due, que t'importe qu'on t'attribue faussement une partie de ma misère. Ce qu'il faut considérer avant tout c'est moi, moi avec toi. La responsabilité qu'il faut que tu acceptes est vis-à-vis de moi seulement, elle est toute intérieure et d'âme à âme; situ la repousses, je mourrai, c'est bien vrai, je mourrai, car ma vie c'est toi, c'est ta présence, je ne respire que par ta bouche, je ne vois que par tes yeux, je ne vis que dans ton cœur, je mourrai si tu m'ôtes de toi.
Penses-y, ce n'est pas une menace pour te retenir près de moi, ce que je te dis là, je n'exagère pas jusqu'à quel point tu m'es nécessaire, je te dis ce que je sens, je te dis la vérité avec restriction, car je n'ose me l'avouer à moi tout entière. Il me faut toi, il ne me foui que loi, je ne peux pas vivre sans toi, penses-y.
Tâche de m'aimer assez pour accepter ma vie telle que le mauvais sort l'a faite.
Juliette.
Ie' janvier 1 834 , i heures du malin
A toi.
Mon Victor, je n'ose rien te dire, devine-moi et fais de moi ce que tu voudras.
Je t'aime, le souvenir du passé et la crainte de l'avenir m'empêchent de te le dire comme autrefois, oublie le passé, charge toi de l'avenir, et je retrouverai la faculté de te dire je t'aime, comme je le sens.
Je t'aime.
s avril, vendredi matin, 8 heures et demie (1834).
Je regarde sans cesse ma grande place vide et je sens plus que jamais le besoin de la remplir avec votre belle petite image. Si tu savais, mon cher bien-aimé, comme je l'aimerai, comme j'en aurai soin, comme elle sera après toi la chose la plus précieuse et la plus aimée de ma vie, tu trouverais un moyen de me la donner n'importe à quel prix. Certainement ton portrait ne pourra jamais me tenir lieu de toi, mais ce sera comme la bougie qu'on allume pour ne pas rester dans une obscurité profonde, quand le soleil se cache derrière l'horizon.
Mon Soleil c'est toi, mon amour, mille fois plus beau et plus rayonnant que lui, ma nuit c'est ton absence. Moi je n'ai pas d'étoiles pour me guider dans mon ciel, il me mut donc une lumière quelconque, eh ! bien cette lumière ce sera ton portrait. Je t'en prie mon cher adoré, trouve un moyen. Je ne t'en aimerai pas plus parce que c'est impossible, mais j'aurai moins de chagrin et plus, de résignation à supporter tes absences, chaque fois qu'elles seront indispensables.
Je t'aime mon Victor.
Juliette.
Samedi matin | 1834
il esl une heure moins un quart, je buis allée à votre imprimerie, aux n° L6 el L9, on nevous y avail pasvu,je
suis allée chez vous, vous n'étiez pas rentré, je vous ai écrit un mot, je vous ai attendu, enfin je suis revenue chez moi espérant vous y trouver, vous n'y étiez même pas venu. Je vous remercie de m'avoir fait jouer inutilement le rôle d'un chien. Vous m'aviez cependant dit que vous alliez à l'imprimerie, que vous iriez chez vous peut-être, mais bien sûr chez moi.