CHAPITRE II
Il existe, de Victor Hugo, un portrait lithographique dessiné par Devéria, en 1829. Il en existe un autre, dessiné par Léon Noël, en 1832 \ Quel changement dans le court espace de trois ans ! C'est bien toujours le même front « monumental » et qui rappelait, à Théophile Gautier, un « fronton de temple grec ». Mais, en 1829, de vastes pensées l'habitent, d'aimables songes le parent, au lieu qu'en 1832, les tourments et les soupçons le barrent déjà de leurs plis douloureux. En 1829, Devéria a connu et rendu le vrai regard du poète, ce regard presque toujours élevé vers les cieux, et qui, dix années auparavant, faisait comparer l'auteur des Odes à un archange de vitrail. En 1832, Léon Noël a en devant lui un œil presque fixe, tout noyé d'ombre, et dont la sévérité semble encore accentuée par des sourcils à moitié froncés. En 1829, des lèvres charnues, sinueuses, aisément portées à s'entr'ouvrir, pour un
' Le portrait de Victor Hugo par Devéria ;i été souvent reproduit : il esl populaire. La lithographie de Léon Noël esl moins connue : on la trouvera, soit dans {'Artiste, année 1832, soil au musée Victor Hugo. Mans le présent volume, nous nous sommes attachés a offrir une ico nographie complète de Juliette Drouet, Mais nous ne donnons, il.- Victor Hugo, que des portraits rares ou même inédits.
sourire ou pour un baiser, indiquent à la fois la sensualité et l'esprit. En 1832, elles se contiennent et se ferment ; leur dessin paraît exagérément serré ; elles font l'effet d'avoir désappris la joie, pour ne plus exprimer que la volonté. Il n'est pas, enfin, jusqu'à la matité des chairs dont les deux artistes n'aient tiré un parti différent. Avec Devéria, la pâleur, ordinaire au poète, lui laisse un air de santé et de placidité ; avec Léon Noël, elle offre quelque chose de maladif et de fatal. Que s'était-il donc passé entre les deux portraits ? Est-ce l'esprit du poète qui avait changé ? Venait-il de perdre une foi, une conviction, ou simplement certains motifs d'enthousiasme ? Non certes. Son âme recelait toujours les mêmes trésors d'idéalisme. De sa jeunesse admirable, entièrement consacrée à l'étude, puis à la piété, de son catholicisme ardent, parfois même un peu étroit, l'ancien familier de l'abbé de Eohan, l'ancien pénitent de Lamennais gardait encore, à trente ans, le goût de la pureté, le mépris du plaisir brutal, le culte des joies familiales et des devoirs qu'elles supposent. Avide de grands dévouements, riche d'illusions et d'espoirs, qu'autrefois il partageait avec ses seuls amis, il rêvait maintenant de tout mettre en commun avec le peuple, vers lequel les événements l'inclinaient à se tourner, et, de même qu'il avait écrit jadis pour une seule lectrice, les Lettres à la fiancée, il venait aujourd'hui de publier pour la foule, les Feuilles d'automne, la curieuse préface de ce recueil, et, dans le recueil lui-même, la sublime Prière pour tous. Au résumé, une âme profondément religieuse, un esprit très haut situé et qui aspirail a s'élever plus haut encore.
Mais il ne vivait pas seulement par l'esprit. A le voir travailler sans relâche, avec une méthode sûre et une volonté qui ne connaissait point les défaillances, à constater combien ses lectures étaient nombreuses, ses recherches variées, à suivre le mouvement incessant de son imagination, beaucoup regardaient comme dépourvu de sensibilité l'auteur même d'Héritant, le père de Dona Sol.
Il proteste directement là contre. Ecrivant à Sainte- Beuve, il déclare : « Je ne vis que par le cœur : aimer ou avoir besoin d'amour ou d'amitié, voilà le fond heureux ou malheureux, sain ou saignant, public ou secret de ma vie ' ». Et il aurait pu ajouter : Voilà pourquoi, depuis deux ans, mon front n'est plus uni, pourquoi mes regards s'abaissent vers la terre, pourquoi mes lèvres se plissent amèrement.
Tout le secret du changement survenu dans la physionomie de Victor Hugo tient, en effet, dans la trahison de sa femme et de son meilleur ami. L'amour et l'amitié lui manquant à la fois, sa détresse morale est immense, sa douleur infinie. Elles lui ont inspiré des plaintes si touchantes, qu'après les avoir entendues, on se demande s'il pourra jamais réagir et oublier. On désespère de la guérison pour l'homme qui écrit : « J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer. Je ne suis plus heureux2. » Et encore : « Priez Dieu, afin que le calme me revienne. Je ne suis pas habitué à souffrir ».
1 Viciiir Hugo, Correspondance, lettrée Sainte-Beuve, le --' aoûl 1833 Ibid., lettre au môme, le 7 juillet 1831. Victor Hugo, Correspondance, lettre â Sainte-Beuve, le 10 juillet 1881
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Le calme lui revint pourtant, et voici comment : depuis dix ans, par conséquent depuis leur mariage, Mme Victor Hugo avait tout préparé pour qu'un jour ou l'autre le poète pût faire sur elle des réflexions et un retour méprisants. Assez jolie, mais sans goût ni habileté, insoucieuse de sa mise, elle lui était apparue presque continuellement sous des dehors négligés, des costumes fagotés. Peu intelligente, distraite à l'excès, elle demeurait sans culture, sans attention au génie de son mari, et à des œuvres dont elle n'appréciait guère que le profit matériel. Enfin, le noble but que lui avait proposé jadis son fiancé de vingt ans, l'amour, considéré comme «l'union ardente et pure de deux âmes, union qui commence sur la terre, pour ne pas finir dans le ciel » ', elle n'avait pas voulu le poursuivre avec lui. Tant valait-il autoriser le poète ou même l'exciter à chercher l'amour en compagnie d'une autre femme. Et cette autre femme, pour que Victor Hugo ne la trouvât point, il aurait fallu qu'il ne sortît jamais de sa tour d'ivoire, ce qui, déjà, n'était plus son cas.
Il en sortit donc au printemps de l'année 1832, exactement le 26 mai, et parut dans un bal d'artistes. ( "est là qu'il vit Juliette une première fois. Mais elle lui sembla si belle et si captivante qu'il eut peur ; il n'osa pas lui parler, et cinq ans plus tard, il notait luimême cette impression de crainte admirative, sur le livre où ils avaient arrêté, d'un commun accord, de célébrer tous leurs anniversaires a :
1 Lettres " i<i Fiancée La pièce lui ensuite recueillie dans les Voix intérieures. XII, sous !<• titre, à 01. (Olympio
Tu ne l'avais pas vue encore, ce fut un soir,
A l'heure où, dans le ciel, les astres se font voir,
Qu'elle apparut soudain à tes yeux, fraîche et belle,
Dans un lieu radieux qui rayonnait moins qu'elle.
Ses cheveux pétillaient de mille diamants.
Un orchestre tremblait à tous ses mouvements,
Tandis qu'elle enivrait la foule haletante,
Blanche avec des yeux noirs, jeune, grande, éclatante.
Tout en elle était feu qui brille, ardeur qui rit.
La parole parfois tombait de son esprit,
Gomme un épi doré du sac de la glaneuse.
Ou sortait de sa bouche en vapeur lumineuse.
Chacun se récriait, admirant tour à tour.
Son front, plein de pensée éclose avant l'amour,
Son sourire entrouvert comme une vive aurore.
Et son ardente épaule, et plus ardents encore,
Comme les soupiraux d'un centre étincelant,
Ses yeux où l'on voyait luire son cœur brûlant.
Elle allait et passait comme un oiseau de flamme.
Mettant, sans le savoir, le feu dans plus d une âme
Et dans les yeux, fixés sur tous ses pas charmants.
Jetant de toutes parts des éblouissements !
Toi, tu la contemplais, n'osant approcher d'elle.
Pendant plus de six mois, le poète eut le courage de ne pas chercher à revoir l'apparition. Mais, dans les premiers jours de l'année 1833, il trouva Juliette parmi les artistes qu'Harel lui proposait, à la Porte Saint-Martin, pour l'interprétation de Lucrèce Borui a Il l'accepta sans difficulté et lui confia un petit rôle, celui de la Princesse Negroni, « une femme charmante et de belle humeur qui aime les vers et la musique '
Elle même prit son parti de n'avoir presque rien à dire, dans la pièce, et elle écrivit a Barel : Il n'est
1 Lucrèce Borgia, acte II. scène H.
point de petit rôle dans une pièce de M. Victor Hugo. Je jouerai donc la Princesse Negroni. » Puis les répétitions commencèrent. Juliette avoue, dans une de ses lettres, qu'elle s'y montra coquette et fort enjouée. A l'entendre, le poète fut « sûr de son affaire ' » dès le premier jour, dès la première heure.
Pas si sûr que cela. Et d'abord, Victor Hugo, dont nous avons rappelé plus haut qu'il entretenait en lui la flamme d'un idéal moral des plus sévères et des plus élevés, dut apporter, ce jour-là, dans les coulisses et sur le plateau, les préventions qu'il y apportait à son ordinaire. Il n'aimait pas les comédiennes, il se défiait d'elles et il n'en faisait point mystère. Il tenait et il écrivait que, « ce qui salit le poète, ce sont leurs tracasseries »-. On doit donc se le représenter plutôt défiant que hardi, tout plein des mauvais souvenirs que lui avait laissés la raillerie de Mlle Mars, lors des répétitions de Hernani, au Théâtre-Français ;, qui sait, même, tout plein aussi de l'austère pudeur que lui avaient inspiré, jadis, dans un souper d'artistes, les épaules nues de Mlle Duchesnois \ On doit l'imaginer sur la défensive, plutôt qu'impertinent et hardi.
Sa mise et ses dehors mondains n'étaient pas pour lui donner de l'assiette. De Juliette elle-même, nous apprenons qu'il portait, en ce temps-là, les cheveux en broussaille ; son sourire découvrait des « dents de cro-
1 10 mai ix:;'.i
* Correspondance de Victor Hugo. Lettre a Victor Pavie, 25 février 1831
1 Victor Hugo raconté pur un témoin de sa rie, XXXVII
' Ibid.
codile 1 ». Suivant ou se laissant imposer par son tailleur des modes qui dataient de quatre ou cinq ans, il accrochait à des « bretelles naïves » — le mot est encore de Juliette — des pantalons échancrés sur la botte et tirés par des sous-pieds en chaîne d'acier ; au demeurant, conclut le dandy qui rapporte ces détails, un bourgeois désireux parfois de se mettre au ton du jour, mais dont la fashion ne voulait pas 2.
Heureusement, ce bourgeois parlait, et dans sa parole d'or, il y avait de quoi racheter les formes les plus épaisses. Aux hommes, il disait ses espoirs, ses desseins, déjà, même, ses prophéties. Aux femmes il disait leur beauté, et qu'elles avaient obtenu là le don suprême. Les hommes trouvaient son orgueil insupportable, et se plaignaient qu'il fallût toujours l'écouter ou l'entretenir de lui-même. Mais les femmes lui savaient bon gré d'abaisser cet orgueil devant elles ; elles appréciaient ses façons de gentilhomme, son urbanité et l'art incomparable avec lequel il jetait sous leurs pas les lauriers qui décoraient son front. Le dieu s'humanisait pour elles ; elles mettaient leur soin à devenir déesses devant lui ; Juliette, entre autres, possédait tout ce qu'il fallait pour remplir ce soin jusqu'au bout.
Elle allait entrer dans sa vingt-sixième année, et, quelques jours plus tard, traçant d'elle, pour complaire au maître, un véritable portrait d'apparat, Théophile Gautier devait écrire : « La tête de Mlle Juliette est d'une beauté régulière et délicate ; le nez est pur, d'unt-
' i« juillet 1844
J Alphonse Karr, /.<■ Livre de l'>'>r<l, I. "2-4
30 LA PRINCESSE NEGBONI
coupe nette et bien profilée ; les yeux sont diamantés et limpides, la bouche d'un incarnat humide et vivâce reste fort petite, même dans les éclats de la plus folle gaieté. Tous ces traits charmants en eux-mêmes sont entourés d'un ovale du contour le plus suave et le plus harmonieux, un front clair et serein, comme le fronton de marbre blanc d'un temple grec, couronne lumineusement cette délicieuse figure ; des cheveux noirs abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement l'éclat diaphane et lustré.
« Le col, les épaules et les bras sont d'une perfection tout antique ; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs, et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus l. »
Mais ces belles phrases rendent probablement d'une manière très imparfaite l'impression que donnait Juliette. Nous avons feuilleté quelques-unes des déclarations qui lui furent adressées, nous avons lu le méchant roman qu'Alphonse Karr se vantait d'avoir écrit sur elle et d'après elle". — De tout cela il ressort qu'elle brillait et éblouissait surtout par un grand air de jeunesse et d'ingénuité. Quand elle passait, le printemps passait. Son âge, sa condition, ses mœurs avaient fait d'elle une femme ; mais par la démarche et le souri rc, elle restait une jeune fille. Sa démarche offrait, en effet, quelque chose d'aérien et, sans avoir pu se concerter, tous ses admirateurs tombent d'accord sur cette «pit lictc l'ourson visage, il présentait la parfaite image
' l'héophile Gautier, dans Les Belles Femmes de Paris, l"' .série, p. 4ï<. Alphonse Karr, /'»<■ heiife /'•"/< t.urd.
LA PRINCESSE NEGR0NJ
du calme et de la pureté. Levait-elle les yeux ? elle découvrait un regard doux, velouté, parfois triste. Les abaissait-elle ? C'était encore l'aurore, mais une aurore qui se voilait.
Tous les beaux visages ont une âme ; sur celui de Juliette on pouvait lire moins de contentement que d'ardeur inassouvie, plus de mélancolie que de satis-
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Provost et Juliette Drouet, (huis Lucrèce Borgia. (D'après 11110 vignette du temps. 1
faction. Ni le luxe, ni les plaisirs, ni la flatterie ne remplissaient le vœu de sa seizième année et qui était de « devenir la compagne passionnée d'un honnête homme. » Elle se prêtait à ses amants : mais ses yeux disaient assez qu'elle cherchait encore IVlu auquel elle se donnerait.
D'après elle, et il n'y a aucune raison de ne pas La
croire, elle arrêta son choix sur Victor Hugo, dès qu'elle le connut d'un peu près. Elle multiplia les avances et les coquetteries, elle mit dans l'étude et l'expression de son petit rôle, tout l'art dont elle était capable. Au troisième acte de la pièce, quand Maffio lui disait : V amitié ne remplit pas tout le cœur, elle devait demander : Mon Bien, qu'est-ce qui remplit tout le cœurf Mais il paraît qu'aux répétitions, elle n'attendait pas la réponse de Maffio ; souple, elle se tournait vers le poète ; elle la cherchait dans ses yeux.
Lui, pourtant, continuait de bouder au plaisir ; une tradition orale, qui remonte à Frederick Lemaître, et que nous avons précieusement recueillie1, veut qu'il ait étonné jusqu'au bout les acteurs de la Porte Saint- Martin par le ton respectueux qu'il gardait vis-à-vis de sa belle interprète. Loin de la tutoyer, comme on fait au théâtre, il l'appelait Mademoiselle Juliette ; il lui baisait la main ; il s'inclinait très bas devant elle. Frederick n'en revenait pas.
Enfin, le soir de la première arriva. Le succès fut très vif ; Juliette en eut sa large part. Le corps revêtu d'une robe de damas rose à ramages d'argent, la tête couronnée de plumes et de perles, elle fit l'effet d'une apparition descendue de quelque « fresque de Tempesta ou de Délia Belle ». Elle se montra si belle, en empoisonneuse, qu'au dire de Théophile Gautier, le public oublia de plaindre ses infortunés convives, h les trouva heureux de mourir après lui avoir baisé
' Nous la tenons de M B.enezit, <i"i Fréquentai! chez Frederick 1872 ri qui aval! été son élevé.
Juliette Drouet d vn- Lucrèce Borgi \
la main l. Le troisième acte fini, elle reçut jusqu'aux félicitations de Mlle George, qui la prit dans ses bras et la couvrit d'embrassements. Et, dans la salle, ce n'étaient que des cris, des bravos. Certains spectateurs, inconnus l'un à l'autre, se prenaient les mains d'enthousiasme. Qu Iques-nns même, oubiïant les bienséances, s'embrassaient comme des frères, tant ils communiaient vivement dans l'admiration de l'œuvre nouvelle.
Eestait l'auteur; nous ne savons pas ce qu'il fit dans le premier moment. Mais le lendemain, il écrivait :
« Il y a, dans Lucrèce Borgia, certains personnages de second ordre, représentés à la Porte Saint-Martin, par des acteurs qui sont de premier ordre, et qui se tiennent avec une grâce, une loyauté et un goût parfaits, dans le demi -jour de leurs rôles. L'auteur le. en remercie ici. Parmi ceux-ci, le public a vivement distingué Mlle Juliette. On ne peut guère dire de la princesse jNegroni que ce soit un rôle : c'est, en quelque sorte, une apparition ; c'est une figure belle, jeune et fatale, qui passe, soulevant un coin du voile sombre qui couvre l'Italie au commencement du XVIe siècle. Mlle Juliette a jeté sur cette figure un éclat extraordinaire. Elle n'avait que quelques mots à dire, elle y a mis beaucoup de pensées. Il ne faut à cette actrice qu'une occasion pour révéler puissamment au public un talent plein d'âme, de passion et de vérité \ »
On ne saurait mieux dire, ni se déclarer plus ouvertement, et voilà l'interprète avertie des intentions de son auteur. Il l'adopte, il la fait sienne, il est prêl a
' Th. Gautier, Les Celles femmes de Paris, I" série.
■ Lucrèce Borgia, Première note il'' l'édition originale, in fine
mettre .sa propre gloire en commun avec la jeune renommée de la Negroni. Pour elle, il imaginera des rôles merveilleux ; elle les créera dans une apothéose. Juliette l'entendit bien ainsi ; avec l'ardeur d'une imagination de vingt-cinq ans, et que l'amour excitait, elle se mit à rêver de son poète, de leurs deux vies désormais unies, de leurs communs succès. Et, cependant que Victor hésitait encore, cependant qu'il balançait s'il irait chez cette actrice, dont on rapportait mille traits un peu effrayants, elle faisait des projets puérils, elle raffinait sur mille détails, elle savourait une à une les joies de cette aube d'amour que tant de femmes préfèrent au plein midi de la possession.
Il vint, enfin, il vint le 17 février, jour du dimanche gras, à la fin de l'après-midi. Celle-ci avait été très belle : un de ces printemps précoces qui rendent communément les parisiennes fort jolies et les parisiens presque rêveurs. Encombré de baraques, ruisselant de mille feux artificiels, emplissant l'air de bruits discordants, le boulevard du Temple étalait sa foire, à laquelle, ce jour-là, les masques ajoutaient encore des chants, du bariolage et du mouvement.
Victor Hugo, qui habitait Place Royale, et ne prenait jamais de cabriolet, dut traversera pied ceGavarni vivant. Et, sans doute, il essuya quelques lazzis ; aux yeux (Tune jolie liouri, comme on en voyait beaucoup à l'époque des conquêtes algériennes, son habit puritain ht l'effel d'appartenir u an poète classique. Elle en tira un pan, fit un cri et se sauva, l'n pou plus loin, devant les Funambules, un débardeur s'en prit à son chapeau, :• cause qu'il datai! de Charles X. el menaça
LA PRINCESSE NEGROXI 35
de défoncer ce tromblon assez peu libéral. Le poète y prit à peine garde et suivit son chemin.
Il menait des pensées un peu confuses, il balançait encore, lui, si ferme ordinairement en ses desseins, s'il monterait les escaliers de l'actrice. Après tout, cette enfant, elle paraissait l'affectionner. Mais, qui n'aimaitelle point ? Quels amants ne lui donnait-on pas ? Hier, c'était Alphonse Karr, un bellâtre, un bavard, grand faiseur de romans qui ressemblaient à des rébus ; assez honnête homme d'ailleurs, mais si vide, si impondérable sous son éternelle et prétentieuse cotte de velours noir ! Aujourd'hui, on parlait d'un prince russe, on disait qu'il venait d'offrir à Juliette certain trousseau merveilleux. On disait encore qu'il allait l'installer dans un bel appartement, rue de l'Echiquier... En vérité, un poète, un grand poète, conscient de sa mission, qu'irait-il faire chez cette fille ?
Mais une voix chanta dans la mémoire de Victor Hugo. Une voix presque surnaturelle, telle celle qu'il prêtait jadis aux bonnes fées, quand il couvrait d'inventions les marges de ses classiques : « MvnBieu, qu'est-ce qui remplit tout le cœur? disait-elle... » Et, cette fois, le poète monta mettre la réponse aux pieds de sa nouvelle amie.
Huit ans plus tard, dans la nuit du 17 au 18 février 1841, ce qui se passa lui était encore si présent qu'il écrivait :
« T'en souviens-tu, ma bien-aimée, notre première nuit, c'était une nuit de carnaval, la nuit du mardi gras de 1833. On donnait, je ne sais dans quel f héâtre, je ne sais quel bal où nous devions aller tous les deux...
Bien, pas même la mort, j'en suis sûr, n'effacera en moi ce souvenir. Toutes les heures de cette nuit-là traversent ma pensée, en ce moment, l'une après l'autre, comme des étoiles qui passeraient devant l'œil de mon âme. Oui, tu devais aller au bal, et tu n'y allas pas, et tu m'attendis.
« Pauvre ange, que tu as de beauté et d'amour ! Ta petite chambre était pleine d'un adorable silence. Au dehors, nous entendions Paris rire et chanter et les masques passer avec de grands cris. Au milieu de la grande fête générale, nous avions mis à part et caché dans l'ombre notre douce fête à nous. Paris avait la fausse ivresse, nous avions la vraie.
« N'oublie jamais, mon ange, cette heure mystérieuse qui a changé ta vie. Cette nuit du 17 février 1833 a été un symbole et comme une figure de la grande et solennelle chose qui s'accomplissait en toi. Cette nuitlà, tu as laissé au dehors, loin de toi, le tumulte, le bruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans le mystère, dans la solitude et dans l'amour l. »
Le mystère, la solitude et l'amour. C'est bien cela, mais à condition de renverser les termes et de hausser l'amour jusqu'au premier rang. A la façon de tous les vrais amants, Victor et Juliette commencèrent, en effet, par s'aimer et par ne rien faire d'autre. Quelles nuits, comme ils les eussent voulues sans lendemains !
' Cette page, tirée du Livre de l'Anniversaire, a été publiée, pour la première fois, par M Léon Séché [Revue de Paris, 15 février 1903) .M. Léon Séché reproche vivement à Victor Hugo d'avoir confondu l<> dimanche gras avec le mardi gras, qui tombait, en 1833, le 19 février el non le 17 G'esl là, en effet, une erreur où demeurèrent toute leur vie le poi le el son amie Elle semble vénielle.
Et quels lendemains passés à attendre les nuits favorables, parfois même à les devancer ! On ne trouve plus le poète Place Eoyale ; ou bien on l'y trouve distrait, absent de lui-même, étranger à son propre foyer. Lui, si poli, si exact, si méthodique, à son habitude, il néglige maintenant ses invités, il manque l'heure des repas. Le soir venu, dans le salon empli de voix, de chants, de discussions, parmi les femmes qui lui sourient et les hommes qui lui rendent des hommages,, il oublie tout, et même les hommages : attentif au seul mouvement de la pendule, il épie l'heure bénie, celle du rendez-vous, 19, boulevard Saint-Denis. Parfois, il prend une feuille de papier, la première venue. Il écrit hâtivement. Vers ou prose % Plutôt des vers, car le poulet sera offert à Juliette, et rien ne la flatte autant que ces poétiques surprises méditées parmi le bruit et les divertissement;; d'un cercle mondain '. Elle aussi ne s'est pas donnée à moitié. Dès le commencement elle lui a dit : « Je ne suis bonne à rien qu'à t'aimer », et la voilà maintenant qui réalise ce beau programme avec ampleur, avec magnificence : « Du moment où je vous ai dit, je vous aime, déclare-t-elle, tout est à vous, mon corps, mon âme, ma vie entière ; vous appartenir est un triomphe pour moi autant que pour vous. Loin de vous refuser coquettement quelque coin de moi-même, je voudrais être plus belle pour tout vous livrer. Je voudrais réunir en moi les charmes
1 V. Dans Toute la Lyre, l'Amour, il. la pièce : » <>li >i vous existez mon ange, mon génie». ■■■- G'esl un échantillon de ces vers écrits pour Juliette au milieu des réceptions de la Place Royale, il esl daté du 10 mars 1833. .M. Louis Barthou en possède l'original, dédié a la jeune femme.
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de toute* les femmes, non par vanité, mais pour te donner plus de plaisir. . . Jamais je ne mettrai ma gloire à te résister, mais à t'appartenir, à te voir heureux. Quand je t'aurai tout donné, je gémirai, non de t'avoir tout donné, mais parce que je n'aurai plus rien à te donner. Cherche, imagine, invente, des bonheurs que je puisse créer pour toi et ce sera moi qui te remercierai. »
Ainsi parle-t-elle. Elle écrit du même style, car, à son tour, elle écrit, et de partout : de sa chambre, de chez une amie, de sa loge au théâtre, du premier café venu. Pour recevoir ces tendres gribouillis, comme elle les appelle, un copeau de papier suffit, ou bien quelque enveloppe, ou même la marge d'un journal ; et pour les griffonner, tout lui est bon : un crayon, un morceau de bois, une « épingle noire, » voire même une plume d'acier, cette invention nouvelle dont chacun parle, mais dont elle-même sait à peine user.
De la forme de ses lettres elle se ï>réoccupe fort peu. Est-il besoin de lexique pour dire que l'on aime 1! Un cœur vraiment épris s'embarrasse-t-il des règles de la syntaxe % Juliette ne le pense point, et c'est précisément pourquoi ces premiers billets renferment tant de charme. On y respire l'amour dans sa timidité, et, pour ainsi dire, dans sa fleur. D'aimer un grand poète, déjà glorieux, eela reud craintive. Elle voudrait au moins lui raconter sa passion avec des mots tout neufs, des tournures qui n'aient jamais servi. Elle ne le peut, mais à déclarer qu'elle est indigente de littérature, elle met nue ingéniosité, une coquetterie, une finesse incomparables :
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« Ce n'est pas ma faute, dit-elle, si j'ai un cœur à la place d'esprit et de l'amour à la place du style x ».
Et ailleurs : « Je suis tout à fait seule, je t'écris aussitôt. Je t'aime, je t'admire, je t'adore et puis je t'aime et ainsi de suite : mon cœur n'a pas d'autre
facette - ».
Et ailleurs encore : « J'ai tant de choses à te dire, elles se pressent si fort aux portes de mon cœur et de mon esprit que pas une ne sort : c'est toujours comme ça quand il y a foule * ».
A la fin, passionnée, ivre d'amour, elle conclut : « Je vous aime avec intempérance, il est juste que mes idées s'en ressentent et que mes mots aillent de travers '' ».
Dès ce moment, aussi bien, les lettres d'amour n'étaient pas seulement pour elle un moyen de se confier : elles lui apparaissaient encore comme la seule occupation possible pour une maîtresse digne de ce nom, quand l'amant n'est plus là ou qu'il se fait attendre.
Le 18 février 1833, après la première nuit passée auprès d'elle, Victor Hugo était parti de grand matin. Elle avait gagné la fenêtre pour le voir plus longtemps. A l'angle du boulevard Saint-Denis et de la rue Saint- Martin, au moment d'entrer dans cette dernière, le poète s'était retourné. Ils avaient échangé une volée de baisers. Puis, tout de suite, elle s'était senti dénuée, morte à ce qui l'entourait, telle « une somnambule
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qui marche, parle et agit dans un rêve \» Autour d'elle, un immense vide, et dans son cœur un seul désir, revoir le poète, ne plus le quitter. C'est pour remplir ce vide et pour tromper ce désir qu'elle accoutuma de lui écrire.
Lui-même, d'ailleurs, devançait alors, autant qu'il le pouvait, les lettres et les messages. Tout le temps qu'il ne donnait pas à ses enfants, à ses travaux, aux visites chez les éditeurs ou les directeurs de théâtre, il le donnait à Juliette. Lucrèce Borgia continuant de remporter un grand succès, — le plus grand succès d'argent qu'ait obtenu jusqu'alors la Porte Saint- Martin, au témoignage même de Jlarel, — celui-ci venait de demander une nouvelle pièce à l'auteur. Et Victor Hugo l'ayant écrite en très peu de jours, les principaux rôles de Marie Tudor étaient déjà distribués. A Mlle George, celui de la reine, à Juliette, celui de Jane.
Sous prétexte de répétitions, voilà donc nos deux amants qui déjeunent presque tous les jours ensemble". Képète-t-on vraiment ? Us se retrouvent, après déjeuner, sur le plateau, et goûtent le rare plaisir de communier dans le travail après avoir communié dans la volupté. Ne répète-t-on point % ils s'évadent vers la banlieue :i; à la fois furtifs et hardis, timides et gamins, ils commencent une de ces promenades moitié parisiennes, moitié champêtres, qui, au dire de Juliette, firent l 'enchantement de leur liaison.
1 24 \r\ lier 1852.
: s mai 1836.
'i mars 1839, U mai 183», 17 ci -M avril 1842, etc., etc.
Paris, en effet, n'était pas alors un amoncellement poussiéreux de maisons à huit étages. Bien loin de déborder sur la campagne, elle laissait la campagne déborder sur elle. Aux flancs de Montmartre, (que Juliette appelle une montagne), on voyait tourner des moulins à vent, de vrais moulins. Le long de la Butte aux Cailles, parmi les lilas et les seringas, on entendait chanter un ruisseau, un vrai ruisseau ; et sur le sommet du Montparnasse, lorsqu'ils dansaient, au son des « violons de la mère Saguet », artistes et poètes, dandys et grisettes foulaient de l'herbe, de l'herbe authentique !
Juliette eut toujours en elle un coin de Mimi Pinson, et ce n'était pas, on le verra, celui qu'elle cultivait avec le moins de soin. Il faut donc se la représenter court vêtue d'une jupe à rayures et à gros plis, serrée à la taille, mais largement ouverte, dans le bas, sur des bas blancs à la Louis-Philippe ; un casaquin de soie légère couvre son buste de jeune reine, sans lui ôter ni aisance, ni finesse ; la tête couverte d'un cabriolet à brides noires, que des roses éclairent, l'œil humide, la joue aussi fleurie que son chapeau, elle marche au bras de l'ami. « Tant de bonheur est si léger à porter, comme elle le dira plus tard, que ses pieds touchent à peine la terre1. » Mais la fierté qu'elle tire d'un pareil compagnon est si grande que ses yeux défient le ciel. « Quand je suis à ton bras, écrit-elle, je suis fière de toi, comme si je t'avais fait -. »
Elle l'a un peu fait, aussi bien, car c'est elle qui a
1 18 avril 1854.
' 9 mai 183!).
voulu qu'il rajeunît, qu'il devînt coquet, et il a rajeuni, il est devenu coquet. Sur son front olympien, il arrange maintenant ses mèches châtaines, suivant un très bel ordre, et qui, à la vérité, n'offre rien de particulièrement romantique ; ses yeux noirs, aux reflets bleus, ont repris l'habitude de s'élever vers le ciel, quand ils ne se mirent pas dans ceux de sa maîtresse; de pâle qu'il était, son teint est devenu chaud, et bientôt, quand Auguste de Ohâtillon entreprendra de peindre le poète à la miniature, pour le plus grand bonheur de Juliette, il pourra, sans infidélité, lui prêter des lèvres moins faites peut-être pour l'éloquence que pour le baiser. Enfin, « le cher petit fashionable », comme l'appelle sa compagne, serre sa taille robuste dans un habit bleu barbeau qui a vraiment bel air et qui s'ouvre sur des gilets chatoyants. A la couleur sombre de l'habit, il oppose savamment du linge candide, et le ruban rouge qu'autrefois Charles X attacha sur sa poitrine adolescente. Les pieds menus, des mains qui, pour la finesse, le cèdent à peine à celles de Juliette, achèvent cet ensemble assez inattendu.
Et ils vont tous les deux, ils vont partout où ils connaissent, partout où ils espèrent découvrir de la mousse, des arbres, une guinguette accueillante, un lit frais. Ils vont à Montmartre et à Montrouge, à la Maison Blanche et à Saint-James, à Bicêtre et à Meudon, à Fontainebleau et à Gisors, à Saint-Germain-en-Laye et à Versailles.
Parfois le poète médite et travaille en marchant. La consigne est alors de se taire, et Juliette se tait. Mais le plus souvent, ils parlent, ils font des projets d'ave-
Victoh Hugo vers 1833 D'après une miniature appartenant au Musée Victor-Hugo.
nir, ils disent des folies, autant de folies qu'ils échangent de baisers. Ou bien, ils font des retours sur le passé : Victor raconte son enfance studieuse, penchée sur les livres, sur les manuscrits de ses premières œuvres, toute pleine de labeur et de pureté ; Juliette rappelle ses ébats d'écolière aux pieds nus ; et tous les deux admirent qu'ils aient gardé de leurs jeunes années une si claire et si radieuse mémoire. Semblables à ces petits héros d'un conte arabe, qui jouaient à la marelle, aux palets et autres divertissements de leur âge, avec des pierres précieuses sitôt jetées que ramassées, ils regrettent de n'avoir pas gardé et jalousement caché tant de sentiments éteints, de visions évanouies, trésors autrefois méconnus... Puis, Victor, naturellement espiègle, le redevient d'autant plus qu'il est amoureux. Jeux de mots, vers de mirlitons, véhémentes et grandiloquentes apostrophes aux gargotiers sans propreté, aux bourgeois sans poésie, voire même aux statues sans feuille de vigne, tout y passe. Un jour, à l'une des anciennes portes de Paris, les deux amants se trouvant pris dans un embarras de voitures et serrés contre les bornes par une calèche, la dame vieille, laide et fardée qui ornait ce véhicule les considérait avec impertinence. Mais lui, parodiant deux vers du classique Lebrun, s'écria :
Si le ciel était juste, ù marquise pimbêche,
Vous seriez dans la crotte e\ nous dans la calèche.
Et Juliette de rire ! Et le poète de juger la musique
de tes vers inférieure à ce rire qui sonnait si clair.
D'autres fois, c'est elle qui lui jouait des tours. Elle
44 LA PRINCESSE NEGBONI
excellait, et pour cause, à imiter le style des huissiers, hommes d'affaires et autres Gobseck. Un soir qu'ils allaient se mettre à table, sur la terrasse d'un cabaret, au bord du lac d'Enghien, Victor Hugo trouva donc sous sa serviette le billet suivant : « Je reconnais avoir reçu de M. Victor Hugo, beaucoup d'amour, beaucoup de bonheur et beaucoup de dévouement, que je m'engage à lui payer à vue. Signé : Juliette. » Il exigea le paiement immédiat et, ce jour-là, les deux amants dînèrent très vite.
Dans le temps qu'ils recherchaient le plus ces faciles plaisirs, le sort commença de leur devenir contraire : il y eut d'abord l'insuccès de Marie Tudor, il y eut ensuite les déboires de Juliette avec la Comédie-Française, il y eut, enfin, les tracasseries de ses créanciers, et par voie de conséquence, les querelles, les brouilles, les tendres raccommodements avec Victor Hugo.
La première représentation de Marie Tudor fut donnée sur le théâtre de la Porte Saint-Martin, le 6 novembre 1833, parmi les clameurs et les sifflets. Si médiocre que soit la pièce, évidemment bâclée pour gagner du temps et quelque argent, on comprend mal aujourd'hui tant de sévérité. On en a écouté bien d'autres. Mais la salle était pleine d'amis et de débiteurs d'Alexandre Dumas, qu'un maladroit article de Granier de Cassagnac, venait de brouiller avec Victor Hugo. De plus, Mlle George commençait de paraître bien vieille. Enfin Juliette se montra fort audessous d'elle-même, au-dessous encore de sa jeune réputal ion. 8a grande scène finale avec Mlle George fut entièremenl Bif9.ee.
Déçue autant qu'humiliée, elle rentra chez elle, se mit au lit, fit manquer la représentation du lendemain, et passa son rôle, pour les jours suivants, à sa camarade Ida Ferrier, la future épouse légitime d'Alexandre Dumas. Seulement, le coup était porté. Elle doutera désormais d'elle-même et surtout de son talent.
Pareillement, Victor Hugo essaya de faire bon visage ; il écrivit, dans la notice du drame, que, «Mlle Juliette, atteinte d'une grave indisposition, n'en avait pas moins montré un talent plein d'avenir, un talent souple, gracieux, vrai, tout à la fois pathétique et charmant, intelligent et naïf i. »
Mais lui aussi fut atteint dans son orgueil d'amant et dans son amour-propre de poète. Il dut mal supporter les éreintements perfides dont on accablait tantôt Juliette à propos de la pièce, tantôt la pièce à propos de Juliette. Et certes, il ne lui fallut rien moins que son énergie et sa ténacité naturelles, pour entreprendre presque aussitôt de faire admettre son amie parmi les pensionnaires de la Comédie-Française.
Sa première tentative en ce sens remonte, semblet-il, au mois de janvier 1834. A cette date, il dépêcha.
1 A Juliette elle-même, il envoya le bille! suivant : « Vous n'avez joué le rôle de Jeanne qu'une fois, mon amie, mais la trace que vous v avez laissée pour moi esl aussi profonde que si vous l'aviez joué cenl Fois. Vous avez joué le rôle devant deux mille personnes et une seule vous a comprise, moi. C'est que, deux mille personnes, ce n'est pas deux mille intelligences. Ce que vous avez mis dans ce Pôle, de \ otre cœur, de votre âme, de votre esprit, de votre caractère, de votre sion, de votre amour, de votre beauté, de votre nature, je l'écrirai un jour. Je Lâcherai que rien ne soit perdu.
si je pouvais ce que je veux, cette fugitive soirée laisserait sur votre front une auréole immortelle. Si mon nom vit, votre nom vivra u
(Lettre publiée pur M. Léon Séché, qui la tenait de M Louis Koch, Revue de Parts du 15 février 1903 i
un beau matin, à son précieux ami, l'éditeur Benduel, le petit mot suivant : « Voici quelques lignes que vous m'avez promis de faire passer au Courrier français. Je compte sur votre bonne amitié. V. H. »
Un communiqué était joint dont voici le texte :
« Mlle Juliette, cette jeune artiste pleine de beauté et de talent, que le public a si souvent applaudie à la Porte Saint-Martin, est sur le point de quitter ce théâtre. Plusieurs administrations dramatiques lui font en ce moment des offres d'engagement. Il est probable que c'est à la Comédie-Française que Mlle Juliette donnera la préférence. Son talent si digne et si intelligent l'appelle à notre premier théâtre \ »
La note tendancieuse ne parut pas dans le Courrier français car ce journal se piquait d'indépendance et d'impartialité. Dès le mois suivant, Juliette n'en fut pas moins engagée par la Comédie, à titre de pensionnaire, aux appointements de 3.000 francs par an.
A en croire une lettre de Mme Desbordes-Valmore à son étrange mari, il y aurait eu là une véritable occasion de scandale. Eh ! quoi, s'écrie la plaintive Marceline, « Mme Brohan du Vaudeville vient d'être engagée ! Mlle Verneuil engagée ! une demoiselle du théâtre de
' Ad. Julien. Le Romantisme et l'éditeur Renduel. p. 129. M. Ad. Julien, .1 après lui, M. Léon Séché, attribuent à La démarche de Victor Hugo. auprès de Renduel, la date de janvier 1835. G'esl là une erreur manifeste. Premièrement, parce que îles le mois de mars 1834, Juliette, dans -,-,\ correspondance el dans ses comptes, se donne comme engagée à la Comédie Française; secondement, parce qu'une lettre de MBe Desbordes-Valmore, en date du 21 février is:>4, lettre connue de M. Léon Séché el citée par lui, annonce rengagement de Juliette comme un fait
acquÎ8 et notoire Knlin, parce qu'au mois de mars 1834, l'radier. dans une de ses lettres a Juliette, la félicite de cet engagement. Les registres
de la Comédie-Française mentionnenl d'ailleurs Juliette parmi les pen sionnaires à partir du mois d'avril 1834
Chantereine engagée î et enfin, crois-le, cela pour la honte de ce pauvre Hugo qui l'a voulu ardemment, Mlle Juliette engagée, là » !
Mais, ainsi qu'il arrive souvent, avec cette excellente femme, il en faut rabattre. Il n'y eut pas scandale: l'engagement de Juliette passa inaperçu. Juliette fit de même, et c'est précisément de quoi elle se plaignait le plus. Etre jeune, être belle, être engagée au Théâtre-Français, et ne pas jouer, quel supplice ! Elle l'endura, au moins pendant deux ans. Victor Hugo ne parvint même pas à l'imposer comme interprète de l'un des rôles (VAngélo, en 1835, et nous verrons qu'en 1836, elle dut se démettre, plutôt que de continuer à gêner les relations de son amant avec les comédiens français. En attendant cette démission, elle souffrit, elle se lamenta, elle supporta mal l'humiliation d'être payée sans avoir à assister même à une seule répétition; son traité ne profita qu'aux créanciers, assez avisés pour faire saisir ses appointements.
La pauvre fille était, en effet, criblée de dettes, et lorsque Victor Hugo, désireux de la libérer une fois pour toutes, lui demanda d'en établir une sorte de relevé général et complet, elle faillit succomber à la tâche. Car il n'y avait pas seulement les créances réelles et ordinaires : 12.000 francs à l'orfèvre Janisset, 1,000 francs environ au gantier Poivin, 600 francs à la blanchisseuse, 260 francs à Georges, coiffeur, 400 francs au sieur Vilain, marchand de rouge. 620 francs à Mme Ladon, couturière, 2.500 francs à Bornes Lebreton et Gérard, marchandes <le cachemires, 1.700 francs ;i Jourdain, tapissier, — il y :iv:iit encore
les créances fictives et usuraires, destinées à dissimuler des prêts d'argent, et d'autant plus nombreuses qu'elles étaient inventées pour la plupart, sous l'inspiration d'un huissier homme d'affaires, lequel répondait au nom prédestiné de M. Man ère.
On a dit, on a imprimé1, qu'après s'être donnée à Victor Hugo, Juliette essaya, pendant quelque temps au moins, de demeurer la maîtresse officielle et richement entretenue du prince Demidoff. Parmi les documents qui sont passés sous nos yeux, nous n'avons rien trouvé qui autorisât une pareille affirmation. Elle est d'ailleurs contradictoire avec l'existence des dettes nombreuses et variées que nous venons d'énumérer.
La vérité nous paraît différente : à partir du 17 février 1833 et même peut-être un peu avant, Juliette a bien rompu avec son généreux amant le prince Demidoff. Mais elle n'a pas rompu avec ses habitudes de luxe et de dépense. Forte de l'espoir où elle est qu'elle deviendra une grande comédienne, la créatrice des premiers rôles, dans les futurs drames de Victor Hugo, un peu grisée aussi par l'admiration que le poète lui témoigne, et par la joie de se révéler à lui. sous les dehors les plus coquets et dans un cadre vraiment galant, elle s'est installée dans l'appartement préparé pour elle au 35 de la rue de l'Echiquier, et elle a continué d'y recevoir des fournisseurs aussi empressés que confiants.
1 .M. Léon Séché, loc. cit. .M. Jules Claretie, un jour qu'il travaillait d'après un simple catalogue d'autographes, en ;i dil autant, à propos d'Alphonse Karr Mais, remontanl aux pièces originales, M. Louis BariIimii lui ;i démontré qu'il se trompait. (V. / e Temps, des 5 et 12 décembre 1912)
LA PRINCESSE NEGïtONI 49
D'autre part, elle s'est bien gardée de révéler à Victor Hugo, dont elle connaît les charges familiales, le sens pratique et même l'esprit d'économie, le montant de sa dépense et l'importance de son passif.
Le moment vint pourtant où les créanciers connurent qu'ils n'avaient plus devant eux qu'une jolie femme insuffisamment cautionnée par un poète. Ils se fâchèrent, ils devinrent menaçants, et c'est alors que Juliette recourut aux usuriers. Eemède pire que le mal. Le papier timbré ne tarda pas à pleuvoir chez elle. Ses meubles furent saisis ; pareillement ses mensualités de la Porte Saint-Martin ou du Théâtre- Français ; elle voulut sauver quelques hardes et fut l'objet d'une plainte en détournement d'objets saisis. Son propriétaire la menaça d'expulsion ; elle se vit « dans la rue » et perdit la tête.
Au lieu, en effet, de se confier à Victor Hugo, son appui naturel, elle entreprit de faire appel à d'anciens amis. Il y en avait beaucoup, depuis Fradier, le sculpteur, jusqu'à Séchan, le décorateur de l'Opéra et de plusieurs théâtres du boulevard. Pradier répondit par des conseils ; les prétextes de refus ne lui manquaient d'ailleurs pas, car, depuis sa liaison avec Victor Hugo, Juliette n'écrivait plus au père de sa fille, que « par accident et monosyllabes », ou bien elle écrivait « avec une grosse écriture d'écolier » ', histoire de remplir très vite la page. Séchan et quelques autres furent moins ladres : ils envoyèrent des sommes modestes, tuais insuffisantes. 11 fallut donc
' Lettres inédites de Pradier. mars 1833.
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prendre un grand parti et tout révéler au bienaimé.
La crise fut des plus vives. Non pas que Victor Hugo ait hésité un seul instant devant un devoir qui se confondait avec son plaisir, puisqu'en l'accomplissant il était assuré de garder Juliette ; tatillon et vétilleux dans les petites circonstances de la vie, il savait se montrer généreux ou même magnifique dans les grandes. Seulement, les cachotteries de Juliette n'avaient pas été sans l'induire en défiance ; de plus, il était amoureux, et par conséquent, jaloux. Si bien qu'à la fin de 1833 et dans les premiers mois de 1834, le soupçon, la colère, les injustes reproches, les bruyantes querelles devinrent presque quotidiens.
Ainsi qu'il arrive toujours en pareille occurrence, de bons amis et surtout de bonnes amies s'en mêlèrent. Juliette fut desservie par Mlle Ida Ferrier, sa remplaçante dans le rôle de Jane, à la Porte Saint- Martin, et qui, d'après elle, aurait bien voulu lui succéder aussi dans le cœur de Victor Hugo. Elle le fut par Mlle George elle-même, déjà sur l'âge l, et qui pardonnait mal aux deux amoureux de ne pas reconnaître sa royauté dans la coulisse ou le boudoir, comme ils la reconnaissaient sur la scène. Aux calomnies et aux scènes de reproches qui s'ensuivaient, elle opposait d'ailleurs non seulement un visage indigné, mais de vives paroles, de violentes ripostes, parfois même des mots injurieux ; ou bien, elle protestait
1 Elle avail 16 ans, el commençai! d'èlre obèse. D'après Juliette elle représenta .i Victor Hugo que sa maîtresse étail « Fausse, vaniteuse, coquette el désordonnée » 1 16 avril 1840).
par d'innombrables lettres ou billets que la sincérité rend souvent éloquents ; elle se plaignait d'être « attaquée sans pouvoir se défendre, souillée sans pouvoir se laver, blessée sans pouvoir se guérir » ; elle affirmait sa volonté d'en finir soit par le suicide, soit par la rupture.
Dans les premiers mois de l'année 1834, elle a écrit ainsi au moins dix ou douze lettres dans lesquelles elle propose au poète de lui rendre sa liberté ; elle en a écrit au moins autant pour lui offrir de prouver son amour par une mort volontaire :
« Je suis encore pour vous, aujourd'hui, ce que j'étais pour tout le monde il y a un an, dit-elle : une femme que le besoin peut jeter dans les bras du premier riche qui veut l'acheter. Voilà ce que je ne peux pas supporter. Je ne vous parle donc pas des autres causes de notre séparation. Adieu, bon Victor, le cœur est triste. Ah ! que votre peine s'adoucirait si vous pouviez y lire, dans ce cœur qui est à vous pour la vie ! »
Et quelques jours plus tard : « Tu te rappelles ce que je te disais lors des répétitions de Marie Tudor : les hommes m'ont ôté la confiance en moi, je ne peux plus, je n'ose plus répéter, je suis paralysée. Eh bien, aujourd'hui, ce n'est plus d'un rôle qu'il s'agit mais de ma vie tout entière ! Maintenant que la calomnie m'a terrassée dans tous les sens, maintenant que j'ai été condamnée dans la vie comme je l'ai été dans ta pièce, c'est-à-dire sans avoir été entendue, maintenant que ma santé et ma raison se sont usées dans un combat sans profit et sans gloire, maintenant que je suis
signalée à l'opinion comme une femme sans avenir, je ne peux plus, je n'ose plus vivre, la crainte a fait naître en moi l'idée de suicide. »
Le plus souvent, Victor Hugo arrivait assez tôt pour calmer ces grands élans, avec une caresse, avec de douces paroles ; et Juliette s'essayait à la résignation ; elle se reprenait même à espérer :
« Je pense à toi, lui écrivait-elle, je m'occupe de toi, je t'aime ; je n'ai pas de paroles assez tendres, assez expressives pour te dire combien je te suis reconnaissante de l'estime que tu as de moi, et que tu professes devant tes amis les plus dignes et les plus intelligents... Mon cher bien-aimé, maintenant que tu m'as relevée, le passé est impossible, je ne peux plus être une pauvre rille, je serai toujours ta bien honnête et bien-aimée femme ' ».
Et encore :
« Oui, nous nous aimons, oui... nous resterons ensemble jusqu'à notre dernier soupir, oui, tu m'aideras et tu feras de moi une femme à l'abri de la misère et de la prostitution, oui, tu me rendras ce que j'étais avant ma chute, une honnête femme, et, de plus, une bonne mère : j'ai confiance, j'espère, je t'aime - ».
Mais à peine avait-il parcouru ces lignes pathétiques que le poète, sous l'impression de quelque nouveau racontar, reprenait sa « mine de grand inquisiteur ». Il en reprenait aussi le ton, les propos, les reproches et même les menaces. De leur côté les créanciers ne ressaient pas de harceler Juliette. Si bien qu'à la fin,
1 1834, \ ers le mois de mars.
14, \ ers !•■ mois fie mars.
nos deux amants passèrent des paroles aux actes.
Dès l'automne de l'année 1833, il ressort d'une très belle lettre qu'on lira plus loin in extenso, que leurs querelles s'exaspéraient parfois et les entraînaient jusqu'aux pires violences, jusqu'à d'atroces folies. Dans les premiers mois de l'année 1834, il apparaît aussi que Juliette se livra à une tentative de suicide et à plusieurs tentatives de séparation. Enfin, au mois d'août 1834, survint l'incident qui décida de tout, et par suite, du reste de leur vie.
Ainsi que nous l'avons marqué plus haut, les meubles de Juliette venaient d'être saisis, elle avait été expulsée de son appartement, rue de l'Echiquier. Vainement elle avait essayé d'intéresser à sa situation ses amis passés ou présents. Victor Hugo, lui-même probablement découragé par les difficultés de la tâche, avait répondu par un refus. Les deux amants échangèrent donc; des adieux qu'ils croyaient définitifs, et le 3 août exactement, Juliette partit pour Saint-Eenan, près de Brest où vivait sa sœur aînée \ Heureusement elle avait pris la diligence de Eennes, et sur la route, il existait d'assez nombreux relais. Dès les premiers, la voilà donc qui écrit au poète des billets enflammés - ; à Eennes, elle recommence ; puis à Brest, puis enfin à Saint-Eenan. Victor Hugo répondait; il répondait par des lettres pleines <lc regrets, de re-
1 Juliette eut exactement deux sœurs el un frère : Renée-Françoise Gauvain. née â Fougères, le 23 germinal, an Vil. Thérèse-Françoise Gauvain, née à Fougères, le il brumaire, an \. Armand-Marie Gau vain, né à Fougères, le 30 brumaire, an \il. Nous retrouverons plu jieurs fois, la première, la sœur aînée, celle qui fui la mère «le M Louis Koi-ii, exécuteur testamentaire «le Juliette.
; V. plus loin, une bonne partie de ces lettres.
mords même, et que jugent poignantes tous ceux qui les ont lues 1. Il s'engageait, en outre, à gratter « avec ses ongles ici et là » pour trouver les quelques billets de banque nécessaires au désintéressement des plus gros créanciers. A la fin, il ne lui resta plus qu'à prendre lui-même la route de Rennes, et à courir au-devant de son amie. C'est ce qu'il fit. Les deux amants, nous allions écrire, les deux pigeons, rentrèrent à Paris, le 10 août.
Alors commence la période la plus singulière de la vie de Juliette, celle que l'on pourrait intituler : une rédemption amoureuse à la manière romantique.
Pendant près de deux ans, Victor Hugo va mettre en pratique — sa maîtresse étant prise, pour ainsi dire, comme sujet d'expérience — les idées moitié religieuses, moitié philosophiques, qu'il professe sur la courtisane sur le rachat des fautes par l'amour fidèle, passionné et désintéressé, sur l'amour lui-même considéré comme une sorte de Sésame capable d'ouvrir toutes les portes de la science et de dissiper toutes les obscurités.
La première condition du rachat, c'est la pauvreté, la pauvreté volontaire et presque joyeusement acceptée. On a donc vendu les meubles de la rue de l'Echiquier, on a renoncé au bel appartement, et on a loué pour Juliette, moyennant 400 francs par an, un petit logis de deux pièces et une cuisine au n° 4 bis de la rue de Paradis an Marais2. Là, elle grelottera l'hiver, et
' V. Léon Séché, op ri/ Cette rue ;i disparu par suite du percement de lu rue des Francs- Bourge >is Bile suivail le parcours actuel de cette dernière, depuis lu rue Vieille-du Temple environ, jusqu'à lu rue des Guillemiles.
passera une partie de ses journées au lit, histoire de ménager les bûches du foyer1 ; mais, du moins elle prouvera qu'elle aime vraiment, et qu'elle mérite d'être aimée.
Plus de robes, ni de parures 2 ; tous les soirs, Victor Hugo répète à sa maîtresse que « la toilette n'ajoute rien aux charmes d'une jolie femme, que c'est peine perdue de vouloir ajouter à la nature quand elle est belle :; ». Et, triomphante comme si elle portait, en vérité, le cilice d'une de ses anciennes mères, au couvent du Petit-Picpus, Juliette écrit de son côté : « Ma pauvreté, mes gros souliers, mes rideaux sales, mes cuillers de fer, l'absence de toute coquetterie et de tout plaisir étranger à notre amour, témoignent à toutes les heures, à toutes les minutes, que je t'aime de tous les amours à la fois v ».
Enfin, il n'est point de réforme, ni de conversion sans que le travail s'en mêle. Juliette travaillera donc, elle étudiera ses rôles, elle fera ses robes et même quelques-uns des vêtements de Victor Hugo, elle ravaudera les autres ; elle vaquera aux soins de son petit ménage, elle emploiera ses loisirs, s'il lui en reste, à copier les œuvres du maître, à dépouiller ses journaux et singulièrement les articles que l'on écrit sur lui, elle classera et conservera ses notes, ses manuscrits, ses épreuves . . .
Quand il eut achevé de tracer ce beau programme,
1 L834, is:;:,. 1« janvier 1836, etc., etc. 16 janvier 1836
1 ix:;:;.
56 LA PRINCESSE NEGRCXNI
dont presque toutes l les parties, nous le verrons, furent exécutées à la lettre, le poète ressentit un vrai besoin de se retrouver seul, quelque part, avec celle qu'il venait de conquérir définitivement. Il avait alors l'âme très virgilienne. Il ne confondait pas encore le devoir avec la politique et le bonheur avec la popularité. Sa plus grande joie, après l'amour, était peut-être la vie aux champs, et pour cette vie, il se flattait d'avoir découvert dans Juliette une compagne digne de lui. N'est-ce pas d'elle qu'il a écrit :
Elle a d;ms le coeur celle fleur large ci pure. L'amour mystérieux de l'antique nature.
A peine nos deux amants menaient-ils doue de s'installer rue de Paradis au IMarais, qu'ils partirent pour la vallée de Bièvres; moitié mystiques, moitié païens, également dévots aux divinités des bois et aux églises de village, ils allaient célébrer là-bas ce qu'ils appelaient eux-mêmes leurs • noces d'oiseaux échappés ».
' Presque toutes, sauf pourtant relie-, dont l'exécution eût blesse Juliette. Par exemple. Victor Hugo lui laissa tous les meubles qu'elle voulut bien garder, il renouvela les reconnaissances de tous les objets qu'elle avait engagés au Mont-de-Piété el donl clic tenait a éviter la vente. Il y avait la el il y eut longtemps encore, 48 serviettes brodées. estimées 240 francs, 48 chemises eu batiste brodée estimées 500 francs, une montre en émail el or estimée i >n francs, une croix en brillants, estimée 300 francs, etc.
Juliette Dkouet \ers 1830
D'après un portrail à L'huile par Champmartin.
(Musée Victor-Hugo.)