‹ Victor Hugo et Juliette DrouetChapitre 28 sur 35 · I. I >R01 ET · texte numérisé non relu

I. I >R01 ET

3 heures du matin (1834).

Pour mon Victor,

Tant que j'ai espéré te voir je n'ai pas dormi, maintenant que je n'ai plus d'espoir je ne dors pas davantage parce que j'ai du chagrin, le chagrin de ne pas t'avoir vu, le chagrin d'avoir été maussade et hargneuse, quand toi tu étais doux et charmant ; toute ma soirée me repasse dans l'esprit et me cause une douleur de cœur atroce et insupportable, je me trouve bien coupable de te tourmenter et malgré moi je retombe dans ce tort qu'on appelle la jalousie, je crains de te déplaire et je me défigure par cette passion hideuse, la jalousie. Je te rends malheureux, quand je voudrais te saturer de bonheur, oh ! je suis bien coupable, mais je suis bien à plaindre, car je suis jalouse, et de qui ! de la plus belle, de la plus douce, de la plus admirable femme de la terre, et cette femme c'est la tienne. Mon Dieu, pardonnez-moi, ce que je souffre est une assez grande expiation de ma faute.

Mon Dieu, mais je l'aime, je t'aime mon Victor, tout est là, tu me pardonnes, n'est-ce pas*? et tu m'aimes autant 1 je l'espère, ou bien j'aime mieux mourir de suite.

Dimanche. 3 heures (1834).

La confiance s'est retirée de moi, mais non mon amour, je ne crois pas qu'il y ait dans l'avenir de bonheur possible pour moi, mais je t'aime chaque jour davantage, je t'aime plus que le premier jour, je t'aime plus qu'hier, plus que ce matin, plus que tout à l'heure, et je n'en suis pas heureuse.

Tu te rappelles ce que je te disais, lors des répétitions de Marie Tudor. Ces gens m'ont ôté la confiance en moi, je n'ose plus, je ne peux plus répéter, je suis paralysée.

Eh ! bien, aujourd'hui, ce n'est plus d'un rôle qu'il s'agit, mais de ma vie tout entière; maintenant que la calomnie m'a terrassée dans tons les sens, maintenant que j'ai été

condamnée dans ma vie sans avoir été entendue, comme je l'ai été dans ta pièce, maintenant que ma santé et ma raison se sont usées dans ce combat sans profit et sans gloire, maintenant que je suis signalée à l'opinion publique comme une femme sans avenir, je n'ose plus, je ne peux plus vivre... ceci est bien profondément vrai, je n'ose plus vivre. Cette crainte a fait naître en moi le besoin du suicide, mais un suicide monomane, je ne veux pas me tuer comme tout le monde, je veux me séparer de toi, et une séparation c'est la mort, oui la mort sans aucun doute, je l'ai déjà essayé, j'en suis sûre.

Ce qui me confirme dans ce projet, c'est la pensée que je te rendrai ta liberté tout entière, que tu pourras faire usage de ta vie et de ton génie comme tu l'entendras pour ton bonheur, que je ne serai plus pour toi un obstacle, mais un sujet de pitié et d'indulgence. De la pitié pour ce que je souffrirai, l'indulgence et le pardon pour celles de mes fautes qui t'ont fait souffrir.

Si l'excès de mon amour et de ma douleur me ramènent vers toi, n'en tiens aucun compte, ferme tes yeux, bouchetoi les oreilles, ne sors pas de chez toi, comme cela tu oublieras... et moi... oh ! moi... je mourrai, je ne souffrirai pas longtemps, je serai bientôt heureuse.

Il pleut bien fort en ce moment, j'ai une fièvre ardente: c'est égal, je sortirai, je ne sais pas si tu viendras me chercher, si tu ne viens pas, j'ignore à quelle heure je reviendrai. Ça m'est égal, je suis folle, je souffre, comme jamais je n'avais souffert. Oh ! mais je t'aime plus que je ne souffre. mon amour domine tout mon être. Je t'aime.

'■> heures el demie (1834

Tu veux que je t'écrive en ton absence, et moi je résiste toujours à ton désir, parce que mes pensées loin de toi sont tristes et douloureuses et que je voudrais te les cacher le plus souvent et le plus longtemps possible.

Vois-tu, mon Victor, cette vie d'isolement, cette vie sédentaire me tue. J'use mon âme à te désirer, j'use ma vie dans une chambre de douze pieds carrés. Ce que je veux ce n'est ni le monde, ni de stupides plaisirs, mais la liberté, la liberté d'agir, la liberté d'occuper mon temps et mes forces aux soins de ma maison, ce que je veux c'est de ne plus souffrir, car je souffre mille morts par minute, je te demande la vie, la vie comme toi, comme tout le monde enfin. Si tu ne peux pas me comprendre, si je te parais folle ou injuste, laisse-moi, ne t'occupe plus jamais de moi; je ne sais plus ce que je t'écris, mes yeux s'enflamment, mon cœur se serre, j'ai besoin d'air, j'étouffe! Mon Dieu, aie pitié de moi, je n'ai rien fait pour souffrir autant.

Je t'aime, je t'adore, mon Victor, aie pitié de moi, tuemoi d'un seid coup, mais ne me laisse pas souffrir autant d'éternités qu'il y a de minutes dans tes absences.

.Je ne sais par ce que je t'écris, j'aile délire, j'ai la fièvre. Mon Dieu, aie pitié de moi.

.1 l'LIETTE.

4 novembre, mercredi soir, s heures et demie is:ii

Oui. tu es mon appui, tu es ma terre ferme, tu es mon espoir, ma joie, mon bonheur, mon tout. Je ne sais pas par (piel bredouillement inconcevable je parviens à te faire entendre ce (pli n'est pas dans ma pensée, mais ce qu'il y a pourtant de bien vrai et de bien sincère, c'est que tu es pour moi L'homme le plus noble, le plus sincère, le plus généreux qu'il y ait au monde, (pie je te crois tel et (pie je me repose tout a t'ait sur ! oi du soin de taire ment ir le mauvais sort qui me désigne comme étant déjà à lui.

Mon cher bien-aimé. vous étiez bien charmant tout ;i L'heure et vous avez bien raison quand vous dites qu'il • ut re un peu de coquetterie dans la noblesse de votre conduite, cai jamais rien lie VOUS a mieux été (pie la manière élégante ci digne avec Laquelle vous m'avez relevée de vos pieds. Vous étiez vraimenl grand, \ raimenl Roi.

Mon bon petit Toto chéri, je m'en vais bientôt me coucher, pa^ce que je ne crois pas que tu viennes assez tôt pour sortir, et puis enfin, vous n'êtes pas homme, que je pense, à vous scandaliser de trouver une femme dans son lit, en supposant même qu'elle ait l'intention de vous y faire entrer.

Juliette.

Mon cher bien-aimé,

Je voudrais toujours être une grande actrice, d'abord parce que je serais encore plus liée à toi, si je l'étais par l'âme et l'intelligence, mais je le voudrais surtout dans les jours comme celui-ci ou je pourrais t'éviter l'ennui d'être en butte aux stupides tracasseries d'une vieille femme féroce à force d'amour propre '.

Ma lettre n'a pas besoin d'être finie, te voilà.

1 1 heures et demie du soir (1835).

Il est bien plus de 11 heures, je ne t'attends plus pour sortir, mais j'espère encore te voir ce soir. Je t'écris e<-s quelques lignes pour me justifier du chagrin que j'ai chaque fois que je ne te vois pas. Je souffre, mais je ne t'en veux pas, je pleure, mais je ne t'accuse pas, je suis souvent très à plaindre, mais je ne cesse pas de t'aimer à l'adoration. Je voudrais que tu en fusses bien sur, il me semble que je support erais avec plus de résignation ma mauvaise position. Je crains que tu ne me comprennes pas dans mon amour, cette crainte me rend souvent la journée bien longue e1 bien triste.

Mais j'oublie en t'écrivant que lu travailles, que lu es bien fatigué, que lu n'as ni la force, ni le temps d'écouter, c'est-à-dire de lire tous mes tourments.

Juliette.

' M11, Mars, dont on se rappelle l'altitude, pendant les répétitions <i Ingelo. Y Victor Hugo raconté, LX

Samedi. 3 heures un quart, après-midi (1835).

Mon pauvre cher Toto bien-aimé, quand je te vois si occupé et d'affaires si importantes, j'ai conscience à ajouter encore à cette fatigue par le récit de mon amour que tu sais par cœur. Si je ne craignais pas que tu te méprennes sur mon silence, je suspendrais ces lettres qui ne sont, après tout, qu'un abrégé bien froid, une narration bien plate des sentiments les plus tendres, les plus généreux, les plus passionnés qui sont au fond de mon cœur. Je les suspendrais dis-je, jusqu'après ta pièce, quitte à prendre ma revanche ensuite, en paroles, en caresses, en action. Voilà ce que je ferais si tu voulais avoir pour ta chère petite personne le quart de la sollicitude que j'ai pour elle.

Voici qu'il est bientôt 3 heures, cette heure me donne l'espoir que tout se sera bien passé à ta répétition. Il est temps, mon pauvre poète admiré, aimé et adoré que tu sortes de ce repaire qu'on appelle encore théâtre français. Tu en sortiras à ton honneur, malgré le mauvais vouloir de cette vieille mal emmanchée, malgré toutes les stupidités réunies, malgré toutes les haines et toutes les envies.

Tu verras, mon beau lion, si ces affreux corbeaux oseront croasser devant ton rugissement. Quant à moi, si quelque chose pouvait me rendre plus fière et plus heureuse, ce serait d'être la seule à te comprendre.

Juliette.

Samedi, 1 heure et demie après-midi 11 avril !S3o).

Sous quel prétexte étiez-vous si gentil ce matin ? ceci commence à m'inquiéter furieusement, joint aux promenades matinales que vous faites tous les jours à l'Arsenal. Toto... Toto... vous ne savez pas ce dont je suis capable, prenez-y garde. Je ne vous aime pas pour rien moi, si vous me trahissiez le moins du monde, je vous tuerais. Non, mais 1res sérieusement, je suis jalouse quand je te vois si charmant. Quoi que I u en dises, je ne suis pas aussi rassurée que

tu voudrais me le faire croire. Je veux enfin aller à ces répétitions. Je n'ai pas besoin, moi, de confier comme ça mon amant bien-aimé à la discrétion de n'importe qui. Je veux le garder moi-même mon amant, au nez de la nation et des histrionnes françaises.

Voilà ma résolution politique et littéraire : dès demain je veux la mettre à exécution.

A propos, c'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, vous ne le saviez seulement pas ! ou plutôt cela vous est égal que je sois ou que je ne sois pas née. C'est bien vrai que cela vous est indifférent ? Voilà comme vous faites cas de mon amour et pourtant il y a une chose certaine, c'est que je n'ai été créée et mise au monde que pour vous aimer, et Dieu sait avec quelle ardeur je remplis ma mission.

Je vous aime, oh ! oui je vous aime ! je t'aime mon Victor.

Juliette.

Samedi, 8 heures du soir (1835).

Ce soir plus que jamais je suis décidée à séparer nos deux causes l'une de l'autre. Ce que tu m'as dit de la vieillesse de Mlle Mars, de l'impossibilité d'obtenir un double succès avec elle, succès littéraire et succès d'argent, la nécessité où tu te trouverais d'avoir recours à Mme Dorval ou à toute autre actrice jeune et en crédit auprès du public, toutes ces considérations me font désirer de séparer au plus vite mon avenir du tien. N'importe où je devrai aller, n'importe à quelles conditions d'argent. Car dans cette dernière conversation de ce soir, il m'a été démontré que tu avais eu sur Mlle Mars, sur Mme Dorval, sur le théâtre enfin, des renseignements que tu m'avais tus jusqu'alors; bien que ces instructions dussent changer de fond en comble les projets arrêtés par toi au sujet de la première pièce que tu devais donner à ce théâtre, ce silence que tu as gardé à ce sujet contrairement à toutes tes promesses de ne me rien cacher, de tout me dire, m'afflige plus que la

trahison de M. Harel et de Mlle George, plus que le lâche acharnement de tes ennemis, plus que la perfidie de tes amis intimes contre moi. Ce silence est l'aveu le plus positif que je nuis à tes intérêts, tu crains mes prétentions et ma jalousie et tu avais déjà senti la nécessité de donner un rôle à Mme Dorval et tu n'avais pas osé me le dire dans la crainte de rencontrer de la résistance ou des larmes à cause de cette nouvelle distribution; ce que tu voulais éviter ne l'est qu'à moitié, je n'y mets pas de résistance, bien au contraire; quant aux larmes elles ne valent pas la peine d'être essuyées ni retenues. Dès ce soir, nous cessesons toute communauté d'intérêt dramatique. Je reprends l'attitude première que je n'aurais jamais dû quitter, celle d'une actrice journalière qu'on emploie le plus mal possible et qu'on paie de même. Toi tu redeviens libre de toutes entraves.

Tâchons que cette nouvelle résolution tourne mieux ;; l'avantage de notre bonheur.

Mardi, i'S avril 1835, 4 heures avant la représentation d'Angeto.

-le te rappelle que je t'aime, que rien ne pourra changer ni augmenter mon amour que le cas de malheur et de perfidie auquel tu es plus en butte (pie personne, toi, mon noble poète mon Eoi : notre Eoi à tous. Mais mon amant a moi seule n'est-ce pas l bien à moi seule. Je n'ai rien à craindre de toi, n'esl -ce pas mon bien-aimé .' tu sauras bien te défendre et résistera toutes les avances de cette femme êhontét '. tu me le promets bien .' je ne vomirais pas t'en parler aujourd'hui mais je suis si inquiète de te savoir en contact avec elle ce soir que je donnerais volontiers ma vie pour que cela n'aie pas lieu, si tu savais combien je t'aime et eomuient je l'iiime tu comprendrais mes alarmes.

Pense ;i moi. p;nt\ re Eemme qui serai dans le fond d'une

Marie Dorval. qui s'était montrée fort coquette avec V. Hugo pendant les répétitions. V Victor Hugo raconte. L.\.

loge ce soir avec toutes les angoisses de la jalousie et de l'amour.

Juliette.

M. Pasquier, comme je m'en étais douté, n'a pas fait prendre la loge de Mme Eécamier ; qu'en auras-tu fait ? te sera-t-elle parvenue à temps %

Minuit, mardi, 28 avril 1835. I heure après le triomphe d'Angelo »

Je m'en suis follement donné ! Bravo ! Bravo ! Bravo ! Bravo ! Bravo ! c'est la première fois que je t'admire à mon aise, tu n'étais pas là pour m'en empêcher.

Merci mon bien-aimé, merci pour moi, tu me rends mille fois heureuse par chaque seconde de ma vie. Merci aussi, pour toute la foule qui était là, qui t'admirait, qui t'écoutait, qui te comprenait.

J'ai tout vu moi, tout entendu, et je te rapporte toul ! quoique ce soit bien lourd, si les acclamations, l'enthousiasme, le délire pèsent quelque chose. Je te donnerai demain des détails sur la représentation entière, car je n'espère pas te voir ce soir, ce serait trop de bonheur en un jour, et puis tu ne veux pas que je devienne folle de joie.

A demain donc, si tu savais avec quelle probité j'ai applaudi Mme Dorval, tu te ferais un scrupule de rien dire, ni rien faire ce soir qui puisse blesser mon pauvre cœur un peu endolori déjà par la pensée qu'une autre que moi est admise à interprète]- les plus nobles pensées. Allons, voilà que je redeviens malgré moi triste et troublée de te savoir près de cette femme.

Bonsoir, mon bien-aimé, dormez bien, mon grand poète, si le bruit ne vous empêche pas de dormir. A vos lauriers, j'ajoute des tendresses, des caresses et mille baisers.

.1 I I.IKTI I

Vendredi soir, 8 heures (1835).

Si j'étais tant seulement une femme d'esprit, je vous dirais, mon bel oiseau, comme quoi vous avez à vous tout seul la forme, le plumage et le chant !

Je vous dirais que vous êtes la merveille de toutes les merveilles, depuis celles qui sont, jusqu'à celles qui ont été, et je ne dirais là que la simple vérité. Mais pour vous dire cela, mon superbe, il me faudrait une voix harmonieuse qui n'appartient pas à l'espèce dont je fais partie : celle dont vous vous êtes si bien moqué tantôt. Ce n'est donc pas moi qui vous dirai à quel point vous êtes éblouissant et resplendissant, je laisse cela à tous les oiseaux gazouilleurs, parlant et sifflant ; et ceux-ci, comme vous le savez, ne sont pas les moins beaux, ni les moins admiratifs.

Je leur laisse le soin de vous regarder, de vous écouter, de vous admirer. Moi je ne me réserve que le droit de vous aimer, c'est peut-être moins harmonieux à l'oreille, mais c'est plus doux au cœur.

Je vous aime, je t'aime mon Victor, je ne veux pas trop te le dire, je ne peux jamais te le dire assez, comme je le sens.

Dans tout ce que je vois de beau je te reconnais, les belles formes, les belles couleurs, les suaves odeurs, les sons harmonieux, tout ça c'est toi, et toi tu es bien plus que tout ce que je vois et que j'admire ; tu es toi ! tu n'es pas le spectre solaire aux sept couleurs lumineuses, tu es le soleil lui-même qui éclaire, qui réchauffe, qui vivifie ! Voilà ce que tu es, moi je suis une pauvre femme qui t'adore.

Juliette.

Si tu viens me prendre comme tu me l'as fait espérer, je te verrai bientôt, c'est la première fois que je désire Le spectacle avec autant d'ardeur... Lanvin vient de venir, je te conterai cela.

Jeudi soir, 7 heures et demie (1835).

A mon cher absent,

Je vous ai à peine vu tantôt, je ne vous ai pas vu ce soir, et Dieu sait à quelle heure vous viendrez nie prendre pour aller à Angelo. Car je n'admets pas qu'on puisse finir une seule représentation sans moi. Et puis, je ne suis pas fâchée de savoir au juste le temps que vous passez avec les comédiennes du XVIe siècle, et celles du XIXe qui ne sont pas les moins dangereuses. Tenez, je suis presque aussi fâchée que triste, je me suis promis de ne pas vous écrire une longue lettre cette fois-ci, pour vous apprendre à les laisser dans un coin, sans plus vous en occuper. Ma personne, mes lettres, tout est oublié ! vous avez trouvé le moyen aujourd'hui d'être le plus aimé des amants et le moins aimable.

C'est égal, je suis très triste, vous me manquez ce soir comme la pitance au pauvre prisonnier, à l'heure où il a coutume de la recevoir.

Vous ne vous en inquiétez pas autrement, vous, vous laissez mourir mon âme d'inanition sans pitié, vous ne m'aimez donc pas, dites .'

Eh ! bien moi je vous aime, je t'aime mon Victor, je te pardonne parce que j'espère que ce n'est pas ta faute et puis (pie je t'aime.

.Manli soir, s heures (ls:;:.i

Vous m'avez t'ait un petit chagrin tout à L'heure mon Toto. Tandis que je sacrifiais a votre tranquillité le bonheur (Tri IV avec vous une illimité de plus. VOUS VOUS OCCT1piez de paillasses plus ou moins sauvages, Sans me donner un souvenir, ni un adieu, ("est dans des moments comme

eenx-là que je sens «pie nous ne m'aime/, pas comme je

VOUS aime, et j'en ai bien du chagrin.

290 LETTRES A VICTOR HXJGO

Encore une autre remarque que j'ai faite, c'est que jamais vous ne me parlez de mes lettres, vous ne vous apercevez ni des plaintes que je vous fais, ni de l'amour que je vous donne dans tous les mots, sous toutes les formes et à propos de tout. Vous m'avez rendue toute triste, de contente et d'heureuse que j'étais. Mon Toto vous ne m'aimez pas comme je cous aime. Vous avez épuisé tout d'un coup toutes vos facultés d'aimer et comme vous le disiez très bien, devant le briocheur de la rue Saint- Jacques, les chaussons exquis de ce temps-là ne sont plus maintenant que d'atroces gâteaux au beurre fort. Et moi je dis a part moi : Vamour enthousiaste et passionné qu'il avait dans ce temps-là, n'est plus à L'heure qu'il est qu'un goût plus ou moins vif, mais pas autre chose: alors je deviens triste, triste comme une pauvre femme trompée.

Si vous saviez comme je vous aime, mon Toto, vous comprendriez toutes ces angoisses du plus ou du moins, vous en auriez pitié et, au lieu de laisser mes lettres sans réponse, vous viendriez aussitôt après les avoir lues, me rassurer et me consoler dans le cas où mes craintes seraient injustes.

Tenez je vous donne mille baisers, en laisserez-vous perdre .'

Mardi, midi cl demi (1835).

Mon cher petil Toto, tu m'as écrit une bien charmante lettre. -Moi je ne peux pas l'en rendre une aussi ravissante, tout ce que je peux faire, c'est de te donner tout mon amour, toutes mes pensées, toute ma vie.

Tu as bien raison, quand tu dis (pie je recommencerai a me donner à toitoul entière sans m'inquiéter des chagrins qui suivront . ("est bien vrai çà, car je peux moins me passer de ton amour (pie de la vie.

Mais que je te dise encore la joie, la surprise, le bonheur

• pie m'a causé ta lettre. Tiens, t u vaux mieux (pie moi et

tu as bien raison quands tu trouves que je suis une vieille bête. Je suis dans le ravissement ce matin, jamais vous ne m'avez donné tant de bonheur à la fois, mon cher petit Toto, je suis bien reconnaissante, je ne vous en aime pas davantage, parce que c'est impossible de vous aimer plus que je le fais, mais je sens mieux tout ce que vous valez et combien vous m'aimez.

Vous êtes mon cher petit homme, vous êtes mon amant, vous êtes mon dieu, vous êtes mon tyran adoré. Je vous aime, je vous adore, je pense à vous, je vous désire, je vous appelle.

Juliette.

Lundi.. 8 heures 20 minutes du soir (1835).

J'adore ta jalousie, quand elle me procure comme ce soir le bonheur de te voir à des heures inaccoutumées. Mais celle qui consiste simplement à me suspecter sans aucun profit pour nous, celle-là, oh! celle-là, je la déteste.

Tu as été un peu maussade aujourd'hui, mais tu as si bien réparé ce tort-là en venant comme tu l'as fait que, ma foi, je m'abonnerai, tous les jours à te voir un petit moment injuste pour t'avoir une minute de plus sur toute la soirée.

Si tu savais comme c'est vrai que je t'aime, tu n'aurais pas une seconde la pensée que je puisse te tromper, et puis si tu savais encore combien je t'aime, tu viendrais à toute heure du jour et de la nuit me surprendre dans cette préoccupation et tu serais toujours accueilli avec des transports de joie et d'amour.

Oui, oui, je t'aime, je ne te le dis pas pour te le faire croire, mais parce que c'est un besoin pour moi de te le dire à tous les instants, avec tous les mots, sur tous les tons, je t'aime, je t'aime bien plus que tu ne peux le désirer, je t'aime par-dessus toute chose.

Juliette.

Vous faites en général un trop grand fi de mes petites lettres. Vous oubliez que dans les petits pots sont les bons onguents, dans les petits mots, la grande amour.

Vendredi, 2 heures après-midi (1835).

Vous voulez une lettre longue comme ça

et puis encore longue comme ça

Vous n'êtes pas gêné à ce qui me paraît. Qu'est-ce que vous diriez si je vous en demandais autant ? hein ? Qu'est-ce que vous diriez % Vous qui écrivez à tout l'univers excepté à moi, j 'ai bien envie de vous mettre au pied du mur et de ne vous écrire qu'autant que vous m'écrirez, de ne vous aimer qu'autant que vous m'aimerez. Vous seriez un peu attrapé si j'en agissais ainsi. Eassurez-vous cependant je ne vous ferai pas ce mauvais tour-là. J'ai trop besoin d'écouler le trop -plein de mon cœur pour me fermer cette issue. J'ai trop besoin de vous répéter que je vous aime pour me condamner au silence. J'ai trop besoin de me rapprocher de vous, au moins par la pensée, pour m'interdire cette voie de communication. Maintenant que vous savez pourquoi je vous écris si souvent, je commence ma lettre.

Mon cher petit Toto, quoiqu'il y ait peu de temps que je t'ai quitté, je te désire avec toute l'impatience cl toute l'angoisse (pie donne une longue séparation. Je voudrais savoir où tu es, ce que tu lais, je voudrais être partout où tu es. je voudrais être surtout dans ton cœur et dans la pensée, comme lu es dans ma pensée et dans mon cœur. Je voudrais ê) re toi et (pie tu lusses moi, pourl' amour seulement. Le reste te valrop bien cl ne va qu'à toi, lu es admiré toi! moi je ne veux être qu "aimée. Le peux-tu, dis, peux- tu m'aimer comme je t'aime, ou au moins la moitié, ce sera encore incommensurable ? Si lu savais comme je t'aime, I u m'aimerais rien que pour cela.

Je Tain ie. je faillie, je I ';i iinc. je l'a il ne, je faillie, ce mol

si court, parti de mon cœur, a assez d'élasticité pour monter jusqu'au ciel.

Je t'aime.

Juliette.

J'ai reçu une lettre de ma fille, cette nouvelle, qui se combine avec un affreux temps, me rend l'âme très gaie.

Vendredi, 9 heures du soir (1835).

A toi,

Tu m'as fait passer un après-midi délicieux. Quelle charmante conversation que la tienne! je ne parle pas de ton esprit, une mouche n'essaie pas de soulever un lingot d'or. Aussi je ne parle que du bonheur d'être appuyée sur ton bras, d'entendre ta voix, de voir tes yeux, d'aspirer ton haleine, de régler mon pas sur ton pas, les battements de mon cœur sur les tiens.

Il ne peut y avoir pour moi de bonheur plus grand que celui que j'ai goûté tantôt auprès de toi, que celui d'être tout à fait dans tes bras, ta voix dans ma voix, tes yeux sur les miens, ton cœur sur mon cœur, mon âme dans ton âme; il n'y a que toi au monde pour moi, le reste je ne m'en aperçois qu'à travers ton amour. Je ne jouis de rien sans toi, tu es le prisme à travers lequel le soleil, la verdure et la vie m'apparaissent.

C'est pour cela que je suis si désœuvrée, si morne, et si froide quand tu n'es pas auprès de moi; je ne sais plus que faire de mon corps ni de mon âme, je ne reprends de mouvement et de vie que quand je fce revois. J'ai besoin de les baisers pour nies lèvres, de ton amour pour mon âme.

Juliette.

Samedi, 1 1 heures l L835) .

Bonjour, mon Victor, que je te baise d'abord. De toutes les promesses que je l'avais faites, hier, en nous séparant,

une seule a été oubliée. Je l 'avais promis de I "aimer comme

je t'aimais dans ce moment-là, c'est-à-dire plus que tout au monde. Mais je ne sais pas comment cela c'est fait ; c'est que je t'ai aimé encore bien plus et je sens que cela sera toujours ainsi tant que je vivrai. Je te prie, mon cher petit Toto, d'en prendre ton parti comme déjà j'ai pris le mien.

Savez-vous, mon grand Toto, que vous êtes un autre petit Poucet d'une merveilleuse espèce "? car ce n'est pas avec des cailloux ou des miettes de pain que vous marquez les routes par lesquelles vous passez, mais bien avec des pierres brillantes et précieuses. Je reconnaîtrai l'endroit où vous avez laissé hier un énorme rubis gros comme un pavé, sans plus vous en soucier que si c'avait été un vrai grès de Fontainebleau.

Que voulez-vous que devienne une pauvre .fille comme moi en présence de tant de richesses, au milieu de tous les enchantements de votre esprit ? qu'elle perde l'esprit et la raison ? c'est déjà fait. Quant à son cœur, vous le lui avez pris sans aucune peine, aussi il ne lui reste rien qui ne soit à vous.

Son amour, son admiration, sa vie, tout est à vous ! Mon regard, mes paroles, mes caresses, mes baisers, tout est à toi.

Juliette.

C'est toujours à mon tour à t'écrire maintenant ; autrefois tes lettres appelaient mes lettres, ton amour cherchait mon amour, et c'était bien ainsi, car comme tu me le dis souvent : l'homme doit toujours être l'agresseur de la femme.

Il y a toujours un inconvénient à ce que l'un des deux change de rôle et je le sens bien moi qui te parle, je sens bien qu'une caresse première de toi me donne plus de bonheur ci de sécurité que mille caresses que j'aurais provoquées.

Il est déjà onze heures et demie, tu ne viens pas, tune viendras peut -être pas et la défense que \\\ m'as laite

d'aller voir chez toi ou à l'imprimerie redouble mes inquiétudes et ma jalousie. Je crains qu'il te soit arrivé quelque chose de malheureux ou quelque invitation de plaisir. J'ai le cœur serré entre ces deux étaux. Je ne crois pas qu'il y ait au monde de supplice plus grand que d'aimer et de craindre. Je trouve que nous arrangeons mal notre vie. Puisque tu n'es pas libre, toi, que tu peux être empêché de me voir par mille circonstances que nous pouvons prévoir, mais non empêcher, tu devrais néanmoins me laisser la faculté de savoir ce que tu fais, où tu es, cela m'occuperait et me tranquilliserait.

Au lieu de cela, il faut que je t'attende avec toutes les suppositions qui se tirent et se déchirent mon cœur, oh ! je suis bien à plaindre de t'aimer autant, c'est une abondance d'amour qui tuera le corps qui le porte.

Si tu ne m'aimes qu'un peu, prie Dieu de m'ôter l'une de ces deux choses : ma vie ou mon amour.

Bientôt minuit. Quelle nuit je vais passer, mon Dieu ! ayez pitié de moi.

Jeudi matin, 8 heures un quart (17 septembre 18l>5i .

Bonjour mon Toto, bonjour. Il fait fameusement beau, nous allons être bien heureux, nous allons recommencer notre vie d'oiseaux, notre vie d'amour en liberté, notre vie dans les bois. Je suis ravie.

Comment (pie vous avez passé la nuit ? m'avez -vous aimée, m'avez-vous écrit sous mon vieux châtaignier ? je suis sûre que non. Méchant homme va, je t'aime encore davantage, on dirait, de tout ce que tu m'aimes moins.

Je n'ai pas pu lire tard hier au soir et je me suis couchée à 10 heures et quart. J'ai fait d'assez vilains rêves cette nuit, j'espère qu'ils ne se réaliseront pas, mais je voudrais recevoir des nouvelles de ma pauvre petite fille que nous oublions trop. Si je suis encore deux jours sans let tic j'écrirai a Saumiir. car je suis vraiment inquiète.

Mon bon cher petit Toto. je vais m'habiller pour être plus tôt auprès de vous, je vous aime, je vous aime tout plein et puis encore. Je vous baise partout ! je vous adore en entier !

A tantôt, votre

Juliette.

Aux Metz, jeudi matin, 8 heures trois quarts (-4 septembre 1835).

Bonjour, mon Victor chéri, bonjour mon amour, je t'aime, je suis heureuse, nous allons être ensemble aujourd'hui plus que ces deux jours passés où nous avions un obstacle entre nous deux qui empêchait tout rapprochement. Et puis il fait si beau temps, et puis, et puis, c'est que je t'aime, voilà pourquoi je trouve tout beau, tout rayonnant autour de moi.

Je suis restée dans mon lit jusqu'à 8 heures et demie, bien que je fusse éveillée depuis 7 heures du matin, mais je me suis roulée dans mon lit, d'un bord à L'autre, en pensant à vous et en lisant les journaux d'hier. Hier au soir, j'étais rentrée à 7 heures juste. Je me suis déshabillée, j'ai ran.u'é mes affaires, j'ai diné. je t'ai écrit, j'ai fait mes comptes, ensuite j'ai lu Claude Gueux jusqu'à 10 heures et demie. J'ai mis mes papillottes, je me suis couchée à 11 heures, je me suis endormie dans toi et sur toi. j'ai rêvé du petit Toto ' que je baisais et que j'aimais dans mon rêve ;< tendre jaloux le Grand ! pour aujourd'hui, tu as vu l'histoire de ma matinée: je vais taire ma toilette, m'habiller et déjeuner, après quoi je m'en irai avec la bonne par la prairie.

A tantôt, mon chéri, a tantôt, mon bonheur, à toujours pour b'aimer et pour te désirer.

de t'aime dans le cœur, je te baise en idée, je t'adore de

1 François Victor Hugo que Juliette avait rencontré dans une de ses promenades a\ ec le poète

l'âme, je t'admire de toutes les facultés de mon intelligence.

Pense à moi, viens le plus vite possible, je te tends les bras, la joue et tout mon être.

Juliette.

Aux Metz, jeudi soir. 8 heures trois quarts.

Mon bon cher Toto, je serais arrivée sans accident grave à la maison, n'était la rencontre d'un énorme et affreux crapaud dans le chemin creux, ce qui m'a fait pousser un cri sauvage et prendre ma course comme si le diable m'emportait. Je suis arrivée à la maison à 7 heures 10 minutes. J'ai commencé à dîner à 8 heures 5, et à l'issue de mon dîner, je t'écris pour te remercier de tout le bonheur que tu me donnes ; cette journée toute trempée de pluie est une des plus belles et des plus heureuses de ma vie. S'il y avait des arcs-en-ciel dans le paysage, il y en avait aussi dans nos cœurs, qui correspondaient de notre âme à notre âme comme d'un bassin à l'autre.

Je te remercie pour les belles choses que tu me fais admirer et que je ne verrais pas sans toi et sans le secours de ta belle petite main blanche sur mon front. Mais une chose plus belle et plus grande encore que toutes les beautés du ciel et de la terre et pour laquelle je n'ai besoin d'aucune aide pour voir e1 pour admirer, c'est loi mon bienaimé, c'est ta personne que j'adore, c'est Ion esprit que j'admire et qui m'éblouit. Pourquoi ne suis-je pas poète *? je dirais tout ce que je pense et tout ce que je sens, mais je ne suis qu'une pauvre femme qui aime et celle-là n'est pus celle qui se l'ait comprendre le mieux.

Bonsoir, mon adoré, bonsoir mon chéri, dors bien je te baise.

• I i LIETTE.

Aux Metz, dimanche matin. 9 heures et demie (28 septembre 1835).

Bonjour mon adoré, bonjour mon roi, bonjour mon amour, bonjour toi que j'aime. Je t'ai bien aimé va, je t'ai bien adoré, j'ai bien relu des fois ta lettre depuis hier au soir et je l'ai bien baisée pendant cette nuit où je souffrais et où je ne dormais pas.

Il fait bien mouillé ce matin, j'espère que le temps sera moins grognon à midi, ce qui me permettra d'aller audevant de toi, mon bien-aimé, non pas par la prairie, tâchez de n'être pas un petit bêtâ comme l'autre jour et de ne pas nous faire perdre deux grandes heures de bonheur, entendez-vous ?

Je suis en train de faire sécher la Revue Rétrospective. Tun de nos deux trophées. Je veux garder ces deux brochures toute ma vie, comme je garde dans mon cœur toutes les paroles de tendre sollicitude que tu m'as dites pendant cet affreux orage.

Le ciel est bien noir en ce moment ; cela n'empêche pas d'espérer une journée heureuse et rayonnante, parce que je te verrai, mon bonheur, ma joie, mon amour, mon Victor. Heureusement que nous avons bien mis à profit le soleil d'hier et heureusement encore, nous avons pour aujourd'hui une bonne petite chambre et un bon petit lit où il ne

pleut que de l'amour.

A bientôt ma vie.

Juliette.

Aux Metz, hindi 28 septembre, il heures un quart du matin (1835).

C'est un grand malheur que celui qui nous est arrivé hier, je le dis avec toi, mon Victor parce que je t'aime. Je t'aime el depuis plus d'un an j'ai bieD souffert va, le plus souvent s;ms nie plaindre, .l'espérais toujours que mon amour et nia fidélité te l'amèneraient a dvs sentiments d'estime et de confiance, mais maintenant je l'ai perdu à tout jamais cet espoir, car bien loin de diminuer, ta défiance

et ton mépris ont été en croissant d'une manière effrayante. Et cependant tu m'aimes, je le sais. Je t'aime aussi moi, je t'aime de toute mon âme, de toutes mes forces, tu es le seul homme que faie jamais aimé, le seul à qui je Vaie dit. Eh bien, je te supplie à genoux de me laisser partir, je n'ai pas assez de voix, pas assez de prière pour te le demander, et, vois-tu, mon pauvre ami je suis si malheureuse, si humiliée et je souffre tant, que je m'éloignerais de toi malgré toi. Il vaut mieux que tu me donnes ton consentement, j'aurai du moins la triste satisfaction, en m'éloignant de toi pour toujours, de ne t'avoir pas désobéi.

Adieu ma joie, adieu ma vie, adieu mon âme, je m'éloigne de toi par amour, c'est un sacrifice que je nous fais à tous les deux, plus tard tu le comprendras. Mais avant de te quitter, je te jure que je n'ai pas, depuis un an, une seule action honteuse à me reprocher, une seule pensée coupable je ne l'ai pas eue, je te le dis du fond du cœur, crois-moi.

Je vais aller auprès de ma fille dont je suis inquiète depuis qu'elle est à Saumur. Peut-être la ramènerai- je avec moi, je crois que j'ai fait une faute grave en l'éloignant de moi, je vais tâcher de la réparer s'il est encore temps. Le prétexte de la santé de mon enfant sera pour tout le inonde le prétexte de mon voyage.

Mon cœur est fermé pour autrui sur tout ce qui te concerne. Je garderai tout au dedans de moi. Je vais travailler, si tu peux faire quelque chose pour moi, je crois que ce sera une bonne action que tu feras. Je t'en parle ici pour la première et dernière fois, car si tu m'oubliais, tu sais bien que ce n'est pas moi qui oserais jamais nie rappeler à toi.

Adieu encore, mon ami, adieu pour toujours, j'ai copié hier et aujourd'hui ton petit livre, espérant que tu aurais la générosité de me le laisser. Adieu, adieu, ne souffre pas, ne pleure pas, ne pense pas, ne t'accuse pas. -le t'aime el je te pardonne.

Juliette.

Aux Metz, samedi soir, 7 heures et demie (octobre 1835).

Vous étiez bien pressé de me quitter ce soir, mon cher bien-aimé ; si c'est par sollicitude, c'est une sollicitude bien tyrannique et bien mal entendue, car jamais temps n'a été plus doux et plus charmant que celui de ce soir et jamais je n'avais mieux senti le bonheur d'être avec vous par voies et par chemins qu'au moment où vous m'avez quittée si brusquement.

Je suis donc revenue triste et pensive jusqu'à notre petite station, j'y ai écrit la date de ce soir avec moins de joie et moins de confiance en l'avenir que les autres jours, car j'avais sur le cœur votre empressement à me quitter, que je ne m'explique pas d'une manière satisfaisante pour l'amour.

Je suis rentrée à 6 heures et quart, souffrant beaucoup de l'estomac. La bonne m'a appris qu'on était venu à la recherche du chien, deux espèces de Messieurs qui paraissaient y tenir beaucoup. Pauvre bête, c'est un bien mauvais instinct qui l'a porté à nous suivre et sans doute il l'expie par le froid et la faim à l'heure qu'il est. Je me suis sentie vivement intéressée par le sort de ce pauvre animal; ce soir il y a plus que de la pitié ordinaire, il y a un retour sur le sort et l'avenir d'une pauvre fille que nous connaissons tous les deux, elle suit aussi pas à pas un maître qui ne se fera aucun scrupule de l'abandonner seule, sur le grand chemin, quand il aura des devoirs aussi importants et aussi sacrés que ceux de ce soir à remplir envers la société.

-Je suis fort triste mon pauvre ami et de plus très souffrante: mon oppression loin de diminuer s'est accrue. J'espère (pie ton mal de gorge diminuera de ce que je souffrirai, la Providence esl trop juste pour permettre le cumul de celte façon.

Bonsoir, dors bien, pense à moi si tu peux. Quant à m'aimer, c'est différent, cela ne se commande pas. Moi je t'aime.

Dimanche, 8 heures du soir (183o).

Mon bon chéri, je n'ai pas de mots pour te dire le ravissement où je suis depuis que j'ai entendu de ta bouche ces deux sublimes pièces de vers, l'une sur la vieille révolution, l'autre sur les deux Napoléon.

Mais qui donc pourra dire ce que tu étais toi ? personne, à moins que Dieu lui-même ne se fasse homme une seconde t'ois. Mon cher petit Toto ne te moque pas de moi, je sens bien des choses que je ne peux pas dire, encore moins écrire, mais je t'aime, mais je t'admire, mais quand je pense à ce que tu es, je suis émerveillée. Depuis que tu m'as quittée, j'ai relu une seconde fois Napoléon II, je ne m'en lasse lias, je vais le mettre à coucher auprès de moi.

Tu m'as dit de t'attendre jusqu'à 9 heures et demie, après quoi je me coucherai. Dans le cas où tu ne viendrais qu'après l'heure convenue, c'est moi qui t'ouvrirais la porte puisque tu as oublié la clef. Je veux que ce soit moi qui t'ouvre pour ne pas perdre une parcelle du bonheur de t'avoir. A bientôt, n'est-ce pas et à bien tard, quand tu liras ma lettre. Dors bien, bonsoir, ne souffre pas, ne travaille pas, dormez.

Juliette.

Mercredi, 8 heures el demie du soir (1835). A toi,

-Je crains de prendre trop au sérieux tes demandes de lettre de chaque jour : dis-moi en conscience comment je dois les Interpréter, pour que je ne tombe pas dans la plus ridicule des erreurs, en t'assassinant de mes lettres sous prétexte que tu t'es moqué de moi. Hébraïque prononcez Hébraïque. Voilà le cas où je suis pour mes lettres. Dis-moi donc une bonne fois la vérité pour que je sache où j'ensuis, et pour que je me laisse aller sans crainte au plaisir de te dire, de t 'écrire que je t 'aime, (pie t u es t oute ma joie, tout mou bonheur, tout mon avenir, -le te demande seulement

de prendre en lisant mes griffonnages un quart du bonheur que j'ai en te les écrivant. Voilà tout. Si cela se peut, tu auras de ma prose tous les jours, en petite quantité, pour ne pas te fatiguer à la longue.

Et pour te prouver ma discrétion, je m'arrête ici aux chiffres de six trillions de baisers que je promets à ta jolie bouche. D'ailleurs, te voilà, je t'aime.

Juliette.

9 novembre, jeudi soir, 7 heures et demie (1835).

Je te remercie, mon cher bien-aimé, de tes bonnes paroles loyales. J'en avais bien besoin, car jamais je n'ai été plus inquiète et plus malheureuse. J'ai tant besoin de ton amour pour vivre, je sens si bien qu'après lui il n'y a plus rien pour moi dans cette vie, que je le défends de toutes mes forces contre toutes les basses turpitudes qui tentent de me l'enlever, absolument comme je défendrais ma vie contre des assassins. Va, quand on a placé tout son bonheur, toutes ses joies dans un seul amour, on est bien poltronne et les dangers grossissent et se multiplient de toute la grandeur de l'amour même. Quant à moi, j'ai peur de tout, l'ombre même de mon amour m'effraie, je ne me crois en sûreté que seule avec toi. Je sens si bien que je t'aime plus qu'aucune femme au monde qu'il me semble impossible alors que tu ne me préfères pas à toutes. Mais cette confiance je ne l'ai que quand tu es là et ee là veut dire dans mes bras, sur ma bouche, mou cœur contre ton cœur. Alors je suis triomphante, j'ai de la confiance, je me crois aimée el t mit es les plus noires et les plus maigres créatures de Paris ne parviendraient pas à m'inspirer l'ombre d'une jalousie. Mais ces moments-là sont rares, c'est ce qui fait que je suis si souvent en proie aux tourments de la plus atroce jalousie et que je t'aime d'autant plus.

Juliette.

Lundi soir, S heures dix minutes (1835).

Je ne peux pas dire que je t'aime plus, je ne peux pas dire que je sois plus heureuse, mais il y a une certaine nuance de je ne sais pas quoi qui s'ajoute à ma vie d'une façon charmante, chaque t'ois que tu as la bonté de me lire de tes admirables vers. Quel homme vous êtes mon petit Toto ! il faudrait attendre bien longtemps pour en avoir un autre pareil à vous en supposant qu'il y en ait un quelque part sur la terre ou dans le ciel.

Nous avons fait bien des choses aujourd'hui, mon cher petit homme, et toutes choses utiles, je n'en excepte pas le vieux coffre, car il me sera delà plus grande utilité, soit chez moi, soit au théâtre. En outre, nous avons été charmants, vous et moi, quoique cependant votre horizon se soit un peu rembruni tantôt à propos de Mme Guérard, mais je vous pardonne, le nuage ne s'est pas arrêté longtemps. Maintenant il me reste à vous revoir le plus tôt possible pour que la journée soit au nombre des plus charmantes et des plus heureuses de ma vie. Et puis nous avons encore une commission à faire, après laquelle nous nous coucherons, quelque résistance que vous y apportiez.

Je vous préviens que je vous aime et que je veux vous aimer.

Juliette.

23 novembre, lundi matin. 11 heures (1835).

Bonjour, mon cher petit homme fugitif, à peine ai- je eu le temps de vous apercevoir, mon cher petil homme rayonnant, que vous aviez disparu comme un rêve de bonheur. Il ne me reste de voire apparition que quelque chose d'insaisissable. N'était rénorme paquet que vous avez déposé sur mes pieds, je croirais à une vision, à un éblouissement.

.Mon Victor «pie je t'aime, que je voudrais être bien

portante et vivre quelques heures avec toi et de toi! J'ai un appétit furieux de ton amour et de ta personne, je te conseille de te tenir en garde devant mon grand amour, ma grande bouche et mes grandes dents, car ces énormes dimensions ne sont que pour mieux t 'aimer, mieux te baiser, et mieux te manger, mon cher petit chaperon noir, A tantôt,

Juju.

Vendredi. S heures du soir (1835).

Depuis que je sais que tu vois dans mes lettres autre chose que mon amour, je suis bien gênée pour t 'écrire ; malgré moi, je cherche les mots et les lettres, je crains d'en mettre trop, je crains de n'en pas mettre assez, enfin il est certain que tous ces tâtonnements me gênent sans aucun profit pour notre amour. Je t'aime écrit de cette façon : je t'aime, ou comme celle-ci : je tême, ne gagne ni ne perd à l'orthographe, pourvu que le mot parte d1un cœur vraiment pénétré d'amour. Eh bien, c'est précisément le cas où je me trouve : je tfaime, de toute mon âme, cela est parf alternent écrit dans mon cœur et dans ma pensée et cependant en te l'écrivant je dis, je tême, parce que je suis une ignorante voilà tout. Si tu veux accepter cette ignorance et ne plus voir que mon amour, j'en serai d'autant plus à mon aise que je ne serai plus forcée d'arrêter l'élan de ma pensée el puis, comme me le dit tous les jours un auteur l'amena appelé Vietor Hugo, (as-tu ouï parler de Victor Hugo .' c'est un homme très charmant et très bien venu des femmes, trop bien venuhuml) eh bien, cet auteurla me répète tous les jours que « la toilette n'ajoute rien aux charmes «Tune jolie femme, que c'est peine perdue que de vouloir ajouter à la nature quand elle est belle » eh bien, Ce qu'il :i «lit m propos de parure et de beauté, moi je ie

dis a, propos de grammaire H d'amour, -le ne crois pus «pie la première puisse rien ajoutera la douceur et la vérité du

second.

Je cite mon auteur, d'ailleurs tant pis pour lui s'il s'est trompé, moi je ne me trompe pas en disant que je t'aime.

Juliette.

25 novembre, mardi soir, 8 heures un quart (183b).

Je vous aime, vous êtes charmant et je vous désire. Je ne me suis jamais mieux portée que ce soir. Si vous aviez l'esprit d'en profiter, ce serait ravissant, mais vous êtes plus bête qu'un bonhomme en pain d'épice et vous n'êtes pas même bon à être mis en loterie.

Je vous assure, plaisanterie à part, mon cher petit Toto. que nous nous conduisons d'une manière tout à fait ridicule. Il est temps de faire cesser le scandale de deux amoureux vivant dans la plus atroce chasteté. D'abord, je vous préviens que je ne souffrirai pas plus longtemps vos procédés immoraux à mon égard, et que je saurai bien vous forcer à vous conduire décemment avec moi.

Mon cher petit Toto, vraiment tu devrais venir, ne fut-ce que pour voir l'effet que cela me ferait. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus qu'à minuit et avec trois doubles couvertures entre nous deux, que cela ne manquerait pas d'originalité, si nous nous voyions plus tôt et de plus près. Au reste, ce que je t'en dis ce n'est que pour plaisanter. J'aime encore mieux que tu fasses à ton goût comme tous ces jours derniers, que de te faire violence en cédant à mes sollicitations. Tu sais (pie je t'aime autant absent que présent, il n'y a de différence que dans mon plus ou moins de bonheur et eu vérité cela ne vaut pas la peine que tu y penses.

Viens donc quand lu voudras, je t'aime de toute mon âme, c'est une bonne disposition pour attendre.

Juliette.

306 LETTRES A ÇTCTOB HUGO

29 novembre, dimanche soir. S heures et demie (1835).

Vous êtes mon cher petit homme adoré, un peu taquin, un peu chatouilleur. mais bien aimé et charmant.

Je vous aime, mon Toto, je vous aime chaque jour davantage, quoique cela me paraisse impossible à moi-même, cela est, je vous aime de toutes les amours à la fois. Je ne pourrais pas vivre, je ne dis pas heureuse, mais vivre seulement sans vous. J'ai besoin de vous comme vous êtes, avec vos espiègleries, avec vos malices et vos méchancetés. Je voudrais bien que vous vous piquassiez d'honneur ce soir et que vous vinssiez me chercher pour aller au spectacle, comme vous dites, parce qu'alors je profiterais de votre aimable plaisanterie pour vous avoir une heure ou deux plus tôt dans mes bras ce qui ne ferait pas de tort à ma gaieté je vous assure.

Je suis encore émerveillée de la beauté de Notre- Dame de Paris sur le ciel noir. Il est bien reconnu maintenant que le noir sied à toutes les beautés, femme ou cathédrale. C'est une couleur qui va également bien à l'une comme à l'autre, aussi vous a-t-elle séduite et lui avezvous donné la préférence sur tout le monde, sans excepter moi qui vous aime cependant plus qu'elle et qui donnerais ma vie cent fois par minute pour un de vos sourires.

2 décembre, mercredi soir, 8 heures :l83oj.

Mon cher bien-aimé, quand un pauvre malade a la fièvre, tout ce qui touche ses lèvres et son palais lui parait amer. Moi. je suis dans la position de ce malade la. -le soutire des souffrances atroces, et toutes les douceurs que tu offres à mes lèvres dan- ce moment la me paraissent amères, mais je ne suis pas assez folle pour ne pas me rendre compte

que c'est ma maladie qui m'empêche de goûter et de savourer tous les bonheurs mu<' ' " ,U(' donnes dans un seul.

.le le demande pardon de souffrir, je te demande pardon

surtout de n'avoir pas la force et la générosité de te le cacher, niais cela tient à ce que je souffre trop ou à ce que je t'aime trop ce qui revient au même.

Je te promets d'être gaie ce soir et de n'avoir pas l'air de souffrir.

J'ai lu tout ce qui te concernait ce soir. C'est par là que j'ai commencé, il m'a semblé que dans un des Courriers on avait déchiré avec intention un passage sur toi et sur tes ouvrages. Si cela était, tu ferais mieux de me le dire car je suis femme à entendre toutes les vérités et même tous les mensonges et je te prierais de me dire ce qu'il y avait dans ce journal pour m'éviter la peine de faire acheter ce numéro. Tu dois être bien heureux et bien fier pour la personne à laquelle tu as consacré tes sublimes vers (comme ils disent) ; l'article de M. F. Dugué me paraît singulièrement informé de ton retour à la famille. Je ne suis pas la seule à m'apercevoir que, depuis un an, tu as changé et d'habitudes et de sentiments. Je suis peut-être la seule que cela fasse mourir de chagrin, mais qu'importe, puisque le foyer est gai et que la famille est heureuse.

J'espère que demain tu feras tout ton possible pour venir me voir pendant les entr'actes, à moins que les bonjours et les bonsoirs à donner, les compliments à recevoir, les admirations a accueillir ne te retiennent malgré toi, auquel cas j 'aurais, je l'espère, le courage de ne pa s m'a !ïl iger pour un si petit chagrin, et la raison de ne pas faire contenir un si grand amour dans un si petit bonheur.

Tu vois, mon cher ange, que je me plie avec assez de facilité aux raisonnements que lu imposes a mou esprit. Je ne suis plus triste, je ne souffre plus, et je t'aime ce qui esl bien plus vrai.

Juliette.

!» décembre, mercredi soir, s heures nu quart (1835).

A.VeZ-VOUS dit assez, de bêtises ce soir. Iiciu .' cil a \ ez vous assez l'ait (les calembours, des calemlueda ities el (\vï

coqs-à-1'âne, hein"? Suis-je assez humiliée dans la personne de votre esprit, hein? convenez-en ! Quel malheur d'aimer un être de votre sorte, un vrai barbouilleur de papier comme au temps de la Bastille, ni plus ni moins ; tandis que vous savez qu'elle n'existe plus la pauvre Bastille que dans l'échafaudage de la colonne de Juillet, vous en abusez pour dire tout ce qui vous passe par la tête de bête, c'est lâche !

C'est d'autant plus lâche que vous savez que je ne vous en aime que plus et que je suis femme à me rouler à vos pieds, après comme avant, pour obtenir de vous une seule de ces bêtises que vous rabâchez avec tant de désinvolture (comme vous dites).

Je n'ai pas ajouté foi entière à votre promesse de revenir trétaux pour le théâtre, aussi ne me suis-je pas du tout habillée pour ne pas avoir l'air d'une désappointée. C'est bien assez d'être triste au fond du cœur de ce que vous ne venez jamais, sans encore avoir l'air bête.

Vous savez que je vous donne plus de baisers que vous n'avez de cheveux et plus d'amour que vous n'êtes gros.

15 décembre, mardi soir. S heures (rois quarts (183.'i).

Certainement, mon cher bien-aimé, tu as bien fait de revenir, mais ce qui a gâté ta bonne apparition, c'est la question que tu m'as faite sur l'emploi de mon temps, Lorsqu'il était visible que je l'avais employé honnêtement.

Tu t'étonnes sans doute de me voir prendre plus vivemenl aujourd'hui que les autres jours l'inquisition à laquelle je me suis soumise. L'invalide sent mal à sa jambe coupée comme si elle tenait encore à lui; moi, j'ai mal niissi très souvent a ma vie passée, qui ne tient plus a ma vie d'à présent. J'en souffre aussi, non pas à cause des variations <!<• la température, mais à cause des variations de ton amour qui nie semble de jour en jour plus

froid et plus brumeux. Si je me trompe, pardonne-moi et plains-moi, si je ne me trompe pas, comme il est presque certain, dis-le moi, je t'en serai reconnaissante à cause de ta sincérité. Vois-tu, mon pauvre ami, je ne peux pas croire que ta jalousie soit autre chose qu'une défiance injurieuse pour tous les deux. J'observe depuis plus de six mois et je vois bien que tu m'aimes de jour en jour moins, quoique cependant ta surveillance devienne de jour en jour plus inquiète et plus active. Si j'étais bien sûre de ce que je soupçonne, je ne t'en dirais pas tant, je partirais à l'instant même et jamais tu n'entendrais parler de moi ; cependant si tu m'aimais, si je me trompais, ce serait affreux pour tous les deux, et alors je reste, aimant mieux être haïe et méprisée de toi plutôt que d'encourir le risque de te faire un chagrin.

Voilà, mon pauvre ange, dans quelle disposition d'esprit et de cœur tu m'as trouvée ce soir, ce qui t'explique pourquoi j'ai mal accueilli ta question, tout en te remerciant de ta présence. Vois-tu j'ai la tête et le cœur très malades. Si tu n'y prends pas garde, tu seras surpris et envahi par ce mal-là, au moment où il ne dépendra ni te toi ni de moi de l'arrêter. Je te dis cela honnêtement et avec l'intime conviction que cela t'est bien égal; pourvu que je sois à toi, rien qu'à toi, que t'importe que je souffre, que t'importe que je sois heureuse.

Dimanche, 1" heures du matin (1836).

Bonjour, mon cher bien-aimé, j'espère que tu as passé une meilleure nuit que la mienne et je m'en réjouis en pensant combien ta chère petite personne avait besoin de repos.

Voici quatre lettres que je recommence, ce qui ne m'est pas habituel, car ordinairement je t'écris au courant de mon cœur. Ce matin, je suis très embarrassée pour revenir sur ce <|ui s'est passé entre nous hier au soir, parce que je

310 LETTRES A VICTOE HUGO

sens bien que je n'ai pas plus d'esprit ce matin qu'hier au soir et que je ne veux plus m'en remettre à mon amour du soin de rendre compte des impressions qu'il reçoit ; il s'en acquitte trop mal.

Voici la cinquième fois depuis une demi-heure à peu près que je suis en face de cette difficulté : te dire ce que j'ai pensé et senti en lisant ta préface; soit bêtise, soit défiance, je ne trouve rien en moi que de l'amour pour tout ce que tu dis, que de la reconnaissance pour l'œuvre admirable qui tend à relever la pauvre femme tombée et à consoler la pauvre femme sacrifiée '.

Je suis très triste et fort troublée parce que je sens bien que ce n'est pas assez pour un homme comme toi et dans ta position. Je suis honteuse de ma nullité, je voudrais avoir de l'esprit plutôt que de l'amour puisque c'est cela qui convient à tes besoins et à tes habitudes.

Lundi soir, 8 heures (1835).

Je t'aime, mon Victor chéri, je ne me lasse pas de te le dire, pas plus que je ne me lasse de le sentir. Mon amour c'est ma poésie à moi, je suis toujours en contemplation devant lui. Sous quelque aspecl que je le regarde, je le trouve ravissant et merveilleux, je ne vois rien qu'à travers lui, je ne sens que lui. Si je désire être quelque chose par moi-même, c'esl pour alléger ton fardeau de travail et de peine e1 pour que tu aies plus de temps à donner à notre amour. Si je désire le plaisir dv^ voyages, c'est parce qu'il nous sert de prétexte pour nous rapprocher pendant tout

le temps qu'il dure, et ainsi de tout ce que je veux, de tout ce que je pense, toul cela se rapporte à noire amour, à noi re bonheur.

Depuis près <le deux mois que nous sommes revenus de la campagne, je n'ai pas encore passé une journée ai une soirée entière avec toi, aussi suis-je bien triste el me para il il souvent que lu m'aimes moins qu'autrefois. Cependanl

tu étais si tendre ce soir, si doux, si affectueux qu'il me semble que je me suis trompée et je t'en demande pardon à genoux. Va, j'aime bien mieux n'avoir pas le bon droit de mon côté dans ce cas là, et je ne tiens pas à mliumilier pour te demander pardon de trop t'aimer.

10 heures moins un quart (1836).

A mon Victor bien-aimé,

Tu ne viens pas, mon cher Toto, mais je ne t'en veux pas. Je t'aime et je profite de ce moment de retard pour te récrire. Si j'en crois l'indication du Charles Maurice1, « Angelo » commencerait aujourd'hui à 7 heures. S'il est bien informé nous ne pourrons pas arriver assez à temps pour le voir car la pièce ne dure que 3 heures.

Te voilà mon amour, ma vie, ma joie, je t'aime.

'■'> février, mercredi soir. 8 heures et demie (1836).

Si je t'ai t'ait de la peine, mon bien-aimé je t'en demande pardon doublement car je reconnais que tu es dans une position déjà triste et qui demande des ménagements surtout de moi. D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi, j'ai laissé échapper une plainte quelconque sur ma manière de vivre plutôt aujourd'hui qu'hier ; ma position, je l'accepte sans aucun regret, ainsi je n'ai pas déraison pour revenir sur une résolution que toi seul pourrais détruire.

.Je crois m'apercevoir que tu m'aimes moins, je crois même en être sûre d'après toutes les impatiences qui l'échappent comme malgré toi, et puis par d'autres signes t'iicore et qu'il serait trop long de consigner sur une feuille de papier. .l'ai bien avec moi un Victor dévoué mais je n'ai plus mon Victor aimant d'autrefois. Si cela était, comme je le crois de plus en plus, il est certain que ton devoir sérail de me quitter et tout de suite, car jamais je n'ai prétendu

1 Elle veul dire le Courrier des théâtres rédigé par Charles Maurice.

vivre avec toi autrement qu'en maîtresse aimée et non en femme dépendante d'un ancien amour. Je ne demande ni ne veux de pension de retraite. Je veux ma place entière dans ton cœur, isolée de toute espèce de devoir ou de reconnaissance. Voilà ce que je veux, comme je veux être la femme honnête et soumise à tous tes désirs plus ou moins justes.

Si je t'ai fait de la peine, mon cher bien-aimé, je t'en demande pardon du plus profond de mon coeur. Si tu as à te reprocher de me cacher une décroissance d'amour, aie le courage de me le dire et ne me laisse pas l'affreux soin de le deviner. Situ m'aimais encore autant qu'autrefois, dis-le moi encore, car j'en doute et le doute en amour vaut la plus horrible certitude.

A bientôt, moi je t'aime.

17 février, mercredi soir, 8 heures un quart (1836).

Tu dois me trouver bien méchante, ou bien amoureuse de toi mon cher bien-aimé. Je crois que tu ferais bien, pour être dans le vrai, de t'arrêter à cette dernière hypothèse. Je t'aime, c'est-à-dire je suis jalouse, mais ma jalousie étant proportionnée à mon amour, mes craintes et ma fureur sont plus féroces et plus acerbes que celles des femmes ordinaires, aimant d'un amour ordinaire. Oui je suis méchante, oui, oui, eh ! bien oui, tant pis. Toutes les femmes me paraissent odieuses, dès que ton regard les a touchées. Je me sens au fond du cœur prête à haïr toutes les femmes, jeunes ou vieilles, laides ou belles, si je crois qu'elles ont levé les yeux sur ta belle et noble figure. Je suis jalouse du pavé qui te porte, de l'air que tu respires, il n'y a que des étoiles et du soleil dont je ne sois pas jalouse, parce que tu les éclipses d'un seul rayon de tes yeux.

Je t'aime comme la lionne aime son lion, je t'aime comme nue femme dévouée, prête à donner sa vie à Ion moindre signe, ]•■ t'aime avec l'âme et ['intelligence «pie

Dieu donne à sa créature, pour admirer et adorer les hommes d'exception comme toi.

C'est pour cela, mon beau Victor, que dans le même moment je rugis, je pleure, je rampe ou je m'élève, je m'incline et je vénère !

Il y a des jours comme cela où le regard peut fixer le soleil sans être aveuglé, je suis dans un de ces jours. Je te vois, tu m'éblouis. tu me ravis, et je comprends ta beauté dans toute sa splendeur.

Juliette.

23 février, jeudi soir, 8 heures (183G).

Puisque vous me laissez ici toute seule mon bien- aimé, je vais ne penser qu'à vous et pour preuve c'est que je vous griffonne cette belle feuille de papier blanc. Vous êtes très barbare de me tourifier encore plus que je ne le suis en me laissant sans cesse accroupie dans mon coin au lieu de me promener et de me faire maigrir.

Je vous aime quoique cela vous soit bien égal. Je suis bien triste de ne pas vous avoir avec moi et je le suis encore doublement en pensant que c'est pour travailler à une pièce1 qui ne sera pas pour moi, après tout le temps que j'ai déjà attendu et souffert. Quand je pense à cela sérieusement il me prend du désespoir qui me ferait fuir à l'autre bout du monde. J'ai tant besoin de songer à mon avenir, j 'ai tant perdu de temps à attendre, qu'il est presque irréparable pour moi que tu donnes une pièce à un théâtre quelconque, dans laquelle je n'aurai pas de rôle. Tu vois mon cher bien-aimé que je ne suis pas aussi généreuse que tu le croyais. Tu vois que je ne peux plus me taire sur le torl que me font trois ans d'éloignemenl de la scène quand de ton côté tu fais jouer des pièces. Je te demande pardon, mais j'ai l'effroi de la misère. Je ne sais pas ce que je ferais de légil ime pour La fuir.

.le t'aime.

Juliette.

' Lu Esmeralda.

11 mars, vendredi soir, 8 heures et demie (1836).

Chère petite âme. vous voilà bien joyeuse, j'espère, avec votre clef du paradis. J'ai encore eu un petit assaut à soutenir moi, aussitôt que vous avez été parti, mais cela n'a rien été. Maintenant, mon pauvre ange, que notre petit palais va être terminé, j'espère que nous le téterons de la bonne manière. Pour cela, il faudra tacher que je me repose un peu, que je me soigne un peu, car vraiment je m'abrutis dans la crasse et dans les immondices.

Je n'ose vraiment plus te regarder ni te toucher, toi, si beau, si pur, si charmant, et moi si laide et si sale, si exténuée qu'il me semble que je me révolterais en me disant ta Juju. Mais tout cela ne peut pas durer, et ma peau cVâne va tomber et laissera voir ma robe couleur du ciel, parsemée d'étoiles d'or, et même qu'un prince m'épousera après avoir mangé de ma cuisine ! Han ! Han ! ce sera un peu fameux; en attendant cette métamorphose permettezmoi de vous aimer a travers toutes mes souillures. Xe prenez pas garde au réchaud qui garde la flamme, vous verrez que dans le ciel, je serai aussi belle que vous. En attendant, je baise vos bottes, vous en serez quitte pour les faire recirer.

23 mars, mercredi matin, 9 heures 18:16).

Bonjour, mon cher petil homme bien-aimé, bonjour. Vous ne m'avez pas donné le temps de me réveiller cette uni!, ni celui de vous embrasser, c'est absurde; après que

vous avez été parti j'ai été 1res Longtemps sans me rendormir el je pensais «pie \ous étiez bien méchant de vous êl re en allé sitôt.

Bonjour, COmmenl (pie VOUS allez ce matin .' mon cher

petil TotO VOUS VOUS Intimiez trop. VOUS ne donnez pas

ez, et VOUS ne laites pas assez l'amour : toutes choses

Contraires :i la santé cl au bonheur, .l'aimerais mieux (pie

vous fussiez beaucoup plus paresseux et beaucoup plus

amoureux. Mais je sens bien que tous ces souhaits ne seront

jamais accomplis, vous serez toujours un petit cheval

pour le travail et un petit âne pour l'amour.

Moi je continue ma petite besogne de cœur sans regarder

ni devant ni derrière moi, je ne me laisse distraire par rien,

je vais toujours droit à vous.

'23 mars, mercredi soir. 7 heures trois quarts (1836).

►Sans doute, mon cher ange, je devrais cacher lorsque je suis devant toi, la tristesse qui m'accable lorsque je t'ai attendu trop longtemps, mais l'heure avancée à laquelle tu viens le plus souvent m'empêche d'oublier le mal que j'ai souffert et je pense à celui que je vais souffrir quelques minutes après. Je t'aime mon amour, je t'aime trop, nous le disons souvent, mais je t'assure que dans cette circonstance je le dis bien sérieusement et bien sincèrement car je le sens jusque dans la moelle des os. Je t'aime, je suis jalouse, je m'en veux d'être pauvre et de n'avoir pas de talent, il me semble que tu cesseras de m'aimer à cause de cela. Cependant je sens bien que j'ai quelque chose de plus saint en moi que la fortune et l'intelligence, mais cela sufïira-t-il pour que tu m'aimes toujours % voilà ce que je me demande nuit et jour, sans trouver ta voix pour répondre à mes inquiétudes. De là viennent les tristesses qui le blessent, de là vient la jalousie qui t'étonne, de là viennent ces douleurs névralgiques de l'âme que tu ne comprends pas.

Mais je l,"a.ime, mais je suis heureuse au milieu de tout cela, mais je suis joyeuse dans mes larmes, car je t'aime.

Juliette.

26 mars, samedi matin, s heures (1836).

Bonjour, mou petit chéri Toto, je suis Levée de bien

lionne heure quoique je me sente bien Eatiguée. Mais c'est

que je veux être toute prête pour assister à votre nouveau triomphe, car si vous êtes mon Toto bien -aimé, vous êtes aussi mon grand Toto. le plus grand de tous.

Que je vous aime, mon Victor! je suis jalouse, je suis inquiète de tout, même de vos succès. Je crains qu'au milieu de tant d'admirations, vous n'oubliiez l'humble hommage de votre pauvre Juju. Je crains que les bravos universels vous empêchent d'entendre ma voix qui vous crie : je t'aime. Cette crainte me poursuit surtout dans des jours comme celui-ci1, où tout est pour vous, caresses, adoration, enivrement. Mon Dieu, pourquoi n'êtes-vous pas insignifiant et inconnu comme moi, je ne craindrais pas de voir confondue dans cette immense illumination la flamme qui me consume.

Tâchez mon cher bien-aimé de garder une petite place dans votre cœur pour y recevoir l'amour et l'admiration de votre pauvre maîtresse qui vous a aimé le premier jour où elle vous a vu et qui vous aimera tant qu'il restera quelque chose de son âme.

Juliette.

-(') mars, samedi soir, G heures un quart (1836).

Que je te dise encore que je t'aime, mon Victor! tout à L'heure mille voix te diront admiration, moi, je te dis : Je faime, tu es ma joie, tu es la chaleur de ma vie, tu es le bijou de mes yeux. Tu es Toi ! Ce soir mon cher adoré, quoi que tu fasses, je serai jalouse et tourmentée. Ayez pitié de moi, faites que mes souffrances ne soient pas trop cruelles; si lu penses à moi, loin de moi, je le sentirai. Si i h m'aimes, je Le sentirai sur mon cœur comme un bitume bienfaisant sur une blessure vive.

A bientôt chère aine. // est impossible de .souhaiter plus

di beauté à Vhomme et plu* de gloire an génie et si vous êtes heureux je suis heureuse, A bientôt donc, mon cher bien-

1 II B'agil d'une reprise à'Angelo, au Théâtre Français.

aimé. J'ai là quatre yeux inquiets qui s'imaginent que j'oublie la merveille, mais je ne pouvais pas faire autrement que de dire un mot d'amour à l'amant avant d'aller applaudir le poète. Le cœur a aussi ses représentations.

A bientôt, à toujours, à la vie, à la mort, de l'amour, rien que de l'amour.

27 mars, dimanche matin. 8 heures et demie (4830).

Bonjour mon grand bien-aimé, je vous aime. Je me retrouve dans ce mot-là, parce que je n'ai pas assez d'esprit pour vous dire les admirables compliments que vous méritez, quoique je sente autant et mieux que personne toute votre sublime nature.

Je regrette moins mon insuffisance en pensant à tous les esprits (et il y en a beaucoup) qui salueront votre triomphe avec des paroles dignes de votre nouveau succès.

Moi je t'aime, c'est ma partie à moi, dans ce grand concert de louanges. J'espère que ton âme distinguera ma petite voix dans ce grand chœur. Bonjour mon Toto chéri, vous avez dû bien dormir vous aviez emporté tout ce qu'il fallait pour faire de doux songes : de la gloire et de l'amour.

J'espère bien te voir aujourd'hui très tôt, malgré tous vos admirateurs. J'ai besoin de vous embrasser, dusse- je pour cela monter Véchelle de Jacob jusqu'au dernier échelon. Si grand que vous soyez, j'ai de l'amour jusque pardessus votre t(*'t*'.

27 mars, dimanche soir. 7 heures trois quarts (1830).

C'est à peine si j'ose te dire ce soir que je t'aime. Je me trouve humiliée même de mou amour, car toutes ces femmes me paraissent autant de rivales préférées. Je souffre, je ne t'accuse pas de cela, mais je souffre encore plus ce soir qu'à l'ordinaire. Je n'ai pas osé te demander ce que tu avais écrit ;i M"" Dorval. .l'ai craint de trou-

ver là encore quelque sujet d'amertume et de jalousie et je me suis tue.

Mon cher bijou, vous êtes bien heureux vous, vous n'êtes pas jaloux, vous n'êtes en concurrence avec aucune célébrité, car il n'y a pas d'autre célébrité que la vôtre et vous êtes bien sûr que je vous aime avec le cœur, tandis que moi je ne suis sûre que d'une chose, c'est que je vous aime trop pour être jamais aimée également, et puis je sens bien que je n'aurai jamais la force de soulever la grande pierre plate sous laquelle on a mis mon intelligence.

Pardonne-moi, je suis triste, je suis plus que triste, je

suis honteuse de moi-même, je suis jalouse. Je suis bête et

je suis amoureuse en conséquence.

Juliette.

7 avril, à midi et demi, jeudi (1836).

Voyez- vous mon Toto chéri, quand je ne vous ai pas donné mon contingent de pattes de mouches je ne suis pas à mon aise, il me manque tout l'amour que je ne vous ai pas donné en mots. Il me manque le bonheur et la joie d'écrire votre nom adoré de toutes les manières et avec toutes les dénominations amoureuses que je connais. Voilà pourquoi, mon cher Toto bien-aimé, je vous écris aujourd'hui la lettre que vous n'avez pas lue hier.

Je vous aime tant, mon Victor adoré, que j'en suis méchante comme anelouve. Je vous aime tant, mon cher petit homme, que j'en suis folle ;t Lier. Il faut me plaindre et ne pas m'en vouloir, il Tant me museler avec des baisers et m'enchaîner avec des caresses pour venir plus facilement a bout de moi, il faut m'aimer encore plus et alors vous verrez que la louve deviendra mouton et (pie la Colle restera folle ce qui tt'esl pas une grande maladie en amour.

Je faillie toi, JE T'AIME, JE t'...

Si je VOUS le disais aussi haut et si je vous l'écrivais aussi

grand que je \ous aime, j'assourdirais le monde et il n'\

a mail pas assez de place pour le mol entre le ciel el la terre.

,1 [JLTETTE.

14 avril, jeudi soir, 8 heures et demie (1836).

Je t'aime, mon cher Victor, et tu me fais bien du chagrin quand tu parais en douter. Quand tu manifestes ce doute, je suis doublement à plaindre car je l'attribue aux sacrifices que tu fais sans cesse pour moi et qui te font croire probablement que c'est un motif ignoble qui m'oblige à rester avec toi ; outre que cela me blesse dans la partie la plus sensible de mon amour, cela m'exaspère à un point que je ne puis dire, puisque je suis sans ressources pour vivre indépendante de toi et de ton influence. Aussi, mon pauvre ange, aussitôt que tu manifestes des doutes sur la sincérité de mon amour, j'y vois plus que de la jalousie, plus que de l'injure, j'y vois le reproche de vivre à tes dépens, j'y vois la nécessité de te prouver par un acte violent que tu te trompes sur la femme et sur l'amante. Souviens-toi de tes lettres brûlées, tu sais ce qu'un doute de ta part m'a conduite à faire. Eh bien, mon pauvre ange, je te le dis du fond du cœur, lorsque tu doutes non pas de ma fidélité mais de mon amour, ce qui est bien différent, il me prend envie de fuir à l'autre bout du monde, de vivre comme je pourrai et de ne plus prononcer ton nom de ma vie ! Ce sera la dernière preuve d'amour que je pourrai te donner, au moins celle-là tu ne la rangeras pas au nombre des preuves de l'intérêt et de l'amour propre. Tu m'as fait bien du mal ce soir, cela t'arrive bien souvent et toujours dans les moments les plus expansifs et les plus tendres de ma part.

Mais je t'aime.

Juliette.

19 avril, mardi malin. 10 heures (1836).

Bonjour, mon cher adoré, commenl que <;;i vu mon petil homme chéri ? Je t'aime plus encore aujourd'hui qu'hier el plus encore hier qu'avanl hier, du moins je mêle figure, car il est probable que dès le premier jour <>ii je t'ai vu

je t'aimais comme je t'aime à présent. Souviens-toi du soir du Masque de fer, du Je t'aime, il y a de cela trois ans, eh ! bien c'est le même Je t'aime que je te dis aujourd'hui.

Je te trouve beau, permets-moi de te le dire. Si tu m'en empêchais je ne saurais que te dire car c'est la seule préoccupation de ma vie. Toi présent, toi absent, ce que je vois, ce dont je me souviens : c'est que tu es beau, c'est que je t'aime, c'est que tu es ma joie et mon orgueil.

Je pense souvent avec tristesse que tu m'aimes moins toi, tu as suivi en cela la loi commune, trois ans de possession ont bien refroidi ton ardeur, tu t'es habitué à me considérer comme t 'appartenant à tout jamais et tu n'as plus pour moi la sollicitude d'un amant pour sa maîtresse. Tu es plein de dévouement et de générosité envers moi, mais tu n'as plus d'amour, tu m'aimes de routine. Mon Dieu, quand je pense à cela, je suis prête à faire les plus grandes extravagances (comme vous appelez les actes d'un pauvre cœur confus et malheureux), mais au plus fort de mon désespoir, je regarde en moi et je me calme un peu en songeant que je t'aime de toutes les forces de mon âme et j'espère te donner ce qui te manque.

Tu ne m'écris plus jamais, c'était cependant, après toi, ce que j'avais de plus précieux au monde. Tu vois bien que tu ne m'aimes plus.

]'.) avril, mardi soir, 8 heures (lS3ii).

Mon cher adoré je sais d'avance que vous ne viendrez pas ni»- chercher pour aller voir Lucrèce, et d'avance je me résigne, mais une chose à laquelle je ne me résignerai jamais c'est de ne plus être aimée de vous. Je sais bien (pie vous êtes plein de (lévouenienl pour moi, je sais encore (pic vous avez de Vamitié, mais je sais aussi que vous n'avez plus â? amour et c'est pourquoi je ne me résigne pas. Pendans quatre mois que je suis restée seule, la plupart du temps Bouffrante, j'ignorais qu'il vous arriverai! un jour

ou l'autre le besoin de me dire : Courage, je faime, j'aurais donné mon sang pour trouver ce mot écrit naturellement par vous à mon réveil le matin, ou à mon chevet le soir pour me délasser. Mais j'ai attendu en vain, ce mot-là n'est pas venu, et je suis restée triste et convaincue plus que jamais que vous aviez cessé de m'aimer.

Ecoute, mon Victor, je sais ce que tu vas me dire : que tu travailles, que tu es occupé que tu as bien soin de moi et ne me laisses manquer de rien, mais moi je te répondrai que j'ai été autant et plus occupée que toi et que je t'ai toujours donné les marques extérieures de l'amour que j'avais au dedans de moi. Je te dirai aussi que sans ton amour je manque de tout et que ma vie est la plus misérable et la plus coupable si tu ne m'aimes pas, enfin je te dirai que si tu continues à être aussi raisonnablement bon et dévoué pour moi, je me soustrairai, au moment où tu y penseras le moins et pour toujours, au devoir que tu t'es imposé.

Je veux de l'amour ou rien.

Juliette.

2 mai, lundi matin, 11 heures dix minutes (1836).

Bonjour mon cher petit homme bien- aimé, comment vas-tu ? M'aimes-tu ce matin, penses-tu à moi, vas-tu bientôt venir %

Cher petit homme bien-aimé, c'est bien vrai que tu as et é pour moi mon bon ange sauveur, tu as relevé mon corps de la fange où il croupissait, tu as détourné mon esprit des ténèbres oii il descendait de plus en plus, enfin tu as donné une flamme à mon âme pour l'illuminer et pour la réjouir, tu lui as donné l'amour. Si j'aime quelquefois à avoir quelqu'un dans mon intérieur avec qui je puisse causer, c'est que j'ai besoin d'épancher le trop-plein de mon cœur. .r<»t)éis ;i ma conscience qui me dit de répandre quelquefois sur la terre l'admiration, la reconnaissance et L'amour profond que j'ai pour toi. Je sens bien, mon pauvre petit

adoré, que je te dis mal tout ce que je sens, que je mets

souvent la charrue devant les bœufs, mais il t'est si facile

de remettre toutes les charrues et tous les bœufs à leur

place que je ne m'arrête pas à cette difficulté. Je te dis

que je t'aime parce que c'est la sainte vérité. Je te dis que

tu m'as sauvé de l'opprobre et delà démoralisation, parce

que c'est le service que tu m'as rendu et dont je te serai

toute ma vie reconnaissante.

Juliette.

20 mai, vendredi matin, 7 heures trois quarts (1836).

Bonjour, mon cher petit Toto, vous m'avez encore attrapée cette nuit, aussi je ne vous croirai plus jamais. Je vous ai aimé de toutes mes forces et j'ai pensé à vous même en dormant, ce matin je vous aime de toute mon âme et je vous désire de tout mon cœur, mais vous ne viendrez pas j'en suis sure, aussi je suis triste, maussade.

Quel beau temps il fait, mon Toto, et que nous serions bien à notre aise au grand air, sur une grande route, dans un bon petit cabriolet, avec un mois de bonheur devant nous en perspective : ce serait le Paradis! mais... mais... je n'ose pas y compter pour ne pas avoir un chagrin fou si ce bonheur venait à manquer. Du reste je suis prête à partir, mon pied va très bien et ce soir nous pourrons nous mettre en route ou demain matin à l'heure que tu voudras, avec des valeurs considérables qui ne nous appartiennent pas. Je suis toute prête, ainsi profitons du bon moment et de la belle saison.

Pauvre cher adoré, je meurs d'envie de faire ce voyage, c'est-à-dire de passer avec toi des journées et des m il- ENTIÈRES. Tâche donc d'être libre le plus tôt possible tu me donneras ma FÊTE après le voyage.

.le serai si heureuse si tu fais cela, je t'aimerai tant, j'ai t;nit besoin de toi. Va j'ai le cœur bien plus grand que tout le bonheur que tu pourras me donner dans tout ce temps (pu- nous scions ensemble et mon amour a bien faim.

Juliette.

21 juillet, jeudi, midi trois quarts (1836).

Me voici de nouveau réduite à vous écrire tout ce qui me passe par le coeur, mon cher adoré, ce qui constitue un maigre bonheur après celui que nous venons de dévorer, enfin 0 faut bien prendre la vie comme elle est et j'aurais mauvaise grâce à me plaindre après tout. Un mois comme celui que nous venons de passer rachèterait toute une vie de malheurs et d'ennuis. Pauvre ange, depuis que tu m'as quittée, je suis comme seule et perdue dans le monde, c'est un isolement et un vide affreux dont tu ne peux pas te faire une idée, toi qui es entouré à l'heure qu'il est de toutes les affections, depuis l'enfant ravissant jusqu'àl'ami dévoué. Moi je suis seule avec mon amour, c'est-à-dire seule dans l'immensité car mon amour n'a pas de bornes. Je m'abuse tant que je peux, je te parle, je t'écris, je te respire, j'ai là avec moi ton mouchoir tout imprégné de toi, avec ton nom adoré au coin, je le baise, je cause avec lui, nous nous entendons très bien, pour tous les baisers que je lui donne, il me rend ton odeur parfumée, ton odeur qui n'est qu'à toi, il me semble que je sens ton âme. Et puis je pleure comme dans un beau rêve, quand on sent qu'on va se réveiller. Mon Dieu, que je t'aime, mon Dieu tu es ma vie, tu es ma joie.

Je t'adore.

Juliette.

9 septembre, vendredi soir, 7 heures et demie (1836).

Nous taisons chacun de notre côté notre petit travail. Toi, tu composes un chef-d'œuvre, et moi je t'aime. Je crois, modestie a part, que mon œuvre ne sera pas inférieure a la vôtre, mon grand poète. Si vous avez du uénie, moi j'ai de l'amour, vous êtes et serez admiré de tous cl toujours, moi je mets ma seule ambition a être aimée il*' vous tant que je vivrai. Pour cela je vous donne mon corps, ma vie, ma pensée et mon âme !

-Je ne sais pas ce que je vous donnerai a souper ; j'avais

compté que nous irions chez le marchand de comestibles et que nous prendrions deux ou trois côtelettes, mais votre humeur vagabonde en ordonne autrement. Je désire que votre cher petit estomac se résigne aussi tranquillement que le mien à la maigreur du souper.

En vous attendant, mon cher petit Toto, je lis les journaux ou plutôt je pense à vous, je vous aime, je vous désire, je vous plains d'être dans les rues par un aussi vilain temps et je réchauffe vos petits pieds avec mes baisers, je dorlotte toute votre chère petite personne en idée, en attendant mieux.

Juliette.

Mardi, 8 heures et demie du soir (lS3(i).

Que je te dise que je t'aime ! que je te dise que je pense à toi ! ce n'est pas assez, il faudrait pouvoir dire comment je t'adore dans mon cœur, dans quelle contemplation de toi je suis toujours.

L'amour que j'ai au dedans de moi ressemble tout à fait à la voix ravissante qui te chante des airs merveilleux dans le for intérieur, et qui ne rend plus à l'extérieur que des sons confus et sans mélodie. Eh ! bien moi c'est la même chose. Je sens au dedans de moi une voix qui prononce des mots de paradis, et quand je veux les écrire, je ne trouve plus que des mots insignifiants et sans suite. Mais n'importe la voix, l'amour, l'âme n'en font pas moins leur partie dans ce concert intérieur.

Quel délicieux voyage nous avons fait ! Sans la tristesse de cet odieux M. N...1 tout aurait été heureux et charmant autouï de nous. ( )h ! que je t 'aime, reviens vite mon Vietor bien-aimé. Vraiment je ne me sens vivre qu'auprès de toi, !<■ n'ai de joie <|iiVn toi, de bonheur et déplaisir qu'avec toi. Mon Dieu, mon Dieu que je t'aime ! de voudrais niett re

' Célestin Nanteuil, qui flt, avec v. Hugo el son amie, le voyage dé Bretagne, en is3ti.

toute mon âme dans ce mot-là, toute ma vie dans un baiser

sur ta jolie bouche.

Juliette.

10 septembre, jeudi matin, 11 heures un quart (1836).

Bonjour toi que j'aime plus que tout au inonde, bonjour. J'espère que tu te seras couché hier en me quittant : car après avoir lu, relu et baisé les admirables choses que tu as écrites cette nuit, je pensais avec angoisse à ta pauvre tête fatiguée, à tes chers petits pieds froids et j'aurais voulu savoir que tu avais eu la raison de prendre quelque repos, content du nouveau chef-d'œuvre que tu venais de créer. Dieu lui-même s'est reposé quoiqu'il fût plus fort que toi et que tu sois aussi grand que lui.

J'ai très peu dormi cette nuit et j'en suis ravie parce que j'ai pensé à toi autant que j'ai voulu, parce que j'ai compté mot à mot toutes les merveilles que je savais de toi, enfin parce que j'étais trop heureuse et trop riche pour dormir. Quand on possède des trésors, on ne dort plus, c'est comme cela.

Vous ne vous plaindrez pas de ma parcimonie en amour, il me semble que je vous donne la bonne mesure en grand format. Il est vrai que l'amour en paroles est commun comme Bonjour ; mais l'amour vrai est le plus rare oiseau de ce monde. Moi je possède cette rareté dans une cage telle quelle. C'est un cœur tout à toi, qui ne bat que pour toi, qui n'a de joie qu'en toi, qui ne vit que de toi.

7 octobre, vendredi soir, S heures trois quarts (1836).

Mon cher petit homme, je prends patience en vous attendant, espérant que vous aurez mis à profit pour faire vos affaires, (ont le bon temps qui vient de s'écouler et que vous m'apporterez tout à l'heure votre joli petit museau à baiser. Je suis en train <!<■ lire notée Opéra1.

1 La Esmeralda, qui était alors en répétitions.

Je le trouve bien trop beau pour être haché menu par les croches, doubles croches, trilles, arpèges et autres choses plus ou moins pointues qu'on appelle de la musique.

J'adore ce chœur de truands qui flaire dans V espace V argent sur le dos des voyageurs, et après, cette jeune fille qui tremble comme une abeille au bout d'une fleur. Je vous le dis avec jalousie, c'est bien des millions de fois trop beau pour un opéra. Les belles idées ne sont pas faites pour des gargouilleurs plus ou moins élastiques, mais bien pour des intelligences.

Vous devriez reprendre votre Esméralda à l'Opéra et nous la faire jouer. Moi je me charge du rôle de Pierre Torterue. Si vous ne suivez pas mon conseil vous verrez que la musique nuit à V action. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en est aperçu.

Juliette.

9 octobre, dimanche après-midi (1836).

Cher adoré, vous m'avez fait bien du chagrin tantôt, je vous le pardonne, mais je ne l'oublie pas. Tl y a dans la vie des vérités qu'on s'avoue, mais qu'on ne voudrait pus voir confirmées par l'homme qu'on aime plus que la vie.

Je passerai une journée bien triste et une nuit plus t liste encore si, comme je le crois, vous allez à Fourqueux.

Allez donc, mon cher bien-aimé, mais souvenez- vous que le jour où vous mépriserez assez mon amour pour honorer qui que ce soit plus (pie moi. sera un jour de séparation éternelle entre nous deux. Ce n'est pas une menace, mon chef adoré, que je vous Eais, je vous aime trop pour recourir ;i -i petit moyen. C'esl lu sincérité du sentiment que j'ai pour \ou.s qui ne supportera jamais une préférence sous quelque Eorme qu'elle se présente.

Mon cher bien-aimé, cela ne m'empêche pas de me regarder devant vous seulement comme la plus humble et la plus abaissée <\^> femmes.

Je vous aime, voilà le secret de mon humiliation d'une part et de ma fierté d'une autre.

Je t'aime,

Juliette.

21 octobre, vendredi après midi, 3 heures trois quarts (1836).

Mon cher bien-aimé, dans tout ce que je te dis qui peut te blesser, il ne faut voir que l'horreur que j'ai delà position où je me suis trouvée et de l'effroi que m'inspire l'avenir, sans la garantie de mon état. Mais je t'aime mon pauvre bien-aimé, et dans l'insistance même que j'apporte à assurer cet avenir, il y a au fond plus de véritable amour que de crainte de la misère. C'est vrai, je ne peux pas soutenir la pensée que d'autres femmes peuvent t'être nécessaires, même comme simples interprètes de tes chefs-d'œuvre. Je trouve mon tourment et mon désespoir dans ce commerce de ton génie avec leur intelligence et leur grâce, enfin que te dirai- je 'l Plutôt que de céder à tout jamais les droits que j'ai à être ton actrice, comme je suis ta maîtresse, j'aimerais mieux m'enfuir à l'étranger pour ne plus revenir en France de ma vie. Ce n'est pas ma faute si je suis ainsi faite, plains-moi, aide-moi et surtout aime-moi,

comme je t'aime.

'J novembre, mercredi soir. 3 heures et demie (183ti).

Mon cher bien-aimé, j'ai étudié jusqu'à présent avec une conscience qui t'aurait enchanté, si tu en avais été témoin. C'est plus qu'une étude pour moi ; c'est le souvenir doux et triste de ce que je suis pour toi. aussi quand j'arrive au pardon de Didier, je suffoque de joie et de reconnaissance, il me semble que tu m'aimais déjà (huis ce temps-là et que tu me remettais mes taules par avance en songeant à l'amour que je devais avoir pour toi.

Sois l)(*ni, mon noble Victor, tu as bien t'ait de me pardonner ma honte, t u as l>i<'ti t'ait de me tendre la main pour

me relever du ruisseau, tu as bien fait de laver mes souillures avec les larmes de mon amour. Merci, ange, sois béni dans tout ce que tu aimes sur la terre.

Marion n'est pas pour moi un rôle, c'est moi, c'est nous, c'est tout ce qu'il y a de plus noble et de plus généreux en toi. C'est tout ce qu'il y a de plus fervent, de plus aimant, de plus vertueux en moi.

Va, mon cher adoré, je ne te dis pas souvent ce qui se passe en moi dans la crainte de t'ennuyer, mais il y a des moments où je suis bien comblée, bien fière et bien heuteuse de t "appartenir ; ces moments-là, c'est toute ma vie.

Juliette.

lu novembre, jeudi soir, 5 heures et demie (1836).

Toto. mon petit Toto, ou alliez-vous ainsi paré ? je ne comprends pas trop la nécessité de la chemise rose. Serait-ce qu'à la faveur de cette couleur, vous prétendiez me faire voir des étoiles en plein midi et la fidélité en pleine trahison % Mon cher petit homme, je crois devoir vous prévenir que tous mes instruments de vengeance sont en état et que vous courez un très grand risque si vous me trompez.

Je ris, maisy'e ne ris pas! N'es! -ce pas mon petit homme que lu m'es fidèle .' N'est-ce pas que tu n'aimes que moi 1 N'est-ce pas que tu ne voudrais pour rien au monde de ces amours profanées qui s'offrent à tous les hommes et dans tous les cas ? Moi qui t'ai aimé et choisi entre tous pour te donner mon âme, moi qui ai refait ma vie en taillant dans la chair el dans le sang, pour ne pas laisser une seule trace du passé, je mérite bien de n'être pas traitée comme le commun des femmes, car je t'aime d'un amoiii- vraiment pur, je t'aime vraiment comme on aime Dieu on plutôt comme on doit ('aimer : à genoux, les yeux, le cœur et l'âme lixés sur toi.

.1 1 .ir.

17 novembre, jeudi midi et demi (1836).

Je t'aime mon bien-aimé, je t'aime plus que ma vie; le désespoir auquel je suis en proie ne me vient que lorsque je suis éloignée de toi et que je crois que tu seras avec des femmes qui toutes s'efforcent de te plaire. Au reste, tu dois voir que mes craintes ne sont pas chimériques et que je devine assez bien le genre de tentative qu'on essaye sur toi. Mon cher adoré, mon Victor bien-aimé, ma vie, ma joie, mon âme, mon souffle, ne te laisse jamais prendre à ces vulgaires séductions.

5 heures du soir.

Je reprends ma lettre si agréablement interrompue pour te redire que je t'aime, que je n'ai qu'une seule crainte, c'est que vous soyez accessible à la tentation ballet de l'Opéra et autres... Depuis que vous m'avez quittée, on m'a apporté une lettre de Mme Kraft, j'ai une démangeaison atroce de l'ouvrir pour savoir ce qu'elle dit de l'Opéra. Cependant je crains de vous fâcher; vous conviendrez qu'il est absurde que je me prive du plus grand plaisir après celui de vous aimer, la curiosité puisqu'il faut l'appeler j)ar son nom, capable de faire faire les plus grandes sottises aux femmes en général. Malheureusement je ne suis pas seulement une curieuse, j'ai le plus grand intérêt de cœur à savoir ce qui se dit et ce qui se pense à votre sujet. D'après cela, mon cher petit homme, vous devriez me laisser lire la Lettre, sans nie battre et sans même grogner, hein % Voulez- vous, vous serez très gentil, je n'ose pas... J'espère même que je résisterai jusqu'à la fin.

J'ai mis en ordre tous vos papiers et tous vos journaux ; depuis quinze jours, quel tas ! el puis je vous aime, et, puis je vous baise et puis et puis... je vous aime, voilà.

Juliette,

17 décembre, samedi soir, 4 heures et demie (1836).

Mon cher petit homme, je vous aime, je ne sais pas comment je vous le dis, mais je sais ce que je sens au fond de l'âme. Pour moi, l'amour n'est pas l'art de parler et d'écrire correctement, comme avec la grammaire, bien au contraire, je ne suis jamais plus à court d'expressions que quand je veux beaucoup dire. Je ne suis jamais plus bête que lorsque j'ai de bonnes idées plein la tête, enfin je ne suis jamais plus absurde et plus stupide que quand je suis heureuse et rayonnante au dedans de moi. C'est pas ma faute et il ne faut pas vous moquer de moi, vous qui êtes la cause de tout ce bouleversement.

Je vois qu'il faut me préparer à être seule toute la soirée. C'est juste. J'ai été trop heureuse hier pour l'être aujourd'hui, il ne faut pas me laisser prendre de mauvaises habitudes avec le bonheur, parce qu'enfin on ne sait pas jusqu'où cela irait si on n'y prenait pas garde.

Vous êtes parti hier sans vous asseoir dans mon beau fauteuil. Quand je vous le disais que le vendredi portait malheur !

Juliette.

21 décembre, samedi soir, 6 heures (1836).

Vous me tourmentez toujours injustement, mon cher bien-aimé, cependant vous devriez commencer à me connaître et à ne pas vous défier de moi à propos de tout, même d'une tasse de café. En vérité la position plus que gênée dans laquelle je suis, la solit iule absolue dans laquelle je vis et l'injure de tous les instants qu'il me faut entendre de 70US, m'exaspère au point d'aimer mieux vous fuir que de continuer à vivre comme une femme damnée et maudite.

C'est bien votre faute si je me trouve si malheureuse. Personne plus que moi ut' saura vous aimer et se dévouer

u vous. mais. ;i l'impossible nul uYst tenu, et il m'est

impossible de vivre sous ce joug que vous rendez de plus en plus pesant. Que voulez-vous donc que je fasse, mon bienaimé, vous fuir ? mais j'ai à peine les ressources suffisantes pour rester à Paris ! Pester à Paris ! mais si vous n'avez pas le courage de vous abstenir de venir chez moi, jamais je ne prendrai celui de ne plus vous voir.

Voyez- vous"? j'ai au cœur une plaie vive grâce aux soins constants que vous prenez de l'entretenir dans cet état. Maintenant la moindre chose m'y cause une douleur insupportable. Je ne sais pas à quelle opération morale je ne me soumettrais pas pour ne plus la sentir.

Vous m'avez vraiment trop fait souffrir depuis trois ans, je vous supplie du fond du cœur d'être avec moi moins offensant ou de me quitter sérieusement. Jugez si je souffre.

1er janvier, dimanche 2 heures, après-midi (1837).

Ta lettre, ta bonne lettre, ton adorable lettre, que je l'ai baisée et mangée de caresses ? Oh ! que je t'aime ! je viens de renvoyer ma fille pour la lire à genoux devant ton portrait. Ce sont des enfantillages peut-être mais dont le retentissement est sérieux, religieux et saint comme l'amour qui les inspire.

Quand tu viendras, tu me trouveras toute joyeuse et rayonnante comme le premier jour où tu m'as dit : Je tfaime. Mon bien-aimé, mon amour, je suis très contente je suis très heureuse, je suis au ciel, tu m'aimes... Ta bonne lettre, ta chère lettre me l'a dit, tes yeux, la bouche et ton âme me le diront encore mieux tout à l'heure oh ! oui, je suis bien heureuse, bien comblée. Je ne désire rien, je n'ai besoin de rien, j'ai ton amour, ton amour qui ferait envie à Dieu lui-même, si Dieu était une femme !

Merci adoré, merci toi. merci du cœur et de l'âme.

Juju.

17 février, vendredi après midi. 3 heures un quart (1837).

Je viens de copier tous tes beaux vers, mon Toto chéri, et à chaque page j'ai mis un baiser, comme à chaque mot j'avais mis une admiration. Que c'est beau ! que c'est beau ! J'en suis toute émerveillée, je ne veux pas croire que c'est toi qui as fait tout cela, car alors je n'oserai plus vous approcher mon grand Victor Hugo.

Ah ! que je vous dise ce qui vient d'arriver : la bonne était allée au cabinet de lecture demander des livres moins sales et moins ignobles que ceux qu'on me donne ordinairement, lorsqu'elle s'est rappelée vous avoir entendu parler de Xotre-Dame-dc-Paris, ce livre infâme et stupide que vous connaissez. Savez-vous ce que le cabinet de lecture a répondu ? Que c'était le plus beau de tous les livres. (Bête), que si je ne voulais pas de celui-là on n'avait rien à me donner. (Canaille), et qu'ils avaient gagné plus de deux cents francs avec un seul exemplaire. (Misérable), enfin, que vous dirai- je, je suis furieuse et hors de moi d'une pareille turpitude. Dans quel temps vivons-nous, bon Dieu, pour qu'un pareil ouvrage ait du succès et rapporte deux cents francs par exemplaire à d'innocents et infortunés <ni binct s de lecture !

Je vous aime, vieille bête, je ne vais ni mieux ni pire, je voua aime, je vais me lever pour tâcher de me secouer un peu et puis je vous attends de tout mon cœur et je vous embrasse de toute mon âme.

21 février, mardi soir. 7 heures et demie (1837).

Ni' t'afflige pas mon adoré, ne t'afflige pas l. Je ne te donnerai pas de consolation, tu en as de meilleures et de plus efficaces, mais je partage ta tristesse. Tout ce qui t'attriste m'attriste, tout ce que tu aimes je l'aime, tout

1 Victor Hugo venait de perdre son frère Eugène.

ce que tu regrettes, je le regrette. Si je te conjure de ne pas t'affliger, ce n'est pas que je craigne de prendre ma part de ton chagrin, mais c'est parce que je crois que ton pauvre frère ne consentirait pas à présent à revenir à la vie aux mêmes conditions qu'auparavant. Aussi mon bon ange, je regarde sa mort plutôt comme un bienfait que comme un malheur.

Je t'aime mon Victor adoré. C'est surtout quand un malheur te rapproche de ma pauvre nature que je sens que je t'aime de l'amour le plus vrai et le plus épuré ! Tâche de venir ce soir de bonne heure, je te caresserai des yeux et de l'âme, sans faire de bruit, et puis tu reposeras auprès de mon feu, et puis tu appuieras ta petite tête chérie sur mon épaide, et puis tu liras, et puis je serai bien heureuse.

Je suis jalouse de cette femme qui s'est permis de voler tes vers, car on ne perd pas des choses comme celles-là, c'est doublement mal à elle; elle te redonne la peine de les écrire et à moi le tourment de la jalousie. Je ne veux pas que tu la voies jamais, entends-tu bien ?

Oh ! je t'aime, je t'aime trop.

Juliette.

2 avril, lundi soir, 7 heures un quart (1837).

Je me suis cependant décidée à me lever grâce au blanchisseur ; sans lui je restais dans mon' lit et dans mon marasme. Je suis triste au delà de toute expression, je ne sais pas pourquoi : tu es bon avec moi, tu es même affectueux et je t'aime de toute mon âme; mais cela ne suffit pas pour être heureuse, il manque à notre bonheur la pierre fondamentale, l'estime. C'est en vain que je me consume depuis quatre ans. eu toutes sortes d'efforts, elle ne vient, pas et ne viendra jamais. Maintenant il faut que je tourne mes efforts d'au autre côté, ilfaul que je tâche de te quitter honnêtement comme tu le dis, en quittant Paris et peutêtre la France, cela suflira-t-il pour empêcher le scandale .'

Je veux te quitter avant que tu me quittes, parce que je ne te reconnais pas le droit de me porter le coup affreux ; les gens qui se suicident reculent devant un assassinat et je suis comme cela : je veux et je peux me tuer, mais j'ai horreur du mal que tu me feras d'ici à peu de temps, mon courage ne devance que ta cruauté, je t'aime.

2 mai, mardi matin, 10 heures un quart (1837).

Bonjour, mon cher bien-aimé, as-tu un peu reposé cette nuit ? tu paraissais bien accablé et bien fatigué hier et il y avait de quoi, pauvre cher bien-aimé, je ne sais vraiment pas comment tu peux y tenir. Pardonne-moi d'ajouter encore à ton fardeau les exigences de la femme qui aime et qui croit voir dans la lassitude une preuve de refroidissement. Pardonne-moi, si je ne doutais pas quelquefois de ton amour, je te tourmenterais moins et je respecterais davantage tes occupations et ton repos.

Cette nuit tu m'as fait mal et bien, en me parlant comme tu l'as fait. Mais j'avais besoin de savoir ce que tu pensais de moi au fond du cœur, il y a bien longtemps que cette triste curiosité me tourmentait, elle a été enfin satisfaite. Je sais que tu me plains, mais que tu ne me méprises pas, je veux bien de ta pitié car j'en ai besoin et je la mérite, mais je repousserais ton mépris et ton dégoût que je ne mérite pas. Mon passé est triste, mais il n'est pas immonde, ma vie jusqu'à toi n'a été qu'une suite de la triste fatalité qui s'attache à la première faute d'une pauvre fille, mais au moins elle n'a jamais été souillée par des vices hideux qui souillent l'âme encore plus que le corps. J'ai toujours eu au dedans de moi, au plus fort de mon malheur, un sanctuaire dans lequel je pouvais me réfugier comme dans un lieu saint. Depuis, ce Banctuairc 3'es1 ouverl pour toi seul, et tu sais si tu l'as trouvé digne de toi. tu sais si depuis que tu occupes le i pône et l'autel. j';ii manqué un seul joui', un seul moment,

Une seule minute, d'elle ;i -eiioiix. | m ist erilée devait t toi

et en adoration. Tu sais si depuis ce jour-là, j'ai détourné

mon regard et mon âme de toi ; cela prouve mon cher bien-

aimé que le mal passé n'était qu'à la surface et non un vice

du sang, que c'était une plaie accidentelle et non un hideux

cancer dévorant, enfin que je t'aime et que je suis pure

maintenant.

Juliette.

2 mai, mardi matin, 10 heures trois quarts (1837).

Je t'écris tout de suite une seconde lettre, parce que je suis seule et que c'est le bon moment pour t'ouvrir mon âme jusqu'au fond. Le bruit et la distraction vont mal au recueillement et à la contemplation et dans ce momentci je suis en extase devant ta pensée et ton image adorée, je te vois ce que tu es, c'est-à-dire le Dieu fait homme pour me racheter et me sauver de cette infâme vie dans laquelle j'étais en esclavage depuis si longtemps. Ce que Jésus- Christ a fait pour le inonde entier, tu l'as fait pour moi seule, comme lui, tu as racheté mon âme aux dépens de ton repos et de ta vie. Sois béni pour cette généreuse action, comme tu es adoré pour toi seul, car je t'aurais aimé, démon ou ange, bon ou mauvais, égoïste ou dévoué, cruel ou généreux, je t'aurais aimé, puisque de te voir seulement tout mon sang, tout mon cœur crie : Je t'ATME ! Je voudrais te le dire à genoux, les mains jointes et le cœur sur les lèvres, je t'aime ! je t'aime. La conversation que nous avons eue hier m'a empêchée de dormir, mais je ne m'en plains pas, il y a des moments où le sommeil est un malheur. J'avais besoin de repasser une à une toutes tes paroles pour trier avec soin celles qui devaient rester enfermées dans mon cœur comme un trésor de consolation et d'amour. Les autres, moins généreuses, je les ai brûlées avec la flamme de mon âme, il n'en reste plus que des cendres, comme de mon passé.

Ne détourne pas La tête avec dégoût de L'écorchure que je me suis faite en tombant de toute ma hauteur: je te

le répète, mon bien-aimé parce que c'est la vraie vérité, il y a eu malheur dans ma vie, mais non débauche et turpitude. Maintenant il n'y a plus que de l'amour saint et pur pour toi .Je suis digne de pardon et d'amour, aimemoi, je t'en prie.

Juliette.

6 mai, jeudi matin, 8 heures (1S37).

Bonjour mon tout, mon tout, mon trop aimé Toto, bonjour, comment que cela va ce matin ? Avez- vous fait une bonne récolte d' œillades, de sourires et de grimaces hier, parmi toutes ces femmes que vous avez vues % Avez-vous fait des passions et des victimes °? ou bien vous êtesvous laissé prendre vous-même par ces femelles, comme un collégien sans barbe ou comme un pair de France chauve % Répondez, où en êtes- vous de votre soirée royale1 ? Quant à moi, j'ai très mal à la gorge et j'ai la tête très près du bonnet ce matin. J'ai une velléité de griffer que je serais bien contente de satisfaire sur un visage de femme quelconque ou sur le vôtre — et même sur tous les deux, ce qui serait encore mieux. Je suis lasse de mon rôle de femme douceâtre et moutonne. Je veux devenir plus méchante qu'une hyène et vous rendre la vie et tout ce qui en dépend très dur. Je veux taire un exemple terrible de vous et qu'on dise envousroiidtil passer: c'est une femme qui a été outragée, mais c'est me Juju qui se venge ! En attendant, et pour commencer, je vais t'aîracher de* ongles deux robes de soie et te tirer «lu nez un délicieux chapeau, teserrerles pieds dans deux paires de petits brodequins exquis, et si tu n'avoues pas t<»n crime, je t'ingurgiterai des torrents de peignoirs,

de mouchoirs et de paires de bas. (Mimais, je suis capable de tout , si vous me poussez a bout !

Juliette.

' Aiiusi.iri ;m\ fêtes de Versailles, en l'honneur du mariage du duc d'Orléans.

Lettres a Victor hugo 33?

11 mai, jeudi malin, Il heures un quart (1837).

Jour, mon cher petit homme, je vous annonce les quatre temps : la pluie, la neige, la grêle et le vent et avec tout cela un rhume de cerveau des plus huppés ce qui ne contribue pas peu à me faire couler un jour rempli de nuages. Je vous aime, savez- vous cela ? et puis je vous admire pour la belle âme que vous avez ; c'est bien grand et bien noble à vous mon grand Toto, d'avoir élevé votre voix si haute et si puissante en faveur de ce pauvre vieux roi mort1. Vous seul aviez ce droit-là, car vous seul êtes pur de tout ce vil trafic de la pensée. Vous seul êtes assez imposant pour faire écouter votre voix indulgente et religieuse par ce monde impie et sans pardon. S'il m'était donné de pouvoir vous aimer davantage, ce serait dans ce moment ; mais dès le premier jour où je vous ai vu, je vous ai donné mon cœur, ma pensée et mon âme sans réserve.

10 juin, mercredi après-midi, 1 heure et demie (1837).

Quel charmant après-dîner nous avons passé hier, je voudrais y être encore, dût la pluie me mouiller jusqu'aux os. Jamais je n'oublierai le bassin du Titan- et la charmante tourterelle qui venait s'y désaltérer avait l'air de nous connaître et d'attendre, pour boire à petites gorgées, que tu aies laissé tomber des gouttes de ta poésie dans ces petites coupes moussues et fleuries qui l'entouraient.

Mon Dieu, que de perles vous avez égrenées hier dans ce magnifique jardin, aux pieds de ces belles déesses, que je crois vivantes quand vous les regardez ! Que de fleurs dans ces parterres remplis d'enfants joyeux! Comme tout ce monde : dieux, déesses, héros, rois, reines, femmes, nymphes et enfants a dû se disputer les merveilles que vous avez jetées à pleine bouche tout autour d'eux. J'a\ ais

1 Allusion i'i la pièce Surit lacrymse revu m, Les Voix intérieures, II. "-' Il s'agit, comme ou le voit, d'une promenade dans le parc de Versailles.

du regret de m'en aller, j'aurais voulu pouvoir revenir au clair de lune et leur reprendre tous ces trésors dont vous êtes si peu avare. Oh ! je veux y retourner bientôt! en même temps nous irons revoir nos Metz où nous avons été si heureux. C'est un pèlerinage qui nous portera bonheur et que j'ai hâte de faire. Je t'aime, mon grand Toto, pardonne-moi ce gribouillage qui me semble ridicule et qui doit l'être, car j'étais ivre d'amour quand je l'ai écrit. Ma pensée chancelle et tombe sur mon papier parce qu'elle a trop bu de ton âme et qu'elle ne sait pins où elle en est.

Juliette.

12 juin, vendredi soir, 8 heures et demir ds:;7

Cher petit homme, c'est aujourd'hui le cas de m'aimer ou jamais. Comparez ma vie à la vôtre et voyez si je ne mérite pas que vous me plaigniez et que vous m'aimiez de toutes vos forces : je suis toute seule moi, je n'ai pas la famille, la gloire et toutes les autres distractions qui vous entourent. 3loi, je vous le répète je suis seule, toujours seule, il paraît même que je ne vous verrai pas ce soir et que vous passez votre soirée à festiner, à coucher et à visiter votre oncle que le diable emporte. Tout le monde vous a, excepté moi. L'exception est flatteuse et surtout tics heureuse. -le suis si triste que je vais me coucher et pleurer peut-être car j'en ai plus envie que de rire. Si vous réussissiez a me rendre joyeuse, cesoir, je reconnaît rais < pie vous êtes un grand homme et im plus grand sorcier, mais vous ne L'essaierez même pas. Aussi je peux être triste et malheureuse a mon aise, je suis bien sûre que vous ne me dérangerez pas.

Soir TotO, je \;ii-> me COUCher. Soir, soyez bien heureux.

soyez bien gai h bien content, rotre pauvre Juju sera bien malheureuse h bien a plaindre pour deux. .le \ ous aime Toto.

.1 i l.l II ce.

23 juin, après-midi, 4 heures un quart, vendredi (1837).

Il faut mon cher bien-aimé que je continue de pousser les affreux cris de joie qui m'étranglent la gorge.

Quel bonheur ! comme il est beau, comme il est bleu, les beaux arbres, les jolies petites maisons, le charmant gibier et les ravissants chinois que voilà ! Je n'en ai jamais vu de plus gentils et de mieux conservés. Laissez-moi donc hurler à mon aise : quel bonheur ! Si les Guérard ne poussent pas des glapissements à l'unisson, je les mets à la porte sans leur donner à manger, pour leur apprendre, une autre fois, le respect qu'on doit à des pots bâtis comme celui-ci.

Je voudrais bien riposter par un autre pot des plus

outrés, mais cette représaille m'est interdite jusqu'à nouvel

ordre. C'est-à-dire jusqu'au jour où je serai une grande

acteuse, gagnant de l'or gros comme moi. Alors, oh ! alors,

je vous enverrai le pot le plus colossal qui soit, sous la

calotte du ciel chinois.

Juliette.

27 juillet, jeudi après-midi, 3 heures trois qua'rts (1837).

Est-ce qu'il ne faut pas que je fasse aussi mon petit gribouillis, en échange des délicieuses lignes que tu viens d'écrire sur mon petit livre "l C'est la poule qui glousse après le chant du rossignol, c'est dans la nature, ainsi je ne vois pas pourquoi je me tairais après vous avoir entendu.

Vous avez commis une bien grande imprudence, mon cher petit homme, en mettant la date du temps où vous supposez que j'étais née. Mais comme je suis trop honnête pour vous donner un démenti, j'accepte le chiffre et je dis : que depuis le jour ou vous étiez petit garçon, étudiant Quinte- Cur ce1, vous avez joliment grandi et dépassé tous

' Allusion ;i la très belle dédicace qu'écrivit le poète, avant de l'offrir ii Juliette, sur le Quinte-Curce dans lequel il étudia le latin, à sepl ans. Ce volume i'st aujourd'hui la propriété de M. Louis Barthou.

ceux qui faisaient votre admiration et fixaient votre attention de sept ans. Moi, je suis toujours restée la pauvre petite fille inculte que vous savez et il y a gros à parier que l'éducation aurait ajouté peu de richesses à ma pauvre nature ; les plantes des grèves de l'Océan gagnent peu à être cultivées. De ce côté-là, Dieu merci, je n'ai pas à me plaindre, personne jusqu'à vous ne s'était guère soucié d'en faire l'essai. Mais vous êtes venu, vous, mon grand et sublime poète et vous n'avez pas dédaigné de ramasser à vos pieds la pauvre petite fleur qui se faisait belle et épanouie pour attirer vos regards vivifiants comme le soleil. Soyez béni pour cette bonne action ! soyez sûr qu'il y a là-haut un pauvre père et une pauvre mère qui vous bénissent pour le bonheur que vous donnez à la petite fille restée seule sur la terre. Je pleure en vous écrivant cela, car jamais je n'étais descendue si avant dans ma vie d'innocence et dans mon cœur plein d'amour.

Juliette.

21 septembre, jeudi malin. 9 heures ilSLi").

Bonjour, mon cher bien-aimé, l'anniversaire de notre retour à Paris a été encore plus triste que le jour même, puisque vous n'êtes pas venu du tout, ni cette nuit, ni ce matin. Aussi mon lever se sent-il de cette absence, je n'ai pas encore ôté mon bonnet de nuit et nies idées sont aussi tristes et aussi maussades que lui.

Est-ce que vous resterez toute la journée encore à Auteuil .' <•«■ sera bien gai pour la pauvre Juju, sans parler ,1,. clair»- qui attrape toujours sa part de mon humeur plus ou moins sévère et cette bête de M"1 Guérard qui me mil dépenser dix -sons pour me dire qu'elle croit qu'elle engraisse et qu'elle te souhaite le bonjour, —c'est bien intéressanl .

Je vous aime, mou Toto bien-aimé, je vous aime trop puisque je suis malheureuse quand vous vous absentez.

Je voudrais bien pouvoir vous aimer a mon aise, comme

vous par exemple qui ne ressentez pas la moindre variation en bien ou en mal, de loin ou de près. Vous êtes toujours la même chose, vous n'en perdez ni un bon mot, ni un éclat de rire, ni un nuage, ni une patte de la grande ourse, ni un crapaud, ni un coucher de soleil, ni la terre, ni l'eau, ni le vent, ni la brise. Vous voyez tout, vous jouissez de tout, sans penser seulement une pauvre petite fois à la vieille Juju qui se morfond et se désespère seule dans son coin. Lequel de nous deux aime mieux l'autre, hein 1 répondez, si vous l'osez et dites que c'est moi Juju et tous aurez dit la vraie vérité. Oui je vous aime, tâchez de ne pas rester loin de moi toute la journée et aimez-moi d'être si triste de ne pas vous von.

Juliette.

23 septembre, samedi soir, 6 heures et demie (1837).

Vous devenez de plus en plus rare, mon bel astre, ce qui fait que j'ai froid et que je suis triste comme une vieille statue moussue, oubliée dans le fond d'un vieux jardin. Je ne vous en veux pas, mais je voudrais que vous fussiez moins occupé et plus amoureux. Vous avez repris bien vite votre belle figure de Paris, mon cher petit homme, tandis que moi je garde obstinément mon masque de voyage. Vous auriez dû, ne fût-ce que par procédé, attendre que je vous aie donné l'exemple. A qui donc êtes vous si pressé de plaire, mon beau garçon "! Quelle est la Liron ou Luronne que vous voulez mettre à ma place ? [ Dans tous les cas, je vous préviens que j'aurai moins d'esprit que M. Granier et que je tomberai sur vos deux carcasses respectives à grands coups de trique, vous entendez ? Maintenant, vous pouvez chercher votre estaffière, si vous tenez à voir vos os servir de poudre à mon écriture plus ou moins moulée.

Si tu viens ce soir 1res toi. je serai si heureuse, si gaie,

1 MllB Liron étail une danseuse de l'Opéra.

si contente et si bonne que tu ne voudras plus me quitter de la nuit ni du jour, mais si tu ne viens pas, je serai tout à fait le contraire et il faudra me plaindre et m'aimer de toute ton âme pour me consoler.

Voici que vous laissez encore s'encombrer votre boîte aux lettres ! Toto, Toto, j'en ferai un feu de joie, si vous ne vous dépêchez pas de les prendre, prenez-y garde.

Juliette.

22 novembre, mercredi, midi trois quarts (1S37).

Ah ! par exemple vous le faites exprès. Aussi soyez sûr que je vous rendrai indifférence pour indifférence ; donnant, donnant, voilà ma devise.

Parlons maintenant d'autre chose. Que dites-vous de la prise de Constantine ? Il ne me paraît pas que le ministère puisse rester encore longtemps ainsi composé, et Thiers et Barot pourraient bien êtï.' appelés à composer le nouveau cabinet, qu'en pensez-vous ? La crise commerciale se fait toujours sentir dans nos marchés-, les huiles vont toujours mal, par exemple, huile de navette, tenue à 47 jrancs et demandée seulement à 45 ; on espère un meilleur maintien de cet article pour l'année prochaine, mais j'en doute, et vous %

La cargaison flottante de la Comédie-Française, livrable à 20 sous et au-dessous, ne peut pas s'écouler; les pièces brutes des plantations Ancelot ont subi une baisse considérable, lundi dernier. On espère unehaussede un sou dans les marchés suivants, niais le public et les raffineurs des feuilletons n'en veulent plus même pour rien. Si la camelotede Casimir Delavigne reste toujours invendable, la Comédie- Française sera obligée de regarder «les balles d'un oui philosophique el de les mettre en caisse faute d'argent. Tout ceci in- 70us présage-t-il pas comme a moi une révolution prochaine, dont les conséquences seront terribles pour !<■ gouvernemenl de Juillet? Quanl ;i moi. c'est avec effroi que je vois les carlistes partir de Saint- Jean Pied-de-

Port pour arriver à Paimbœuf, après avoir séjourné à Sainte Menehould! Je suis rassasiée d'avance du récit de toutes les horreurs qui troublent la digestion et la tranquillité des citoyens dont vous faites le principal ornement. Agréez, je vous prie, l'expression de ma haute considération.

J. Drouet.

5 décembre, mardi soir. S heures.

Que tu es bon, mon Toto, d'être venu me délivrer de l'incertitude où j'étais de savoir ce qui s'était passé au tribunal. Mon Dieu que tu as bien parlé, j'étais si émue et si convaincue en t'écoutant que j'oubliais de t'admirer et cependant jamais tu n'as été plus noble et plus éloquent. Pourquoi faut-il que ce soit remis à huitaine ? Le temps nécessaire aux petites turpitudes de se démener et d'agir sur l'incorruptible conscience de messieurs les juges. Je donnerais tout au monde pour que cette affaire ait été jugée aujourd'hui, d'abord parce que cela te délivrerait d'une préoccupation ennuyeuse et fatigante, ensuite parce que j'ai moi-même besoin de repos et que depuis que ce diable de procès * est en train, je ne dors pas les nuit s. enfin parce que je te verrais davantage, du moins je l'espère.

En t'attendant, tantôt, j'ai copié quelques passages des letl res de Mlle deLespinassesurles C D ei 'les 8- de ce tempslà. Mon Dieu que tout ce qu'elle en pensait alors est encore de saison aujourd'hui. Ce sont les mêmes inepties, les mêmes platitudes et les mêmes succès, ce serait affligeant, si ce n'était pas si grotesque. Depuis plus de soixante ans rien n'a changé, ce sont les mêmes bourgeois de la même me Saint -Denis, les mêmes hommes et les mêmes femmes du monde, rien n'y manque, ils n'ont pas vieilli, ils se portent bien. Il n'y a rien comme la si npidité et le mauvais

1 Le procès de Victor Hugo contre la Comédie Française, ; Les Casimir Dclavigne el les Scribe.

goût pour confire et pour conserver dans toute sa fraîcheur ce qu'on appelle la société. Mais mon Dieu je parle comme si je savais de quoi il est question, ça serait gentil si j'allais essayer d'écrire, autant vaudrait me voir député à la chambre des pairs. Je te demande bien pardon, c'est ton procès qui en est la cause, je ne le ferai plus jamais. Je t'aime bien trop pour me rendre ridicule volontairement.

Juliette.

Dépense générale du mois de décembre 1837. '

1rs. sous. liards.

Nourriture et vin 99 2 3

Charbon 1 1

Eclairage 21 t>

Entretien de la maison et port de

lettres 10

Bains, maladie 8 1 1/2

Dépense commune "2'.» 8

Faux frais argent de poche .... 5 8 12

Toilette, entretien 41 !j

Blanchissage 16 '6

Dettes et Mont-de-piélé 151 ti 1,2

Gages 20 13

Aux Lanvin 4 2 1/2

Total. . . . 413 ~vT 3

Recette en Caisse 53

Recel te. . . . 46(3 l'J 3

Recettes générales du mois de décembre 1837.

frs. sous. liards.

Reste en caisse 4 3

I "' argent gagné par mon Toto. . . 51 4

i argent «le la bourse de mon chéri. 5 Iti

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1 Non-, donnons ici, ^ litre d'échantillon, un ilrs comptes mensuels de Juliette.

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6 argent gagné par mon adoré. . . 44 y argent de la bourse de mon Toto. 10

14 argent gagné par mon chéri. . .

17 argent de la bourse de mon adoré.

\'J argent gagné par mon bien-aimé.

22 argent de la bourse de mon Toto.

28 argent gagné par mon Toto. . .

30 argent gagné par mon chéri. . .

Plus argent de la boucle d'oreille et

de l'anneau

Total. ... 466 19 3

4 janvier, dimanche après-midi, 1 heure trois quarts (1838).

Bonjour mon adoré, bonjour mon grand Toto. Comment avez-vous fait pour tenir dans votre lit ? vous avez dû vous replier en cinq ou six cents doubles. C'est qu'on grandit tant en une soirée comme celle d'hier que vous devez vous trouver bien gigantesque ce matin, avec cela que vous n'étiez déjà pas beaucoup plus grand que le monde. Et moi aussi j'ai grandi car je vous aime autant que vous êtes beau, autant que vous êtes applaudi et admiré et à moins d'admettre, ce qui serait peu logique, que le contenant est plus petit que le contenu, j'ai grandi aussi moi et même je vous ai dépassé, sans vanité. L'amour élève autant que la gloire et je vous aime, plus que vous n'êtes grand. Oui mon Toto, oui mon cher Victor, j'ose te le dire parceque c'est bien vrai : je t'aime plus que tu n'es grand.

Comment as-tu passé la nuit mou adoré ''. tu n'as pas travaillé j'espère '. fatigué comme tu l'étais et dans fcon horrible; petite glacière \ Je ne peux pas penser :i cette Chambre la s;ms (pie le froid me prenne (le la tête aux pieds.

Je serai bien tranquille le jour où elle sera close et chauffée : malheureusement il ne paraît pas que ce soit bientôt. Pendant ce temps-là tu souffres, tu gèles et moi je me tourmente.

Je t'adore mon Toto bien-aimé, je voudrais mourir pour vous à condition que vous penseriez toujours à moi avec amour et même sans cette condition ; je t'adore, mon Victor.

Juliette.

21 janvier, dimanche soir, o heures trois quarts (1838).

C'est toujours mon tour à attendre mon cher bien-aimé ! cependant il me semble que j'avais fait j)reuve d'assez de courage et de résignation tous ces temps-ci pour en être récompensée aujourd'hui ? Je sais bien que tu auras eu tout Paris chez toi aujourd'hui, mais si tu m'aimais comme je t'aime, tu quitterais tout Paris et le monde entier pour moi. A quoi donc sert la porte de derrière, si ce n'est à fuir les importuns et à venir chez la pauvre bien-aimée qui vous attend avec tant d'impatience et d'amour ? ce n'est pas la peine de porter sur vous quatre clefs qui vous font ressembler à l'atten Koff de l'Opéra Comique pour n'en pas profiter dans l'occasion. Je suis très triste mon Toto, je crois que vous ne m'aimez plus, vous êtes toujours l'homme admirablement bon et généreux, mais vous n'êtes plus l'amant plein d'ardeur d'autrefois. C'est bien vrai. quoique vous n'en conveniez pas par pitié pour moi. «le suis bien triste, mon Dieu, c'est bien vrai. Je prendrai un jour quelque parti désespéré qui te délivrera de moi car il m'est doublemenl insupportable de sentir la froideur de ton cœur et d'accepter ton généreux dévouement.

.il- le L'ai toujours dit. lu sais, je ne veux rien «le loi si tu ne m'aimes plus ! Je t'aime tant moi que si cela pou va.il, se transmettre j<' n'aurais plus rien à désirer.

.1 l'U l'.TTK.

12 février, lundi midi (1838).

Bonjour mon petit homme bien-aimé, bonjour. Comment que vous allez ce matin ? moi je vais très bien, mais j'irais encore mieux si je vous avais vu et si j'avais déjeuné avec vous. Je m'apprête pour aller ce soir à Hernani. J'espère qu'il n'y aura aucun anicroche et qu'on voudra bien enfin tenir la promesse faite par l'affiche. Je suis impatiente d'arriver à ce soir, il y a si longtemps que je ne l'ai vu mon Hernani, et c'est si admirablement beau ! Je voudrais être à ce soir dans ma petite loge, avec mon cher petit Toto dans le fond, que je pourrais baiser des yeux et des lèvres à chaque beau vers. Vous n'êtes pas jaloux 'l si, je veux que tu sois jaloux ou bien c'est que tu ne m'aimes pas.

Jour Toto, je dis tout plein de choses qui veulent dire je t'aime. Je te trouve beau, je te trouve grand, je t'adore. Vous n'êtes pas venu cette nuit cependant ? C'est que vous aurez sans doute eu une répétition ce matin ? Tâchez de vous y conduire honnêtement, car j'ai là mes Argus et j'arriverai moi-même comme la foudre au milieu de vos Giries. Coh ! coh ! coh ! Guerou ! guerou ! En attendant ayez bien soin de vous, ne prenez pas froid aux pieds cl n'ayez pas mal à la tête comme moi.

Juliette.

7 mars, mercredi, midi un quarl (1838).

Bonjour mon cher petit bien-aimé, bonjour mon adoré. Comment vont tes yeux, mon Toto ? cela me tourmente de te savoir souffrant à ce point, tu as beau y mettre du courage et ne pas te plaindre, je m'aperçois bien que tu souffres.

Si tu savais comment je t'aime mon adoré, in comprendrais mon tourment et mon chagrin, quand tu soutires. Ta vas aller sans doute à la répétition ce matin .' je voudrais que la représentation iïm pour ce soir car j'ai déjà

peur. Ordinairement cela ne me prend que le jour même, cette fois-ci, j'ai devancé de 24 heures le terme de mes terreurs. Il faut espérer que cette fois-ci encore j'en serai pour mes frayeurs et que l'admiration et les beaux vers auront le dessus comme toujours. Demain je serai dans tous les spectateurs à la fois. J'exciterai l'enthousiasme et les applaudissements des bons. J'étranglerai, avec la force de mon amour, la haine et l'envie des misérables qui auraient le front d'attaquer ton admirable Marion, pour laquelle j'ai une sympathie particulière.

Juliette.

7 mars, mercredi soir, 7 heures et demie (1838).

Mon cher adoré, je te vois à peine mais ce n'est pas ta faute, je le sais. Je regarde sans cesse au dedans de moi d'où tu n'es jamais absent et où je te retrouve toujours plus noble, plus grand et plus aimé. C'est donc demain le grand jour ? après l'avoir ardemment désné, je le crains comme il n'est pas possible. Cependant jusqu'ici j'ai toujours eu très peur et jamais de mal. J'espère qu'il en sera encore de même cette fois-ci. d'ailleurs que peuvent contre les admirables vers de Marion les clameurs de quelques misérables gredins et crétins ? Tu ferais rendre éclatante et prompte justice par les honnêtes et les intelligentes gens qui seront là. Voilà tout, aussi maintenant je n'ai plus peur ! Je suis brave et forte comme mon amour. Mets-moi où tu voudras, ça m'est égal, toutes les places sont bonnes pour a pi tlaudir, comme tous les moments sont bons pour t'adorer.

A bientôt mon amour.

Juliette.

s mars, jeudi midi trois quarts (1838).

Bonjour mou adoré, bonjour mon cher pet il homme. Je BUifl toute sens dessus dessous. Si le sucées est proport ionné ;i ma peur, ce soir, ce sera bien le plus beau t riomphe (pie t u

auras jamais eu. Je ne sais pas ce que je fais, je tremble comme la feuille, je ne peux pas tenir ma plume, il faut pourtant que je tâche de me réconforter pour ce soir. C'est absurde d'être aussi poltronne que je suis, d'ailleurs qu'est-ce que ça peut te faire à toi une cabale % Rien, sinon te rendre encore plus grand, si cela est possible. Aussi je m'en veux de ma couardise. Je me trouve mille fois stupide d'avoir peur d'une chose qui n'arrivera sûrement pas et qui, si elle arrivait, ne te ferait rien, absolument rien. Allons, c'est dit je ne vais plus avoir peur du tout et j'admirerai et j'applaudirai ma Marion au nez et à la barbe de la cabale. Je vais leur en faire voir de dures ce son ! Bravo ! bravo !! bravo !!! il me semble que j'y suis déjà et que je suis la plus heureuse des femmes.

Mon petit homme chéri, est-ce que tu ne vas pas bientôt venir i J'ai tant besoin de te voir. Il me semble que tu es bien froid pour moi depuis quelques jours % autrefois la première représentation ne t'empêchait pas de venir et de m'aimer. Mon Dieu quel supplice que de douter de ton amour dans un moment où j'ai tant besoin de lui pour vivre.

Je t'aime moi.

Juliette.

9 mars, vendredi après-midi, 1 heure trois quarts (1838).

Tu es adorable mon grand Victor. Je voudrais te le dire comme je le sens, mais ça m'est impossible, j'ai la langue liée. Elle est donc passée cette fameuse représentation ! que j'étais bête d'avoir peur, et que j'avais bien raison d'avoir conlianco en cet le grosse marmite de terre qu'on appelle le public, si Lente et si difficile ;i réchauffer, mais qui, une fois en train, bout jusque pardessus les bords. Quel admirable succès et comme c'était bien justifié ! la belle pièce, les beaux vers ! et le ravissant poète ! tout a été compris, tête, admiré, c'était charmant. Mon âme était aux nues avec la pièce, mon Dieu, que c'était doue beau !!!

Je veux y être encore demain et toujours, j'ai bien ce droit là, j'espère "? Je t'aime, mon Toto, je t'adore de toutes les forces de mon âme. Je voudrais bien sortit', il fait bien beau.

Je baise vos deux petites mains roses.

Juliette.

Il mars, dimanche, midi un quart (1838).

Bonjour mon grand bien- aimé, bonjour toi le plus

beau et le plus grand de tous. Je ne sais pas parler

comme les hommes qui te disent de si belles choses et si

vraies, mais je sens bien au fond de l'âme que je t'admire

et que je t'aime mieux que tout le monde. Avec tout cela

je suis triste, je suis découragée, je vois que tu n'as pas de

confiance dans mon intelligence, je vois que mes dernières

années de jeunesse s'en vont sans en avoir tiré ce qu'elles

contenaient : un état, une ressource pour l'avenir. Je ne

t'en veux pas, ce n'est pas de ta faute, si tu es prévenu

contre moi au point de me laisser sans regret perdre mes

dernières belles années. Il est possible d'ailleurs que le désir

que j'ai de me faire un état indépendant, que le besoin

d'être avec toi et toujours, me fasse illusion au point de

croire que j'ai en moi un grand talent qui ne demande qu'à

sortir. Toujours est-il que je suis au désespoir et que je

t'aime plus que jamais. Vous êtes bien beau aux yeux, mon

adoré, vous êtes bien grand à l'esprit, mon Victor, et cepen-

dant j'ose vous aimer, car mon amour est aussi vrai que

votre beauté et aussi grand que votre génie.

Je t'adore.

Juliette.

m avril, mardi soir, 7 heures trois quarts (1838)

Mon amour, je l 'écris L'amour »■) La joie dans le cœur, tu

fcé m bon, si tendre, si charmant arec moi aujourd'hui

qu'il m'a semblé retrouver !<• goût ci le parfum de nos

amours d'autrefois. Mon Toto, mon adoré, si ton amour allait refleurir comme une belle et éblouissante fleur du printemps, avec quelle extase et quel amour je la conserverais fraîche et rose dans le cœur. Pauvre bien-aimé, tes travaux ont été pour notre bonheur ce que l'hiver est pour les arbres et les fleurs ; la sève s'était retirée bien loin au fond de ton cœur et plus d'une fois j'ai cru qu'il était mort tout à fait, maintenant je vois bien que non, que ce n'était qu'un engourdissement et que je vais revoir mon Toto beau, fleuri, et parfumé comme dans les beaux jours de notre amour.

Moi qui ne suis pas une belle plante du soleil comme vous, je me suis conservée mieux que vous et si je ne porte pas de fleurs, j'ai du moins l'avantage de conserver en tout temps mon feuillage vert et entier, c'est-à-dire que je n'ai pas cessé de t'aimer et de t'adorer. C'est bien vrai, mon amour, je t'aime comme le premier jour.

Juliette.

22 avril, dimanche malin, 11 heures (1838).

Tu vois, mon adoré, à la dimension de mon papier que je me prépare à aller applaudir ma Marion ce soir. Je ne veux pas te gronder de n'être pas venu ce matin, je veux même à l'avenir ne plus t'en parler parce que rien n'est plus déplacé ni plus ridicule qu'une femme qui sollicite vainement les faveurs de son amant. Ainsi, mon bien-aimé, puisque je dois vivre avec toi comme une sœur avec son frère, tu trouveras bon que je m'abstienne de te rappeler en aucune manière le temps oii nous étions mari et femme.

Il fait toujours froid, à ce que me dit ma servant e, cependant Le soleil reluil sur mes carreaux, mais il a laissé sa chaleur dans le ciel; cela me rappelle le beau langage d'un ainanl qui n'aime plus, ce son! bien les mêmes mois. Les mêmes expressions tendres, le même rayonnement

dan- le Langage, mais l'amour manque et toutes ces paroles qui reluisent a l'oreille comme le soleil surines vitres, ne

réchauffent pas le cœur de la pauvre femme qui avait cru à un amour éternel. Hélas ! madoué...

24 mai, lundi après-midi, 2 heures (1838).

C'est bien vrai, mon adoré, que je suis une vieille méchante et une bête et que tu es trop bon de m'aimer ainsi, mais l'impatience c'est comme la jalousie, cela rend injuste et stupide. Depuis ce matin, mon adoré, je comptais les minutes en attendant ta chère petite lettre 1 et, à chacune d'elles qui s'écoulait sans rien m'apporter, je t'accusais d'oubli et d'indifférence, pardonne-moi mon Toto de t'aimer trop. Oui, certes, je me contente de V amour. Je ne changerais pas la part que tu m'as donnée pour toutes les richesses de la terre et du ciel. Un regard de toi brille plus à mes yeux que toutes les pierres précieuses du monde, un mot de ta bouche me rend plus hère que tous les titres et que toutes les couronnes du monde, ton haleine me parfume plus que tous les parfums de la terre, un baiser de toi m'ouvre le ciel. Si je n'ai pas comme toi, mon bienaimé, la force et la beauté, le génie et la poésie, j'ai l'amour le plus vrai et le plus entier. Je suis toute à toi et pour toujours. Je ne pense qu'à toi. je ne vis qu'en toi, ton bonheur eYst ma joie, tes rêves sont mes songes et tes larmes mes pleurs. Je consens à n'avoir qu'un visage à nous deux; pourvu que ce soit le tien.

J'ai baisé toutes les lettres de tous les mots adorables <lf ton écriture bien- aimée. Je n'essaierai pas de te dire mon ravissement, en lisant ta chère petite lettre et tes admirables beaux vers. Je n'ai pas envie d'effeuiller la belle fleur d'adoration qu'ils ont l'ait éclore dans mon âme pour t'en

1 Voici un extrail de la très belle lettre inédite à Laquelle Juliette l'ait ici allusion et que Victor Hugo lui avait envoyée pour sa fêle : « Le jour de ta fête, mon pauvre ange, tout ce que tu as fail de bon et de charmant, depuis déjà tanl d'années, me revient à la mémoire el me remplit l'âme. Pour te fêter, il me suffirai! de te raconter à toi-même el de te faire un bouquet de toutes les adorables perfections de ton cœur. Les plus douces pensées de ma \ ie sont faites de toi. »

montrer les pétales une à une. Je t'aime, avec ce mot-là tu vois tout, tu devines tout ce qui se passe dans mon cœur

Juliette.

1er juillet, dimanche matin, Il heures et demie (1838).

Bonjour mon petit bien-aimé, comment vas-tu ce matin? moi je t'aime, voilà ma santé, elle est très bonne et je m'en contente. Ce dont je ne me contente pas, c'est de ne pas vous voir à tous les moments de la journée et toujours. N'allez pas croire, mon enfant, qu'il soit 11 heures et demie, ma pendule est comme mon amour, elle avance toujours sans s'inquiéter si on lui rendra jamais. Le temps et l'amour sont deux mauvaises payes et toutes les avances qu'on leur fait sont perdues, j'en sais quelque chose moi qui vous parle. J'ai par le monde un Toto que j'aime fort et vite à la fois, eh ! bien ce vieux lambin de Toto ne me suit que de très loin et le plus lentement qu'il peut et je suis tou jours obligée de l'attendre. Si vous n'avez pas compris l'allégorie, c'est que vous et moi nous sommes bien bêtes, permettez-moi de vous le dire. Mais je vous aime, c'est plus simple et voilà mon histoire.

Juliette.

2 août, jeudi matin. 10 heures un quart (1838).

Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour toi le bienaimé de mon cœur. Avez-vous encore besoin d'un secrétaire % Je suis prête, venez. C'est si gentil de remuer toute votre admirable poésie avec le bec de ma plume et de voir briller et scintiller toutes ces pierres précieuses qui prennent la forme de tes pensées. Dédé 1 ne serait pas plus heureuse ni plus éblouie que je le suis si on lui donnait pour joujoux, pendant une heure, les diamants et les écrins de la couronne d'Angleterre. Oh ! que j'aurais volontiers passé la nuit avec mon césar et ses dignes compagnons. Je

' Surnom familier d'Adèle Hugo. Juliette étail alors chargée, comme

Oïl le voit, de copier l\uy Mus.

l'aurais suivi sans fatigue partout où il aurait voulu aller, même chez la charmante au bonnet de six sous. Mais vous n'avez pas voulu vilain jaloux que vous êtes, vous avez craint la comparaison et vous avez eu raison, car j'aime les hommes bien nés.

Je t'aime toi. je vous adore vous. STe soyez pas trop longtemps sans venir.

Juliette.

15 août, mercredi soir, 9 heures (rois quaris (1838).

Mon bon petit homme, je t'aime, tu es mon adoré, je voudrais déjà être sur notre impériale, galopant, galopant, bien loin, bien loin, pour être plus longtemps à revenir.

Depuis que tu m'as fait entrevoir la possibilité de jouer dans ta ravissante pièce \ je suis comme une pauvre somnambule à qui on a fait boire beaucoup de vin de Champagne, j'y vois double. J'y vois de la gloire, du bonheur, de l'amour et de l'adoration, tout cela dans des dimensions gigantesques et impossibles. Je dis impossible parce que je sens bien que tu ne peux pas m'aimer comme je t'aime, et que je ne pourrai jamais, quel que soit mon talent, être à la hauteur de ta sublime poésie. Ce n'est pas modestie de ma part, mais je ne crois pas qu'il y ait au monde un homme ou une femme capable de jouer tes rôles tels que tu les as créés dans ton admirable cerveau.

Je t'aime mon Toto. je t'adore mon petit homme, tu es mon soleil et ma vie. tu es mon amour et mon âme.

Tu es tonl cl hien plus encore.

Juliette.

io septembre, lundi soir. 8 heures (1838).

Voue allez donc dégotter tous les dandys et tous les rhinocéros de la capitale ? Je vous en fais mon compliment, car i'attend;ii- cette résolution pour me livrer aux écarts

1 Ruy Mu*

d'une toilette exagérée et furibonde. Dieu sait quelle explo sion de brodequins, de bas de soie, de robes, de chapeaux, de gants jaunes et de rubans dans les cheveux, je vais faire sur ma personne. Quant à vous, vous y répondrez par un bouquet bien nourri de pantalons collants, de brochettes et de coiffures plus ou moins trombonées, ce sera charmant ! il ne nous manque que de demeurer, l'un à la barrière de l'Etoile, l'autre à celle du Trône, pour éblouir tous les habitants de la ville et de la banlieue y compris les étrangers. Quel bonheur ! ! ! Voilà que mon mal de gorge me reprend et vous n'êtes pas là à votre poste pour me guérir, si vous croyez que c'est agréable, vous vous trompez, et si je m'écoutais je vous destituerais de vos fonctions de médecin en chef de la grande Juju. Aussi je suis décidée à ne vous pardonner que si vous revenez souper tout à l'heure. — Je ne comprends pas bien d'ailleurs pourquoi tu erres, puisque ta pièce est en répétition, que nous sommes en vacances et que je t'adore ? Je suis presque tentée d'être im peu jalouse, malheureusement quand je veux ne l'être qu'un peu, je le suis beaucoup c'est ce qui fait que je me mets en frais le moins possible. Vous seriez donc bien bon et bien charmant, mon Toto,de venir manger mes pommes de terre ce soir et coucher dans mon lit. Je vais ne penser qu'à vous pour vous magnétiser et vous ramener le plus vite possible auprès de votre vieille et fidèle Juju qui vous aime et qui vous adore. Pour commencer Mes passes, je vous baise sur les yeux.

Juliette.

±2 novembre, jeudi soir, 8 heures et demie (1838).

Mon cher petit bijou d'homme, vous êtes bien charmant d'avoir choisi mon taudis pour y demeurer pendant que vous écriviez vos notes louangeuses sur MlleAtalaBeauchêne1,

1 Actrice de l'ancien théâtre de La Renaissance. Elle créa dans Ruy Blas le rùle de la Reine, que convoitail Juliette (V. la biographie, ch. IV). Elle fui très chère ;i Frederick Lemaltre.

356 LETTRES A VICTOB HUGO

dite Beaudoiu etc., cela m'a donné l'occasion d'admirer votre charmant profil et de baiser vos beaux cheveux chatoyants. Je vous remercie de l'ombre du bonheur que vous m'avez donnée tout à l'heure et je consens à ce que vous écriviez tous les jours des admirations sur cette demoiselle, si vous les fabriquez chez moi et sous mes yeux.

Vous m'avez promis de revenir tout à l'heure; il y a par conséquent beaucoup de chances pour que vous ne reveniez pas du tout, aussi j'ai bien envie de me déshabiller et d'allumer mon feu et de me mettre à broyer des pavots, car ma provision touche à sa fin et j'aurai peut-être affaire au théâtre, si Joly1 persiste dans son idée biscornue de faire répéter pendant huit jours une pièce qu'on jouera dans quatre mois.

Je t'aime, mon Victor, je t'adore mon Toto chéri.

Juliette.

13 janvier, dimanche soir. 5 heures et demie. (1839).

Mon cher bien-aimé. encore un bonheur dans ma vie, encore une nouvelle étoile dans mon ciel, encore une joie dans mon âme. Quelle admirable chose que l'amour, aussi j'aime mieux mourir que d'y renoncer. — J'aime mieux mourir heureuse dans tes bras que de vivre au coin de mon feu avec la jalousie et l'enfer dans le cœur. NT'est-ce pas que j'ai bien raison, mon Toto adoré .' quelle bonne furia d'amour nous avons eue tout à l'heure el qu'il serait doux d'en crever sur la place ! Pour moi, voilà mon opinion : tout ou rien, — c'est surtout en amour que cette devise es1 bonne et vraie. Je n'oublierai jamais le 13 janvier 1839, 3 heures après-midi. Je n'ai jamais si bien senti Le bonheur d'aimer e1 d'êtreaimée, — il me semble • pie j'iii une âme de plus depuis tantôt, aussi, mon cher

Directeur de l'ancien théâtre de La Renaissance

adoré, cela me confirme plus que jamais dans ma résolution de mourir sur la brèche, plutôt que de lâcher pied.

Je t'aime.

Juliette.

7 mars, jeudi matin. 11 heures trois quarts (1839).

En vérité, en vérité je vous le dis : tout homme qui ne tient pas sa promesse sera réputé un mauvais amant, et celui qui regardera le soir, au pied du lit, si sa toilette de nuit y est, quand il sait qu'il ne reviendra qu'au grand jour, sera regardé comme une bête.

En ce temps-là, Juju dit à son Toto : vous n'avez pas le sens commun, vous laissez tomber et manger aux vers les beaux fruits de l'âme, au lieu de les cueillir avec amour et de les savourer avec délices, comme des fruits merveilleux venus du jardin du paradis. — En vérité je vous le dis, vous ressemblez plus à un homme fol qu'à un bon jardinier qui double par son labeur les biens de la terre. Je vous le dis en vérité, en vérité, que celui qui veut récolter sème, que celui qui veut être heureux aime.

Je suis sûre, mauvais chrétien que vous êtes, et encore plus mauvais amoureux, que vous ne comprenez pas la parabole.

Toujours est-il que j'ai passé une nuit absurde, dormant peu et vous désirant de toutes mes forces. Maintenant j'y renoncé, je ne veux plus vous désirer, puisque cela ne fait que vous repousser au lieu de vous attirer. Je vous aimerai tout de même, parce qu'il ne dépend pas de moi de ne pas le faire, mais atous êtes un vilain.

.1 i LIETTE.

Il avril, lundi soir, ij heures (183(J>.

Pourquoi, mon cher petit hien-aimé, avez-vous toujours L'air d'un jaloux i Vous déflorez tous les petits moments <te bonheur que me donne votre cher»' présence, car rien ne refroidil plus h-s caresses ci l'amour que L'air inquiel

et fâché que vous me montrez presque toujours. Encore si vous ne me l'attribuiez pas à moi-même cet air triste et contraint, ce ne serait que demi mal, mais plus vous êtes soupçonneux et plus vous me trouvez l'air triste et grognon, effet naturel des verres à travers lesquels me voit votre jalousie. C'est égal, je vous aime et je vous pardonne et pourvu que vous me fassiez prendre l'air un peu ce soir et que vous me montriez un peu de Lucrèce, je serai

mm

Lucerne en 1839.

(Dessin de Victor Hugo '.)

contente et heureuse. Quelle belle journée ! J'aurais donné bien des jours et même bien des mois pour pouvoir marcher à côté de vous aujourd'hui, partout ou votre rêverie vous conduirait, hélas !... Je suis triste moi, mais j'ai des raisons pour cela, ce n'est pas comme vous, vieux lunatique, car de quoi vous plaignez-vous ? Vous êtes adoré, et vous pouvez prendre et user de cette adoration autant et chaque fois que vous le désirez et c'est ce qui fait que vous le désirez si peu souvent.

Vfais parlons d'aul re chose ci aimez-moi un peu, pendant

que je vous aime de toute mou âme.

1 Musée Victor Hugo

30 mai, jeudi soir, 6 heures et demie (1839).

Vous m'avez humiliée tantôt, dans mon orthographe et dans mon amour-propre d'auteur, mon Toto, mais soyez tranquille, dorénavant j'écrirai à mes amis et connaissances sans vous montrer les lettres. Qui est-ce qui sera vexé ? Mais baise-moi donc, mais baise-moi donc. J'ai faim et soif de tes caresses. J'ai le cœur brûlant et les lèvres ardentes. J'ai besoin de toi, j'ai besoin de ta vue et de tes baisers pour me rafraîchir. Pourquoi me condamnes-tu toute l'année au supplice de Tantale 1 Vieux vilain, allez, vous ne méritez pas que je vous aime si assidûment ni si éperdument. Taisez-vous.

J'ai joliment ri tantôt en lisant le portrait de Balzac.

Je ne le connais pas, mais je sens qu'il doit être ressemblant.

Je vous aime vous. C'est un sentiment qui revient dans

toutes mes idées et dans tout ce que je dis comme la note

infernale dans la musique du Freyschutz. Je vous aime

Toto, je vous désire, je vous attends et je vous adore. En

avez-vous assez ? Etes-vous content % Oh ! je trouverai

moyen de me venger sur vous de tout ce que vous me faites

dire allez...

Baisez-moi.

Juliette.

1er juin, samedi soir, 6 heures (1839).

Vous êtes le plus ravissant des Totos, mon Toto, si vous tenez tout le bonheur que vous m'avez promis pour ce soir. Je suis sous les armes, prête à faire feu au premier signal, ainsi attention au commandement et le petil doigt sur la couture de la culotte ! A propos de culotte, quelle est donc celle que le théâtre de la Eenaissance va donner à Mlle Td:i '. bous La forme d'une représentation à

1 Ida Ferrier, aclrice des boulevards, qui devint la femme légitime d'Alexandre Dumas père

bénéfices ? Il me semble que si le directeur a un théâtre et des spectacles à donner à ses divers saltimbanques, il peut bien me payer mes appointements. Je ne vois pas pourquoi on se prive de remplir cette petite formalité vis-à-vis de moi, quand on donne à Mlle Ida de quoi acheter tous les châles à torsades d'or du pavillon de Hanovre.

Décidément je trouve la figure que je fais à ce théâtre trop ridicule et je vais employer les grands moyens. Peutêtre parviendrai- je à m'acheter une robe à ce même pavillon d'HANOVRE — qui ne m'a jusqu'ici vendu que de laflanelle de santé.

Vraiment mon Toto nous sommes pris pour dupes et je suis lasse de tes veilles et je souffre pour tes pauvres yeux adorés, fatigués et brûlés par le travail. Je voudrais te sortir de ta généreuse indifférence à l'endroit de mes droits sur la caisse de M . A. Joly.

Je t'aime.

Juliette.

3 juin, lundi soir, 7 heures un quart (1839).

Mon cher petit bien-aimé, je ne sais pas si tu ne trouveras pas mauvais ce que je viens de faire. Voici ce que c'est, mais ne me gronde pas, ne me fais pas ta lij)pe: ce qui est encore pis. Joséphine, mon ancienne camarade, tu sais 1 est venue me voir, je ne l'avais pas vue depuis ma fête. Mlle ne devait pas rester, car elle avait de l'ouvrage dans son cabas, pour passer la soirée chez une autre femme. Enfin, chemin faisant, elle me dit qu'elle a chez elle un affreux vieux cadre qui a au moins deux cents ans ! A ces mot s de \ ieux cadre et de deux cents ans, mon œil se héeissb, mes cheveux s'enflamment. Je Vinvite à aller tout de suite le quérir chez elle et je l'invite a dîner avec moi ce soir. Voilà mon crime, les pièces à conviction seront tout à l'heure sous vos yeux, e1 j'attendrai mon arrêt, non sans trembler.

Juste, voici la chose et je suis mystifiée!... il ne me manque plus que l'application de la peine de mort que je reconnais avoir méritée ! Après cela, si votre clémence royale veut commuer ma peine en amour non forcé à perpétuité, je m'y soumets et je baise la main qui me frappe.

A propos, je n'ai pas pu payer mon blanchisseur.

Juliette.

15 juillet, dimanche après-midi. 1 heure et demie (1839).

C'est vous qui êtes ma fleur, mon oiseau, mon arbre, ma poésie, mon soleil et mon amour, car vous sentez bon, car vous volez haut, car vous avez un abri pour les faibles et les souffrants, car vous réchauffez mon âme, car vous êtes pour moi l'homme qu'on aime et le Dieu qu'on adore. Je ne suis qu'une pauvre petite bête à bon Dieu perdue dans votre immense feuillage, mais dans cette petite bête là, il y a plus d'admiration et d'amour que dans toutes les créatures de la terre et du ciel. — Et comment ferai- je mon Dieu pour ne pas t'aimer ? depuis que je te connais, j'ai les yeux, l'ouïe, l'âme et le cœur pris par toutes les admirables perfections que je vois, que j'écoute, que je sens et que je respire en toi : tu es bien plus que mon idéal, tu es la réalité la plus merveilleuse qui ait jamais été créée et je suis sûre que Dieu lui-même est ébloui et ravi de son propre ouvrage.

Je t'adore.

27 octobre, dimanche soir. G heures et demie IS39) .

Me voici revenue au gribouillage, monToto, plaisir triste s'il en fui, surtout après les deux mois d'amour et d'intimidité qui viennent de s'écouler. Me revoici avec mou encre, mon papier, mes fautes d'orthographe, ma stupidité et mon amour. En voyage, je n'avais pas besoin de tout cet attirail pour être heureuse, il me suffisait de t'aimer el Dieu sait si je m'en acquittais bien. Ici. je De t'aime pas

moins, au contraire, mais je vis loin de toi, mais je te désire, mais je m'inquiète, mais je souffre et je suis malheureuse, voilà tout. Cependant je ne suis pas ingrate ni oublieuse. Je sens bien que tu viens de me donner presque deux mois de bonheur. J'ai encore sur les lèvres les bons baisers de tous les jours et de toutes les nuits et je sens encore dans ma main la pression de la tienne. Mais tout ce bonheur passé ne sert qu'à fane ressortir plus douloureusement le vide que ton absence fait dans ma vie. Aussitôt que tu n'es plus là je ne vis plus, je ne pense plus, je n'espère plus. Je te désire et je souffre. Aussi je redoute à l'égal de la mort notre retour dans ce hideux Paris où il n'y a rien pour les amants qui s'aiment comme nous nous aimons. Bien, ni soleil, ni confiance — ce soleil de l'amour — rien que de la pluie, des soupçons et de la jalousie, c'est-à-dire les trois fléaux les plus noirs, les plus tristes et les plus froids qui affligent le corps et le cœur. Oh ! je souffre, mon Toto, autant que je t'aime, c'est bien vrai, mon pauvre adoré, et c'est toujours ainsi quand tu n'es pas avec moi.

Juliette.

I"1 novembre, vendredi matin, 10 heures (1839 .

Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour mon petit homme chéri, vous m'avez tant dit hier que j'écrivais horriblement mal et que tout mon gribouillage n'était qu'une horrible broussaille dans laquelle vous laisseriez votre patience et votre amour, que je n'ose pas ce matin voua écrire et que pour un rien je supprimerais la correspondance. Il faudra pourtant nous entendre à ce sujet. car rien n'est plus cruel que de me forcer à me ridiculiser moi-même tous les matins et tous les soirs, sous prétexte que je vous aime et que je suis la plus triste et la plus seule défi femmes, s'il l'a ut (pic mou amour se noie dans mon ignorance et dans ma stupidité, au moins ne me forcez pas à l'y plonger moi-même. Aut reluis, vous ne nous seriez pas aperçu

de la difformité de mon écriture, vous n'auriez vu que ce qu'elle voulait dire et vous auriez été heureux. Maintenant, vous en riez, ce qui est une impiété et une mauvaise action. Il paraît que c'est le sort de tous les quasimodos de ce monde, moraux ou physiques, on s'en moque, car la forme est tout et l'âme rien, et j'aurais beau faire dire à mes jambages bossus et contournés : dans mon âme je suis belle, vous n'en ririez pas moins. Donc mon cher petit homme, en attendant que je puisse rire moi-même de moi. je crois que nous ferions bien de supprimer ces gribouillis quotidiens. Aussi bien, voici le moment où il faut que je consacre tout mon temps et tous mes efforts à me faire un état. Eien dans le monde ne peut me détourner de ce but, car pour moi c'est une question de vie ou de mort et Dieu sait que depuis sept ans bientôt, je n'ai pas omis de vous le dire chaque fois que l'occasion s'en est présentée. Je compte sur vous pour cela mon adoré. C'est plus que la vie que je vous demande, c'est la célébration morale de notre mariage d'amour. Que je puisse vous suivre partout où mon amour est menacé, que je sois votre femme par l'esprit et par le cœur, puisque je ne peux pas l'être par la loi ! Si je m'explique mal, ne vous moquez pas et comprenez que je veux avoir le droit de dire ce que vous avez pensé et que je veux me mettre entre vous et toutes les femmes qui vous approchent, sous prétexte de vous servir. Moi je veux avoir mon tour aussi, car je vous aime je suis jalouse.

Ier novembre, vendredi soir, 6 heures et demie (1839)

Tu es mon pauvre adoré et moi je suis méchante ; mais moi je t'aime et toi tu te laisses aimer, voilà ce qui te rend si doux et moi si arrière. J'ai le cœur plein de jalousie ce soir et il ne faudra rien moins que ta présence pour me calmer un peu, car j'ai toutes les furies et tout l'enfer dans l'âme. Je voudrais ne pas quitter la doublure de ton paletot, il me semble que je vais courir un grand danger • •i que je ne peux le conjurer qu'en ne te quittant pas. Si

364 LETTRES A VICTOR BUGO

mes craintes sont fondées, il est probable que je n'éviterai pas le malheur qui me menace, car tu ne pourras pas être avec moi toute la soirée et les compliments, les encouragements sont là pour t'en empêcher. Toujours est-il que je suis triste et jalouse et que j'aimerais mieux être avec toi à Fontainebleau, à l'hôtel de France, que dans la loge C da Théâtre français, même quand on y joue Mario n de Lorme. Baisez-moi nion petit homme, vous êtes très gentil en x>aletot . mais vous ne m'aviez pas dit que vous aviez vu votre tailleur. Moi qui marche sur vos traces, je vais faire venir ma marchande de modes et je ne vous le céderai en rien pour la coquetterie et le dandysme. Ah ! Ah ! qui est-ce qui est collé ! C'est Toto, c'est Toto, c'est Toto ! Eésilieux est dans l'enchantement. Claire est ravie et Suzanne est imbécile, voilà l'état de la maison. Moi je réunis les trois choses à la fois, sans compter l'adoration que je professe hautement pour votre personne impériale et sacrée. Baisez-moi et prenez garde de vous faire tuer ce soir.

Juliette.

i novembre, lundi malin, midi (1839).

Bonjour cher adoré, bonjour mon bien-aimé, il est midi ;i ma pendule qui avance de je ne sais pas combien d'heures, mais il y a déjà un peu de temps que je suis levée : je me suis débarrassée de la toilette de ma tille et la voilà qui étudie son piano. — J'ai bien pensé toute la nuit à ce que tu m'as dit dans la soirée, mon adoré, il y a surtout une phrase Lumineuse qui brille et qui me brûle l'âme. Peutêtre n'est-elle sortie de les lèvres que comme un de ces compliments qu'on est eut rainé a dire a la femme qui aime \ je ne sais, mais ce qui es1 sûr c'est que j'ai converti L'assurance h11'' in m'as donnée de a' avoir jamais réellement aimé d'amour 7/"' //""' en une chose sainte, sacrée el de La plus grande vérité. Moi je t'adore et je n'avais point jusqu'à toi, éprouvé même le semblant de l'amour, de t'aime, je t'adore, ei je t'aimerai e1 je t'adorerai toujours car mon

corps, mon cœur, ma vie et mou âme sont laits de mon amour. Crois-le bien mon adoré, c'est la vraie vérité du bon Dieu. Quant aux craintes que tu as en me voyant rentrer dans la carrière du théâtre, elles se dissiperont par l'honnêteté et la droiture de ma conduite, je l'espère cl même j'en suis sûre. Tu n'as rien à craindre de moi où que ce soit. Je t'adore et je te vénère. Si je pouvais t'accorder ce que tu désires , renoncer au théâtre , c'est-à-dire à la seule chance d'avenir qui me reste encore, je le ferais sans hésiter et sans que tu m'en pries, sur ton seul désir. Mais, mon adoré, je sens qu'il est plus facile de te donner ma vie que de renoncer à payer mes créanciers et à me rendre indépendante, c'est-à-dire à gagner ma vie moi-même. Si par impossible j'y renonçais, je suis sûre que mon désespoir amènerait une catastrophe irréparable et qui pèserait sur toute ta vie.

Mon adoré, ne me détourne pas de la seule chose qui peut me tranquilliser et me faire croire à ton amour. Aide-moi et ne me quitte que si je t'en donne le sujet. C'est-à-dire passe ta vie à m'aimer en échange d'une admiration et d'une adoration sans bornes.

Je t'aime.

Juliette.

13 novembre, vendredi soir, 4 heures un quart (1839J.

Je viens d'écrire la date et l'heure sur une demi-feuille de papier croyant qu'elle était entière, je vous en préviens afin que votre esprit soupçonneux ne tire pas des conséquences stupides et injurieuses d'une chose si simple et si naturelle. J'ai été triste tout à l'heure quand tu m'as dit adieu parce que tu m'as dit de vilaines paroles. C'est à décourager un ange que tes manières avec moi H j'en suis a me demander s'il est possible d'aimer une femme qu'on n'estime pas. Car si tu m'estimais, tu ne serais pas sans cesse ;i, suspecter mes paroles, moi) silence, mes actions, ma conduite, ou si tu le Taisais, honnête et fidèle

comme je le suis, tu me rendrais justice, tandis que jamais, même au milieu de tes caresses les plus tendres, les plus intimes et les moins suspectes, tu n'es sans me dire des paroles douloureuses et décourageantes. Je le dis souvent, on croirait que tu as promis à quelqu'un de lasser mon amour par des souffrances de tous les genres et de tous les moments, mais j'espère que tu n'y parviendras pas.

Je souffre, j'ai le désespoir dans le cœur, mais je t'aime. Jusqu'à présent c'est ainsi, et j'espère pour nous que ce sera toujours ainsi, car je tiens encore plus à mon amour qu'à ton estime ; ton estime n'est qu'une pauvre aveugle qui ne distingue pas le jour d'avec la nuit, la chandelle du soleil et une honnête femme d'une catin.

Mon amour est plus clairvoyant et s'est épris tout de suite de toutes les perfections de votre corps et de votre âme et ne vous a jamais confondu avec aucune autre bête humaine. Je vous aime Toto, tourmentez-moi, désespérezmoi, vous ne ferez pas que je ne vous aime de toute mon

âme.

Juliette.

18 novembre, lundi matin, 10 heures trois quarts (1839 .

Puisses-tu mon adoré ne jamais te repentir de ce que tu as fait cette nuit. Puisses-tu être heureux; désormais c'est tout mon souci, toute mon ambition, toute ma gloire et tout mon bonheur. Que tu sois heureux et je serai heureuse. Que ta générosité ne soit jamais pour toi un fardeau et un devoir, mais de la joie et de la sécurité et je bénirai la nuit du 17 novembre 1839.

Pour que rien ne manquât à notre mariage1, j'ai eu toutes les émotions d'un premier jour : bonheur ineffable, extase du ciel, insomnie, étonnement, qui serait de l'inquiétude

1 Non-, ignorons a quel acte précis Juliette l'ail allusion dans cette curieuse lettre S'agit-il d'une donation entre vifs? Nous ne le pensons pas. Nous inclinons plutol à croire qu'il y eut, entre le poète et son amie, une Borte de mariage mystique, accompagné de mutuels engagé-

âme. J'ai eu

si je ne connaissais pas la divine bonté de ton tout cela cette nuit et j'ai à peine dormi quelques heures quoique je sois restée au lit fort tard. Enfin, mon pauvre adoré, au mart près, ce qui est peu de chose, ma prière et mon lever de ce matin ont été ceux d'une nouvelle mariée. Oh ! oui, je suis ta femme, n'est-ce pas mon adoré % tu peux m'avouer sans rougir et cependant mon premier titre, celui que je veux conserver entre tous les autres et par-dessus tous les autres, c'est celui de ta maîtresse, ta maîtresse passionnée, ardente, dévouée et ne

ments. Juliette dut promettre de ne plus remonter sur les planches. Victor Hugo dut jurer qu'il n'abandonnerait jamais ni Juliette, ni Claire. Il l'entendait bien ainsi, car, vers le même temps, il écrivait à la première, dans une lettre inédite que nous avons eue sous les yeux :

« Nous avons beaucoup souffert; nous avons beaucoup travaillé; nous avons fait beaucoup d'efforle pour racheter aux yeux du bon Dieu, ce qu'il y avait d'irrégulier dans notre bonheur, par ce qu'il y avait de saint dans

noire amour. Aujourd'hui, il y a déjà tout un grand passé que nous pouvons nous rappeler, moi, avec joie, ici. avec orgueil. Continue ton ascension, ma bien-aimée, tu as le pied sur l'échelle des ange

La main de Juliette Drouet.

(D'après un moulage appartenant à l'auteur.

comptant que sur ton regard pour vivre, sur ton sourire pour être heureuse. Je te bénis, mon petit homme généreux, d'avoir pensé à ma tille, ma pauvre fille qui devient aussi la tienne. Merci pour elle, merci pour moi, pour nous, car nous serons bien heureux je l'espère, toi par le bienfait, moi par l'amour.

Juliette.

'20 novembre, mercredi, 8 heures trois quarts (183'.t).

J'ai le désespoir dans le cœur, je voudrais être morte et qu'il n'en soit plus question, plus je prends de précautions, plus j'épure ma vie et moins le bonheur me vient, on dirait que je suis maudite, et il me prend des envies atroces de me conduire avec cette certitude et de mettre les deux pieds sur mon amour. Je suis si malheureuse vraiment que je perds courage et espoir pour l'avenir; cependant tu as été bien bon pour moi, en t'en allant, mais, mon Bien, cela ne prouve pas qu'en rentrant tout à l'heure tu ne seras pas le plus injurieux et le plus injuste des hommes. Je te tais une à une le sacrifice de toutes mes actions, même les plus insignifiantes, je m'observe extérieurement et intérieurement pour ne pas te donner d'ombrage et je n'en viens pas à bout et tous mes efforts ne servent qu'à me fatiguer et à me décourager. A la veille de prendre une grande résolution, qui nous lie l'un à l'autre un peu plus que nous ne le sommes, ne vaudrait-il pas mieux tout rompre et tout laisser là ? Dans ce moment-ci, je comprends la générosité de Didier qui aime mieux mourir sur l'échafaud en pardonnant à Marion que de vivre pour la persécuter et la torturer, avec un passé qui n'est plus et par des soupçons mille fois plus douloureux que la mort et l'oubli, oh ! oui je Le comprends, ce Didier-là! Je souffre, mon Dieu, les gens <pii n'aimenl pas sont bien heureux, moi je t'aime el je sens bien qu'à moins d'un coup de tête impossible je resterai ô souffrir e1 à t'aimer. Aussi tout ce que je t'écris

là est absurde et je ferais mieux de jeter cette lettre au feu et de garder pour moi les mille et une folies que m'inspirent le désespoir.

Juliette.

16 décembre, lundi soir, 5 heures et demie (1839).

Tu as bien fait, mon adoré, de revenir après les choses tristes qui venaient d'avoir lieu entre nous. Si tu n'étais pas revenu, j'aurais été au désespoir toute la soirée. Merci, mon Toto bien-aimé, merci mon amour. Tu avais l'air bien affairé, mon cher bijou, quand tu es monté pour la première fois et j'ai cru entrevoir que la lettre de Guiraud n'y était pas étrangère et que tu y répondais. Au reste je n'ai pas vu grand'chose, car j'étais trop en fureur contre vous pour distinguer quoique ce soit.

Si tu savais combien je t'aime et combien je te suis fidèle, mon adoré, tu ne serais pas si soupçonneux. Le soupçon c'est une injure qui me révolte toujours parce que ça me prouve que tu ne crois ni à ma probité ni à mon amour. La jalousie, c'est autre chose : on peut être jaloux d'une figure, d'une personne, parce qu'enfin, si sûr qu'on soit de sa supériorité, on peut craindre qu'une bête ou qu'un monstre obtienne la préférence sur soi, mais la jalousie, je le répète, n'est pas le soupçon de toutes les heures, de toutes les minutes, de toutes les actions et de plus que çà encore, car tu soupçonnes le vide, l'inaction. Enfin, je fais une grande différence entre la jalousie et le soupçon, je sens bien qu'il y a une différence du tout au tout entre ma jalousie et la tienne et cependant je t'aime plus que tu ne m'aimes; tu ne peux pas dire le contraire, conviens-en et je te pardonne tous tes crimes !

.1 1 i . i iiii .

16 janvier, jeudi soir, 5 heures (1840).

Je vous aime mon Toto et je suis triste de vous voir si peu. D'un autre côté, je sais tout ce que tu as à faire mon petit homme et je ne t'en veux pas, bien au contraire, mais tout cela ne m'empêche pas d'être horriblement triste. L'argent me fond dans la main. Je lisais hier un portrait de M. de Sévigné, le fils, qui me ressemblait parfaitement : « Il n'avait aucune fantaisie, ne donnait aucun régal, ne faisait pas de cadeaux, portait des habits modestes, ne jouait pas, n'avait qu'un seul domestique et pas un seul cheval pour suivre le Eoi ou monseigneur le dauphin à la chasse, mais sa main ressemblait à un creuset où l'or se fond. « — Je suis un peu dans ce genre-là : je ne fais aucune libéralité, j'ai un an de suite la même robe sur le dos, je ne fais de cuisine que lorsque tu dois dîner à la maison, je n'ai qu'une servante, et pourtant l'argent disparaît chez moi comme la neige sous un rayon de soleil. Ce n'est pas ma main qui est un creuset, mais ma vie passée qui est un abîme que tout l'argent du monde aura bien de la peine à combler. Aussi je suis triste, triste. Aime-moi mon Toto, et surtout ne te tue pas à travailler pour tout le monde, comme tu le fais sans relâche. Je peux vendre quelque chose qui ne m'est pas nécessaire, tandis que j'ai besoin de ta santé et de ton repos pour vivre heureuse et tranquille. Pense à cela mon adoré et ne sois pas scrupuleux aux dépens de la vraie délicatesse, c'est-à-dire de mon bonheur et de mon amour.

Quand te verrai- je. mon adoré .'

Juliette.

22 mars, dimanche après-midi, 1 heure un quart (1840).

Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon bon petit homme. 'J*;u relu Le manuscrit de Didine cette nuit et j'ai pleuré e1 j'ai pleuré toutes les Larmes que j'avais retenues devanl toi. Je 3uis plus convaincue que jamais que c'est

une infidélité que tu as faite à notre amour, le jour où tu as fait ces vers. Je ne comprends pas que tu puisses avoir la pensée de me faire croire le contraire ni de trouver mauvais que je m'afflige dans l'âme d'une infidélité de l'âme et de l'esprit. La jalousie n'est pas seulement pour des infidélités de sens, mais surtout et avant tout pour des infidélités comme celle que tu as commise en faisant ces vers et en arrêtant ton regard et ta pensée sur cette jeune fille, tandis que mon âme, mon cœur, ma vie priaient pour toi dans cette église maudite de Strasbourg. Je n'y retournerai jamais, ni dans l'église, ni dans la ville. Voilà qui est fini. Plût à Dieu que nous n'y fussions jamais allés, j'aurais une illusion de plus et un chagrin de moins. Enfin, ce n'est pas ta faute, tu as désiré emporter le souvenir de cette femme, ne pouvant emmener sa personne, et tu as fait ces vers qui sont admirables et qui témoignent autant que ma jalousie combien l'impression a été profonde et saisissante. Je souhaite que tu n'aies jamais le sujet d'une jalousie aussi bien fondée que la mienne pour la femme que tu aimeras et je me souhaite une prompte guérison de l'amour le plus malheureux qu'il y ait au monde.

Juliette.

l°r juin, lundi soir, 6 heures trois quarts (1840).

Je t'écris en compagnie de Eésilieux, mon amour, mais cela ne me donne pas la gaieté que j'ai perdue depuis ce matin. Cette femme et son insistance m'ennuient et m'irritent plus que je ne puis dire ; quand je pense à la claustration dans laquelle je vis, quand je sens l'amour dévoué et sans bornes que j'ai pour toi, je suis indignée jusque dans le fond de mon âme que de misérables coureuses osent jet cileurs sales envies sur un amour qui fait le culte et l'adoration de toute ma vie. Si je m'écoutais, je ferais un exemple terrible de cette gourgandine et de son immonde caprice, et nulle, d'ici à longtemps, n'oserait tenter votre conquête. Je souffre depuis ce matin, je nie trouve laide, vieille, bête

et déguenillée, tout cela parce que je tremble pour mon amour parce que j'ai peur pour mon pauvre petit morceau de bonheur. Hélas ! hélas ! mon Toto, je vous aime trop, je suis folle. — J'espérais qu'une fois ton monde installé à la campagne, tu me ferais sortir quelquefois avec toi. Mais c'est tout le contraire, depuis un mois je suis sortie une seule fois avec toi, je ne compte pas les deux soirées du spectacle où je vais et d'oîi je reviens en voiture, ce serait une cruelle et mauvaise plaisanterie que de me les compter comme sorties. Je souffre, le sang se porte à ma tête et au cœur, mais cela t'importe peu. — Je ne ferai pas mes comptes de fin de mois ce soir. J'ai trop mal à la tête. — J'ai eu le blanchisseur que j'ai payé. J'aurai probablement demain l'épicier, que je ne paierai pas, à moins que tu n'aies dévalisé quelque voyageur ce soir. — En attendant, je vous aime mon Toto, voici qu'on m'annonce le dîner prêt pour 7 heures, je ne serai pas aussi heureuse qu'hier, tu ne viendras pas dîner avec moi, il est vrai qu'aujourd'hui je suis seule et que je pourrai savourer mon bonheur, tandis qu'hier c'est à peine si j'ai pu en goûter un petit brin avec toutes ces femelles.

Juliette.

7 janvier ', 9 heures et demie du matin (1841).

Bonjour mon Toto chéri, bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour toi que je n'ose pas encore qualifier tant je me défie de la probité du vieux Dupaty. J'espère que tu ne me feras pas attendre trop longtemps pour savoir le résultat des votes enragés des deux camps ; cela devient de plus en plus curieux et plus intéressant, — je donnerais volontiers deux sous pour être déjà à 1 heures ce soir. Il l'ait un temps peu propice pour le vieux gredin de moribond, il serait

' Jour de l'élection de Victor Hugo à l'Académie française. En afflrmanl que Dupaty élail mourant ce jour-là, Juliette a dû commettre une erreur, et confondre cel académicien avec son collègue Du val, qui. en effet, n'assista pas a la séance et mourut peu après.

difficile de le faire descendre par la fenêtre et encore plus difficile de le transporter là où je ne le souhaite pas. Si le compte est juste, l'agonie de ce misérable te donne l'Académie d'emblée à la majorité d'une voix au premier tour de scrutin. Mais la pierre d'achoppement n'est pas dans le nombre, peut-être cette fois est-elle dans l'ignoble cervelle qui grouille sous le sale et hideux bonnet gras de l'affreux Dupaty — je voudrais être à tantôt pour savoirce qu'aura osé faire cet immonde bonhomme. D'ici là, je vais bien des fois regarder ma pendule — tâche mon amour de venir tout de suite me dire le résultat quel qu'il soit — j'aurai le plaisir de te voir, dans tous les cas, ce qui ajoutera bien de la joie à ta nomination et me consolera tout à fait de ta défaite.

A propos, tu étais fait comme un voleur cette nuit, on aurait dit que tu te préparais à lutter de toilette avec le vieux félon de Dupaty ! je te pardonne ce débraillé, si tu réussis.

Je t'aime.

Juliette.

7 janvier, jeudi soir. 0 heures (1841).

Je suis bien contente pour tout le monde, mon cher Académicien, que vous soyez enfin nommé. Vous voilà donc un homme assis, en attendant que vous soyiez un homme rassis, ce qui n'arrivera pas demain je vous en réponds, au train dont vous remontez le jleuve de la vie. Vous êtes beaucoup plus jeune que lorsque je vous ai connu, de l'aveu de tout le monde. Enfin, grâce à vos dix-sept voix amies, et malgré les quinze groins de vos adversaires, vous voilà académicien. Quel bonheur ! ! !

Je regrette de n'avoir pas vu de mes yeux la grimace de tous ces vieux pleutres, y compris la profession de foi de l'affreux Dupaty ; pour me consoler vous devriez m'apporter à voir et à baiser votre ravissante belle tête, un peu pins de einq minutes comme tout a l'heure. Je vous aime-

o74 LETTRES A VICTOR HUGO

Toto, comme le premier jour et plus que jamais ; mais hélas ! je n'ose pas en croire autant de vous car je n'en vois guère les expériences, comme dirait ma servante. Le fait est qu'académicien, ou candidat, ou rien du tout, je ne vous vois guère plus d'une heure par jour l'une dans l'autre. Cà n'est pas neuf ni consolant, mais c'est de plus en plus triste et douloureux. Pensez à cela mon amour et venez très tôt après avoir lu ma lettre.

Je vous aime.

Juliette.

22 janvier, vendredi soir. 6 heures (1 841 » .

J'ai bien mal à la tête, mon pauvre bien-aimé. j'ai le cœur bien triste mon adoré, est-ce que tous ces maux ne te donnent aucun remords, est-ce que tu ne sens pas qu'il te serait bien facile d'y remédier ? est-ce que ton cœur ne souffre pas de la tristesse et de l'isolement de ma vie ? L'argent tout seul ne suffit pas, mon bien-aimé, pour faire la vie heureuse. Tu m'en donnes pour tous les besoins de la vie, mais du bonheur et de l'amour j'en attends tous les jours en vain. Aussi je suis triste, découragée et bien prête à envoyer ma vie au diable afin d'en être plus vite débarrassée. Je suis vraiment au bout de mon courage, de ma patience et de ma résignation — pour peu que cela continue, je ne pourrai pas y tenir j>hysiquement. moralement et surtout amoureusement parlant. La réclusion sans préau, l'amour sans bonheur font la vie impossible. Ce n'est pas seulement une souffrance du corps et de l'âme, c'est une difficulté de vivre contre laquelle tous les raisonnements du monde ne font rien. — Je t'en prie, mon amour, t âche de venir un peu plus souvent et de rester un peu plus longtemps, ne fût-ce que pour me donner des forces et du courage; j";ii usé toute La provision que j'en avais faite pendant mon voyage, dans ces affreux trois mois qui viennent de s'écouler, e1 pendant lesquels je t'ai à peine vu.

Juliette.

26 février, vendredi, midi un quart (1841).

Bonjour méchant homme de 39 ans, bonjour vieux bonhomme, bonjour académicien. Vous êtes bien revenu ce matin fêter votre anniversaire, n'est-ce pas jeune homme ! Aussi, soyez tranquille, je le crierai par- dessus les toits votre âge, çà vous apprendra à ne pas me faire la cour. Je dirai votre affreux secret à tout le monde, je dirai aussi comme quoi c'est moi qui ai fait votre discours de réception. Messieurs et chers collègues... je réclame d'avance votre indulgence, si l'émotion que j'éprouve devant cette auguste assemblée et le souvenir des vertus publiques et privées de l'illustre Immortel que vos suffrages m'ont appelé à l'honneur de remplacer, si l'émotion, dis-je, éteint ma faible voix au milieu des sanglots. Hélas ! Messieurs, permettez-moi de m'asseoir un moment, l'émotion du cœur a gagné le corps, je crois que j'ai la colique! Ici vous vous mettrez la main sur 1' abdomen et vous paraîtrez prêt à vous évanouir. La venette des assistants une fois calmée, vous reprendrez votre discours et vous le finirez au milieu des trépignements de l'assemblée.

En attendant, je vous attends, ce qui n'est pas très gai.

Juliette.

Il avril, dimanche matin. 10 heures trois quarts (1841).

Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon adoré petit homme. Comment vas-tu mon chéri % Je crains que tu ne te sois fatigué cette nuit en me lisant ton admirable discours; pauvre bien-aimé, ce serait affreux que mon bonheur te coûtât aussi cher, ce serait mille fois injuste et cruel. — J'espère qu'il n'en sera rien, mon cher adoré, et que ta bonté n'aura pas tourné contre toi.

Quel admirable discours et combien je suis stupide de ne I ;i ire que le comprendre et l'admirer en dedans sans pouvoir le montrer au dehors autrement que par des grognements

inarticulés. Ce n'est pas ma faute, mais je n'ai pas encore eu le temps, depuis que je t'aime, de me résigner à ma stupidité et chaque fois que l'occasion se présente de t'admirer. je suis furieuse contre moi et je me donnerais volontiers des griffes et des grands coups de pied ; il est vrai que mon pauvre corps ne démeurtrirait pas, car tout ce que tu dis, tout ce que tu fais, est aussi admirable et aussi saisissant que ce que tu écris — ainsi j'aurais fort à faire depuis le matin jusqu'au soir. Heureusement tu ne tiens pas compte de ma stupidité, tu sais que je t'aime et comment je t'aime — toute mon intelligence, tout mon être s'est fait âme pour t'aimer de sorte qu'il ne reste plus personne pour le dire. Je suis bête comme une oie au dehors, mais je suis sublime d'amour au dedans. Lequel vaut le mieux, je ne le dis pas, c'est à toi à décider. En attendant je suis la plus heureuse des femmes d'avoir entendu le commencement de ton beau discours et je t'aime de toutes mes forces.

Juliette.

:'.l mai. lundi malin. 9 heures trois quarts (1841).

Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon amour chéri. Comment vas-tu mon petit homme bien-aimé ? J'espérais que tu viendrais ce matin, mais j'ai été trompée dans mon espoir. Je voudrais bien que tu pusses venir tous les jours, ce serait un bonheur pour moi et une joie pour l'enfant qui n'en a pas souvent avec moi toute seule. Je ne sais pas si tu as éprouvé la même chose que moi à la lecture de la lettre de ce bon vieux bonhomme de Genève, mais j'ai été touchée jusqu'aux larmes. L'erreur même où il es1 à mon sujet n'a pas peu contribué à celle émoi ion. -le n'envie la place de personne, Dieu le sait. mais si jamais femme a mérité par son dévouement, sa vénération et son amour pour un homme de lui être rattachée par un lien que le monde respecte, certes je suis une des premières el même la première de toutes. Jamais, mon Victor bien-aimé, femme n'a éprouvé nu amour pareil

au mien. Je t'aime de tous les amours à la fois, avec Vautorité et la sollicitude d'une mère, avec l'admiration et la passion d'une maîtresse, avec la foi et l'adoration d'une dévote pour le bon Dieu. Je t'aime, mon Victor, et le bon vieux pasteur ne se trompe pas quand il me croit digne d'être ta femme et la mère de tes enfants bien- aimés ; par le cœur, je le suis.

Juliette.

3 juin '.jeudi matin. 4 heures et demie (1841K

Bonjour adoré petit homme, bonjour jjauvre bien-aimé, bonjour monsieur l'académicien, comment vas-tu % il est bien à craindre que tu ne sois horriblement fatigué pour tantôt, pauvre adoré. Il me semble que tu aurais pu faire imprimer un jour plus tôt et garder cette nuit pour te reposer.

Vraiment, je ne sais pas comment tu feras pour prononcer ton discours après plusieurs jours de fatigues atroces, et une nuit passée à corriger des épreuves à l'imprimerie ? Il n'y a que toi pour des tours de force de ce genre ; cependant mon bien-aimé, il serait bientôt temps de changer ce régime qui ne tend à rien moins qu'à te tuer en détail. J'espère que tu vas mettre à profit les quelques heures qui te restent pour te jeter sur ton lit !

Je sens déjà quelque chose qui me trouble l'estomac comme si je devais 'prononcer moi-même le discours ! Je suis sûre que je serai dans un état hideux jusqu'à ce que tu aies fini. Je ne me remettrai qu'au discours de Salvandy.

Juliette.

3 juin, jeudi soir, b heures et demie (1841).

Par oit commencerai- je, mon amour, par tes pieds divins ou par ton front céleste ? Que te dirai-je en premier mon adoré, l'admiration ou l'adoration qui me remplissent le

1 Jour de la réception du poète a l'Académie

cœur et qui me débordent autant que ton génie .sublime dépasse toutes les médiocres intelligences qui t'écoutaient sans te comprendre et te regardaient sans tomber à genoux ? — Oh. laisse-moi confondre et mêler ces deux sentiments qui m'éblouissent l'esprit et me brûlent le coeur! Je t'aime, je t'admire, je t'adore. Oh, tu es vraiment beau, noble et sublime, mon poète, mon bien-aimé, la lumière de mes yeux, la flamme de mon âme, la vie de ma vie. Pauvre bien-aimé adoré, en te voyant entrer si pâle et si ému, je me suis senti mourir et sans Mme Démousseaux e1 Mme Pierceau. qui m'ont secourue, je serais tombée sur le plancher. Personne heureusement ne s'est aperçu de mon émotion et quand je suis revenue à moi et que j'ai vu ton doux sourire me répondre et me rassurer, il m'a semblé que je sortais d'un rêve, pendant lequel j'aurais longtemps dormi péniblement, quoiqu'il y eût à peine une minute.

Merci mon adoré, merci d'avoir pensé à la pauvre femme qui t'aime dans un moment si sérieux, je pourrais dire suprême, si les gens qui étaient là n'avaient été pour la plupart de hideux crétins et d'immondes gredins.

Merci mon bon ange, merci mon sublime Victor, mon illustre enfant. Je les ai vus tous mes chers petits : Didine ravissante, Chariot charmant et mon cher petit Toto qui avait L'air pâle et souffrant. Je les ai tous baisés de l'âme comme leur père.

Je t'aime.

.JlLIETTE.

i juin, vendredi après-midi, 3 heures (1841).

Avant de me mettre à travailler, mon cher bien-aime. !<■ veux te donner ma pensée, mon âme tout entière dans ces deux petits mots qui contiennent toute ma vie : Je Vaime. J'aurais bien désiré te voir, mon ravissant petit homme, mais je sais l>i<'ii que tu ne t'appartiens pas aujourd'hui, aussi je ne t'en vexa pas, je t'aime voilà tout.

Il m'est resté, depuis le moment de ton entrée dans la salle de l'Académie, un étonnement délicieux, qui tient le milieu entre l'ivresse et l'extase; c'est comme une vision du ciel dans laquelle j'aurais vu Dieu dans toute sa majesté, dans toute sa beauté, dans toute sa splendeur et dans toute sa gloire. Je vivrais mille ans que cette impression ne s'effacerait pas de mon âme ; mon Victor, mon Victor, je t'aime. Je voudrais baiser tes pieds, je voudrais te porter dans mes bras, je voudrais dire et faire mille folies et répandre sur tout le trop-plein de mon cœur.

Quand te verrai- je mon cher bien-aimé ? Quand serai- je la plus heureuse des femmes, mon Victor ? je te désire de toutes mes forces, je t'aime comme jamais homme n'a été aimé. Tout cela n'a pas la puissance d'attraction, puisque tu ne viens pas, mon adoré bien-aimé.

Juliette.

8 juillet, jeudi après-midi, 2 heures et demie (1841).

Pendant que vous trônez à l'Académie, moi je pleure et je souffre. Il aurait dépendu de vous cependant de m'épargner cette peine, en me faisant aller à cette séance ou en n'y allant pas vous-même. Mais je dois vous prévenir, mon Toto, que ce genre de sacrifice et de souffrance m'est insupportable et que si cela se représente encore je ne sais pas ce que je ferai plutôt que de m'y résigner.

Nous ne sommes pas en Orient et vous ne m'avez pas achetée, grâce au ciel. Je suis libre de me soustraire à de^ procédés qui ne sont ni justes, ni honnêtes, ni affectueux. Je vous jure par ce qu'il y a pour moi de plus sacré au inonde, par mon amour, de ne pas me prêter une troisième fois à ce genre d'exploitation de la pensée, du dévouement et de l'amour d'une pauvre femme. Si vous saviez tout ce qu'il y a de colère et de souffrance en moi au moment où je vous écris, vous ne risqueriez pas une troisième épreuve de ce genre. Dans tous les cas, gardez cette lettre comme un avertissement et une sommation sans frais de ce que je

suis capable de faire si vous avez la cruauté de persister dans ce genre de procédés. En attendant je fais tous mes efforts pour ne me livrer à aucune démarche fatale pour tous les deux, mais soyez sûre que je ne pourrai pas être longtemps maîtresse de moi.

Juliette.

19 novembre, vendredi soir, 7 heures trois quarts (1841).

Je l'ai ! ! ! Quel bonheur ! ! ! et dire que depuis ce matin qu'elle était là, rien ne m'a avertie, mon cœur n'a pas battu plus fort qu'à l'ordinaire, la terre n'a pas tremblé, le ciel n'a fait aucun prodige, enfin tout est resté à l'état bête et tranquille comme si de rien n'était et, je l'avais ! et je la possédais dans ma chambre à moi, à mon nez et à ma barbe. — En vérité, c'est à n'y pas croire et si une autre que moi me le disait, je ne la croirais pas. Mais ce qu'il faut que vous croyiez vous, mon amour, parce que c'est la vraie vérité, c'est que je vous aime: c'est que vous êtes le plus doux, le plus charmant, le meilleur, le plus beau, le plus généreux, le plus noble et le plus adoré des hommes. Voilà ce qu'il faut que vous croyez parce que c'est la sainte vérité, comme le bon Dieu et moi la voyons. — La boîte à tiroirs est ravissante, mais ce qui l'est encore bien davantage c'est la manière dont tu me l'as donnée. La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne, a dit je ne sais qui. mais c'est surtout quand c'est toi qui donnes que ce proverbe est vrai. Tu donnerais tous les trésors de l'univers que tu saurais y mettre une grâce mille fois plus précieuse que le cadeau. Quant à moi, je suis folle de joie car je crois que tu m'aimes. A présent, je peux bien te dire cela, mais cette nuit j'ai pleuré sans pouvoir m'en empêcher en pensant combien tu étais plus jeune et plus beau que moi. Je me suis représenté le moment où tu ne pourrais plus m'aimer, et alors mon cœur s'est serré au point d'étouffer si je n'avais pas pleuré ;i chaudes larmes. .le sens bien (pic je mourrai bien vite

le jour où tu ne m'aimeras plus et je sais bien que jamais femme ne t'aimera comme moi. Mais ce jour-là n'arrivera jamais, je l'espère, n'est-ce pas mon amour ? Au cœur on n'a jamais de rides et tu ne regarderas mon visage qu'à travers mon amour.

N'est-ce pas mon Victor bien-aimé ? pendant que je pleurais et que je me désolais, toi tu pensais à moi, pauvre amour, et tu m'apportais ma chère petite boîte à tiroirs. Nous faisions tous les deux un acte d'amour, le mien triste et découragé, le tien charmant et délicat comme tout ce que tu fais. J'espère qu'il nous portera à tous les deux bonheur et que tu m'aimeras aussi longtemps que je trouverai ma chère petite boîte jolie, c'est-à-dire toujours.

Je l'ai, quel bonheur ! ! ! Je voudrais la mettre au milieu de la chambre, sur une table en or, je voudrais la mettre dans mon lit, à mon bras, sur mon cœur, partout enfin où on pourrait la voir et la toucher. En attendant, je lui ferai une toilette soignée demain, ce soir il est trop tard. Il faut que je copie, il faut que je dîne, et que je vous rende votre gribouillis d'hier dont vous m'aviez fait crédit. Aussi, je remets la partie à demain, d'abord parce qu'd fera jour. Je la nettoierai auprès de vous, dans mon lit, petit tiroir par petit tiroir, ce sera charmant.

Je vous aune, je vous aime Toto, je vous baise et je

vous adore, Toto.

Juliette.

9 février, mercredi soir, 6 heures el demie (1842).

Tu veux donc que je t'écrive, mon Toto, même quand j'ai le cœur navré et le découragement dans l'âme. Je t'obéis. mais si tu m'en croyais tu me permettrais de supprimer ces gribouillis quoi Ldiens qui n'ont jamais étébonsàgrand'chose, sinon à te donner la mesure de ma stupidité el à te fatiguer d'un amour absurde à force de se répéter et de se multiplier suis rime ni raison. Je sens bien que c'est par bonté que In insistes, niais puisque cela ne peut pas me

donner le change .sur ce qui se passe en toi. il est inutile pour tous les deux que nous continuions ce petit enfantillage amoureux dont aucun de nous ne sera la dupe. Il vaut mieux, mon aimé, m'accoutumer petit à petit à la catastrophe, peut-être plus prochaine que je ne le crains encore, que de faire des efforts pour me laisser une illusion que nous n'avons plus ni l'un ni l'autre à l'heure qu'il est. Voici un mercredi des cendres qui a jeté beaucoup de poussière sur les neuf beaux mardis rayonnants de notre amour. Dieu veuille qu'il ne les ait pas enterrés tout à fait. — Cela ne m'empêche pas de te rendre toute justice mon ami, tu es bon de la bonté pleine de pitié et de l'indulgence du bon Dieu, mais tu n'as plus pour moi l'amour d'un homme pour une femme. Ne dis pas le contraire, puisque cela ne peut plus me tromper. Je ne t'en veux pas, mon Victor, pas plus qu'il ne faut m'en vouloir, car ce n'est pas plus ta faute que la mienne si tu ne m'aimes plus et si je t'aime encore. Tout cela ce n'est pas notre ouvrage, mais celui du bon Dieu qui distribue toujours inégalement à chacun de nous la somme d'amour qu'il doit dépenser dans sa vie. Heureux celui ou celle à qui la petite somme échoit, tant pis pour celui ou pour celle dont le cœur est inépuisable, voilà tout. Maintenant, mon Toto bien-aimé, je ne te tourmenterai plus, je tâcherai même d'être aimable ; mais hélas ! quelle femme est aimable lorsqu'elle n'est plus aimée ? En lin, j'y ferai mon possible et tous ces efforts, avec t a yénérosité naturelle, parviendront à retarder de quelques jours peut-être le plus grand malheur de toute ma vie. Ne crains l'ien de moi, mon Victor, tu as reçu aujourd'hui les derniers éclats <le ma colère et de ma violence. On frappe et on tue quand on se croit aimée, mais on respecte e1 on épargne l'homme qui ne nous aime plus.

Tu vois mon Victor que tu n'as rien a craindre, mais je t'en prie, permets-moi <le ne plus gribouiller tous les jours

des choses sans esprit et sans objet

J'attends cela de ta bonté.

.1 ri.ii'.TTt:

5 avril., mardi soir, 5 heures et demie (1842).

Vous n'êtes pas gentil, mon petit homme, de vous en aller si vite. Je ne sais pas, depuis quelque temps, quel est l'attrait qu'a votre chez-vous, mais ce qu'il y a de sûr c'est que mon pauvre chez-moi ne vous attire ni ne vous retient guère. Peut-être qu'en cherchant bien je trouverais la cause qui vous rend si sédentaire, mais je veux attendre de votre loyauté et de votre franchise que vous me le disiez vousmême.

Je suis jalouse mon pauvre Toto, je dissimule le mieux que je peux mes affreux soupçons sous l'apparence d'une gaieté qui n'est rien moins que vraie. Je m'attends au premier moment à découvrir une atroce vérité que votre générosité naturelle me cache. Ce que je te dis-là, mon cher adoré, est malheureusement ce qui se passe en moi depuis le commencement de cette année. Jamais tu n'as été moins préoccupé et occupé de ton travail habituel e1 jamais tu n'as été plus affairé pour des choses qui ne me regardent pas, apparemment, puisque tu me les caches. De là une indifférence qui serait injurieuse, si elle n'était pas atroce. Enfin, mon Toto, toi et Dieu savez si j'ai raison, mais en attendant je souffre le plus que je peux.

Juliette.

31 avril, jeudi matin. '.) heures et demie (1842).

Bonjour, mon Toto adoré, bonjour mon bien bon aimé, comment le petit malade a-t-il passé la nuit ? ' pour toi, je renonce à te le demander, mon pauvre adoré, car je sais que tu les passes toutes à travailler. Je t'aime, mon pauvre ange, je ne sais pas dire autre chose, parce que c'est tout ce que j'ai dans la pensée, dans le cœur et dans l'âme, t'aimer, t 'aimer et toujours t'aimer. Voici ce bon soleil qui va guérir notre pauvre pet it garçon tout de suite Je n'ai

' François-Victor Hugo.

pas vu plus beau temps de printemps que celui-ci, depuis celui où nous nous promenions ensemble sur la montagne de Montmartre. Je ne peux pas penser à ce temps-là sans avoir envie de pleurer de regret de l'avoir perdu et de reconnaissance pour le bon Dieu de m'avoir donné pour un moment le bonheur le plus parfait qu'il y ait au monde. Je donnerais la moitié de ma vie pour retourner à ce temps là, mon Toto bien-aimé ; cela dépend pourtant de toi, si tu voulais nous retrouverions notre bonheur d'autrefois. Pourquoi ne le veux-tu plus % Je sais bien que tu travailles; mais tu travaillais aussi autrefois et Claude Gueux, Philosophie mêlée, les Voix intérieures, les Chants du crépuscule, Angelo, les Rayons et les Ombres et Ruy Blas sont là pour l'attester; mais c'est qu'autrefois tu m'aimais plus qu'à présent. Hélas, mon Dieu, je t'aime moi plus que jamais, c'est-à-dire comme le premier jour : de toute mon àme.

Juliette.

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