‹ Victor Hugo et Juliette DrouetChapitre 29 sur 35 · mai, dimanche matin, 9 heures trois quarts · texte numérisé non relu

mai, dimanche matin, 9 heures trois quarts

Je viens de recevoir ta lettre bien attendue et bien désirée, mon Toto bien-aimé, la voici enfiD et je t'en remercie du fond de l'âme, pour tout ce qu'elle contient de bon, de doux, de tendre et d'affectueux. Je voudrais m'arrêter ici et ne pas ajouter un reproche si près de la reconnais sance que je te dois pour cette bonne lettre adorée, mais. pourquoi ne m'avoir pas donné une pauvre petite matinée d'amour, à l'occasion de cette fête qui n'arrive pourtant qu'une fois dans l'année et pour laquelle in aurais eu le temps, si tu l'avais voulu autant que je le désirais, <le reculer ou avancer un travail quelconque .' Eélas ! mon adoré, les belles et les bonnes Lettres ne sont pus Le bonheur, pas plus qu'un portrait même ressemblant n'est la vie. Ma main dans tes cheveux me donne plus de sécurité e1 de confiance que toutes les protestalions inscrites sur le papier. Ton regard arrête sur Le mien

me dit plus éloquemment que tous les compliments charmants que je ne te déplais pas, un baiser de ta bouche me persuade plus que je suis aimée qu'un million de baisers sortis du bec de ta plume, enfin une minute de ta vie dans la mienne y verse plus de bonheur que tous les torrents de ton génie si sublime et si doux. — Cela ne veut pas dire pourtant, mon adoré, que je n'aie pas reçu talettre avec joie. que je ne l'aie pas lue à genoux et que chacun des mots qu'elle contient n'ait pas été caressé des lèvres, des yeux et de l'âme. Mais cela veut dire que si au lieu d'elle, c'eût été toi, j'aurais été la plus heureuse des femmes sans réticences, sans restrictons, sans mais et sans tous ces mots hideux qui servent à dire qu'une pauvre Juju est triste et qu'elle souffre de ne pas avoir vu son Toto. J'ai une crainte atroce que tu ne sois allé ce matin avec toute ta famille aux Eoches, ce qui m'explique ton absence, mais ce qui ne me console pas, au contraire, car au lieu d'avoir lYspoir de te voir peut-être tout à l'heure, j'ai l'affreuse certitude de t'attendre jusqu'à minuit. Tu comprends mon cher adoré qu'il m'est impossible d'être heureuse aujourd'hui : tout ce que je peux faire avec le secours de ta lettre ravissante, c'est d'être moins malheureuse, c'est à quoi je m'applique, mon Toto chéri, mais un baiser de toi ferait mieux l'affaire que toute la raison et tous les raisonnements dont je suis incapable.

J ULIETTE.

20 août, samedi soir, n heures el demie (1842).

Je suis une bien étrange créature, du moins tu le crois ainsi, n'est-ce pas mon cher bien-aimé .' Eh! bien ce qui n'est pour toi que bizarrerie, caprice et mauvais caractère, c'est de l'amour, de l'amour malheureux, déliant et inquiet. Tout m'est un sujet de crainte et partant de désespoir. Ainsi cette visite à la duchesse d'Orléans, pour laquelle, je le reconnais, tu avais eu l'attention charmante de m'emmener, me devenait un supplice a cause de l'heure

et des circonstances : moi en déshabillé et à peine débarbouillée, et cette femme dans le prestige d'une grande infortune, c'est-à-dire, après la beauté physique, ce qui peut te séduire davantage. Je t'avoue que quelque courageux que soit mon amour, quelque confiance que j'aie en ta loyauté, je ne suis pas tranquille quand il faut que je lutte et que je combatte sans armes. Tout ceci à propos d'une surprise, d'une course en cabriolet à travers Paris, te paraît bien excessif et bien près d'une fièvre cérébrale. C'est qu'en effet, mon amour, si longtemps comprimé, dégénère en maladie, presqu'en folie furieuse. Je souffre à propos de tout et presque de tout. J'ai peur de tout ; enfin, je suis une pauvre femme bien à plaindre de t'aimer trop. Si tu ne reconnais pas à travers toutes mes incohérences combien je t'aime c'est que tu ne m'aimes plus et que tu ne m'as jamais aune. Si au contraire tu le reconnais, tu me plains, tu me pardonnes et tu m'en aimes davantage et je suis la plus heureuse des femmes.

Juliette.

14 février, mardi matin, 11 heures tin quart (1843).

Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher adoré, bonjour, je t'aime. En t'écoutant parler cette nuit des impressions causées par la répétition de Lucrèce et surtout par le chant des convives, il me semblait que je les éprouvais moi-même. Il m'est d'autant plus facile de me reporter à ce temps-là que mon amour n'a pas vieilli d'un jour, que mon admiration n'a l'ait qu'augmenter encore, que tu es aussi beau, aussi jeune. Il me semble, quand je regarde dans mon cœur, que tout cet enivrement, toute cette joie, toute cette fête de gloire et d'amour, c'est passé d'hier. Hélas! les dix ans n'ont laissé de trace que sur ma pauvre tête et s'y sont d'autanl plus acharnés qu'ils ont ménagé ta charmante ligure.

.!<■ le dis cela un peu bêtement, comme tout ce que je dis. ce iM-st pas ma faute, mon amour. Je n'ose pas même dire

que ce soit la faute de personne. Je t'aime, voilà mon intelligence, mon cher état, ma supériorité. Hors de là je suis bête comme toutes les bêtes bêtes.

Tu dois être bien occupé aujourd'hui avec les deux répétitions, les maximes1 toujours très peu neuves qui te crèvent sur la bosse '] Sans parler de la grande affaire. Je n'ose pas compter sur toi avant ce soir bien tard. Enfin, mon cher bien-aimé. je sais que tu ne t'appartiens pas et je ferai contre fortune bon cœur, contre ton absence bonne conte nance. Tâche de penser à moi, mon cher petit homme, c'est tout ce que j'ose te demander dans ce moment-ci. Moi je n'ai aucun mérite à penser à toi et à t 'aimer, pas plus que je n'en ai à respirer.

Juliette.

16 février, jeudi matin, M heures et demie (1843).

Je voudrais ne pas être injuste mon Toto, je voudrais ne pas te faire de peine et ne pas a j outer à tes ennuis dans ce momentci. Mais vraiment je t'assure que le cœur me manque. Toujours être sacrifiée à tout : aux affaires, aux plaisirs et aux affections de famille, ce n'est pas vivre. Et Dieu me pardonne ce que je vais dire, si c'est un blasphème, mais si j'avais su il y a dix ans ce que je sais aujourd'hui, j'aurais préféré me tuer que d'accepter la vie ainsi faite.

Je suis toute prête même à y renoncer à cette vie. La condition la pins misérable est préférable à celle que je mène. Je suis comme une pauvre affamée, condamnée à vivre au milieu de gibier, de pâtés, et de fruits en peinture, et quel qne soit le mérite du tableau, il est difficile de se bornera La seule nourriture des yeux. Moijen'aidu bonheur que la peinture, <lu plaisir qu'en carton. Depuis trois nus, je suis à ce régime e1 je suis a u bout de mes forces et de mon courage. Il est bien clair quel u n'as plus d'amour pour moi Par un effet de ta générosité admirable, lu me combles d'au-

1 Allusion aux répétitions des Burgraves el aux démêlés du poète avec M"» Maxime, actrice de la Comédie-Française.

tant plus de ton dévouement que tu m'aimes moins. Mais cela ne me fait pas plus d'illusion que cela ne me satisfait. J'aime mieux rien que cette espèce de retraite de l'amour. Je renonce à ma part de sociétaire. J'aime mieux mourir de faim libre, que de vivre à l'état de servante qu'on engraisse à ne rien faire, en récompense de ses anciens services.

J'ai le cœur plein de tristesse et de désespoir quand je pense à tout ce que j'ai souffert depuis trois ans pour aboutir à n'être plus aimée. Je sens que je suis folle de chagrin et que je ferai quelque extravagance. J'aime mieux te quitter et dans ton cœur tu l'aimes mieux aussi. Allons, un peu de franchise de ta part et tu seras délivré de moi.

Juliette.

13 septembre, mercredi soir, 4 heures et demie (1843).

Où es-tu, que fais-tu mon pauvre adoré ? Dans quel état est ta famille, dans quel état es-tu toi-même, mon Dieu et qu'est-ce qui arrivera de notre désespoir à tous si Dieu ne nous prend pas en pitié ? l Depuis que tu m'as quittée, j'ai l'esprit et le cœur fixés sur ton arrivée dans ta maison. Je vois tout ce qui s'est passé : les cris de désespoir de ta famille, l'explosion de ton affreux désespoir si longtemps et si cruellement retenu. Toutes ces larmes, toutes ces douleurs retombent sur mon cœur et le brisent. Je n'en puis plus. J'ai ma pauvre tête en feu et mes i nains brûlent comme des charbons ardents. Je veux prier le bon Dieu et je ne le peux pas, toutes mes facultés, bout mon être sont tournés vers toi. Je donnerais ma vie pour t'épargner une douleur, je l'aurais donnée dans ce inonde et dans l'autre pour sauver ton entant adoré. Mon Dieu, mon Dieu, que vais je devenir si tu tardes encore à v~enir, moi qui ai eu tant de peine a arriver jusqu'ici sans envoyer savoir de tes nouvelles ? J'ai prié Mmc Lanvin de

' Lettre écrite au retour du voyage pendant lequel Victor Hugo Fui informé de la mort de sa fill<" Léopoldine.

venir tantôt et d'amener son mari afin, si, comme je le crains, je ne t'ai pas vu jusque-là, qu'il aille savoir de tes nouvelles au nom de M. Saint-Hilaire. J'ai le cœur, navré mon pauvre adoré en pensant à tout ce que tu souffres. Je sens que je ne pourrai supporter plus longtemps de ne pas te voir. Je ferai quelque folie si tu ne viens pas à mon secours. J'ai épuisé toutes mes forces et tout mon courage dans cet affreux voyage et dans la nuit d'hier et la journée d'aujourd'hui. Je n'en ai plus, mon Dieu, pour supporter ton absence. Je me figure que ta femme est malade, que tu l'es aussi, enfin je suis comme une folle tant mon inquiétude et mon chagrin sont au comble. Je fais tous mes efforts pour m'occuper machinalement, afin de gagner le moment où je te verrai, mais tous mes efforts ne font pas que chaque minute d'attente ne soit un siècle et toutes les craintes que mon cœur prévoit et redoute, d'affreuses réalités contre lesquelles je ne pourrai rien. Mon Victor adoré, quel que soit ton désespoir, le mien est encore plus grand, car je le sens à travers mon amour qui le centuple et le multiplie au delà des forces humaines. Jamais homme n'a été aimé par une pauvre femme comme tu l'es par moi et le pauvre ange que nous pleurons tous le sait et le voit à présent, comme le sait et le voit le bon Dieu, et elle me pardonne comme lui aussi j'en suis sûre. Je ne pense à elle, pauvre bien-aimé, que comme à un ange du ciel. C'est à elle que j'adresserai mes prières pour qu'elle te donne la force et le courage dont tu as besoin pour supporter son absence. C'est a elle que je m'adresserai pour que tu m'aimes toujours. C'est encore à elle que je m'adresserai à l'heure de la mort, pour que le bon Dieu me prenne avec vous tous dans son paradis.

Mon Victor adoré, il est plus de cinq heures e! t u n'es pas encore venu. Que faire, que penser ou plutôt que redoul er .' Mon Victor avani de te laisser aller :ï ion désespoir pense au mien, pense que je t'aime plus que la vie.

Juliette.

8 octobre, dimanche soir, 5 heures trois quarts (1843).

Depuis tantôt, je travaille mon cher adoré, ou plutôt je gribouille du papier pour V obéir car je doute que cela puisse te servir. Enfin, j'y mets toute la bonne volonté que j'ai et si je ne fais pas mieux je fais de mon mieux, je ne peux pas faire davantage. Je tâche surtout de ne rien oublier, cette préoccupation m'entraîne à t 'écrire des futilités sans importance, des choses oiseuses et insignifiantes. Je recueille nos souvenus un peu comme les enfants qui herborisent et qui ramassent aussi bien, et mieux encore, le chiendent que les plantes utiles et précieuses. Enfin, je fais ce que je peux et surtout je V obéis. Croirais-tu que depuis tantôt que je gribouille, je ne suis pas encore arrivée à Auch ; ma plume et mon esprit ressemblent à l'attelage fantastique que nous' avions pour y aller, avec moins de danger cependant. Tout ce qui peut t'arriver de pire, c'est de tomber dans un tas d'inepties et de stupidités ce qui ne meurtrit pas, tandis que nous avons plusieurs fois risqué notre cou dans les onze lieues qui séparent Tarbes d'Auch.

Je voudrais bien te voir mon Toto; cette journée, quoique pleine des souvenus encore joyeux de notre voyage, m'a parue bien triste et bien longue. Rien ne peut remplace) un baiser de toi. Le souvenir du plus grand bonheur ne vaut pas un regard de toi. Je le sens aujourd'hui plus que jamais. Tâche donc de venir, mon Toto bien-aimé, et tu me donneras du courage «'( de la patience pour toute La soirée. Je t'aime trop vois-tu, mais je n'y saurais que l'aire. i le nV-t pas ma faute.

Juliette.

Novembre, dimanche soir 7 heures un quart (4843). Je pense à toi, mon cher bien-aimé, je te désire, je t'aime.

Oh oui je l'aime mou Toto adore, sois-eu bien eouvaiiicu

car c'esl bien vrai. Nous parlons de toi, rien que de toi avec

ma bonne petite Claire, nous t'aimons et nous te bénissons. La pauvre enfant n'a plus guère de temps à rester avec moi. Je vois déjà sa petite figure se crisper; cependant je fais bonne contenance et je lui fais entrevoir la quinzaine qui suit à l'horizon. Nous admirons le portrait de ton cher petit Toto et l'intérieur doux et charmant de ton pauvre ange. Nous sommes devant ces deux ravissantes choses en admiration et en dévotion, nous sommes tout yeux et tout âme. Claire dans ce moment, lit les vers d'Ulric : moi, je l 'écris mon Toto bien-aimé, le cœur plein de reconnaissance et d'amour. Sois heureux, mon amour, du bonheur que tu me donnes. Sois fier devant Dieu, car tu as sauvé deux âmes : celle de la mère et celle de la fille ! Je sens des choses ineffables que je n'ose pas te dire dans la, crainte de les souiller avec des paroles humaines.

Ne tarde pa s à venir mon Toto chéri ! Si tu savais quelle joie et quel rayonnement tu mets dans toute la maison tu te dépêcherais de venir. Hélas ! je suis folle, n'as-tu pas tes enfants à rendre heureux ? Je les envie, mais je n'ai pas la cruauté de leur enlever leur bonheur. Seulement je les supplie de se dépêcher d'en jouir pour que je puisse avoir mon tour.

As-tu donné le sachet à Dédé ? Toto a-t-il rapporté du catignac ou du cotignac ou du cotignard ? Tu peux choisir dans les trois noms celui qui te cotignardisera le plus. En attendant, je donne congé à Suzanne pour toute la soirée, et je fais lire le «Musée des Familles » à ma péronnelle. Je voudrais bien me donner le genre de vous baiser sur toutes les coutures, çàm'irait joliment bien je vous assure. M ; i i s vous ne viendrez pas vous n'êtes pas assez bien avisé pour cela.

Jttltette.

25 janvier, jeudi malin, il heures (1844

Bonjour, mon cher petit bien-aimé, bonjour mon ohjmpio adoré, bonjour. Bonjour ma vie, bonjour ma joie. Il

faudra pourtant que tu me mènes revoir tous ces paradis de nos amours. Je te prierai tant que tu ne pourras pas me refuser, à moins que cela ne te fasse du mal, mon cher adoré. Auquel cas je n'insiste pas. Moi, il me semble que cela me portera bonheur. Il me semble que le bon Dieu nous tiendra compte de ce pèlerinage à La Mecque de nos amours.

J'ai peur de te dire cela d'une manière ridicule et cependant ce que je sens au souvenir de ces deux ravissantes années est ineffablement pieux. C'est à genoux que je voudrais refaire la route sur la trace de ton cher petit pied. Je voudrais baiser chaque arbre, chaque feuille de ceux qui nous ont abrités. Je voudrais mourir d'amour sur le seuil de cette maison qui nous a vus si heureux.

Mon Victor adoré, si tu savais comme je t'aime, rien ne s'est affaibli en moi. Je t'aime comme le premier jour. Je t'aimerai comme cela jusqu'à mon dernier soupir. Je t'aime, j'ai rêvé de toi toute la nuit, mon Toto chéri. Cela m'arrive presque toutes les nuits et depuis mon premier sommeil, jusqu'au moment où je me réveille tout à fait. D'ailleurs de qui et de quoi pourrais- je rêver, puisque rien n'existe pour moi que toi ?

Pense à moi, mon cher bien-aimé, tâche de venir bien vite me donner du courage et de la joie.

Juliette.

22 juillet, lundi malin. Il heures un quart (1844).

Bonjour, mon cher bien-aimé adoré, bonjour mon doux, mon ineffable et ravissant petil Toto, bonjour, bonjour, comment vas-tu ? es-tu moins triste e1 moins douloureusement préoccupé qu'hier, mon pauvre adoré i Hélas, cela n'est pas probable, tes regrets et ton chagrin ne sont pas de ceux (pie le temps absorbe. Tn as la douloureuse faculté de sentir tout plus vivement que les autres hommes. Le génie n'est pas seulement dans la tête, il est surtout dans le cœur. Mon pauvre adoré bien-aimé, je t'aime. Je souffre

quand tu souffres, aie pitié de nous deux, je t'en supplie à genoux.

Ma Clairette est partie ce matin, elle était beaucoup plus résignée que de coutume, car elle a la perspective des trois jours de fête, ou plutôt de congé, qui commenceront samedi prochain. Cette pauvre enfant nous aime bien, son bonheur est d'être avec nous. Elle se plaint de ne pas te voir assez et je fais plus que de me joindre à elle pour cela. Il faudra que tu tâches de nous donner une soirée au moins sur les trois qu'elle passera à la maison. Je t'assure, mon adoré, que je ne suis pas très drôle quand je suis seule avec cette pauvre enfant. Je suis tellement absorbée dans mon amour que je ne trouve pas deux mots à lui dire dans toute une journée, quelque effort que je fasse pour cela.

J'ai copié les vers de Méry parce que je ne veux pas priver Mne Dédé de son autographe. Je comprends qu'elle y tienne et beaucoup, la pauvre bien-aimée, aussi je me fais un cas de conscience de les lui rendre. Seulement, et c'est à vous que je m'adresse pour cela, il faudra m'en donner autant qu'à elle, il ne faut pas perdre les anciennes bonnes habitudes, mon adoré, cela porte malheur, j'en ai l'intime conviction. Aussi, U faut m'apporter toutes tes lettres comme autrefois. Je te promets de partager en conscience avec la chère petite Dédé, et tu sais si je suis ferme à tenir ma promesse ? Je t'adore.

Juliette.

I'.i septembre, jeudi soir, 7 heures et demie (INiïi.

Je t'ai à peine entrevu aujourd'hui, mon Toto, quoique tu sois venu deux fois, mais tes apparitions sont si courtes que mes yeux ont à peine le temps de te voir et mes lèvres de loucher les tiennes. Cela tient à ton travail opiniâtre et à tes innombrables occupations, je le sais bien, mais je n'en suis pas moins triste pour cela.

.J'aurais bien voulu être membressc de l'Académie aujourd'hui pour discuter le mot absent. Je lui aurais dit son

fait à ce chien de mot-là, poiir lui apprendre à avoir toutes les plus hideuses significations quand il se rapporte à vous. Je lui aurais dit qu'il était le plus laid, le plus bête, le plus atroce, le plus ennuyeux et le plus stupide des mots. Je lui aurais tiré la langue, je lui aurais fait des pieds de nez et je me serais fichue de lui à sa barbe. Voilà ce que j'aurais fait si j'avais été académicienne aujourd'hui. Je suis sûre que vous n'aurez rien dit vous autres vieux bonhommes ! vous lui aurez fait toutes sortes de salamalecs : — entrez Monsieur, donnez-vous la peine de vous asseoir, comment se porte-t-on chez vous "l et vos enfants "?... etc., etc. Horreur de mot, va, si je te tenais, toi et ceux qui t'ont fait, tu verrais le quart d'heure que jeleur ferais passer. Jet 'apprendrais à être absent pour le reste de tes jours, vieille canaille. Tandis que ces vieilles perruques te font des agaceries pour les services que tu rends à leurs épouses ! Ouais, c'est qu'elles savent la manière de s'en servir de l'absence pendant que moi je me morfonds à siffler la linotte. Viens-y polisson, tu verras avec quelle trique je te frictionnerai les côtes. En attendant, cache-toi dans le fond de ton dictionnaire, vilain mot.

Il faudra, mon Toto chéri, que nous parlions sérieusement de la démarche a faire auprès de Mme Marre. Il est urgent que cette explication ait lieu avant la rentrée des classes. Je voudrais que ma pauvre péronnelle pût rentrer sous la direction de Mlle Ilureau, ce serait un bonheur de foutes façons, et une grande sécurité pour moi, car il est impossible de se dissimuler le peu de sympathie qui existe entre ma fille e1 M""' Maire. -le voudrais en avoir le cœur net le plus tôt possible, mais surtout je voudrais te voir et passer quelques bonnes heures avec toi.

Juliette.

'o octobre, jeudi soir, i heures trois quarts (1844).

.l'ai envoyé ohez Barbedienne, mon adoré, mais Suzanne û'esl pas encore de retour. Dans mon impatience, je récris

pour trouver le temps moins long. O mon Dieu, pourvu que je l'aie cette médaillera vissante ! ' Depuis que j'ai entrevu la possibilité de l'avoir, il me semble que mon chagrin sera encore plus grand qu'auparavant si je ne l'ai pas. Mon Dieu que cette fille est lente, quel malheur d'avoir besoin de pareilles jambes dans des occasions comme celleci. J'aurais déjà fait le trajet dix fois, depuis qu'elle est partie, — que le diable l'emporte ou la pousse d'un coup de son pied fourchu jusqu'au milieu de ma chambre pourvu que ce soit avec la médaille désirée.

Justement, la voici hélas !. . . mon Victor ne te fâche pas, mon Victor j'embrasse tes genoux, mon Victor, je serai raisonnable tout le reste de ma vie, mais laisse-moi rajouter 15 francs à la somme que tu m'as votée. Mon Victor je n'ai pas le temps de t'attendre et pourtant j'ai peur de te fâcher. Oh non, tu es trop bon pour te fâcher contre la pauvre Juju qui t'aime d'un amour si complet, si pieux, si admiratif et si dévoué, tu souriras de ton doux et ineffable sourire et tu diras que j'ai bien fait ? oui j'ai bien fait. Vive Toto ! quel bonheur! Juju a beaucoup d'esprit... dans son cœur. Oui, oui, c'est vrai, et je suis la plus heureuse des

femmes.

Juliette.

28 février, vendredi soir, b heures trois quarts (18'45).

Cher adoré, mon tour n'est pas encore venu de te voir : hélas ! il serait pourtant bien temps qu'il arrivât car je suis au bout de toute patience et de toute résignation. J'ai faim et soif de toi. Oh ! mais une faim et une soif féroces. Je finirai par te manger tout cru et par devenir enragée, pour peu que cela se prolonge encore quelques heures. Cher adoré, tu restes toujours plus beau et plus jeune au milieu de tout cela, toi; que ce soit chez Le roi de France ou chez le miramolin des Maures, ou à l'Académie, mou beau

1 II B'agit, siins doute, du médaillon de Victor Hugo, par David d'Angers.

Pécopin, votre talisman ne vous fait pas défaut, tandis que votre pauvre Bauldour se ratatine et se racornit à vous attendre et à vous désirer dans le vide. Vous aviez quitté une Juju encore jeune et alerte, et vous retrouverez, si vous ne vous hâtez pas de revenir, une affreuse vieille hideuse, toute glabre ! Cependant, c'est vous qui l'avez dit, mon cher adoré, il n'y a pas de chasse, d'ambassade, de royaume, de trésor qui vaillent le bonheur d'aimer et d'être aimée *.

Je sais bien que vous comptez avec raison sur le cœur et sur la fidélité de votre pauvre Bauldour, mais que devient le bonheur dans tout çà % qui est-ce qui nous rendra les jours et les nuits d'amour que tu as laissé perdre pour courir la chasse des idées, cette chasse noire qui doit durer un jour et qui dure cent ans ? Est-ce que nous ne regretterons pas, même dans le paradis, ces moments suprêmes que la gloire a volés à l'amour ?

Juliette.

24 juillet, mardi matin, 10 heures trois quarts (1845).

Bonjour mon bon petit homme chéri, comment vont tes chers beaux yeux ? Je t'aime mon bien-aimé. Je t'aime 1 rop, sans frein et sans mesure. Je nous rends malheureux el 1 ont çà parce que je t'aime trop. Je suis triste et découragée ce matin, je sens que je t'obsède et que j'arrache brin à brin tout l'amour que tu avais pour moi, dans l'espoir d'en faire repousser d'autre.

Je sens cela et je ne peux pas me retenir, car l'excès de mon inal et de ma jalousie est proportionné à mon amour, je ne peux pas me retenir, je t'afflige, tu te fâches, je souffre encore plus et nous sommes bieD malheureux. Pourtant tu as élé hier ce que tu es toujours : bien bon, bien indulgent, bien affectueux, mais ce a'étail pas de l'amour, oh! non ce a'étail pas de l'amour, car je serais moins tourmentée et

' Allusions ii la légende du beau Pécopin, <!;hin /.<• Rhin, i. 11.

moins découragée ce matin si à la place de cette bonté aagélique que tu m'as montrée, j'avais cru retrouver mon bon amour de 1833. Hélas ! ce bon temps-là d'amour, d'illusion et de confiance est passé et ne reviendra jamais plus pour moi. Tu me vois maintenant telle que je suis : une femme sans éducation, sans esprit, dont l'amour t'importune, et que ton exquise délicatesse te fait garder en l'excluant le plus que tu peux de ton intimité. Je m'aperçois depuis longtemps de ce changement qui se fait à ton insu, mais qui se fait bien réellement et bien malheureusement. Tu tâches de remplacer cela par de la bonté, par des compliments, par des subtilités de raisonnement dont mon pauvre cœur n'est pas la dupe. Je suis reconnaissante des efforts que tu fais, mais je ne suis pas heureuse. Tu dois t'en apercevoir à la longue lettre triste et décousue que je t'écris. Si j'avais foi en ton amour, j'aurais commencé cette lettre par ces mots : Toto apportez-moi vos deux actes tout de suite — et j'aurais fini par ceux-ci : je suis bien heureuse. Tandis que je dis seulement : Mon Toto je t'aime, ce qui est bien différent. Je t'aime. Je t'aime.

Juliette.

9 septembre, mardi malin, 9 heures et demie (J845).

Je viens de me livrer au jardinage, mon bien-aimé, je suis toute trempée de rosée et toute terreuse, mais j'ai passé trois heures à penser :i toi saus amertume. J'avais les yeux humides comme mes fleurs, mais je ne pleurais pas. • le relevais dans ma pensée en même temps (pie dans mon jardin foules les fleurs ravissantes de mon bonheur passé. Je les revoyais belles et fraîches comme le premier jour. Dansée moment-là, il me semblait que je m'étais rapprochée de toi et qu'il n'y avait plus qu'un souffle entre nous. Tant que eetfe illusion a duré j'étais presque heureuse. J'aurais voulu pouvoir cueillir mon âme et le L'envoyer comme un bouquet. C'est probablement très ridicule ce que je te dis là et pourtant ces niaiseries viennent du cœur

le plus tendre et le plus passionné qui ait jamais existé.

Depuis treize ans bientôt, je n'ai pas pu t'écrire une seule

fois sans sentir ma main trembler et mes yeux se mouiller.

Quand je parle de toi, n'importe à qui. il me semble que mon

cœur grossit et arrive jusqu'à mes lèvres. Je suis sûre que

lorsque je serai morte on verra l'empreinte de mon amour

dans mon cœur. Il est impossible de t'aimer comme je

t'aime, sans en laisser la trace quand la vie est partie.

Mon Victor bien- aimé, pense à moi afin que la journée

me semble moins longue et moins pesante et tâche de me

faire la surprise de revenir ce soir. Oh, je serai bien heureuse

si tu fais cela.

Juliette.

27 septembre, samedi matin. 8 heures (1845).

Bonjour cher bien-aimé, bonjour mon âme, bonjour ma vie, bonjour mon Victor adoré, comment vas-tu H La journée d'hier ne t'a pas fatigué j'espère "? Je n'ai pensé que lorsque tu me l'as eu dit qu'il t'était défendu de marcher longtemps. Mais cela ne t'aura pas fait de mal, n'est-ce pas mon Victor chéri ? Quant à moi je ne sentais pas la fatigue, il me semblait que j'avais des ailes. J'aurais voulu mettre mes pieds dans tous les sentiers que nous avons parcourus ensemble il y a onze ans, — baiser toutes les pierres du chemin, saluer toutes les feuilles des arbres, cueillir tontes les fleurs des bois, tant il me semblait que c'étaient les mêmes qui nous avaient vu passer ensemble. Je le regardais mon Victor adoré, et je te trouvais aussi jeune, aussi beau, encore plus beau même qu'il y a onze a us. Je regardais dans mon cœur et je le trouvais plein d'extajse e1 d'adoration, comme le premier jour où je t'ai aimé. Eien n'était changé en nous et autour de nous, ("était le même a n ion r a r< lenl . < 1 é voué, doux et t rist e, dans nos cœurs. Cet ait le même soleil d'automne et le même ciel sur nos têtes. « , t;iit Le même image dans le même cadre. -l'aurais donne

dix anfi de ma vie pour être dix inimités seule dans cet li'

maison qui, depuis onze ans, garde si pieusement notre souvenir. J'aurais voulu emporter la cendre du foyer, la poussière du plancher. J'aurais voulu prier et pleurer là ou j'avais pleuré et prié. J'aurais voulu mourir d'amour à la place où tant de fois j'avais reçu ton âme dans un baiser. Il m'a fallu faire sur moi des efforts surhumains pour ne pas accomplir de folies devant cette jeune fille qui nous montrait si indifféremment cette maison que j'aurais voulu acheter au prix de la moitié de ce qui me reste à vivre. Enfin, grâce à la profonde ignorance où elle était de nous, elle ne s'est doutée de rien et nous avons pu emporter chacun une petite relique de notre bonheur passé.

Juliette.

2 mai, samedi soir, 9 heures, Auteuil (1846).

Je ne peux pas me faire à l'idée que je ne te verrai pas ce soir, mon doux bien-aimé adoré, et cependant hélas ce n'est que trop vrai. C'est la première fois depuis quatorze ans que je couche dans une chambre qui ne t'appartient pas, aussi je suis triste et désolée dans l'âme. De quelque côté que je me retourne, j'ai le cœur navré. Tantôt, en te quittant, j'aurais voulu mourir, toutes les larmes que je retenais dans mes yeux retombaient sur mon pauvre coeur comme du plomb fondu, — ce que je souffrais, Dieu le sait. Si cette vie d'inquiétude sur ma pauvre fille et d'éloignement de toi devait durer longtemps, je crois que je n'aurais pas la force de la supporter. Je suis lasse et dégoûtée des infamies que je vois autour de moi. Je suis honteuse et indignée de ne pouvoir pas m'y soustraire, quelque chose que je fasse — et puis.cn même temps, je pense ;i loi si généreux, si loyal, si grand, si bon et si indulgent et je sens que toute mon amertume s'en va et qu'il ne me reste plus que de l'admiration, de la reconnaissance et <le L'amour pour toute ta divine et ravissante personne.

En rentrant, j'ai home ma lille en proie à une lièvre

énorme, je lui ai renouvelé ses compresses et depuis un moment elle dort. Dieu veuille qu'il en soit ainsi toute la nuit et que le changement d'idées, de lieu et d'air ait une heureuse influence sur sa santé. Je regretterai moins amèrement alors les privations que je me suis imposées dans cette intention; — en attendant, je suis en proie aux plus atroces inquiétudes et je souffre tout ce qu'on peut souffrir de l'absence de ce qu'on aime le plus au monde, bien plus que la vie, bien plus que le devoir, plus que tout enfin. Bonsoir bien-aimé, pense à moi. dors bien et aime-moi.

Juliette.

mai. mardi après-midi. :> heures trois quarts (1840).

Je t'aime mon Victor ; entre chaque lettre de ces quatre mots si doux, il y a des millions d'angoisses et de douleurs maternelles. Entre les pensées les plus tendres, il y en ;i de plus lugubres et de plus douloureuses. Ma vie dans ce moment se partage entre ma pauvre fille que je pleure déjà au dedans de moi (car je sens que les quelques journées que la maladie m'accorde ne sont que des journées de sursis et rien de plus); et mon adoration pour toi qu'aucune préoccupation, même la plus terrible et la plus sinistre, ne peut distraire ni amoindrir. Au contraire, je t'aime d'autant plus que le bon Dieu m'éprouve et que je souffre. Je t'aime pieusement et saintement comme si je n'étais déjà plus qu'une âme. .l'ai le cœur navré, mais je t'adore.

Tout: est toujours dans le même état qu'hier, à l'accablemenl près, que j'aurais pu attribuer à la chaleur si le médecin ne m'avail pas désabusée hier si cruellement. La nuit n'a pas été très mauvaise, enfin la pauvre créature ne souffre presque pas. Elle paraîl ne pas tenir plus à la vie (pie la vie ne parait tenir a elle. Tout est apathie et profonde indifférence dans cette triste maladie. Son père

seul a le privilège de La ranimer pendant les quelques instants qu'il est la. Il est venu ce inatiu. il s'est rencout ré

avec le médecin qui, du reste, ne paraît pas aussi découragé que M. Triger, mais qu'est-ce que cela prouve ?

Je n'ai pas pu la lever aujourd'hui du tout. Elle est restée couchée sur son lit en proie à une abondante et constante transpiration. Tous les toniques qu'on lui donne ne produisent aucun bon effet. Sa faiblesse, c'est-à-dire la mort, gagne d'heure en heure. Je prie, mais je ne sens au dedans de moi aucun soulagement, aucune confiance. Le bon Dieu dédaigne ma prière et la repousse, je le sens bien. Pourtant je l'aime et je l'admire dans ce qu'il a fait de plus doux, de plus grand, de plus noble, de plus généreux et de plus beau.

Je l'aime, comme ses saints et ses anges l'aiment dans le ciel. Que faut-il donc de plus pour trouver grâce devant Lui ? Il m'a ôté ma mère en venant au monde, il veut m'ôter ma fille avant de l'avoir quitté, est-ce là sa justice % Je ne veux pas blasphémer, mais je suis bien malheureuse et si je ne te vois pas, si tu ne peux pas venir aujourd'hui, qu'est-ce que je deviendrai, mon Dieu? J'ai le désespoir dans l'âme, mais je t'aime, le bon Dieu peut me broyer le cœur à plaisir, s'il veut, mais le dernier cri qui en sortira sera un cri d'amour pour toi, mon sublime bien -aimé.

Juliette.

29 avril, jeudi malin, 9 heures (1847).

Bonjour mon bien-aimé, bonjour mon Victor adoré. Je t'envoie ma pensée, mon cœur, mon âme dans ce bonjour. J'espère que je te verrai avant que tu ne t'en ailles à t:1 répétition. Si tu n'y allais pas il me faudrait attendre jusqu'à ce soir pour te voir, ce qui ajouterait a ma tristesse. A partir d'aujourd'hui, jusqu'à l'horrible jour où j'ai perdu

ma pauvre tille, toutes les heures et toutes les minutes sont

marquées par les souffrances de cette malheureuse enfant et parles angoisses de mou cœur. Ces douloureux souvenirs sont autant «le lugubres anniversaires que je ne peux pas éloigner de ma pensée. Cette nuit . quand je ne dormais pas,

il me semblait l'entendre, et dans mes rêves, je la revoyais telle qu'elle était pendant les derniers jours de sa maladie. Je suis accablée ce matin, il me semble que toutes les douleurs et toutes les fatigues de ses derniers moments pèsent à la fois sur mon cœur et sur mon corps. Peut-être trouverai- je quelque soulagement dans la prière et c'est près d'elle que je pourrai le mieux prier dans l'espoir qu'elle m'entendra et qu'elle me donnera en échange le courage et la résignation nécessaires pour supporter son absence sans murmures et sans amertume. Tu m'as donné, toi, le courage de vivre. Tout ce qu'un cœur peut recevoir de consolation je l'ai trouvé dans ton amour. Mais il y a une douleur au-dessus de toutes les douleurs et de toutes les conlations humaines et pour laquelle Dieu seul peut quelque chose. C'est à lui que je veux m'adresser aujourd'hui.

Juliette.

2 mars, jeudi matin, 8 heures (1848).

Bonjour mon doux adoré, bonjour mon bien- aimé, bonjour ma joie, bonjour, que le bon Dieu te garde et tous ceux que tu aimes. Comment vas- tu mon adoré ? sois toujours prudent, non pas de cette prudence couarde qui évite le danger en risquant l'honneur, celle-là je ne t'en parle pas et j'aurais mauvaise grâce à le faire, car tu ne m'écouterais pas ou tu t'en moquerais avec raison. Mais je te supplie de garder ta position si nette, si pure, si tranchée. Tu ne peux plus maintenant te mêler aux affaires qu'officiellement. Mon Dieu, qu'il faut bien que je compte sur ton indulgence et sur ta bonté pour me permettre de te parler ainsi. C'est qu'en effet, je suis si sûre de ton cœur que je me montre à toi sans restriction et sans me préoccuper autrement du petit ridicule que je peux te montrer.

.Je suis si sûre que je t'aime et que ce n'est que par excès d'amour que je m'avenl are dans des façons de conseils audessus de mon intelligence que cela m'est tout à fait égal,

mais je te trouve si complètement noble et digne dans l'at titude que tu as prise pendant ces derniers événements, que je craindrais de t'en voir changer avec cette pensée que le mieux est V ennemi du bien. Si je dis des bêtises, ce qui est très vraisemblable, souris-moi et porte-moi. Je te le rendrai plus tard, quand j'aurai le cœur moins serré et les jambes moins cotonneuses.

Juliette.

fi juin, mardi, midi trois quarts (1848).

Plus je pense atout ce qui se passe à Paris en ce moment, mon bien- aimé, et moins je désire le succès de ton élection. Il faut laisser s'épuiser toute cette furie populaire qui ne sait ce qu'elle veut et qui n'est plus en état de distinguer le vrai d'avec le faux, le mal d'avec le bien. Quand elle sera bien lasse de tourner dans cet affreux cercle de désordre, de violences et de misères, elle reviendra demander, à genoux et les mains jointes, le secours des hommes purs, forts et sains qui peuvent la sauver, parmi lesquels tu es le plus pur, le plus fort et le plus sain. Je te dis cela dans la simplicité de mon cœur et sans autre prétention que celle d'une pauvre femme qui t'aime plus que la vie et qui tremble que tu ne te hasardes dans une démarche qui peut compromettre ta vie sans sauver ton pays ! Aussi, je fais des vœux pour que cette candidature que le dévouement et la générosité de tes sentiments t'ont arrachée ne réussisse pas. Si je suis une mauvaise patriote, je ne m'en cache pas. Mais cette fois, je crois que mon cœur est d'accord avec les intérêts mêmes de la France. Ce ne serait pas la première fois que le cœur aurait plus d'esprit que la tête et quant à moi, je suis trop coutumière du fait pour que cela m'étonne. En attendant que je te voie, jeté baise de l'âme et je t'adore de toutes mes forces.

Juliette.

9 juillet, lundi matin, 9 heures (1849).

Je me dépêche mon amour, car je veux être à midi sonnant à la porte de l'assemblée, afin d'être bien placée1; je voudrais déjà être au grand moment je sens déjà l'émotion qui me gagne et qui ne fera que croître jusqu'au moment où tu descendras de la tribune. Ce matin, il me semblait impossible d'éprouver une autre sensation que le bonheur de te voir, maintenant je commence à comprendre la peur. Quand je dis la peur, je m'exprime mal. c'est quel que chose d'indéfini qui est plutôt l'attente d'une grande joie et d'un bonheur immense que la stupide émotion de la couardise et de la venette. Enfin, je suis très agitée, je vais et je viens sans savoir ce que je fais et il me semble que je n'arriverai jamais à ce moment si désiré. Mon amour béni, mon grand Victor, mon sublime bien-aimé, je baise de l'âme ton grand front plein des plus nobles et des plus généreuses pensées, tes beaux yeux doux et puissants, ta ravissante petite bouche qui a le bonheur de dire toutes ces divines pensées. Enfin, je me prosterne devant tout ee qu'il y a de plus beau et de plus sublime au monde : ta chère petite personne et ton grand génie.

Je ne te demande pas de penser à moi avant ton discours, mon adoré, mais après, je te supplie de me donner un regard, pour que mon bonheur soit complet.

.Irui'.n i:.

G février, mercredi, midi et demi (4850 .

Pense a moi mon adoré, cl ne le laisse pas séduire parles coquetteries intéressées de cette femme2. Je suis en proie a la plus atroce jalousie dans ce moment -ci et dont le plus

' V. tiugo devait prononcer, ce jour-là, devant L'Assemblée législative, son discours sur lu misère, recueilli depuis dans le premier \ olume d'Actes et Paroles, Avant l'exil.

il s'agit de Rachel. \ . la biographie, en. 1 1.

méchant cœur aurait pitié, dont le plus intrépide courage aurait peur, car je souffre et je suis capable de tout pour me venger d'une lâche trahison. Hélas ! mon pauvre adoré, ce n'est pas là ce que je voudrais te dire et ce qu'il faudrait te dire. Je sens bien que ce n'est pas la menace qui pourrait te retenir. Je crois que si on pouvait faire la statistique des infidélités comme celle des crimes, on verrait que la sévérité des peines du code pénal de l'amour, loin de retenir les amoureux, les pousse irrésistiblement à la trahison. Je le sais, et je voudrais abaisser ma férocité naturelle jusqu'à l'indifférence parfaite afin de t'ôter tout le stimulant de la Eachel défendue; mais j'ai beau faire, je n'y parviendrai pas. C'est pourquoi, je te supplie au nom de ta conservation et de la mienne, d'être très honnête et très prudent dans tes relations dramatiques avec cette juive dangereuse et très perfide. Tâche de ne pas prolonger au delà du strict nécessaire cette consultation scénique et littéraire et de venir me chercher avant trois heures.

Je t'en aurai bien de la reconnaissance, mon adoré petit homme, et tu abrégeras d'autant mon supplice. En attendant, je suis très malheureuse, très inquiète et très agacée. Pour prendre courage, je pense aux dernières promesses que tu m'as faites et que tu tiendras, Dieu sait quand !

Juliette.

li avril, samedi matin. S heures (1850).

Bonjour mon tout adoré, bonjour mon pauvre sublime bien-aimé, bonjour. Comment vas-tu '.' ta nuit a-t-elle été meilleure que les autres l la fatigue e1 l'agitation ne t'ontdone pas empêché de dormir .' Quand je pense à l'admirable discours1 si religieux, si noble, si dévoué et si conciliant, que tu as prononcé hier, nu risque de ta santé, quand je pense aux ^i upides Eureurs qu'il ;i provoquées, aux ineptes

1 II B'agil du discours Bur la déportation, recueilli depuis dans Actes et Paroles, Avant l'exil i

•406 LETTEES A VICTOR HUGO

et violentes interruptions qu'il a excitées, je n'ai pas assez de haine, de mépris et de dégoût pour la vie politique. Je trouve révoltant qu'un homme comme toi puisse être en butte à toutes les turpitudes des partis. Je trouve odieux, abominable et infâme que des misérables, sans talent, sans esprit et sans cœur osent lutter avec toi et soient écoutés avec attention, là où tu es couvert d'imprécations de toutes sortes. Vraiment, mon pauvre adoré, plus je vois ce que c'est que la vie politique, plus je regrette le temps où tu n'étais que le poète Victor Hugo, mon sublime bienaimé, mon amant rayonnant et divin. J'admire ton courage, ton abnégation et ton dévouement, mais je souffre dans ce que j'ai de plus tendre, de plus respectueux et de plus sensible, quand je te vois livré aux bêtes de ce cirque politique, mille fois plus féroces et mille fois plus bêtes que celles de l'antique Eome. Aussi mon Victor bien-anné, j'ai pris en horreur non seulement tes antagonistes, mais la forme de gouvernement qui t'impose cette vie de Sisyphe ; si j'avais la puissance de la changer, je t'assure que je n'hésiterais pas, quand je devrais te priver à tout jamais de tes droits de citoyen. Malheureusement je ne peux rien que détester tous ceux qui font obstacle à l'œuvre de courage, de dévouement et de miséricorde que tu as entreprise : te plaindre, te bénir, t'admirer et t'aimer de toute mon âme.

Juliette.

29 juin, samedi après-midi, 3 heures 1850).

-Je viens «le le voir partir, mon doux et ravissant bieniiimé. avec une inexprimable tristesse. 11 semble que tu aies emporté avec toi, l'air, Le soleil. Les rieurs. Les douces pensées, l'espérance <|ui raboute le bonheur passé au bonheur à venir. 11 ne m'est resté «pie mon amour, pauvre solitaire à qui les regrets seuls t'ont compagnie depuis longtemps. Quand m as eu tourné Le coin de ma rue.il m'a emblé que quelque chose de Lumineux, de doux et de char-

mant venait de s'éteindre en moi. Depuis ce moment-là, je suis triste et désolée comme si un grand malheur venait de m'arriver. Hélas ! c'est en effet le grand malheur qui pèse sur toute ma vie : ton absence. Depuis que la politique a envahi toute ta vie. le bonheur s'est retiré de moi. Y reviendra-t-il jamais 1 J'en doute et c'est là ce qui me désespère. Je suis bien à plaindre, va, mon bien-aimé, d'avoir fait de tes yeux ma lumière, de ton sourire ma joie, de ta parole mon bonheur, de ton amour ma vie, puisque, toi absent, toutes ces choses me manquent à la fois. Ce soir, je ne suis pas sûre de te voir, demain encore moins. Que veux-tu que je devienne et que je fasse de mon pauvre corps sans âme, tout le temps qu'il est séparé de toi 1 Dis-le-moi, si tu peux et indique-le-moi, si tu l'oses. En attendant, je t'adore.

Juliette.

3 juillet, jeudi matin, S heures (1851).

Bonjour, mon ineffable bien-aimé, bonjour. Ne souffre ni de l'influence mauvaise du temps ni de rien. Guéristoi, aime-moi et laisse-moi t'aimer et puis confions-nous à Dieu qui voit le fond des âmes. Depuis hier, ma douleur que je croyais incurable s'est transfigurée en un avenir d'amour et de bonheur. Je ne souffre plus, je t'aime, je ne me défie plus, tu m'aimes. L'enfer est devenu le paradis dont tu es le Dieu vivant, respecté, vénéré, et adoré comme auparavant. J'ai le cœur plein de saintes espérances. Je te souris et je baise tes pieds lavés par mes larmes de pardon et de reconnaissance. Je suis heureuse, bien heureuse d'un bonheur que rien ne peut exprimer que deux mots : i h m'aimes et je t'aime.

Hier, au moment où je passais devant ta porte, une pet ite voiture qu'un domestique venait d'amener entrait dans ta cour ! J'ai pensé que c'était pour toi. J'aurais vouiu fce voir partir pour te jeter mon âme et mes baisers au passage, mais je n'ai pas <»sè dans La crainte de m»' faire

remarquer par ton entourage. J'ai dû me contenter de baiser du regard le seuil de ta porte et je suis rentrée chez moi. A peine étais- je à la maison que Vilain y arrivait dans son empressement à m'obliger. Grande a été sa surprise lorsqu'au lieu de lui prendre son argent, je lui ai rendu celui que je lui devais. Mais plus grande a été sa joie quand je lui ai dit que je t'avais tout appris et que tu avais été ineffablement bon et généreux. Ce pauvre garçon t'aurait touché si tu avais pu voir l'expression d'admiration et de bonheur que ses paroles et ses yeux exprimaient à la fois. J'étais flère et heureuse de te montrer dans toute la splendeur de ta bonté. Je voudrais fane de mon amour tous les rayons de ta gloire.

Juliette.

7 juillet lSol. lundi soir, 10 heures.

Ce que j'avais prévu arrive, mon pauvre bien-aimé, H beaucoup plus tôt et beaucoup plus douloureux que je ne le craignais tout d'abord. Cette nouvelle crise annoncet-elle ma prochaine guérison ? je n'ose pas l'espérer, je sens (pie mon mal est incurable. Je te h' «lis dans toute la sincérité de mon désespoir. Je ne peux ni ne veux te troua*

per ii pauvre bien-aimé, et mon inquiétude, loin de

diminuer, ne l'ait qu'augmenter de minute en minute. Je souffre tous les supplices de la jalousie la plus humiliante et la plus poignante qui soit, de sais que tu as adoré pendant sept ans une femme (pie tu trouves belle, jeune, spirii nelle. accomplie, de sais (pie. sans la brusque révélation de cette femme, elle serait encore ta niait resse préférée. Je jais que tu Tas introduite dans ba famille, qu'elle vit dans ton monde, que tu peux la rencontrer a chaque instant, (pie tu lui as promis de eont inuer i\v^ relat ions int imes, au

moins extérieurement, de sais bout cela, et tu veux (pie je vive en sécurité1? mais il faudrait que je fusse la plus sotte ou la plus insensée des créatures pour cela. Hélas! je n'en ai que la plus clairvoyante et la plus malheureuse.

Même jour. Minuit.

Cher bien- aimé, grâce à toi. grâce à ta tendre persévérance et à ton inépuisable et ineffable bonté, me revoici de nouveau, et j'espère cette fois pour toujours, la Juju raisonnable, confiante et heureuse du bon vieux temps. Mais pour que je pousse mon cri de guerre d'autrefois, il faut que tu ne souffres plus, mon pauvre petit homme, que tu sois fort comme trois Turcs et que tu m'aimes comme cent Suisses. A cette condition : quel bonheur ! quel bonheur ! ! quel bonheur ! ! ! mais en attendant ce fortuné jour, tâche de bien dormir cette nuit, de n'être pas plus souffrant demain et pardonne-moi de t'aimer trop.

Juliette.

■JO juillet 1851, dimanche matin. 7 heures et demie.

Bonjour, mon Victor bien-aimé, bonjour et beau jour ; bonjour avec tout ce qui donne la santé, la joie et le bonheur, bonjour. Si tu savais avec quelle douce joie je me promets de passer une partie de cette journée seule auprès de toi, tu comprendrais jusqu'à quel point tu es ma vie. mon souffle et mon âme. Pauvre cher bien-aimé. je ne me défie pas de toi, Dieu le sait, mais je crains que tu ne t'abuses toi-même sur le véritable état de ton cœur. Je crains que tu ne prennes l'intérêt et le dévouement que je t'inspire, pour un seul [ment plus tendre et que tu ne te sacrifies sans le savoir, dans ce moment-ci, àunesorte de mirage d'amour que je ne peux plus l'inspirer. L'épreuve ou plutôt les épreuves qui vonl avoir lieu bientôt t'éclaireronl mieux sur les véritables sentiments (pie ne le saurait faire cette lumière douteuse de la pitié. Jusqu'à ce qu'elles aient l'ait le plein jour dans ton cœur, il m'est impossible de me livrer en toute sécurité au bonheur de b'avoir retrouvé tout eut ici. Attendons que ^[^'^ rapprochements et des relations renouées aient passé et repassé sur ta vie comme sur un ponl suspendu dont on veul éprouver la solidité.

Et Dieu veuille que le poids ne brise pas mon espérance à moitié chemin. J'attends avec une douloureuse anxiété le résultat de ces épreuves décisives pour tout le monde, quelles qu'elles soient, je m'y soumets et je les accepte en mettant d'avance tout mon courage, toutes mes forces et toute ma résignation au service de ton bonheur. Quant à l'autre supposition, je n'y hasarde ma pensée qu'en tremblant comme si elle allait se dérober sous elle comme une planche trop faible pour supporter tant de bonheur : si c'est moi que tu préfères, si c'est bien moi que tu aimes, mon Victor, je n'aurai pas assez de ce qui me reste à vivre pour en témoigner ma reconnaissance au bon Dieu, pas assez de joie, de baisers et de bénédictions pour t'en remercier.

Juliette.

28 juillet 1851, lundi, midi trois quarts.

Voici l'heure arrivée où je dois commencer à t'attendre, mon Victor ; chaque seconde qui s'écoule avec la lenteur d'une éternité d'impatience emporte avec elle toutes mes espérances au fur et à mesure que je les conçois. Qu'est-ce que je vais devenir pendant toute cette affreuse journée si je ne peux pas te voir % Oh ! je me croyais plus forte, plus courageuse et plus résignée, mais je sens que je viens d'user toute mon énergie dans cette lutte horrible que je livre à mon désespoir depuis un mois. Mon Dieu qu'est-ce que je vais devenir, seule, ici, enfermée avec cette affreuse date, 28 juin 1851 ? Comment me défendre et me sauver de son abominable étreinte ? Quel moyen employer pour me soustraire à l'enivrement du suicide, à la volupté désespérée de la mort "l Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu que je souffreîOh je t'en supplie, ne me laisse pas seule ici aujourd'hui....

Minuit.

(Jette leilre commencée dans un paroxysme de fièvre ci tic folie jalouse, je L'achève grâce à l<»i. mon ineffable

bien-aimé, dans le calme heureux de la confiance et avec toutes les saintes joies de l'amour partagé ! Sois béni, mon Victor, autant que tu es respecté, vénéré, admiré et adoré par moi et tu n'auras rien à désirer dans ce monde et dans l'autre.

Juliette.

2 août 1851, samedi matin, 8 heures.

Bonjour toi, que j'aime, bonjour avec toute ma joie, tous mes sourires, toute mon âme, tout mon bonheur et tout mon amour, si tu as passé une bonne nuit et si tu ne souffres pas ce matin. Je savais bien que la tristesse de ton Charles ne résisterait pas à une heure de ta douce et persuasive philosophie. Tu as l'art merveilleux de tirer le bien du mal et la consolation du désespoir. Et puis il y a une magie irrésistible dans ton regard, dans ton sourire et chacune de tes paroles est une séduction à laquelle on ne résiste pas. J'en sais quelque chose, moi qui ne m'attarde si longtemps dans cette vie que dans l'espoir de te voir un peu tous les jours. Je ne sais pas ce que seront les joies de l'éternité dans le paradis, mais je les donnerais toutes pour une minute de ton véritable amour. Mon Victor, mon Victor, je t'aime. Tu vas voir comme je serai raisonnable et comme je me prêterai à toutes les exigences de ton travail et à tous les ménagements que nécessite ta position d'homme politique. Je suis toute prête, mon Victor, dispose de moi comme tu l'entendras, heureuse ou malheureuse je te bénirai. J'espère que l'atmosphère acre que tu as respirée pendant plusieurs heures, hier, ne t'aura pas fait mal à la gorge i J'attends avec bien de l'impatience pour le savoir el pour to voir. D'ici Là je t'aime, je t'aime, je t'aime.

Juliette.

2 août 1851. samedi soir, 10 heures.

Je suis si heureuse ce soir, mon bien-aimé, que je ne sais comment exprimer mon bonheur tant les mots me semblent froids et maussades auprès de ce que j'éprouve. Quelle douce surprise, mon bien-aimé, et combien j'étais loin de m'y attendre aujourd'hui! Si la joie, le bonheur et l'amour s'épanchaient sous une forme saisissante, les miens auraient laissé une trace lumineuse sur notre passade et se seraient transformés en autant d'étoiles et de soleils qu'il y en a au ciel. Mais le cœur n'a pas de transparence et il se consume à son foyer intérieur sans en rien montrer au dehors qu'un peu de fumée. Tout cela, mon doux adoré, ne te dit pas tout mon bonheur, toute ma joie, tout mon ravissement, toute ma reconnaissance et tout mon amour. Devine-le si tu peux et partage-le si tu l'oses. Pour moi je suis enivrée de ces trois baisers de flamme que tu m'as donnés tout à l'heure. Si on mourait d'amour, je serais morte à ce moment-là, car toute mon âme était entre nos deux bouches. Si le bonheur est communicatif, tu dois être le plus heureux des hommes ce soir. Dans tous les cas tu es le plus aimé et le plus adoré. Si je ne dois pas te revoir ce soir, dors bien, mon petit homme, ne te couche pas trop tard, ménage-toi, pense à moi et laissemoi t'aimer jusque dans tes rêves.

Juliette.

L2 septembre 1851, vendredi malin.

Bonjour et pardon, ô mon pauvre et doux bien-aimé, car rien n h. i il plus loin de ma pensée et de mon cœur que te tourmenter comme je L'ai l'ail hier si involontairement. \I;i folie ne va pas jusqu'à la méchanceté el je le respecte jusque dans mon plus violent désespoir. D'ailleurs, tu venais de me «lire ce <|iii pouvait, ce qui devail me faire tenir a La vie dans tous Les cas. c'esl -à-dire la responsabilité sacrée de ton repos, de la Eorl une, de ton génie et de la vie.

Sans accepter entièrement l'exagération calculée de mon importance, clans les graves circonstances où tu te trouves, mon pauvre sublime persécuté, j'ai compris que je serais au-dessous de mon malheur si je le faisais passer avant ta sécurité ; aussi, mon Victor, tu n'as rien à craindre de moi, tant que ma pauvre tête conservera une lueur de raison, tant que mon misérable cœur croira en ta loyauté.

J'ai passé une partie de la nuit à relire toutes tes lettres, celles de mai 1844, et j'ai versé plus de larmes sur ces tendresses profanées, sur cet amour souillé, que tu n'as donné de baisers et prodigué d'adoration à- cette femme pendant les sept années de trahison qui se sont écoulées. Si la vie s'échappait par les yeux, il y a longtemps que mes souffrances seraient finies, mais rame, comme la douleur, ne tarit pas si vite et Dieu sait de quoi il les alimente. Quant à moi, mon adoré, je t'aime sans pouvoir ni vivre, ni guérir. J'ai honte de mon incurabilité et j'ai la plus reconnaissante pitié pour les efforts surhumains que lu fais pour me redonner le courage à la vie, à la foi, à l'espérance, à l'amour.

Juliette.

12 septembre 18.')!, vendredi après-midi, 2 heures et demie.

O mon Dieu, inspirez-moi la confiance puisque vous ne pouvez pas m'ôter l'amour. Faites que je croie en lui, puisque je ne peux pas cesser de l'aimer. Cachez-moi le passé qui me tue et montrez-moi l'avenir radieux:. Mon Dieu, ayez pitié de lui et de moi, car je sais que sou cœur souffre de mon désespoir. Mon Dieu, donnez lui le bonheur et rendez-moi la paix de rame. Mon Dieu, faites qu'il ne se lusse pas de nies larmes avant qu'elles De soient taries. Mon Dieu, si vous ne pouvez plus me l'aire heureuse, faitesmoi i'orte, courageuse, résignée el généreuse. Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-lui et pardonnez-moi, car <•<• n'est pas sa faute ni la mienne, si nous sommes réduits à cette cruelle extrémité de nous délier l'un de L'autre. Vous savez

mon Dieu si je l'aime et si je veux m'imposer à lui. Vous savez ce que je vous dis à vous seul, ô mon Dieu, avec toutes les larmes de mes yeux, avec toutes les tendresses de mon cœur, avec toutes les adorations de mon âme, faites qu'il soit heureux n'importe avec qui, n'importe comment, pourvu qu'il le soit et faites de moi ce que vous voudrez. Eteignez en moi la jalousie hideuse et rallumez son amour si ce miracle est possible.

10 heures et demie du soir.

Mon bien- aimé, mon bien- aimé, sois tranquille, sois heureux, car je t'aime, je te crois, je t'adore, je suis heureuse. Tout est oublié, je ne me souviens plus que de ton amour. Je te bénis.

Juliette.

20 octobre 1851, lundi soir, 8 heures et demie.

Cher adoré, il me semble que ma chair, mon sang et mes os, mon esprit, mon cœur et mon âme sont faits de ta propre substance tant je me sens vivre en toi et par toi ; aussi, dès que tu t'éloignes, on dirait que la terre manque sous mes pieds, la lumière à mes regards et l'air à ma poitrine. Je suis sûre que si ton absence se prolongeait au delà de quelques heures, je mourrais d'asphyxie morale faute de te voir. Si tu savais, mon pauvre adoré, jusqu'à quel point tu es l'essence de moi-même, tu en serais, tout à la fois, heureux cl épouvanté. Oh ! va, tu es bien véritablement ma vie. Il y a bien longtemps que ton amour s'esl substitué a l'existence première que je devais à Dieu, à mon père et à ma mère. Dès ton premier baiser, j'ai senti mourir en moi l'âme banale qu'on reçoit en naissant et naître uni- âme divine qu'onappelle : l'amour. Mon Dieu, je n'ose pas tout te dire tanl je me délie maintenant de mon ignorance et pourtant je t'aime a faire envie aux anges, dans Le ciel. Mon Victor, pardonne-moi celle mauvaise limite, indigne <le loi et de moi, cl laisse-moi l'aimer

dans toute la simplicité de ma pauvre intelligence et toute la sublimité de mon cœur et de mon âme.

Juliette.

23 octobre 1831, jeudi soir, 10 heures trois quarts.

Vous voyez, mon cher petit homme, que je n'ai pas besoin d'être stimulée pour me livrer à l'intempérance épistolaire % Il suffit pour cela que j'aie le temps de me jeter à âme perdue dans des élucubrations sans rime, ni raison et sans fin. Mais, cette fois, j'ai plus d'un prétexte pour me livrer à ma douce manie, j'ai deux grands jours pleins des plus rayonnantes joies, des plus radieux bonheurs qu'il soit donné de ressentir à une pauvre femme qui ne vit que par l'amour et. pour l'amour. Des volumes ne suffiraient pas pour les énumérer et les décrire et ton génie sublime ne serait pas de trop pour en exprimer toute la splendide poésie. Il me semblait qu'une petite âme ailée sortait de chacun de nos baisers et s'envolait vers le ciel avec des cris de bonheur et de joie. Ton amour me pénétrait et arrivait à mon âme comme les rayons du soleil, à travers toutes les brumes et toutes les mélancolies de l'automne, arrivent à la terre pour la consoler, la bénir et l'ensemencer d'espérance, avant de disparaître à l'horizon. J'étais heureuse de ce bonheur trempé de larmes qui précède et qui suit l'amour et le soleil dans cette saison de la vie et de la nature. Mon cœur est jonché de toutes les feuilles mortes de mes illusions passées, mais je sens au dedans monter une sève nouvelle, et qui n'attend que ton souffle vivifiant pour devenir fleurs et fruits d'amour.

Mon Victor adoré, mon âme déborde de toutes les joies accumulées dans ces deux jours de vie côte à côte, et sous le regard du bon Dieu. Je m'épanche comme je peux en versant le trop-plein de mon bonheur sur ce papier. ;ï déïa n I de ton cœur qui n'est plus là, hélas ! Dois bien cher adoré, je t'aime et je te bénis.

.Iiliette.

1er novembre 1851, samedi soir, 11 heures et demie.

Je ne me coucherai pas, mon cher bien-aimé, avant de m'être rendu témoignage à moi-même que je ne t'ai jamais plus passionnément et plus saintement aimé qu'aujourd'hui.

Je suis revenue du pieux pèlerinage de ce matin, fortifiée, consolée et sanctifiée par les doux entretiens de nos deux anges. Jamais je n'oublierai leurs graves et célestes conseils. Jamais je ne manquerai à la sainte promesse que je leur ai faite de vivre ou de mourir pour ton bonheur. Pour arriver à ce but rien ne me coûtera, rien ne me sera impossible. Dispose de moi à ton gré, mon adoré bien-aimé, n'aie pas peur que mon courage faiblisse dans aucun cas. La pensée de ton bonheur me rendra tout facile, mon Victor généreux, mon bien-aimé ineffable, mon sublime adoré, ne te méfie pas de moi à ton tour et ne me laisse pas chercher quel est celui des dévouements le plus nécessaire à ton bonheur en ce monde. Si tu savais combien tu peux compter sur moi, quoi que tu me demandes, tu serais bien fier et bien heureux d'inspirer un amour et une abnégation comme ceux que je mets à tes pieds.

Juliette.

6 novembre LS51, jeudi malin, '.• heures.

Bonjour, mon doux bien-aimé, bonjour mon eheradoré, bonjour. -Je voudrais donner <l<\s ailes à rues baisers pour que m Lee trouves à ton réveil. Si tu savais comment el combien je t'aime, lu comprendrais qu'il n'y a pour moi de vie, de corps, de cœur cl d'âme qu'en toi, par toi el pour toi. Eier, en revoyant ta maison delà place Royale,

j'ai senti ton- nos souvenirs d'amour et de bonheur se

réveiller en moi. Il me semble que mon âme est t'ait e de toi.

Je suis restée plusieurs minutes sous cette voûte, baisaul le

ii il du regard, toucha ut Le marteau de la porte et L'enl r'ou-

vranl pour eoir dans l'intérieur, comme j'aurais regardé

l'intérieur d'un reliquaire et touché à une chose sainte. Puis je suis allée dans le jardin pour voir les croisées où tu m'étais apparu quelques fois. J'ai parcouru tout ce quartier avec une émotion douce et triste à la fois, comme lorsque je relis tes lettres d'amour. Je relisais tout notre bonheur passé sur tous les pavés de la rue, à chaque angle des murs, à toutes les enseignes des maisons. Partout, je retrouvais les souvenirs de nos baisers dans ce quartier où j'ai été si longtemps heureuse, où tu m'as aimée, où je t'ai adoré, .où j'aurais voulu mourir, il y a huit ans, si le bon Dieu m'en avait donné le choix.

Juliette.

Bruxelles. 17 décembre 1851, mercredi après-midi, 1 heure.

Cher adoré, je te consacre la première feuille de papier blanc que je touche, je "veux que le premier mot que j'écris dans ce pays hospitalier soit un mot d'amour à ton adresse. C'est bien le moins que je puisse faire, puisque toutes mes pensées, toute ma vie, tout mon cœur et toute mon a nie passent à travers toi avant d'arriver aux choses de ce inonde et de revenir à moi. C'est donc bien vrai que tu es sauvé mon pauvre adoré, et que je n'ai plus rien à craindre pour ta vie et pour ta liberté ? C'est donc bien vrai que tu m'aimes et que tu daignes t'appuyer sur mon cœur, dans les passages difficiles de la vie, avec la confiance qu'il te portera tout entier, sans se lasser, à travers les plus terribles événements. C'est donc bien vrai que je suis une femme heureuse et bénie et que j'ai le droit de vivre au plein soleil de l'amour et du dévouement. Merci, mon Dieu, de tous les biens, de toutes les joies, (le toutes les grâces et de tous les bonheurs dont vous nie

comblez aujourd'hui dans la personne vénérée cl adorée de mon sublime bien-aimé. Tous mes efforts tendront ;i les mériter de plus en plus, toute ma reconnaissance es1 :i vous, d mon I heu.

Bruxelles., 17 décembre J Sol , mercredi après-midi, ô heures un quart.

Ne te préoccupe pas de moi, mon pauvre bien- aimé, car je ne t'aime jamais mieux et avec plus de sécurité que lorsque je te sais occupé de tes devoirs de famille et du soin d'assurer la tranquillité et le bonheur de ta femme et de tes enfants. Consacre-toi tout entier à ta courageuse et digne femme tout le temps de son séjour ici. Ne lui épargne aucune des distractions qui peuvent la reposer des cruelles épreuves qu'elle vient de supporter. Fais de ma résignation et de mon courage, de ma délicatesse et de mon dévouement, une sorte de litière douce et molle qui lui adoucisse les aspérités du chemin tout le temps qu'elle passera avec toi. Donne-lui toutes les consolations et toutes les joies que tu pourras, prodigue-lui tous les respects et toutes les affections qu'elle mérite et ne crains pas de voir jamais le bout de ma confiance et de ma patience.

Mon adoré te voici, sois béni.

Bruxelles, 49 janvier 1852, lundi après-midi, 3 heures et demie.

Je m'étais donné ma tâche mon bien-aimé, afin d'avoir droit à la récompense si douée de récrire. Je viens de la finir, et. sans plus attendre, je te gribouille entre deux histoires, intéressantes au plus haut degré, mes insignifiantes élucubrations. Je ne les écris pas pour toi, mais pour moi à qui cela fait plaisir dé rabâcher quelques douces tendresses a- défaut de baisers et de caresses que je ne peux pas te donner à distance.

Mon Victor, puisque tu ne veux pas que je sois triste jamais, puisque tu n'aimes pas que je sois malheureuse et (pic t h crains <!<■ nie voir souffrir, il faut que tu prennes l'habitude de bout me dire simplement, honnêtement et <ii toute circonstance. Tes dissimulations les plus inno- < ■fuies ou les plus bienveillantes me l'ont plus de mal quêta iincérité, même La plus dure, si tu étais capable d'avoir

de la dureté envers personne. Je te le dis sans amertume et sous la forme de la prière, mon doux adoré bien- aimé, ne me cache rien. Tâche d'arranger le hasard de façon à répondre aux lettres plus qu'admiratives que t'écrivent certaines femmes, chez moi plutôt qu'ailleurs. N'attends pas pour me dire certaines choses que je les devine ou que l'occasion me les révèle, car il n'y a pas de petits indices pour la jalousie et il n'y a pas de bonheur parfait sans la plus complète confiance. C'est pourquoi, mon adoré bienaimé, j'insiste avec toutes les supplications de mon âme pour que tu me dises bien tout, même la propriété de ta lorgnette, même le billet R... dont j'ai plusieurs autographes chez moi, venus de Belle-Ile, même certains noms et certaines adresses, même les actrices plus ou moins fécondes que tu protèges avec tant de sollicitude, même les contrefaçons de bas bleus qui demandent près de toi certaines fonctions mystérieuses et nocturnes, sous prétexte de pitié et de poésie, même Mlle Constance, malgré son nom significatif et son âge encore plus rassurant. Je veux tout savoir, il faut que je sache tout, si tu tiens vraiment à ma tranquillité, à ma santé et à mon bonheur. Alors je serai toujours calme, patiente, heureuse, le pouls régulier, l'embonpoint satisfaisant et le sourire sur les lèvres. Vois si tout cela vaut la peine d'être toujours vrai, toujours loyal, toujours fidèle envers moi.

Juliette.

Bruxelles, H» janvier 1852, lundi, 1 heure après-midi.

Je devrais reprendre tout de suite mon travail et laisser reposer vos pauvres beaux yeux d'aigle que vous avez la bonasserie d'user à lire ces informes gril't'ouillages, mais je suis si heureuse quand j'ai l'occasion de vous dégoiser tout mon répertoire d'inepties et «le stupidités, de pataquès et de coq-à-l'âne, que je ne peux pas eu Laisser

échapper une seule. Su ve/,- vous, mon elierpelil homme.

420 LETTRES A VICTOR HTJQO

que je dois de fameuses actions de grâces à votre carillon de l'hôtel de ville et pas mal de reconnaissance aux bastringues et à tous les orphéons plus ou moins Welches qui vous ont chassé de votre lit dans le mien la nuit dernière. Si j'osais, je ferais des sortilèges pour que ce vacarme se perpétue et redouble au point de ne vous laisser ni paix ni trêve ailleurs que dans mes bras. Mais je suis meilleure Juju que vous ne pensez et je ne veux rien de vous que volontairement et sans la moindre contrainte de qui ou de quoi que ce soit.

Ainsi, mon bon petit homme, puisque c'est votre plaisir de coucher dans cette grande place, tâchez de vous habituer à l'intempérance de sonnerie de la grande horloge et aux cris des débardeurs belges et des pierrots flamands. Dormez bien et soyez heureux, puisque vous pouvez l'être sans moi. Tâchez surtout de ne pas vous laisser prendre par les hideux coupe-jarrets de M. Bonaparte. L'homme au verrou n'est pas encore venu ; Dieu veuille qu'il vienne demain et je vous l'enverrai tout de suite. D'ici-là, fermez bien votre porte et tenez- vous sur vos gardes : mon cher adoré, c'est très sérieusement que je te supplie d'avoir l'oreille au moindre bruit qui se fera autour de la porte de ta chambre. Quel désespoir, si, par une imprévoyante confiance, tu te laissais enlever ! D'y penser, tout

mon sang s'arrête au cœur.

Juliette.

Bruxelles, -i février 185:!. mardi gras, 4 heures et demie du matin.

Bonjour mon Victor adoré, bonjour mon trop bienaimé, bonjour, c'esl encore aujourd'hui joui' anniversaire, sinon par la date du moins par le jour de tête. Je veux le consacrer pieusemenl en te pardonnant du

tond du cœur tOUS les torts que tu as eus envers notre amour pendant sept ans et toutes les;itrores souffrances qu'ils m'ont causées. .Mon Victor, au nom de Ions nos doux souvenirs, au nom de celle radieuse nuit qui

rayonne sur toute ma vie, je te pardonne et je te bénis. Je suis si émue dans ce moment-ci, en pensant à cette première nuit où je me suis donnée à toi tout entière, que ma main tremble au point de ne pouvoir pas tenir ma plume. Chaque pulsation de mon cœur me fait sauter le bras au point que je ne suis pas maîtresse de le diriger comme je veux. Cher adoré, il y a dix-neuf ans, à pareil jour, tu sortais de mes bras pour la première fois et pour la première fois aussi, j'éprouvais cet immense vide et cette profonde tristesse que j'ai toujours éprouvés depuis, chaque fois que tu te sépares de moi. Dès ce premier jour, je t'ai suivi des yeux aussi loin que mon regard pouvait t'aperce voir et mon âme suivait ton âme à travers l'espace. Mon Victor, mon bien-aimé, mon sublime adoré, je t'aime toujours comme la première fois où je t'ai vu et tout mon être frissonne au contact de ta chère petite main. Il me semble que tu es de flamme, tu me brûles le cœur et tu m'illumines l'âme. Je t'aime plus que je ne peux te le dire, plus que tout au monde. Je t'aime, je t'aime, je t'aime.

«Juliette.

Bruxelles, il mars 1852, jeudi matin, 8 heures et demie.

Bonjour mon Victor, bonjour. J'espère que ton indisposition n'a pas augmenté depuis hier. J'espère aussi que M. Yvan t'en débarrassera le plus vite possible. En attendant, mon pauvre ami, il paraît que tu dois redoubler de chasteté, ce qui ne te sera pas difficile en ce qui me concerne, car il suffit que tu continues la continence que tu observes avec tant de scrupule vis-à-vis de moi depuis bientôt deux mois, je pourrais même dire depuis bientôt huit ans.

Tu t'étonnes souvent de ma t ristesse et de mon inégalité d'humeur et tu l'attribues peut-être à mon mauvais caractère et à ma mauvaise édiieat ion. eh bien ! tu te trompes, la plupart du temps, car le secret de mon impatience et de mon chagrin vient du souvenir. J'ai beau vouloir oublier, je me souviens du temps où lu n'aimais que moi

et je me souviens aussi, mon Dieu, que le jour où tu pris ta santé pour prétexte d'une séparation physique, tu en adorais une autre. De là, mon pauvre bien-aimé, une douleur de cœur qu'aucune homéopathie ne saurait guérir, de là ces désespoirs qu'aucune pitié, aucune tendresse, aucun respect humain, aucun devoir, aucune reconnaissance, ne sauraient calmer. Plus tu me les prodigues, plus je souffre dans mon amour. Mon cœur répugne avec horreur et dégoût à cet espèce de compromis humiliant pour la dignité, odieux pour l'âme, qui consiste à faire deux parts de soi-même, l'une pour les voluptés physiques, l'autre pour ] 'affection. Ces subtiles distinctions me font bondir d'indignation pour le dédain hypocrite qu'elles cachent. Ayez donc le courage une fois pour toutes de votre infidélité physique et morale ! Qu'est-ce que c'est qu'un amour qui a besoin d'un tiers pour se satisfaire ? Quoi, vous avez besoin de plusieurs corps pour un seul amour, quand le mien voudrait avoir deux âmes pour mieux vous aimer î Quelle profanation de l'amour ! Quelle honte que toutes ces misérables supercheries qui ne trompent personne et ne satisfont personne ! Il est temps d'être tout à fait sincère l'un envers l'autre, c'est la seule fin digne de nous, digne de cet amour qui circule dans mes veines en même temps que mon sang, qui règle les battements de mon cœur, qui est l'âme de mon âme, qui est plus fort que moimême, qui est tout, qui veut tout parce qu'il donne tout, qui préfère rien à quelque chose. Garde ta générosité, ton dévouement, ta pitié, ta reconnaissance, si tu crois m'en devoir, ce que je nie, et laisse-moi mourir en paix loin de toi, c'est la seule grâce que j<' te demande.

Juliette.

Bruxelles, 2- mars 1 H">2. lundi après-midi, I heure.

Tu peux me donner à copier, si lu veux, maintenant que

j";ii fini OU a peu près cet inutile gribouillis. Ainsi, si tu veux utiliser mou temps, tu peux me donner ce que lu voudras

à faire, je suis tout à fait à tes ordres. En attendant, je raccommode tes chemises et les miennes et je regarde les nuages passer au-dessus de mon étroit horizon. Je les envie sans avoir le courage d'essayer de faire comme eux. en me laissant diriger au hasard par le vent et par le caprice. Moi, je suis trop paresseuse de corps et d'esprit pour bouger, je reste dans mon coin, mon corps replié sur luimême et mon âme accroupie dans le fond de mon être. Je ne suis pas précisément malheureuse, je ne suis pas triste non plus, dans la vraie acception du mot, je suis inquiète et découragée. Je sens qu'il y a dans l'air quelque chose de menaçant pour moi. Quoi ? je ne le sais pas précisément, mais je suis sous une mauvaise influence. Je suis sûre qu'il y a entre toi et moi quelque douloureux mystère que tu t'efforceras de me cacher et que la fatalité me forcera de découvrir dans un temps donné. Peut-être y aurait-il moins de danger à ne me rien cacher, à coup sûr, il y aurait plus de loyauté et plus de générosité à tout me dire. Mais comme ni prières ni larmes ne peuvent te déterminer à une entière confiance, j'attends mon sort avec résignation. En somme, pourvu que tu finisses par arranger ta vie selon ton cœur et ton goût, je n'ai pas le droit de me plaindre. Je n'ai jamais compris que je m'imposerais à toi en aucun cas, aussi mon pauvre Victor, quoiqu'il arrive, tu es toujours sûr que je ne ferai pas obstacle à ton bonheur et à ta gloire. Je t'aime avec toute la fierté de mon infériorité !

-I l'LIETTE.

Bruxelles. 18 juillet 1 8.»^. dimanche malin.

Bonjour mon Victor, bonjour. Je ferai ce que tu voudras. Du moment où mon cœur est tout à t'a if désintéressé dans la question, peu m'importe quand et comment mon corps changera <lc place et se transportera de Bruxelles à Jersey. Ainsi mon Victor, je ne tais aucune difficulté de partir en même temps (pie toi, car. cuire le chagrin d'une séparation de vingt -quatre heures et l'amertume d'être

près de toi comme une étrangère, mon pauvre cœur ne saurait choisir. Il est tout simple que je me sacrifie aux préjugés et que je respecte la présence de tes fils dans cet incognito douloureux, mais il y a quelque chose de bien cruellement injuste et d'affreusement dérisoire pour moi à penser que ce sacrifice, ce respect qu'on impose à mon dévouement, à ma fidélité, à mon amour, on n'y songeait pas et on en faisait bon marché quand il s'agissait d'une autre femme dont la vertu consistait à n'en avoir aucune. Pour celle-là, le foyer de la famille était hospitalier, pour celle-là, la courtoisie protectrice et déférencieuse des fils était un devoir ; pour celle-là, la femme légitime lui faisait un manteau de sa considération et l'acceptait comme une amie, comme une sœur et plus encore. Pour celle-là. l'indulgence, la sympathie, l'affection. Pour moi, l'application rigoureuse et sans pitié de toutes les peines contenues dans le code des préjugés, de l'hypocrisie et de l'immoralité. Honneur aux vices éhontés des femmes du monde, infamie sur les pauvres créatures coupables des crimes d'honnêteté, de dévouement et d'amour. C'est tout simple, il faut bien respecter la société dans ce qu'elle a de plus respectable et de plus cher. Je partirai pour Jersey quand et comme tu voudras.

Je suis toute prête pour la copie de Charles, je crains que ma mauvaise écriture lui soit plus désagréable qu'utile, cependant je ferai de mon mieux et je tâcherai d'avoir des plumes meilleures que celle-ci. mais il faudrait m'envoyer le manuscrit le plus lût possible. D'ici là. mon Victor, je suis ni cela comme pour tout à ton entière disposition.

Juliette.

Jersey, i' décembre 1852, jeudi matin, 9 heures.

Iîonjour mon bien-aimé. bonjour mon divin adoré, bonjour. En voyant ce que t'inspire L'infâme guet-apens du 'i décembre, on est tenté de remercier la Providence de s'être

Victor Hugo v Jersey D-8près Une photographie appartenanl à M. A. Blataot.

servie de cet immonde outil pour extraire de ton âme cette sublime poésie d'indignation qui y serait restée toujours peut-être sans cette sanglante turpitude. On dirait que cet immense crime a été commis pour ta plus grande gloire et pour le plus grand enseignement des peuples. Je ne crois pas qu'après avoir lu tes foudroyantes poésies, il se retrouve jamais un scélérat assez courageux pour recommencer le même crime. Il y a un an, à pareille date, à pareille heure, j'apprenais par la pauvre Dillon la nouvelle du coup d'Etat. La pauvre fille, sachant de quel intérêt c'était pour moi. était accourue du faubourg Saint-Germain chez moi. pour m'en prévenir et se mettre à ma disposition, c'est-à-dire à la tienne, car c'est une noble et courageuse femme. A partir de ce moment-là, jusqu'au jour où j'ai reçu ta chère petite lettre de Bruxelles m'annonçant que tu étais enfin sauvé, j'ai vécu comme dans un horrible rêve. Je ne me suis réveillée heureusement que dans tes bras, le 14 décembre au matin, sous le hangar de la douane de Bruxelles. Depuis, mon Victor bien-aimé, mon Victor sublime je n'ai pas passé un jour sans remercier Dieu de t'avoir sauvé si miraculeusement et je n'ai pas été une minute sans t 'admirer et sans t'adorer.

Juliette.

Jersey, 3 décembre 1852, vendredi malin, 9 heures.

Bonjour ma vie, bonjour mon âme. bonjour ma joie et mon bonheur, bonjour.

Cher adoré, à partir d'hier jusqu'au 14 de ce mois, il n'y a pas un seul jour que je ne me rappelle les dangers auxquels tu as été exposé, il y a un an, et les terreurs et les angoisses inexprimables que j'ai éprouvées pendant ces dix affreux jours. Aujourd'hui, ee matin, à La même heure, tu étais au faubourg Saint -Antoine affrontant et provoquant a toi seul une troupe forcenée qui ne connaissait plus rien et ne respectait plus rien, .le te vois encore, mon pauvre bien-aimé. interpellant les soldats pour les rappeler

à leur devoir et au véritable honneur, menaçant les généraux et les foudroyant de ton mépris. Tu étais effrayant et sublime, on eût dit le génie de la France, en proie au plus amer désespoir, en voyant s'accomplir le plus lâche et le plus vil de tous les crimes. C'est un véritable miracle que tu sois sorti vivant de ce faubourg que tu remplissais à toi seul d'héroïque fureur, il a fallu que tous ces misérables aient subi l'influence de ta transfiguration, car, dans ce moment-là, tu n'étais plus un homme, tu étais l'ange de la patrie en proie à la plus douloureuse indignation. D'y penser, j'en suis encore toute terrifiée et tout éblouie.

Juliette.

Jersey, 29 décembre 185:2, lundi matin. 8 heures.

Bonjour mon trop aimé petit homme, bonjour. Je suis encore bien plus habile que vous, moi, car je n'ai pas besoin de double verre, de papier, de chimie et de soleil pour vous reproduire sous toutes les formes, dans mon cœur. L'amour est un fameux stéréoscope, qui fait la nique à toutes les photographies et à tous les daguerréotypes du monde. Il sait aussi, le cas donné, convertir les noirs de la jalousie en confiance blanche et mettre en relief le moindre petit bonheur, la plus petite marque d'amour. Aussi, je ne sais pas pourquoi je désire si ardemment multiplier autour de moi vos chères petites images, à moins que ce ne soit pour les comparer avec celles de mon musée intérieur. Quoi qu'il en soit, mon cher petit homme, je vous supplie de m'en donner une le plus tôt possible, car je sens que cela me ferai un bien vit' plaisir; en attendant, mon pauvre grand persécuté, je ne sais pas quelles sont les terribles épreuves que Ta venir te garde, niais je sais que tant que j'aurai un souffle de vie, je remploierai a te défendre, à te garder, à te servir. La confiance en mon amour va jusqu'à la superstition, car je suis convaincue quetanl que je t'aimerai, rien d'irréparablemenl mauvais ne peut t'arriver en ce monde.

LETTRES A VICTOR HUGO 4l27

Ce n'est pas orgueil et encore moins fatuité de ma part,

c'est une sorte d'intuition pieuse qui me semble venir de

Dieu même.

Juliette.

Jersey, 27 novembre 1852, samedi matin, 8 heures.

Bonjour mon pauvre écorché, bonjour mon pauvre mutilé, massacré et écartelé, bonjour, bonjour. Je t'ai plaint, hier, tout le temps qu'à duré I'exécution de ton chef-d'œuvre ' qui, en sa qualité d'immortel, n'en est que plus beau et ne s'en porte que mieux à l'heure qu'il est. Quant à moi, mon cher adoré, j'admirais et j'enviais ton héroïque impassibilité devant cette profanation féroce. Pour ma part, j'ai eu toutes les peines du monde à tenir en place tant j'étais agacée et irritée de l'outrecuidance de ces pauvres saltimbanques nomades. Et pourtant Dieu sait tout ce qu'ils ont pris de peine et fait d'efforts pour arriver à être grotesques. On ne peut vraiment pas leur en vouloir, mais il est impossible en se souvenant de chacun d'eux en particulier de ne pas rire aux larmes. C'est ce qui m'arrive depuis que je suis sortie de cet affreux petit théâtre, car je n'ai pas dormi beaucoup. Cher adoré je pensais à toi, je te voyais beau, jeune, triomphant et sublime comme le jour de la première représentation de ton « Angelo ». Je sentais s'agiter dans mon cœur toutes les tendresses, toutes les adorations de ce temps-là.

Juliette.

Jersey, 6 janvier 1853, jeudi soir, 9 heures.

Si L'âme avait une forme visible aux yeux, lu verrais la mienne penchée sur toi en ce moment, mon doux adoré. e1 te souriant avec amour. Si les baisers avaient des ailes, tu les seut irais s'abattre sur ta chère petite personne par nuées.

1 Des comédiens ambulants venaient île représenter Ain/e/a. ;i Saint- Hélier.

comme des oiseaux joyeux sur uubel arbre en fleurs. Malheureusement, mon âme et mes baisers passent et repassent autour de toi sans que tu les voies et même peut-être sans que tu t'en doutes. Mais cela ne me rebute pas et je suis attirée invinciblement vers toi par le besoin de vivre dans ton atmosphère. Ma pensée s'asseoit effrontément à côté de toi, partout où tu es. Autant ma triste personnalité se laisse tyranniser par les mépris et les dédains du monde, autant mon amour a la confiance de sa supériorité et porte son cœur haut. Pendant que tu laisses mapersonneàla porte, mon amour entre hardiment avec toi et ne te quitte pas. Cela n'est peut-être pas d'une délicatesse bien raffinée, mais c'est d'un cœur bien ardent et bien loyal. Et puis nous sommes dans une île! Ah ! à propos, que je vous voie faire des yeux à votre voisine de gauche et faire de la télégraphie sous-marine avec votre vis-à-vis ! Je veux que vous soyez à moi corps et âme et je prétends n'en rien céder à personne. Tenez-vous-le pour dit et contentezvous de dévorer la cuisine cosmopolite de ce Lucullus hongrois1. Je vous permets de manger comme quatre anglais et de boire comme un polonais. Le reste appartient de droit au jeune Victor et l'aidera à se consoler. En attendant, je ne vous quitte pas des yeux et je surveille tous vos mouvements. Je trouve que vous riez bien souvent pour un homme grave qui a de si belles dents. Allons, voilà les mains maintenant qui font rougir de dépit et allonger de jalousie les pattes de l'émigration féminine; ces dames sont humiliées de la comparaison; c'est bien fait, ça leur apprendra à donner de la viande à un homme plus beau qu'elles et sans m'en demander la permission. Taisez-vous, buvez, tournez-vous de mou côté tout de suite et restez- y.

Juliette.

' Le proscril Teleki.

Jersey, 23 janvier 18o3, dimanche, midi et demi.

J'ai le cœur plein de toi, mon adoré bien-aimé, mais dès que je veux en faire sortir quelque chose par le bec de ma plume, je n'y peux pas parvenir. J'ai dans l'esprit ce que tu as dans le gosier (j'en demande pardon à ton do de poitrine) et pendant que mon cœur vocalise si harmonieusement l'hymne sainte de l'amour, ma plume chevrotte à faux je ne sais quel air ridicule ; ce grotesque solfège que l'amour jeune parcourt en riant, au milieu des pataquès, des points d'orgue, et d'une multitude d'inepties à la clef, n'est plus qu'un charivari profane pour un amour grave et éprouvé comme le nôtre. Je le sens, mon adoré bien-aimé, et c'est pour cela que je te prie de ne pas insister sur ces gribouillis qui n'ont plus pour excuse l'ardente exubérance du bonheur. A quoi bon prolonger au delà des forces physiques les baisers, les tendresses, les ravissements et les extases de l'amour d'autrefois ? Il n'y a pas de gamme, quelque bon virtuose qu'on soit, qui supplée à l'absence de la voix et pas de cœur qui supplée au manque d'esprit. J'en suis si convaincue, mon cher adoré, que je trouve plus raisonnable, plus digne et plus prudent de me taire, si tu le permets, que de continuer à détonner matin et soir comme je le fais tous les jours sous prétexte d'amour. En renonçant à ces tristes et maussades sérénades, tu ne perdras absolument rien du concert intérieur que mon âme te dédie à tous les insl an1 s de ma vie, bien au contraire. Maintenant, mon Victor, que je t'ai bien démontré l'aphonie complète de mon esprit, je ferai ce que tu voudras comme toujours H je crierai à tue- tête que tu es mon amour adoré en majeur, en âme dièze et en jalousie bécarre. En somme je n'ai pas le droit d'avoir le tympan plus délicat que le vôtre. .Maintenant, alerte les chaudrons, la bêtise, les poêles, et la stupidité! Sonnez pataquès, battez mon cœur. le <lilet tante Toto vous écoute avec béai il iule.

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