‹ Victor Hugo Et La Légende Des SièclesChapitre 5 sur 13 · Livre, qu'un vent t emporte En France ow je suis né · texte numérisé non relu

Livre, qu'un vent t emporte En France ow je suis né

Larbre déraciné

Donne sa feuille morte.

Souvenons-nous, en effet, que ce livre prophétique, débordant de vie et de divinité, a été concu dans une ile farouche, véritable piédestal de lexil volontairement et héroiquement accepté par Victor Hugo lui-méme; que Victor Hugo I’a écrit dans un isolement redoutable et inspiré, au milieu du spectacle formidable de toutes les immensités livrées a ses aspirations surhumaines, qu'il l’'a écrit a cette époque ou, naufragé des tempétes sociales, Robinson de lOrgueil et de la Vérité, il lui a été permis de voir Homme d’aussi loin et avec autant de justesse que le pouvait voir un dieu, a travers le prisme correcteur de la distance. Ce livre a donc une parenté,

lointaine mais sensible, avec les livres sacrés, nés du désert et de la méditation devant I’Infini. Et il le dédie, ce livre, 4 la France, non seulement en fils pieux, mais en adorateur qui l’a reconnue gardienne du patrimoine idéal de Phumanité.

Voyons maintenant la Préface de la Premiére Série, ou il nous définit lui-méme la pensée de laquelle est issue La Légende des Siécles. « Exprimer Phumanité dans une ‘espéce d’ceuvre cyclique ; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquelles se résument en un seul et immense mouvement d’ascension vers la lumiére ; faire apparaitre dans une sorte de miroir sombre et clair, cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, |'Homme », et ot il nous explique ce qu’en sera l’ensemble: « l’épanouissement du genre humain de siécle en siécle, homme montant des ténébres 4 lidéal, la transfiguration paradisiaque de Venfer terrestre, l’éclosion lente et supréme de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour lautre; une espéce d’hymne religieux a mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une priére ; le drame de la création éclairé par le visage du créateur. »

La page suivante nous donne, en vers, la Vision dou est sorti ce livre:

Jeus un réve, le mur des siécles n’apparut.

C’était de la chair vive avec du granit brut.

et ot il termine :

Et qwest-ce maintenant que ce livre, traduit

Du passé, du tombeau, du gouffre et de la nuit? Crest la tradition tombée a la secousse

Des révolutions que Dieu déchaine et pousse ;

Ce qui demeure aprés que la guerre a tremble ; Décombre ow Vavenir, vague aurore, est mélé ; C’est la construction des hommes, la masure

Des siécles, qwemplit Vombre et que Vidée azure, Laffreux charnier-palais en ruine, habité

Par la mort et batt par la fatalité

Ow se posent pourtant parfots, quand elles Vosent, De la facon dont Vaile et le rayon se posent,

La liberté, lumieére, et Vespérance, oiseau ;

C'est Pincommensurable et tragique monceau,

Ou glissent, dans la bréche horrible, les vipéres

Kt les dragons, avant de rentrer aux repaires,

Et la nuée, avant de remonter au ciel ;

Ce livre, cest le reste effrayant de Babel ;

C’est la lugubre Tour des Choses, V’édifice

Du bien, du mal, des pleurs, du deutl, du sacrifice, Fier jadis, dominant les lointains horizons, Aujour@hui wayant plus que de hideux troncons, Epars, couchés, perdus, dans obscure vallée ; Cest Vépopée humaine, dpre, immense, — écroulée.

Et, comme pour le Dante guidé par Virgile 4 travers les enfers en rumeurs, la grande chevauchée commence, a travers les siécles, depuis le premier jour du monde, deviné, jusqu’a son dernier jour, pressenti. Et tout d’abord, Hymne a la Terre, cette terre dont ’homme est a la fois le roi et la vermine, cette terre indéfinissable qui porte a travers les espaces, nos deuils, nos cris, nos haines, nos joies, nos révolutions, nos épopées et qui est, sinon la cause, du moins le refuge de tout. Puis, allons d’Eve a Jésus, par le chemin du Paradis et le Sacre de la Femme. Ecoutez:

L’aurore apparaissait ; quelle aurore? Un abime D’éblowissement, vaste, insondable, sublime ;

Une ardente lueur de paix et de bonté.

Cétait aux premiers temps du globe ; et la clarté Brillait sereine au front du ciel inaccessible, Etant tout ce que Dieu peut avoir de visible ; Tout silluminait, Vombre et le brouillard obscur ; Des avalanches dor s’écroulaient dans Vazur ; Le jour en flamme, au fond de la terre ravie, Embrasait les lointains splendides de la vie ;

Les horizons, pleins @ombre et de roes chevelus Et @arbres effrayants que Vhomme ne voit plus, Luisaient, comme le songe et comme le vertige, Dans une profondeur déclair et de prodige.

Ecoutez aussi cette affirmation inspirée, dans la lan-

gue la plus religieusement poétique et la plus religieusesement passionnée, de ce culte de la Femme dont Victor Hugo a toujours été le plus zélé et le plus ardent thuriféraire :

Eve offrait au ciel bleu la sainte nudité.

Eve blonde admirait laube, sa seur vermeille. Chair de la femme! argile idéale! 6 merveille !

O pénétration sublime de Vesprit

Dans le limon que l’ Etre ineffable pétrit !

Matiére ott Padme brille a travers son suaire !

Boue ow Von voit les doigts du divin statuaire ! Fange auguste appelant le baiser et le cur,

Si sainte quon ne sait, tant Pamour est vainqueur, Tant Vdme est vers ce lit mystérieux poussée,

Si cette volupté n’est pas une pensée,

Et qwon ne peut, a Vheure ott les sens sont en feu, Etremdre la beauté sans croire embrasser Dieu !

Prologue paradisiaque de la terre nouvelle-née, célébration fervente de la femme, aboutissant 4 une salutation plus grandiose a la maternité.

Mais La Conscience nous apporte le tableau farouche des premiéres moeurs terrestres ; elle nous parle du Crime, du remords de Cain, car la faute maternelle a engendré le fratricide, et les jours dévorants ont suivi les jours innocents. Vous en connaissez les termes; vous l’avez, pour la plupart, apprise sur les bancs de l’école,

et vous avez été frappés de son pittoresque rétrospectif et de sa grandeur morale.

Poursuivons donc notre lecture: voici Puissance égale bonté. Dieu et Iblis, le Mal, se rencontrent dans l’espace :

Joutons a qui créera la chose la plus belle.

Iblis, malgré les dons magnifiques de Dieu, n’arrive qu’a faire une sauterelle. Dieu, 4 qui Iblis ne donne quwune araignée, confondit vite le méchant,

Car Dieu, de laraignée, avait fait le soleil /

Ainsi la toute-puissance de la justice, de la bonté et de la lumiére trouve toujours a s’afirmer d’une maniére éclatante sur les forces du mal qui ne sauraient jamais rien créer de noble ni de beau, si tortueuses et si orgueilleuses fussent-elles.

Voici les Lions, ces lions redoutables et affamés, auxquelson a jeté en pature un homme, mais qui s’arrétent devant son bras levé et se mettent 4 lui lécher les pieds parce qu il leur a dit: — La paix soit avec vous, lions.

Voici le Temple, simple quatrain qui chante Oliab et Béliséel, les deux statuaires dont l’un sculptait lidéal et Pautre le réel.

Voici Booz endormi, tableau biblique, riche de couleurs, de parfums et d’émotion sacrée. Nous extrairons de l'ensemble qui serait tout a citer et que d’ailleurs la renomméea porté allégrement sur ses ailes, ces deux strophes, pour leur gravité sereine et leur pensée profonde :

Booz était bon maitre et fidéle parent ;

Il était généreux quoigwil fut économe ;

Les femmes regardaient Booz plus qwun jeune homme Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source premiere, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ; Et Pon voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, Mais dans Teil du vieillard on voit de la lumieére.

Voici Dieu invisible au philosophe, pressentiment du mystére peut-étre plus accessible a Pignorant qu’au puissant et au savant, et ‘Premiére rencontre du Christ avec le Tombeau, anecdote évangélique qui n’est qu'une traduction, mais une traduction particuli¢rement lyrique, personnelle et évocatrice.

Aprés avoir ainsi effleuré la Bible, entrons délibérément dans les profondeurs grandioses des Védas hindoues. Suprématie, avec la méme largeur de touche aisée de lartiste, nous offre ses visions épiques et surnaturelles dans la peinture des dieux créés par les hommes, surpris de reconnaitre une puissance inconnue supérieure 4 la leur. En voici un passage lapidaire:

— Qwes-tu? cria Vayou, le diew fort et supréme.

Et Papparition lui dit : — Quwes-tu tot-méme ?

Et Vayou dit: — Je suis Vayou le dieu du Vent.

— Kt qwest-ce que tu peux? — Je peux, en me levant, Tout déplacer, chasser les flots, courber les chénes,

Arracher tous les gonds, rompre toutes les chaines, Et st je le voulais, d'un souffle, moi Vayou,

Plus aisément qwau fleuve on ne jeite un caillou Ou que d'une araignée on ne créve les toiles, Jemporterais la terre a travers les étoiles.

Et nous abordons, en reprenant la route des symboles attiques, la formidable question: Entre géants et ‘dieux, deux puissances rivales, la terre, le ciel, les farouches, les radieux, le peuple, déja, et les princes de droit divin, dont le sol bouleversé atteste la longue et terrible querelle. Toute la mythologie grecque et romaine, dont les matériaux merveilleux ne pouvaient que se préter 2 habileté d’édification sans pareille de l’architecte, rutile, tonne et rayonne en colloques surnaturels, en récits delphiques, dans la résurrection de toute une vie formidable et enchantée. C’est immense bataille des terriens et des célestes; cest la chute des colosses trahis; c’est Phtos, ce titan aux fers, ce vaincu tétu qui ne peut pas croire a sa défaite.

Quoi / Peau court, le cheval se déferre, Lhumble oiseau brise Veuf a coups de bec, le vent Prend la fuite, malgré V’éclar le poursuivant,

Le loup s’en va, bravant le pdtre et le molosse,

Le rat ronge sa cage; et lui, titan, colosse,

Lui dont le coeur a plus de lave qwun volcan,

Lui, Phtos, il resterait dans cette ombre, aw carcan |

O fureur! Non. Il tord ses os, tend ses vertébres,

Se débat. Lequel est le plus dur, 6 ténébres !

De la chair @un titan ou de Vairain des dieux ?

Tout a coup, sous Veffort... — 6 matin radieux, Quand tu remplis @aurore et damour le grand chéne, Ton chant n’est pas plus doux que le bruit d’une chaine Qui se casse et qui met une dme en liberté | —

Le carcan s est fendu, les neuds ont éclaté !

Le roc sent remuer Tétre extraordinaire ;

Ah! dit Phtos et sa joie est semblable au tonnerre ; Le voila libre!

Et que fait-il le titan libéré ? Prisonnier encore, non plus de ses fers, mais de sa gedle qui est le globe, aprés avoir traversé tous les enfers du « dedans de la Terre », il se trouve tout a coup face a face avec le ciel étoilé, et, sur l’Olympe, ot les dieux festoyaient, oubliant le mal accompli et les rancunes semées et la justice immanente, il se dressa comme un fantéme,

Regarda fixement les Olympiens sombres, Stupéfaits sur leur cime au fond de léther bleu, Et leur cria, terrible: O dieuwx, il est un Dieu !

Arrétons-nous devant la Ville disparue, victime de l'ébranlement des flots mystérieux ; c'est une méditation sur la fortune des cités humaines, multitude que guettent la corruption d’abord, le silence ensuite,

Car pour faire un désert, Dieu, maitre des vivants, Commence par les rois et finit par les vents.

Et un nouveau cycle s’ouvre sous le titre: Aprés les dieux, les rois. Nous y découvrons l’Inscription égyptienne du sanguinaire roi Mesa, fils de Chemos, constructeur, législateur et conquérant ; nous y rencontrons Cassandre, cette fille de roi, enchainée, a la merci de ses “ennemis et de ses vainqueurs, mais que soutient la divination patriotique de la vengeance des dieux ; nous y saluons les Trois Cents, ces trois cents immortels Spartiates, poignée de héros, qui, par le sacrifice de leur vie, brisérent le réve de domination de Xercés appuyé sur une armée de deux millions dhommes. Ah! Mesdames et Messieurs, !Histoire n’est-elle pas un perpétuel recommencement, et ce réve de domination, qui a hanté esprit des tyrans de tous les ages, n’en avons-nous pas senti peser nous-mémes la menace effroyable, et 4 combien de Thermopyles, — sur notre sol ravagé par le plus formidable des attentats, de Verdun a l’Yser, en passant par le Chemin des Dames, le Morthomme, la Céte du Poivre, Argonne, la tranchée des baionnettes et combien d’autres postes glorieux et funébres de cette ligne de feu qui fut le bastion de garde, la frontiére de flamme, la pierre angulaire dune défense désespétée, — a combien de Thermopyles, ai-je dit, avonsnous laissé de ces citoyens dont la France peut dire qwils sonts morts en héros pour obéir a ses lois ?

Xercés tout-puissant est entré en Phrygie puis il a fait, sur une plage, un vaste pont pour donner passage 4 ses innombrables armées. Mais la mer fatale, une nuit, a tout emporté de ce fragile et formidable édifice humain.

Et ici la légende vient au secours de lHistoire. L’immense aveuglement orgueilleux de Xercés sera la source méme de sa défaite. Car devant le désastre accompli par la mer,

le roi sublime Cria: — Tu wes qwun gouffre, et je Vinsulte, abime ! Moi je suis le sommet. Lache mer, souviens-Ven — Et donna trois cents coups de fouet a Océan.

Et chacun de ces coups de fouet toucha Neptune. Alors ce Dieu qu’'adore et que sert la Fortune, Mouvante comme lui, créa Léonidas, Kt de ces trois cents coups il fit trois cents soldats, Gardiens des monts, gardiens des bois, gardiens des villes, Et Xercés les trouva debout aux Thermopyles.

Et Le Détroit de PEuripe, ow la Gréce inquiéte délibére devant la menace, nous montre toute la portée de ce sacrifice, car

Deux jours apres, a Vheure ow Vaube se leva, Les chevaux du soleil dirent : Xercés s’en va !

Et quoi de plus pathétique, de plus juvénilement

émouvant, en écho a tous ces fracas de bataille, que cette Chanson de Sophocle a Salamine, chanson d’éphebe mélant Pamour a la rude épopée ?

Je veux bien mourir, 6 déesse, Mais pas avant davoir aimé.

Et dans ces Bannis, pensifs sur la patrie, n’est-ce pas le coeur du proscrit qui s’épanche et déborde, le coeur du proscrit de tous les temps, dont le poéte porta vingt ans le fardeau et la gloire?

Nous voici maintenant avec Majorien devant la mer humaine qui bat les portes de l’empire romain, et devant son chef mystérieux. Grave colloque qui se termine ainsi

MAJORIEN Mais ou donc allez-vous ?

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