MIRABEAU
Une dédicace de Victor Hugo à Juliette '.
Vous avez bien vite oublié vos promesses, et vous faites bien peu de cas de mon amour.
Si, à l'heure ou je vous écris, vous pouviez me voir dans vos songes, vous seriez épouvanté, tout indifférent que vous êtes, du mal que me fait votre injustice et votre mépris.
Il est bien évident que vous ne m'aimez plus, et que vous ne tenez à moi que par la crainte de causer un grand malheur en vous éloignant. Il est bien triste que ce soit le seul sentiment qui vous attache à moi el j<' ne dois
' L'original appartient à M. Louis Burlhou
pas souffrir un dévouement inutile et humiliant. Je vous rends votre liberté. Dès ce moment, vous êtes dégagé envers moi de toute responsabilité, quoique mon cœur soit déchiré, quoiqu'il y ait au fond de mon âme plus d'amour qu'elle n'en peut contenir, quoique mes yeux en vous écrivant laissent couler des pleurs bien amers. -Te n'en aurai pas moins l'énergie nécessaire pour supporter ma vie telle qu'elle sera, sans bonheur et sans amour.
Vous avez été bien cruel envers moi, je vous pardonne, pardonnez-moi aussi mes emportements, j'en suis bien humiliée et bien malheureuse. Je vous affirme sur tout ce que j'ai de plus cher et de plus sacré, sur ma fille, que je ne comprends pas comment j'ai fait hier pour faire une chose que je désavoue dans tous les temps et qui me semble le comble de l'effronterie. Vous m'avez flétri le cœur en me rappelant ma vie passée et au moment de vous écrire des paroles d'amour et de regret, je pense avec effroi que vous me soupçonnez encore injustement, mon cœur s'effraie du mal que vous lui préparez, et ma plume s'arrête.
Adieu, soyez plus tranquille et plus heureux que moi. N'oubliez pas que nous avons été, un an tout entier, heureux de notre seul amour.
Adieu, je suis plus qu'assez punie de mon prétendu crime d'hier.
Adieu, pensez à moi sans amertume.
Lundi, - heures du matin ( 1834 .
Il y ;i environ deux heures que je suis revenue de la place Royale, il était dix heures quand je suis arrivée et j'en suis repaît ie a près de minuit. J'espérais te ramener ou au moins l'apereevoir. .l'ai attendu tout ce temps la
patiemment, espéranl que tu devinerais ma présence, «pie tu voudrais m'en récompenser par un regard, mais rien, tout est resté muet cl sombre pour moi, ear il était facile de voir, malgré les volets fermés de la salle a manger,qu'il
y avait beaucoup de lumière, et au mouvement des ombres qui se projetaient dans le salon ouvert, qu'il y avait du monde et de l'agitation.
Ce n'est pas la dernière fois quejeseraià même d'observer que tandis que je souffre et que je pleure, tu es gai et heureux; pardonne-moi mon Victor, pardonne-moi cette comparaison de nos deux positions, ce sera la dernière fois, et peut-être la dernière lettre que je t'écrirai car tu l'as dit : tu ne veux pas d'ici à longtemps lire de mes lettres, et longtemps, vois-tu, c'est presque toujours ; tu m'oublieras et moi je mourrai, car ton amour c'était tout l'aliment de ma vie. Je me sens ce soir aussi souffrante et aussi malheureuse que je le serais situ ne m'aimais plus; mon Dieu, je suis bien à plaindre.
Je viens de remplir un de tes désirs en enfermant tous ensemble et avec soin tes ouvrages ; quant à mes reliques, je les ai mises dans un nécessaire anglais fermant à clé, il est sous mon traversin et ne quittera plus cette place.
Au revoir, tout cela c'était bien doux, et bien triste.
4 juillet 1834.
A mon bien-aimé,
Ici mille baisers ' .
Mon bien-aimé Victor, je suis encore tout émue de notre soirée d'hier ; à défaut d'amie et de cœur qui me comprenne et dans lequel je pourrais verser le trop -plein de mon bonheur, je t'écris ceci, « qu'hier 3 juillet 1834, à 10 heures et demie du soir, dans l'auberge de l'Ecu de France, à Jouy, moi Juliette, j'ai été la plus heureuse et la plus hère des femmes de ce monde, je déclare encore que jusque-là je n'avais pas senti dans toute sa plénitude le bonheur de t'aimer et d'être aimée de toi ».
' Ces trois mots sont de l'écriture de Victor Hugo, auquel la lettre du 4 juillet ISliavaii donne apparemment un plaisir particulier. Dans une de ses lettres inédites à Juliette, on lit en effet: « Souviens-loi de ta lettre adorable, du procès-verbal de noire journée <i Jouy ! Il ne faut pas que cette lettre là ait menti. »
Cette lettre qui a toute la forme d'un procès-verbal est en effet un acte qui constate l'état de mon cœur. Cet acte, fait aujourd'hui, doit servir pour tout le reste de ma vie dans le monde; le jour, l'heure et la minute où il me sera représenté, je m'engage à remettre le dit cœur dans le même état où il est aujourd'hui, c'est-à-diïe rempli d'un seul amour qui est le tien et d'une seule pensée qui est la tienne.
Fait à Paris, le 4 juillet 1834, à 3 heures de l'après-midi.
Ont signé pour témoins les mille baisers dont j'ai couvert cette lettre.
Samedi, 6 heures (1834).
A toi mon bien-aimé,
Tu m'avais bien promis qu'aussitôt ton travail achevé, tu me consacrerais tout ton temps, tu m'avais, en outre, promis hier, en me quittant, de venir aujourd'hui de bonne heure. De toutes ces promesses aucune encore n'a été remplie et cependant je n'ai jamais eu tant besoin de ta présence et de ton amour qu'en ce moment où toutes les inquiétudes semblent s'être- donné rendez-vous chez moi. J'ai été si tourmentée aujourd'hui que je ne sais pas si j'aurais le courage d'accepter une seconde journée comme celle-ci.
Je fuis cette maison, elle est tellement remplie de malheur et de tristesse qu'il me semble, en la quittant, éprouver quelque soulagement.
Mon Victor, qu'allons-nous devenir ? que faut-il faire pour éloigner de nous le malheur qui nous menace 1 Y penses-tu ? cherches-tu les moyens de l'empêcher ? m'aimes-iu .' oh ! moi, je t'aime, comme toujours, je t'aime dans Le bonheur, je t'aime encore plus dans le malheur; mon Dieu, mon Dieu, sauve-moi, je suis perdue si tu ne viens pas à mon aide.
JlTLIETTE.
Je ne sais ce que j'écris ni à qui j'écris.
Depuis ce matin ma raison et ma volonté m'ont entièrement abandonnée.
J'écris parce que je souffre.
J'écris parce que j'ai besoin de me plaindre à quelqu'un, à quelque chose, j 'écris parce que pour mourir d faut laisser un cadavre de ce qui a été la vie, ces lignes seront le cadavre froid de ce quia été mon âme, mon amour et mes pensées.
L'humanité prendra soin de mon corps.
La pitié, la charité prendront soin...1.
Samedi à midi, 2 août i 83 i .
A Victor,
Adieu pour jamais, adieu pour toujours. C'est toi qui l'as dit, adieu donc, et puisses-tu être heureux et admiré autant que je suis malheureuse et déchue.
Adieu, ce mot-là contient toute ma vie, toute ma joie, tout mon bonheur. Adieu.
Juliette.
Je pars avec ma fdle, je vais en ce moment la chercher et retenir nos places. Quant à la Comédie-Française, elle n'est pas en droit de me faire jouer avant de m'avoir assigné des rôles. Ma bonne a ordre de décacheter mes lettres. S'il en venait une de la Comédie-Française, elle me le ferait savoir tout de suite et rien ne serait dérangé. Il n'y a donc plus à s'en occuper.
Mme Drouet, pour Mlle Marie-, n° 4 bis. rue de Paradis au Marais.
Paris.
Voici une lettre pour M. Victor H... Tâchez, dans le cas où il ne viendrait pas la chercher à la maison de lui faire
1 La lettre est inachevée dans l'original. 1 Domestique de Juliette.
savoir adroitement qu'il y a une lettre pour lui, rue de Paradis, n° 4 bis, au nom de M. Kraftt. Je pense que s'il est encore à Paris, il comprendra votre avis et enverra ou viendra prendre lui-même ma lettre. Dans tous les cas, écrivez -moi courrier par courrier dans quel état est M. Victor H..., si vous l'avez vu, ce qu'il vous a dit, s'il est à Paris ou s'il n'y est plus, enfin dites-moi tout ce que vous saurez sur lui.
Je vous écris de Rennes où je suis arrivée très malade et ma fille aussi. J'espère cependant repartir demain chez ma sœur où vous m'écrirez à cette adresse : Mme Drouet, chez M. Louis Koch, à Saint-Eenan, par Brest. Je vous recommande de nouveau le soin de la maison.
J. Drouet.
Lundi. 2 heures et demie de l'après-midi, Rennes, 1834.
Mon cher Victor, je vous écris cette lettre au hasard avec la triste précertitude que vous ne la lirez jamais. Cependant ce ne sera probablement pas la dernière que je vous écrirai jusqu'au moment où vous n'aurez plus le droit de refuser de les lire.
Mon bien-aimé Victor, je t'aime plus que jamais, je ne peux pas me passer de toi, je voudrais mourir pour toi, et pourtant je ne puis accepter ton dévouement, qui, pris au pied de la lettre, compromettrait ta santé et ta vie. J'ai dû te fuir, je l'ai fait. J'ai bien souffert, pour résistera ta voix suppliante, pour résister à tes yeux pleins de colère et de haine, oh ! oui j'ai bien souffert, et maintenant, à l'heure où je t'écris, je ne résisterais ni à ta prière si douce, ni à ta colère si terrible. Je suis bien malheureuse, je souffre, je t'aime et je te bénis, sois heureux.
Juliette.
Une partie de tes vo'ii\ s'esl accomplie, mon âme et mon corps ont déjà bien souffert, tu peux y ajouter tout es les vexations des autorités -lapides qui veulent trouver
chez une femme sans passeport la cause de toutes les tracasseries que leur bêtise leur attire. Je suis à Eennes depuis une demi heure, il est 2 heures et demie, je repars demain pour Brest, à 4 heures du matin, j'arriverai le jeudi à 5 heures du soir. Mon Victor, je t'aime, je suis capable de tout, ayez pitié de moi, je t'aime plus que tout.
.Saint-Renan, 2 heures du matin, o août 1834.
Victor, je t'aime, Victor, je me meurs loin de toi, j'ai besoin de toi pour vivre, depuis que je t'ai tout dit, depuis le moment surtout où mes yeux n'ont plus rencontré les tiens, il me semble qu'on m'a ouvert toutes les veines et que ma vie s'en va, sans que j'aie la volonté de la retenir, je me sens mourir et je sens aussi que je t'aime plus à chaque douleur. Mon Victor, peux-tu me pardonner ? M'aimes-tu encore *? est-ce que c'est vrai que tu me hais, que je te suis odieuse, que tu me méprises, que tu me repousserais la figure sur le pavé, si je venais coller mes lèvres sur tes pieds en te demandant grâce ? oh ! si tu m'aimes encore, si tu peux m'estimer encore, si tu peux tout pardonner, dis-le et je ferai tout ce que tu voudras, je ferai tout, mon Dieu ! dis, veux-tu encore de moi ?
Je suis bien malade.
2 heures, 5 août 1834.
\l'"e Drouet, pour Mlle Marie.
n° 4 bis, rue de Paradis, au Marais.
Paris.
Voici encore une lettre pour M. Victor H... Tâchez de les lui faire parvenir. S'il est à la campagne, près de Paris, faites-lui savoir qu'il y a chez moi. au nom do M. Kraftt. des lettres qui l'intéressent.
J'ai passé une bien mauvaise et bien t liste nuit, je crains de tomber malade sérieusement.
Répondez-moi sans perdre une minute.