MAJORIEN
Quel est ton nom a toi qui parles ?
7 HOMME Attila.
Et voici Gil, fils de Sacha et du duc Geoffroy, qui, venu dans le pays en justicier, rencontre l’hydre ; Vhydre lui demande, le voyant lépée nue a la main, pour qui il s’est armé. Comme Gil lui repond: — C’est pour le monstre —, l’hydre se recouche sans terreur, car il ne peut sagir évidemment que du sombre roi Ramire, despote exécré des lieux.
A cet ainé du vieil héroisme espagnol, succéde le Cid national dans toute l’ampleur et la diversité de son fameux Romancero. Sur le rythme bref et sonore etassez peu usité du vers de sept pieds, porté icia sonmaximum de valeur, ce Romancero est le long discours de réception du bon chevalier au Roi félon, son ancien maitre, qui ne craint pas de lui rendre visite dans sa montagne d’exil. C’est le discours de la foudre au monstre, que le monstre écoute, dont le monstre frémit et se cabre certes, mais quil subit quand méme, comme la cavale subit l’étrille.
Ainsi le Cid, qui harangue Sans peur ni rébeliion,
Léche son maitre et sa langue Est rude étant @un lion.
Aprés lui, nous faisons connaissance avec le roi de
ET LA LEGENDE DES SIECLES a5
Perse, ce roi tout-puissant, mais tellement craintif de sa famille qu’il ne peut plusccmprendre le baiser d’amour filial déposé pieusement devant lui, sur la main du « patre harmonieux qui chante ».
— Il taime, dit le roi au vieillard, en parlant du jeune homme, pourtant il est ton fils.
Et du sein des profondeurs sinistres d’ot la féodalité . émerge, avec son mystére et sa barbarie mal pénétrés, deux spectres tout a coup se lévent, deux mendiants, les deux éternels mendiants de ’humanité dévorée de crainte et rompue de servage, sinistres détrousseurs des travailleurs et des parias :
Lun sappelle César, autre s’appelle Pierre... Ce meurt-de-faim : Vautel et ce pauvre: le tréne.
Et Montfaucon apparait bientot, avec son lugubre alignement de cadavres balancés par les vents, parce gu ila fallu au roi, pour régner, inspirer la terreur et dresser, dans le champ du peuple, craintif et rebelle, — comme le serf le faisait dans le champ des plaines pour en éloigner les oiseaux, — un édifiant et sombre épouvantail. L’imagination d’un prétre s’est mise pour cela servilement au service des ambitions d’un prince.
— Quel est donc le moyen de régner? dit Philippe. Comme le roi parlait, Varchevéque pieux Vit un champ hérissé de poteaux et de pieux
Ow pendaient, a des fils, tremblant quand Vair s’agite, Des larves qui mettaient tous les oiseaux en futte! Et, le montrant au roi, Bertrand dit: — Le votct.
Voila pourquoi Montfaucon s'est dressé, sombre champ hérissé, lui aussi, de poteaux et de pieux, terreur arborée de toutes les choses sacrées ;
Et Von voit, reprenant leur vol vers le ciel bleu,
La sainte vérité, la pensée immortelle,
Lamour, la liberté, le droit, heurtant de Vaile
Le Louvre et son beffroi, Péglise et son portail, Fuir, blancs oiseaux devant le sombre épouvantail.
Contre-partie : en écho aux monstrueux crimes des rois, voici le bruit de ripaille des Reitres.
La guerre a parfois les mains sales Mais la victoire a les bras longs.
Nous jouerons aux dés sur les dalles Sonnez rixdales | Sonnez doublons !
La débauche, livrognerie, le carnage, cest leur métier, le triste et dur métier dont les couronnes sont vassales et que leur brutal humour tait sonner en fan- (are:
Nousn’en demeurons pas moins en pleine épouvante, et
nous pouvons nous écrier avec le vieux comte Félibien, devant cette future mére éventrée, dans Sienne, par la fureur de Cosme :
— O ciel! un enfant ! guerre affreuse !
Ow done s’arrétera le gouffre qui se creuse ? Massacrer Pinconnu, enfant encor lointain !
Supprimer la promesse obscure du destin ! —
+ Ah! prétres, qua domptés César.....
Vous qui montrez, devant les rois, le Tout-Puissant Agenouillé, lavant les pavés teints de sanq, Vous qui pourtant parfois, fronts chauves, barbes grises, Avez des tremblements dans vos mornes églises Et sentez que la tombe est peut-étre un cachot, Prétres, — que pensez-vous qui se passe la-haut, Dans Vabime du vrai sans fond, dans le mystere, Dans le sombre équilibre ignoré —, quand la terre Sinistre, renvoyant Vinnocence au ciel bleu, Jetie une petite dme épouvantée a Dieu !
Devant les forfaits des rois, les lions ont cru bon de mettre le hola, et leur indignation flétrit les chacals des hommes en leur comparant leur réle, leurs moeurs, leur vie, 2 eux, les grands souverains intégres du désert. Et, avec la Décadence de Rome, qui suit, le Lion @’Androcles porte en lui-méme l’apogée de cette grandeur. Dans
Vavilissement général qui emportait toute une civilisation, tout un 4ge, tout un monde, ila, lui, secoué sa criniére,
Et Vhomme étant le monstre, 6 lion, tu fus V homme.
L’Islam vient nous ouvrir un horizon nouveau, avec ses mystéres, ses encens, ses réves, ses méditations. L’An neuf de P Hégire offre une grande page sacrée dans laquelle palpite le plus pur évangélisme. Elle nous relate la mort de Mahomet sous la forme d'une anecdote saisissante que l’auteur a certainement embellie de toute l’émotion intérieure de sa mystique occidentale.
Le lendemain matin, voyant Paube arriver :
— Aboubékre, dit-l, je ne puis me lever.
Tu vas prendre le livre et faire la priere — Et sa femme Aischa se tenait en arriére ;
Tl écoutait pendant qwAboubeékre lisait
Et souvent a voix basse achevait le verset ;
Et Pon pleurait pendant qwil priait de la sorte. Et Vange de la mort, vers le soir, a la porte, Apparut, demandant qwon lui permit @entrer.
— Qwil entre. — On vit alors son regard s’éclasrer De la méme clarté qwau jour de sa naissance.
Et Vange lui dit: — Dieu désire ta présence.
— Bien, dit-il. Un frisson sur ses tempes courut, Un souffle ouvrit sa léevre, et Mahomet mourut.
Mais l’islamisme se révéle aux hommes bien aprés que le christianisme leur fit apparu. Un sourd antagogonisme va donc naitre entre ces deux puissances morales, dans le vieux monde partagé. Et ceci nous est expliqué, dans le plan merveilleux, avec Le Cédre. Le christianisme, a titre d’ainé, se permettra de dire par la bouche de Jean aux thuriféraires du dogme rival:
Nouveaux venus, laissez la nature tranquille.
Nous abordons maintenant le Cycle héroique chrétien, pour une grande partie taillé en plein roman de chevalerie. I] débute avec lesombre poéme du Parricide qu’on pourrait croire tiré du vieil enter dantesque. Kanut, le roi tout-puissant, dont le régne fut une gloire, est mort. Il a gouverné avec splendeur et avec ivresse, mais la hate de jouir de son rang et de ses honneurs lavait poussé autrefois au meurtre de son pére Sweno. Souvenir lointain complétement effacé par la splendeur de son régne.
Quant a son parricide, il Vavait oublié.
Ilsera donc chanté des hommes et béni des prétres. Mais le tombeau se chargera de lui rappeler son forfait, car, malgré la belle neige qu'il ira voler au mont Savo pour s’en revétir, dans son réve d’aller s’asseoir a
la droite de Dieu, l’infini, laissant saigner son crime goutte 4 goutte sur sa téte dans l’espace, aura bientét transformé le beau suaire blanc en le plus accusateur et le plus effarant linceul rouge.
Et cest pourquoi Kanut, fuyant devant Vaurore
Et reculant, na pas osé paraitre encore
Devant le juge au front duquel le soleil luit ;
Crest pourquoi ce rot sombre est resté dans la nutt Et, sans pouvoir rentrer dans sa blancheur premiere, Sentant, ad chaque pas qwil fait vers la lumiere,
Une goutte de sang sur sa téte pleuvoir,
Réde éternellement sous Vénorme ciel noir.
Le Mariage de Roland nous raméne des brumes du Nord au temps plus radieux de lépopée loyale ot le fantastique ne le disputait qu’a la vertu. Il nous dépeint le duel de deux héros: tableau magnifique du choc de deux intrépidités également invincibles, choc dont | €pilogue est du plus pur caractére chevaleresque.
Tout a coup Olivier, aigle aux yeux de colombe, Sarréte et dit:
— Roland, nous n’en finirons point.
Tant qwil nous restera quelque troncon au poing, Nous lutierons ainsi que lions et pantheres.
Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions freéres ? Eeoute, jai ma seur, la belle Aude au bras blanc,
Epouse-la.
— Pardieu! je veux bien, dit Roland.
Ki maintenant buvons, car Vaffaire était chaude.
Cest ainsi que Roland épousa la belle Aude.
Aymerillot, comme le poéme précédent, est inspiré, de laveu du poéte, des chansons de geste du Moyen- Age. Je dis inspiré, car il s'agit bien la d’autre chose que d’une simple adaptation, et le génie du poéte y est empreint d’une telle sorte qu’on ne peut y voir moins qu'une ceuvre personnelle. Aymerillot, Cest le chant de Vhéroisme dans un jeune cceur intrépide. La fortune sourit aux audacieux et la jeunesse triomphe quelquefois la ot lexpérience hésite. Ainsi Charlemagne, le vieil empereur, le dieu des armées, en revenant d’Espagne, a remarqué Narbonne et naturellement réve d’ajouter cette belle ville a son fleuron impérial. Il propose a ses fourriers de l’aller prendre mais ceux-ci sont fourbus dune trop longue guerre et n’aspirent qu’a la douceur de leur foyer. L’empereur est fort triste du triste langage de ces couards, quand Aymerillot, le petit compagnon, aussi pauvre quun moine, demande de lui-méme Vhonneur dont pas un ne veut, sans souci des quolibets de ses rudes compagnons.
Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres, Mais tout le grand ciel bleu nemplirait pas mon ceur. Jentrerai dans Narbonne et je serai vainqueur. Apres, je chatierai les railleurs, sil en reste.
Charles, plus rayonnant que Varchange céleste, Sécria:
— Tw seras, pour ce propos hautain, Aimery de Narbonne et comte palatin, Et lon te parlera @une fagon civile.
Va fils!
Le lendemain Aimery prit la ville.
Bivar, nous donne a présent, cette legon qu’un grand homme comme le Cid, puisqwil faut toujours revenir aux plus hauts exemples de vertu, peut étre fier, formidable, tout dominer,
Absolu, lance au poing, panache au front,
quand il se trouve dans le palais du roi, et qu’on peut le trouver quelque jour, bras nu, téte nue, tenant en main Pauge et le cavecon,
Ki faisant ce qwil sied aux écuyers de faire,
parce qu'il est a ce moment chez son pére.
Superbe et magnifique image de la dévotion filiale.
Le Jour des Rois nous convainc, une fois de plus, de Pignominie des guerres et des pillages, des rois et des bandits, pullulant sur le peuple comme la vermine sur la misére, ignominie si profonde, que le vieux mendiant du pont Crassus, oublié dans le carnage, en montrant ses loques immondes aux montagnes déshonorées,
Peut crier dans Pabime et dans Pimmensité :
— Confrontez-vous. Sentez votre fraternité,
O mont superbe, 6 loque infime! neige, boue ! Comparez, sous le vent hideux qui les secoue,
Toi, tes nuages noirs, toi, tes haillons hideus,
O guenille, 6 montagne; et cachez toutes deux,
Pendant que les vivants se trainent sur leurs ventres, Toi, les poux dans tes trous, toi, les rois dans tes antres.
Aprés les jours de gloire et les jours d’enthousiasme, voici le grand Cid exilé. Les sombres intrigues des cours et ’humeur des rois le veulent ainsi. Mais tout prés du peuple qu'il affectionne, le Cid s’est fait une popularité bon enfant et discréte; il s’y est créé des attaches profondes. Et, dans un langage émouvant, sur un mode a peine triste, chante ainsi l’épopée rustique des gens de la plaine. Aussi, quelle inutile démarche de Penvoyé du roi quelque peu repentant, et quelle rude lecon morale donne acecourtisan le bon Cid, droit dans sa sérénité et dans son honneur comme le chéne sous les vents, lui dont l’estime n’est pas une question de dorure!
Ici, la lyre du grand poéte, touchée d’une inspiration nouvelle et d’essence plus élevée encore, va atteindre les bornes du sublime; sublime du lyrisme dans la pensée, sublime du verbe dans limagination, sublime du songe dans la création. Les Sept Merveilles du Monde vont trouver dans ce vaste torrent de vers leur glorification la plus majestueuse, un panégyrique formidable, a leur taille.
Qu'il s’agisse du Tempte d’Ephése,
44 VICTOR HUGO Chef-d’euvre pour les yeux et temple pour les ames ;
des Jardins de Babylone,
Dont le vaste branchage est fait dun tel granit Qwil faudrait Vouragan pour y bercer un nid ;
du Mausolée, ce « monument du coeur démesuré » ; du Jupiter Olympien; du Phare, congu pour suppleer
A Pinutilité magnifique des astres ; du colosse de Rhodes,
Ce grand X de la nuit debout dans Pinconnu ;
des Pyramides, éternités de pierre ; immense magnifica des merveilles humaines s’éléve sur des ailes de lumiére avec l’envergure formidable du génie.
La conception auguste du poéte ajoute encore a cette plénitude de sensations supérieures, en faisant crier par contraste, en face de l’orgueil de ce tas matériel de gloire périssable, le souverain de la ruine, a laquelle tout est promis, le ver de terre, invisible et omnipotent, qui travaille sans fin a la destruction de tout ce qui s’édifie.
Punivers magnifique et lugubre a deux cimes.
O vivants, a ses dewx extrémités sublimes, Qui sont aurore et nuit,
La création triste, aux entrailles profondes, Porte deux Tout-puissants : le Dieu qui fait les mondes, Le ver qui les détruit.
Haute philosophie ! Profonde et amére tristesse du penseur! Mais le poéte ne peut pas accepter cette gageure, cette imposture.
Non! tuwas pastout monstre ! et tune prends point lV dme.
L'Esprit, le Génie, lIdéal demeurent a jamais hors d’atteinte des destructions matérielles, et le vrai triomphe est celui-la.
Dans les Chevaliers errants, le poete nous fait entrevoir les figures des magistrats sinistres de l’épée, spectres de Phonneur, du droit, de la justice, grands redresseurs de torts, que le Moyen-Age a fait courir par tous les chemins d’aventure. Nous y trouvons un rappel de la légendaire, impérissable et innombrable figure de Roland avec le Petit roi de Galice. A \a fois roman et €popée, ce poéme marque une formule nouvelle dont nous trouvons l’épanouissement dans Eviradnus. La encore, dans ce genre, Victor Hugo a innove et d’une telle maniére qu’on chercherait en vain, ailleurs que chez lui, des récits poétiques aussi magistralement construits, aussi poignants, aussi vibrants dans leur simplicité profonde, aussi adéquats, aussi riches d’éléments d intérét. Suivez-le dans le Départ de Vaventurier pour laventure, la biographie d’Eviradnus, ce qui se passe dans La Forét,
exposé de La coutume de Lusace, le portrait de La Marquise Mahaut, celui de ses Deux voisins, la description de La Salle a manger, ot vont se passer la féte et le drame, et Ce qu’o y voit encore, le Bruit que fait le plancher, Eviradnus immobile, comme l’archange en sentinelle, Un peu de musique, agréablement écoliére et juvénile, Le grand Joss et le petit Zeno, Ils soupent, Apres souper, Les oubliettes, Ce qwils font devient plus difficile a fatre, La Massue, Le jour reparait, et vous parcourrez, avec étonnement et éblouissement, toutes les divisions savantes d'un ouvrage étayé suivant les dispositions et les graduations de l’anecdote, a laquelle la poésie préte au surplus une somptuosité inégalable. Ce poéme en son entier, est a citer, 4 lire, 4 approfondir, 4 adorer! La maitrise et le génie y voisinent pour l’enchantement continu du coeur et de l’esprit.
Nous ne quittons cette page merveilleuse que pour entrer dans une autre merveille: Les Trénes d’Orient ; Zim-Zizini. Sous sa lecon morale terrible, cette ceuvre donne prétexte a des vers particuliérement parfaits. Ecoutez par exemple ce que dit le septiéme sphinx au tyran gorgé dhonneurs et de plaisirs qui cherche, dans l’ennui de la satiété, des sujets nouveaux de distraction :
La tombe ou Von a mis Bélus croule au désert ; Ruine, elle a perdu son mur de granit vert Kt sa coupole, seur du ciel, splendide et ronde ;
Le patre y vient choisir des pierres pour sa fronde ; Celui qui, le soir, passe en ce lugubre champ, Entend le bruit que fait le chacal en mdchant ! Lombre en ce liew s'amasse et la nuit est la toute; Le voyageur, tdtant de son baton la voite,
Crie en vain: — Est-ce ici qwétait le diew Bélus? Le sépulcre est si vieux qwil ne sen souvient plus.
Quel tableau saisissant! Quelle plénitude absolue des sensations ! Quels vers lapidaires !
Pour faire légérement diversion, voici une petite piece en vers de huit pieds: 1453. Ne croyez pas que le Titan, lassé, ait voulu ici respirer; dés Vabord vous aurez remarqué quila continué a faire ceuvre puissante. Le colosse qui traine un lion devant Constantinople, cest la France, patrie de la délivrance, nourrice de la liberté, et le lion qui la suit, c’est Dieu.
Sultan Mourad nous dira, lui, que les pires méchants ne sont pas obligatoirement perdus et quun seul bon mouvement, méme machinal, peut épargner a ceux-la qui l’accomplissent la géhenne éternelle. Car, c'est Dieu qui le dit,
Un pourceau secouru pese un monde opprimé.
Rien n’est donc perdu de l’4me tant qu'une lueur de vertu y subsiste. Telle est la conclusion philosophique de cette anecdote ; théme familier au moraliste auquel
le moralistea donné par ailleurs sa plus intense signification par le pardon et le rachat méme de Satan. \)
Encore une diversion avec Le Bey outragé, tableau local bref et rude, et écoutons, plus prés de nous, La Chanson des doreurs de proues. Elle nous entraine des hauts sommets que nous parcourions, aux abords des grandes mers bleues balayées des vents du large. On y sent l’odeur de la vie, des embruns, dans un souffle de bonne humeur altiére.
Avertissements et Chdtiments ouvrent un nouveau cha" pitre dans lequel nous trouvons d’abord: Le travail des Captifs, travail imposé par un roi cruel auquel Dieu a dit: — Je veux un temple. Ce temple est une caverne que lon creuse dans un mont ; étrange lieu pour adorer le ciel. Le roi sen étonne auprés de -homme qui I’a persuade de procéder ainsi et avec lequel il visite l’immense puits. Son étonnement devient de linquiétude quand il entend au-dessus de lui refermer lorifice.
Pourquoi la nuit Est-elle dans ce temple ainsi qwen une cave.
Pourquoi? — Parce que c’est ta tombe, dit Vesclave.
Homo Duplex, c'est la dualité constante de l’ame et du corps symbolisée par la rencontre, que fit un jour le neveu du comte Hugo, d’un singe et d’un ange en lutte. L’ange l’apprend au passant :
(1) La Fin de Satan
Tant que tu vis, je lutte et j’étreins ce bandit. A ta mort, tout finit dans Pombre ou dans Vaurore, Car cest moi qui t’enléve ou lui qui te dévore.
Un Verset du Koran nous avertit en quelques vers que toujours, dans le compte que tient l’infini de la valeur de Phomme, le mal et le bien, méme accomplis trés petitement, ont d’immenses répercussions.
Et PAigle du Casque nous emporte dans un nouveau sillon daventure, vers l’histoire chevaleresque, épique, terrible, que la grande conclusion morale guette a tous ses tournants monstrueux. I] s’agit du combat livré en champ clos par Angus, enfant de seize ans, contre le farouche quadragénaire Tiphaine. Vieille querelle de famille, dont nul ne connait le fond. L’aieul ena révélé le secret, en mourant, a Angus, qui avait six ans. Dix ans ont passé.
En dix ans, certe, Orphée oublierait Eurydice, Admeéte son épouse et Thisbé son amant, Mais pas un chevalier Woublierait son serment.
Et voici la lice publique pavoisée, larrivée des belligérants, Angus monté sur un cheval d’un blanc rose, précédé de fanfares, Tiphaine, sinistre et hautain, annoncé par la trompe des montagnes. Quelle belle page descriptive le poéte nous donne 1a et quels magnifiques éclairs de mots dans la relation du premier contact de
ces étranges champions. Ecoutez le juge du camp, suivant la coutume, demander :
— Milord, quel dge as-tu? — Quarante ans. — Et toi? — Seize. — Crest trop jeune, cria la foule. — Combattez, Dit le juge. Et Von fit le champ des deux cotés.
Le combat fut terrible; enfant s’épuisa sur ’homme impassible,
Pas plus ému @un choc que dun souffle une étoile.
Puis Phomme sortit brusquement de son immobilité, et d'un air si féroce,
que le pauvre petit Tourna bride, jeta sa lance et prit la fuite.
Fuite éperdue, marquée d'une poursuite acharnée. L’'homme implacable talonne l’enfant haletant.
Comme le cerf, le tigre est un ardent coureur, Ils vont !
Mais voici qu'un vieillard se dresse devant Tiphaine pour limplorer au nom de l’enfant. Tiphaine n’écoute rien. Seconde rencontre: une procession de vierges, sortant du couvent, l’abbesse en téte, lui demandant
grace. Tiphaine passe outre. Troisiéme rencontre, a la nuit, une femme allaitant son enfant, qui lui crie:
— Grace! Au nom du berceau nouvre pas une fosse. w+. Songe a ta mére. Eh bien, je suis mére comme elle.
. . — Abas, femelle!
Dit Takaie. et re pted il frappe ce sein nu.
A ce degré d’atrocité et de monstruosité, il n’est plus dintervention humaine possible.
Ce fut dans on ne sait quel ravin inconnu Que Tiphaine atteignit le pauvre enfant farouche.
Il le tua, aprés avoir fait tomber d’un revers de hache ses deux mains suppliantes, et dit, chose terrible : — Je suis content!
L’épilogue maintenant ne peut plus se faire attendre ; la justice immanente, qui veille en frémissant aux cétés mémes des meurtriers, a des révélations soudaines et imprévues, et voici l’apothéose morale et apaisante, dans sa terreur, de ce drame épouvantable qui ne peut rester inchatié.
Alors Vaigle datrain qwil avait sur son casque, Et qui calme, immobile et sombre, Vobservatt, Cria: Cieux étoilés, montagnes que revét L’innocente blancheur des neiges vénérables,
O fleuves, 6 foréts, cédres, sapins, érables,
Je vous prends a témoin que cet homme est méchant ! Et cela dit, ainsi qwun piocheur fouille un champ, Comme avec sa cognée un patre brise un chéne,
Il se mit a frapper a cowps de bee Tiphaine ;
Il lui creva les yeux ; il lui broya les dents ;
Il lui pétrit le crdne en ses ongles ardents
Sous Parmet @ow le sang sortait comme d'un crible, Le jeta mort a terre, et s envola terrible.
Sentence formidable du crime, prononcée en quelle langue!
Pénétrons dans /’'Jtalie, avec Ratbert, entouré de ses Conseillers probes et libres, ceci pris dans le sens ironique, car les conseillers du roi Ratbert ont |’4me si noire et leurs délibérations sont telles que, pendant leurs sinistres échanges didées,
Quelques seigneurs, ainsi qwils en ont Phabitude, Regardant derriére eux @un regard inquiet, Virent que le Satan de pierre souriait.
La Défiance d’Onfroy, expliquée par une rude expérience qui ne permet pas aux gens d’honneur de plier les genoux devant les rois méprisables, c’est le discours du chien, brave et loyal, bon gardien de son troupeau, au loup princier aspirant a le décimer. Les loups et les roisméprisables, quand ils nese sentent pas en force, se
replient quelquefois devant la vigilance des chiens et les admonestations des gens d’honneur.
Mais si la bravoure sait flairer le crime, il lui arrive aussi d’étre victime des apparences. La Confiance du marquis Fabrice le prouve dans un long récit dramatique et palpitant. Le vieil aieul Fabrice, vieux soldat, vieux héros, belle Ame invulnérable, est le maitre d’un donjon splendide et riche. Il ne comprend pas, dans sa loyauté naturelle, que la conyoitise et la cupidité puissent dresser autour de lui leurs plans tortueux. Il va recevoir Pempereur Ratbert; il est tout a la joie de cet honneur, et ses soins touchants entourent sa toute petite-fille Isora, qu il veut belle pour cette grande féte. Grande féte, oui, surtout pour les vautours, car dés que Ratbert a mis le pied dans ce chateau avec sa suite, sous le masque de l’amitié, il en a pris possession en voleur et en vandale : le sang coule, le carnage et lorgie regnent dans le donjon. Mais on a fouillé en vain pour trouver le trésor que l’on y sait caché. Le vieux Fabrice est amené devant ses bourreaux et refuse, par un hautain mutisme, de révéler quoi que ce soit.
— Tu me braves, Eh bien ! tu vas pleurer, dit le fauve empereur.
El on améne, sur une civiére, devant le vieillard stoique, sa petite-fille tuée et martyrisee.
Alors le vieux coeur du lion ne peut plus que se fen-
dre et sécrouler, et comme Fabrice est 4 genoux devant la morte, pleurant et priant, Ratbert commande:
— Porte-glaive, il est ainsi commodément.
Le porte-glaive fit, n’étant qwun misérable, Tomber sur Venfant mort la téte vénérable.
Mais quelles que soient la profondeur et la densité du triomphe criminel -— l’auteur nous I’a enseigné chaque fois et, jusque dans les événements réels auxquels il fut mélé, son inspiration demeura prophétique — la justice immanente, invincible, éternelle, est la toujours pour redresser les torts. Et la légende salutaire emporte d’un coup daile frémissant cette sinistre page d'histoire, pour la déchirer, dans un éclair, en plein azur irrité.
Kt voici ce qwon vit dans ce méme instant-la : La téte de Ratbert sur le pavé roula,
Hideuse, comme si le méme coup d’épée, Frappant deux fois, Vavait avec Pautre coupée.
Coup mystérieux dont personne ne put jamais donner l’explication, mais dont le secret perce dans la vision queut, le soir méme, Heéraclius le chauve, archevéque et primat de Lyon, lequel, béchant pour se distraire,
Vit, dans les profondeurs par le vent remuées, Un archange essuyer son épée aux nuées.
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Lhospitalité mal récompensée ne compte malheureusement pas, ce seul triste exemple. Avec Welf, castellan d Osbor, la méme fermeté dame, le méme sens de Yhonneur sont restés debout dans leur forteresse et résistent a lassaut des grands. Ruses guerriéres, attaques, promesses fallacieuses, flatteries du soldat, tentations de homme, rien n’a pu résoudre cette inflexibilité farouche opposée 4 un monde. Devant leurs insuccés, les grands chefs de l’expédition, Othon l’empereur et Sylvestre le pape, s’entendent pour patienter et, en simulant la fuite, pour faire le guet dans la nuit. La neige tombe ; le paysage recouvre son altiére solitude. Un cri de détresse en monte tout 4 coup: une petite fille en haillons, égarée, que la faim mine et que la bise transit, sécroule sur le chemin, dans cet appel supréme des détresses humaines : — Ma mére! — Welf qui veille aux créneaux demande: — Qui m’appelle? — Et le grave colloque de la misére et de la pitié se termine par la main tendue.
Le brasier, qui devait chasser les bataillons, Va faire mieux encore et sécher tes haillons.
Welf baisse le pont de sa citadelle et va vers l’enfant. Mais l’armée aux aguetsse rue sur lui, et le voila prisonnier et hué maintenant par les gens du peuple qui admiraient auparavant sa résistance,
Tant le rire est aisé derriére les vaincus,
Nouvelle page, nouvelle legon du peuple aux rois dans les Quatre jours d’Elcits.
Etre puissant ne préserve pas d’étre malade et la maladie qui rend homme, quel qu'il soit, tremblant et parfois craintif, peut le pousser, quand il est empereur, 4 des fantaisies semblables a celle de vouloir écouter, s'il réchappe, ce que dira n’importe quel passant,
Cet homme parlat-il pendant une semaine.
Ainsi, pour accomplir le voeu formulé, Othon fit arréter un homme rentrant dans sa maison, et lui dit: Aboie aussi longtemps que tu voudras. — Cet homme était un vieillard de haute taille et ce vieillard, élevé a la rude école des épreuves, celle du peuple, ne se fit pas faute, devant l’auguste cour rassemblée, de dire leur fait a tous les tyrans. Le premier jour, il blama les exactions des gens de guerre et des gens d’église ; le deuxiéme jour, il fit le réquisitoire des princes; le troisiéme jour, il philosopha sur la honte du temps, et le quatriéme jour, il aborda avec sérénité le grand probléme: Dieu. Quant a l’épilogue de ce long discours plein de vérités trop crues, il est dans la maniére habituelle des autocrates et, au surplus, facile 4 deviner.
Les yeux sous les sourcils, Vempereur trés clément Et tres noble écouta Phomine patiemment, Et consulta des yeux les rois ; puts il fit signe
Au bourreau, qui saisit la hache.
— Jen suis digne, Dit le vieillard, cest bien, et cette fin me plait. — Et calme il rabattit de ses mains son collet, Se tourna vers la hache, et dit: — Je te salue. Maitres, je ne suis point de la taille voulue, Et vous avez raison. Vous, princes, et vous, rot, J'ai la téte de plus que vous, dtez-la moi.
Le Cycle Pyrénéen nous présente Gaiffer-Jorge, duc d Aquitaine, capitaine au passé tortueux, qui veut savoir sur quoi sa demeure est batie, et fait creuser par ses esclaves un fossé d'une profondeur impossible autour de son donjon. Aprés quinze jours de rude terrassement,
Tout a coup on déterre une pierre, et, plus bas, Un cadavre, et le nom sur le roc: Barabbas.
— Creusez, dit Jorge.
On creuse. Au bout d’une semaine, c’est le cadavre de Judas qui est mis 4 jour. — Creusez toujours dit
Jorge.
Apres huit autres jours de travail, on trouva Soudain, dans la nuit bléme ow rien wa plus de forme Un squelette terrible, et sur son crane énorme Quatre lettres de feu tracaient ce mot : Cain.
Mais l’insatiable désir de Jorge demeure intolérant. — Continuez, cria-t-il, aux travailleurs exténués et effrayés.
Alors on entendit sous terre, Une lugubre voix qui disaut : — Gaiffer, Ne creuse point plus bas, tu trouverais l'enfer.
Masferrer est un homme des rocs et des bois, déserteur de la foule humaine depuis son jeune age, vivant plus a l’aise avec les bétes de la montagne que dans les villes des rois. Aussi est-ce une bien étrange inspiration de la part de ces derniers, qui le redoutent, d’en vouloir faire leur frére en lui donnant la royauté d’Oloron. Deux d’entre eux le lui viennent proposer aux abords de son antre, ot il raccommode son arc de la maniére la plus rustique et la plus terrible. Ils font miroiter 4 ses yeux de primitif le magnifique sort possible, mais
Sans lever les yeux et sans tourner la téte, Le bandit, sur son arc gardant toujours sa main, Leur fit signe du doigt de passer leur chemin.
La Paternité pose le grave probleme du respect filial, toujours di, toujours doux, quelles que puissent étre les circonstances. Or,
Le pére a souffleté le fils.
Tous deux sont grands.
Et lefils estdon Ascagne, illustre et rude soldat, et le pére don Jayme, plus formidable encore, car
sa gloire hautaine et scrupuleuse a lui Soixante ans sans cotter une larme a V Espagne.
Il ne lui a pas suff en effet d’étre brave, il est demeuré aussi sans feinte, sans tache et bon. Et comme don Ascagne, dans les derniers combats, a laissé faire a ses soldats des choses de bandits, don Jayme I’a souffleté. Alors le fils est parti pour la solitude et ?inconnu. Et pourtant le pére aimait le fils. Il n’a plus pour consolation, ce pére demeuré seul, que de rendre visite, dans les caveaux funébres de sa tour, a la statue de bronze de son propre pére, don Alonze, et de sangloter son amour filial a lui, sur ses genoux d’airain.
— Pére! ah Dieu! tu wes plus sur la terre.
Je ne vai plus ! Comment peut-on quitter son peére.
La beauté de Venfance est de ne pas finir.
Au-dessus de tout homme et quoiqu’on puisse faire, Quelqu’un est toujours Dieu, quelqwun est toujours pere. ee Je semble presque un rot tant je suis triomphant ; Et je suis un vieillard, mais je suis ton enfant. —
Léternité ne peut rester muette 4 de tels cris, jaillis du plus profond de ’humilité et de la détresse humaines.
— Lamour @un fils Est sans fond, la douleur dun pére est insondable. Il pleurait.
Tout a coup, rien west plus formidable Que Pimmobilité faisant un mouvement,
Le vieux héros sentit un frisson sur sa joue Que, dans Vombre, dun geste auguste et souverain, Caressait doucement la grande main d airain.
Pénétrons a présent dans le Seiziéme Siécle, au temps fécond de la Renaissance et du Paganisme, reconquis dans exaltation triomphale des palettes et des lyres. Nous nous retrempons avec délice aux eaux mythologiques et refaisons, d’un pied ailé,!’ascension du radieux Olympe. Cest Le Satyre qui nous y conduit, dans ’enchantement dune fresque magistrale, pleine de la grande inspiration sacrée et du verbe divin. Mais ce Satyre est une énigme aux yeux des dieux eux-mémes, et, comme il débraillait quelque peu la forét de l’Olympe,
Hercule Vaila prendre au fond de son terrier Kt Vamena devant Jupiter par Voreille.
Jupiter eut pitié de ce paysan grotesque, et fit graee, ayant ri, mais le condamna a chanter son chant de béte fauve.
Alors, de cet humble, s’éleva la chanson la plus formidable qu’aient entendue les éléments.
Il chanta d’abord la terre monstrueuse, le travail tortueux qui préside en son sein a l’éclosion et a la vie de la forét; puis !Homme, chiffre élu, téte auguste du nombre, sa primitive et farouche épopée et son avenir plus splendide encore ; puis PEtoilé, la grande puissance supréme que personne ne connait et qui domine les dieux eux-mémes. Et, sous la flamme de son verbe et de son inspiration, son corps prit bientét l’ampleur de son chant et grandit démesurément: tout un Age se réincarna en lui dans la résurrection immense de ses espoirs, et, conscient de la force surnaturelle puisée dans la nature méme, le Satyre transfiguré cria sur !’Olympe atterreé :
Place a Vatome saint, qui briile ou qui ruisselle ! Place au rayonnement de Vame universelle !
Un roi c'est de la guerre, un dieu Cest de la nuit. Liberté, vie et fot sur le dogme détruit !
Partout une lumiére et partout un génie !
Amour ! tout sentendra ; tout étant Pharmonie ! Lazur du ciel sera Vapaisement des loups.
Place & iout! Je swis Pan ; Jupiter ! a genoux.
Ainsile vers, épanoui tout d’abord dans sa grace et dans sa puissance olympiennes, ivre de libertinage sacré, recouvre peu apeu tout son rayonnement solaire, en méme temps que la philosophie reprend ses droits, dans uneapothéose semblablealéruption d’un volcan sur une montagne de fleurs.
Cette incursion dansun domaine antérieur de l’esprit humain ne nous dispense pas de regarder plus prés, autour de nous.
Sombre question. Quel est le pire d’entre tous les fléaux subis par Phumanité? Elle est posée par le philosophe devant l’abime du mal, ou les monstres, aprés avoir régné, gisent.
Satan cria: cest moi. — Crois-tu, dit Borgia.
Et des pages de sagesse austére viennent solliciter notre méditation et notre cceur.
Sait-on st ce west pas de la clarté qui sort Du cerveau des songeurs sacrés, creusant le sort.
La vision des grands penseurs, perdus, la nuit, dans leurs sublimes besognes, révant et calculant les moyens @atteindre 4 une humanité sinon parfaite du moins meilleure, éblouit jusqu’a ’aurore, nymphe universelle de lalumiére de chaque jour. Cest ce que nous dit Clarté a’ Ames.
Les Chutes, dont peuvent s’enorgueillir certains fleuves
formidables, sont symboliques pour les grands poétes. Les obstacles, acharnés, semble-t-il, a leur disparition, ne réussissent qu’a créer un noeud de violences dénoué tout a coup par la splendide auréole de !’arc-en-ciel.
Kt tu sors de cette ombre épouvantable, 6 gloire ! Et puis voici un charmant conte: La Rose de I’ Infante.
Elle est toute petite ; une duegne la garde.
Elle tient a la main une rose et regarde.
Tout est gracieux autour de cette jeune et adorable princesse: les jardins, les arbres, Jes oiseaux et le bassin ou tremble un jet d’eau. Par la fenétre du palais proche, il est vrai, on apercoit une ombre terrible aller et venir: cest le roi, Cest son pére, Pambitieux qui a lancé au monde le défi de son invincible Armada, \e maitre qui commande, avec cette flotte, a la fortune elle-méme. Dans son innocence et dans son ignorance de toutes choses, l’infante, la rose 4 la main, sourit a la beauté du jour, quand soudain, un coup de vent brutal,
Effeuille brusquement la fleur dans le bassin Et Vinfante n'a plus dans la main qwune épine.
Cet événement surprend sa jeune majesté, et elle a
peur.
Toute la pauvre rose est éparse sur Vonde :
Ses cent feuilles que noie et roule Peau profonde, Tournoyant, naufrageant, s’en vont de tous cotés Sur mille petits flots par la brise irrités ;
On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre. — Madame, dit la duégne avec sa face @ombre
A la petite fille étonnée et révant,
Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.
L’ Inquisition, ce fer rouge appliqué, dans la vieille Europe civilisatrice, en pleine chair humaine,a porté ses méfaits sinistres jusque dans les lointaines Amériques, par le canal des missionnaires chargés de porter la parole nouvelle. Les cratéres du Nicaragua, dés les premiers temps de leur conquéte, furent baptisés, tous 4 l'exception du Momotombo d’ot aucun religieux ne revint jamais. Le Momotombo, questionné par le poéte, explique les raisons de ce mystére.
Je naimais pas beaucoup le dieu qwon a chassé, dit-il. C’était un dieu barbare et sanguinaire. Aussi quand sont venus, fiers sur les flots tremblants Et du cété d’ow vient le jour, des hommes blancs,
Je les ai bien recus.
Le vieux mont croyait a la paix, 4 l’amour entre les
hommes. Mais quand il a vu brtiler la torche de ’Inquisition et comment s’y prend pour sauver une 4me Torquemada, quand il a assisté aux autodafés des enfants et des femmes,
Jai regardé de pres le dieu de Vétranger, ajoute-t-il, Et jar dit: — Ce west pas la peine de changer.
Ecoutez, sur le mode épico-humoristique, La Chanson des Aventuriers de la Mer, de ces aventuriers, devenus célébres, partis trente d’Otrante et arrivés dix 4 Cadix. Duels, naufrages, mariages, galéres, sérails sont, entre autres, les causes des vides faits en leurs rangs. Et cest, en fin de compte, pour le coryphée de ce vaste cheeur, la célébration sentimentale de sa « belle farouche a4 l’ceil sombre » qui l’attend au bord de la mer, et pour laquelle il a dédaigné la fille d'un roi.
Roi! Ta fille a la couronne Mais. Faénzette a la beauteé.
Mansuétude des anciens juges, en nous ramenant dans Vantre de l' Inquisition, nous apprend que les juges tortionnaires revétaient leurs crimes d’un masque d’humanité hypocrite.
Pasquier leurrait d’espoir ces regards presque éteints ; Delancre au patient disait des vers latins ;
Bodin, sachant par ceur Virgile et ses idylles,
Les citait ; et parfois ils pleuraient, crocodiles.
Quant al Echafaud, c’est la méditation de esprit devant la terrible machine a trancher la vie humaine. L’apotre de linviolabilité de cette vie se retrouve la, dans Veffroi sacré de l’inconnu qui relie sa pensée, de la goutte de sang, laissée sur le couperet, 4 la goutte d’étoile, pleurée au front du ciel par la nuit.
Et tout 4 coup défile, sous le fronton du Dix-septiéme siécle, parmi Les Mercenaires, Le régiment du Baron Madruce (Garde Impériale suisse).
Ecoutez-en sonner la virile cadence :
Lorsque le régiment des hallebardiers passe, Laigle a deux tétes, Paigle a la griffe rapace, LPaigle d@Autriche, dit:
— Voila le régiment De mes hallebardiers qui va superbement.
Leurs plumets font venir les filles aux fenétres ; Ils marchent droits, tendant la pointe de leurs guétres ; Leur pas est st correct, sans tarder nt courir, Quon croit voir des ciseaux se fermer et s’ouvrir. Kt la belle musique, ardente et militaire !
Et laigle de la dorure et de la servitude continue ainsi son éloge enflammé de la garde exemplaire.
Mais un autre son de cloche se fait entendre en écho.
Lorsque le régiment des hallebardiers passe, Daigle montagnard, Vaigle orageux de lespace, L’aigle des Alpes, roi du pic et du hallier, Dresse la téte au bruit de ce pas régulier
Et crie et jusqwau ciel sa voix hautaine monte : — O chute ! ignominie ! inexprimable honte! Ces marcheurs alignés, ces étres qui vont la
En pompe impériale, en housse de gala,
Ce sont les libres fils de ma libre montagne !
Et l’aigle de la liberté poursuit le procés des Suisses asservis, désespérant de voir jamais la grande cause sainte de la patrie renaitre et triompher. Le philosophe est la cependant pour juger des choses avec un sens plus profond, lui permettant d’assurer que toujours, en contrepartie des tyrans et de la tyrannie toute-puissante, Dieu fait lever dans lombre les spectres des justiciers et des libérateurs.
La philosophie conserve ses droits pour nous emporter ensuite avec /nferi, dans l'un de ces grands cycles de esprit ou se complait le poéte.
On est dans Vinvisible, on est dans Vimpalpable. Ici tout, jusqu'a Pair qwon resptre, est coupable. Et Veau qui pleure est un remords.
A ces coups d’aile vertigineux de la pensée et de lharmonie unis dans une méme ceuvre d’exaltation, reconnaissez la maniére du maitre, ’empreinte du dieu! Et les strophes débordent, l'une aprés l’autre, de cette puissance d’imagination, d’évocation et d’envodtement, comme si l’infini déchiré se livrait page a page a la sagacité éblouie du réveur.
Mais rentrons dans Le Cercle des Tyrans pour y meéditer sur la Liberté.
De quel droit meitez-vous des oiseaux dans des cages ?
Homme sur qui pésent tant de tyrannies, comment peux-tu allier ton culte de lindépendance au rite barbare qui te fait, par égoisme, griller de barreaux l’horizon de ces chanteurs, nés pour les espaces sans limites.
Je Vadmire, oppresseur, criant: Oppression !
Le sort te tient pendant que ta démence brave Ce forcat qui sur toi jette une ombre d’esclave. Kt la cage qui pend au seuil de ta maison
Vit, chante, et fait sortir de terre la prison.
Quatre strophes nous diront ensuite que, de tout temps,
La conscience humaine est engloutie au fond Dun océan de honte,
mais quil arrive 4 de certains moments que l’on puisse voir
Reparaitre au milieu des flots confusément Le cadavre de la noyée.
Un tableau dramatique nous sollicite aussitét : tableau historique dont le développement visuel a été réalisé, dun pinceau obscur et émouvant, par P. Delaroche dans son Cromwell ouvrant le cercueil de Charles I. Le poéte, en le brossant en sept vers, lui donne immédiatement sa signification moraleet en déduit la legon nécessaire a l’édification des peuples. La tyrannie et son symbole vivant exterminés; oui! Mais pas de jouissance malsaine du vainqueur dans la contemplation de son ennemi vaincu et mutilé.
... Nous ne voulons plus de ces spectacles-la.
Crest grand dans le passé, Cest mauvais dans notre age. .. Il faut aux nations un sauveur qui Wait pas
De curiosité pour les tétes coupées.
Foi éternelle dans le progrés, constante vision de Vavenir meilleur dans et hors de homme, affirmation nouvelle de l’infaillibilité de ’idéal humain dans toutes ses oeuvres.
Et puis, tout en marchant au hasard de nos chemins coutumiers, dans le vaste jardin des villes, ot lon peut
encore isoler ses pensées, voici une méditation occasionnelle inspirée par de jolies statues, comme cette bergére de Coustou, aux Tuileries, qui
Faite pour tant @amour, a vu tant de furies.
..... Ht je ne comprends pas comment les hommes osent, Eusx dont Vesprit wa rien que dobscures lueurs, Montrer leur ceeur difforme a ces marbres réveurs.
Et c’est, a sa suite, le plaidoyer curieux de Un voleur a un roi, plaidoyer du vol moins coupable que les tortueuses machinations royales.
Vous étes, sous le ciel par moment obscurct, Un ambitieux, sire, et en suis un aussi.
Paralléle longtemps poursuivi, dont les divergences ne se révélent que par le cSté monstrueux de l’avidité des princes. Le premier, déshérité du sort, s’évertue en mettant tout l’art de la circonstance en valeur, a posséder son nécessaire, peu répréhensible au fond de faire
Changer de maitre a deux ou trois maravédis.
5 Mais toi, quelle est ta peine? aucune ; et ton mérite ? Nul. On croit étre grand, quoi! parce quon hérite !
Et le roi, par convoitise, avec des moyens sanglants, quand il lui prend envie, empoche frauduleusement le
ET LA LEGENDE DES SIECLES uit
peuple d’a cété. Tout est mis 4 feu et 4 sang pour la satisfaction de ce désir.
Moi, pendant ce temps-la, je réde calme et doux. Telle est notre nuance, 6 le meilleur des princes, Je conquiers des liards, tu voles des provinces.
Mais tous ces Mangeurs par droit divin, tous ces puissants couverts sur terre d’une facile impunité, n’en sont pas moins des hommes périssables comme le plus commun des mortels. O justice, les mangeurs seront mangés.
— Comme c’est bon, les rois, disent les vers de terre.
Encore une apostrophe du peuple opprimé Aux Rots sinistres, apostrophe dont la conclusion reléve de la méditation des faits et de la philosophie des choses.
N’opposez a ce qui passe
Ni vos néants, ni vos grandeurs.
Laissez en paix les profondeurs.
Lombre travaille dans Vespace.
... Phumanité marche et séclaire ; Le progres est Vimmense aimant.
Et les malédictions fondent ainsi dans le choeur de la foi universelle.
Ténebres nous raméne a homme, lié a son sort, mécontent de lui-méme et pleurant sur toutes choses. Mais
quoi! disent les soleils, tout est-il dans le monde 4 la merci et aux caprices de ’homme ? N’y a-t-il pas, quoi qu’on veuille, des promiscuités redoutables a subir, et ne donnons-nous pas l’exemple de Phumilité,
Quand Vombre ouvre Pabime, ou nous nous engouffrons Avec les sombres nuits, ces immenses affronts !
Et soudain s’éléve un de ces récitals funébres et sonores, une de ces tempétes d’orgues nocturnes, comme notre instrumentiste fut seul capable d’en déchainer.
La nuit! la nuit ! la nuit ! Et voila que commence Le noir de profundis de Pocéan immense.
Le marin tremble, aux flots livré ; Miserere, dit Phomme; et, dans le ciel qui gronde, Lair dit: miserere ! Miserere, dit Ponde ; Miserere! Miserere !
Et sur le méme rythme, une autre page suit pour nous dire que ’homme se trompe a ne voir que le triste cété des choses, et que le mot de l’énigme, dont la nature le tient haletant, c’est le seul mot : Amour.
La-Haut nous parle de léternelle dualité de lordre et de linitiative, vastes pivots de la création, qui tour-
mente également les destins des hommes et les plans du ciel.
Un jour, Vétoile vit la cométe passer,
Rit et la regardant au gouffre s’enfoncer
Cria : — La voyez-vous courir la vagabonde.
Jadis dans Pazur chaste ou la sagesse abonde,
Elle était comme nous étoile vierge, ayant
Des eee autour de son ceur flamboyant.
So Ee a-preferd Poni ne sait panels course, audacieuse, oblique,
Rirania: et maintenant elle est fille publique.
Et la cométe dit a Vétoile: — Vesta,
Tu te trompes. Je suis Vénus.....
Vous étes la lumieére et moi je suis la flamme ; Dieu me fit de son ceur et vous fit de son ame ; O mes seeurs, nous versons toutes de la clarté, Ktant vous, Vharmonie, et moi la liberté.
Recueillons-nous et respirons. Au détour du chemin, comme 4 celle d’un doux bosquet édénique dans
une rude montée, cédons 4 la sollicitation aérienne,
printaniére, radieuse du Groupe des Idylles ; cette glorification grandiose et charmante de l'amour 4 travers les ages, sous le symbole de ses élus et de ses chantres, peut répondre elle-méme a4 la pensée prétée par l’auteur a
Virgile :
Mes vers seront si purs qwapres les avoir lus Lycoris ne pourra que sourire a Gallus.
La forét owt je chante est charmante et superbe ;
Je veux qwun divin songe y soit couché dans Vherbe Et que Vhomme et la femme, ayant mon dme entre eux, Sils entrent dans lV églogue en sortent amoureux.
Ecoutez Orphée attester Tanais, le noir fleuve aux six urnes, quil adore une femme, et quelle lui est sacrée, et que cette femme s’appelle Eurydice, et qu’il l’aimera toujours et partout.
Ecoutez Salomon, ce roi empli de la puissance sinistre, convenir qu’on peut lui retirer sceptre, tréne et toutes les prérogatives de sa royauté, mais qu’on n’otera pas de son ame l’amour d’une jeune fille.
Ecoutez Archiloque, au milieu des inquiétudes scientifiques de ses contemporains, avouer ne savoir qu’aimer, rien ne valant la beauté de Stellyre qwil veut pour esclave et pour reine.
Ecoutez Aristophane chanter Ménalque et la jeune fille troublée; Asclépiade dénoncer aux amants la présence de Pan dans leurs retraites les plus secrétes de la nature ; [Théocrite avertir des méfaits radieux de l’amour auquel il faut céder ; Bion exalter la forét lascive et propice; Moschus célébrer Néére d'une flite olympienne et enchantée :
Tu sais bien que montrer la femme, 6 Neéera, C'est ausst montrer la déesse !
Ecoutez Virgile hausser Péglogue a la hauteur du
ET LA LEGENDE DES SIECLES é bi
printemps; Catulle méler Pavril aux tentations plus fortes que les ambitions; Longus adorer Chloé nue; Dante épancher son inquiétude philosophique et lyrique sur le mystére de la femme; Pétrarque soupirer ses aveux dans un exil que sa détresse enchante ; et, sé rapprochant toujours plus de nous, Ronsard s’enivrer de la femme, parce qu'elle est une rose ; Shakespeare diviniser sa peine tumultueuse et insondable; Racan bergeriser; Segrais paganiser ; Voltaire proclamer le bon sens supérieur de amour. Ecoutez encore Chaulieu glorifier la faiblesse des belles, égale a celle des hommes; Diderot méler l’aveu du besoin d’aimer 4 ses austéres méditations; Beaumarchais conseiller l’utilisation joyeuse et amoureuse du dimanche; André Chénier magnifier le bonheur d’étre deux, au-dessus des tourments de la terre.
Et puis, un silence. La grande théorie s’achéve, s’éloigne, s’éteint. Mais quelle est cette voix nouvelle mélée a un vagissement a peine entendu? Ecoutez. C’est toujours Vidylle, mais l’idylle naive, blanche, supréme, imprévue ; lidylle de ce qui est mort ou n’est pas né aux sens, Vidylle du vieillard idéalement amoureux @un enfant. Touchant épanchement, exprimé en mots émus et profonds: le berceau s’en auréole et le vieux coeur épuisé qui le chante en brile comme un buisson ardent! Ainsi se termine sur la note grave humaine, cette longue page frémissante de la chanson éternelle des coeurs.
Les Paysans au bord de la mer nous content leurs effrois dans la nuit qui n’empéchent pas le soleil levant de luire de Pautre cété du monde. Ils nous font souvenir au surplus que Victor Hugo composait au milieu de rudes compagnons dont il partageait la rude existence.
Avec Les Esprits, nous apprenons que la science, ou la sagesse, peut ignorer tout du temporaire et de l’actuel, quand elle se tourne exclusivement vers | éternel. Ainsi cet homme du désert ne connait ni son chemin, ni les saints, ni les rois, ni les hommes mais, au patriarche qui lui parle de la mort et de son néant, il peut répondre avec une assurance inspirée :
Arriver au tombeau, cest atteindre le faite.
Et quel abime qu'un esprit !
Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles, Ses chocs et fait frémir profondément les foules,
ainsi que l’aquilon courbe tous les brins d’herbe au fond des ravins.
Une autre face de l’esprit nous apparait avec le fantaisiste Ferdousi, lequel autrefois traversait la ville, habillé d’écarlate, un turban rouge et une aigrette au front et, rencontré dixans plus tard tout de noir vétu, donne ainsi la raison spirituelle et inattendue de son changement :
ET LA LEGENDE DES SIECLES au
— Cest, me répondit-il, que je me suis éteint.
Le Lapidé, qui fut un prophéte et n’est plus dans le désert qu'un tas d’ossements livrés en plein jour au noir travail de la nature, fait poser par le passant de sombres questions a Dieu. Mais Dieu n’a pas élu certains hommes pour les soustraire aux vicissitudes de la - terre, et le fait de porter sa parole n’implique pas l’invulnérabilité aux maux ni aux injustices. Mais du moins ces hommes-la doivent-ils étre écoutés et il y veille. Quand trop de cris impies couvrent leur voix,
Alors il faut quelqwun qwon entende de loin Et qui parle plus haut que la voix ordinaire Et cest un des emplois que je donne au tonnerre.
Et de nouveaux feuillets, consacrés et dédiés a /’Amour, nous diront d’abord que Phomme rvest libre qu’a demi; ses conquétes matérielles, sociales, obtenues au eré des révolutions, ne se sont pas étendues malheureusement au domaine du coeur.
Est-ce qu'on ne peut pas aimer quand on est homme ? disent les oiseaux, ailes libres et amoureuses, dans leur
étonnement de nos ténébres. Mais la nature n’est-elle pas 14 pour leur répondre :
78 VICTOR HUGO O bons petits ciseauax, towt est fait pour armer.
La preuve? Ce doux petit tableau bien parisien de deux enfants jouant dans le sable. Elle six ans, lui neuf. La nature rayonne autour d’eux dans sa souveraineté immuable. On joue au mariage en ce moment. Demain Eros régnera en maitre.
Nimporte/ c est exquis. Cupidon est Bébé ; Pyrame ne sait pas de quel sexe est Thisbé, Et Bérénice joue au volant avec Tite.
Bel age, ott Vidylle est encor toute petite !
La nature, mais elle déborde d’amour, et il appartient a Yhomme de hausser son coeur 4 l’unisson de cette priére universelle. Etre deux, cest la loi; l’enivrement des sens commence dans le tourbillonnement éblouissant des roses.
Et faisons, 4 ce propos, En Gréce, le doux voyage rétrospectif de deux amoureux, ivres de poésie et d’adoration. I] n’est évidemment rien d’assez grand, ni d’assez beau, dans ce que les siécles ont pu léguer de plus grand et de plus beau, pour servir de fond au tableau merveilleux d’un véritable et heureux amour, pour exalter de son ambiance des sentiments aptes A trouver en eux leur aliment le plus divin.
Les Montagnes, elles, vont nous donner l’exemple du désintéressement.
Le mont Blanc que cent monts entourent de leur chaine
Apparait au milieu des Alpes qwil encombre.
Et les monts l’admirent :
— Grand! dit le mont Géant. — Et beau ! dit le mont Rose.
Et tous chantent :
— Crest lui! le patre blane des monts tumultueux ! Il nous protege tous, et tous il nous dépasse.
Choeur de louanges unanimes clos SLIT «ce trait cin- E 5 ?
glant:
— Kt nous Vinsulterions si nous étions des hommes.
Quant a L’ Océan, il chante ’épopée rustique, éternellement combattive, des flots et de ’homme des flots; il chante sa fureur sauvage, indomptée, a lui, abime et tumulte, maitre de ce quil porte. Pourtant, au-dessus de lui, comme au-dessus des hommes, il y a Dieu, Dieu dont homme est le prophéte, et, le progrés étant au seul pouvoir de esprit, un jour, ce formidable titan assagi deviendra l’auxiliaire méme de la fraternité universelle.
Tais-toi, mer ! Les cours sappellent ; Les fils de Cain se mélent
Aux fils d Abel :
P’Phomme, que Diew méne et juge, Batira sur toi, déluge,
Une Babel.
Et tu verras sans colere Du tropique au flot polaire Dieu te calmant, Au-dessus de l’eau sonore Se construire dans Paurore Superbement
Les progrés et les idées, Pont de cent mille coudées Que rien ne rompt, Kt sur tes sombres marées Ces arches démesurées Resplendiront.
A I’ Homme est une tentative de la définition de Dieu, de ce Dieu invisible et présent par tout l’univers. Tentative impuissante mais non point inutile. L’oiseau, qui rompt son vol aux barreaux de sa cage, est victime de sa captivité, non de sa vanité: il s’est libéré de la condition animale qui le retient a la terre; il s’est livré a l’espace ; il a exalté ses ressources suprémes. Son élan
méme ctait l’origine du but. Le battement d’aile est la premiére strophe de la liberté, comme la méditation est la premiére marche de Dieu. Sl est vrai que le but doive éternellement échapper 4 ’homme, il n’en est pas moins grand pour lui-méme de s’élever vers lui, Cette marche constante en avant, sans jamais devoir détruire définitivement les barriéres, permet du moins de repousser et d’éloigner patiemment les obstacles ; elle s’appelle ’ le progrés.
Pour ce Dieu indéfinissable, pour cette Réalité supréme, quel Temple devrait-on batir, au-dessus de toutes les religions ? Le poéte le réve construit de roche sans ciment, bloc sur bloc et presque aussi haut qu'une montagne. Il le voit au carrefour humain des temps qui viennent, il sélévera, dit-il, dans une solitude, et lon y accédera par cent chemins divers. A l’intérieur, sous une votte démesurée,
Entre quatre grands murs nus et prodigieux, Dans une ombre ow partout on sentira des yeux, Tout au fond @une crypte obscure, une statue
Se dressera, @un voile insondable vétue,
Kt de la téte aux pieds ce voile descendra.
... Et Von ne verra rien que son énormité.
... Nul ne pourra lever le voile aux plis de merre. ... Pourtant on sentira que ce spectre west pas
La haine, le glacier, le tombeau, le trépas ;
Owil semble un spectre, étant sous le plus lourd des voiles, Mais que ce noir linceul peut-étre est plein d étoiles.
... Derriére la statue, une lampe éternelle
Brilera...
... Le colosse sera noir sur cette auréole.
Et les sages
... Comprendront que létre ignoré, mais certain, Brille, étant le lever de Véternel matin,
Kt pourtant reste obscur, car aucune envergure, Aucun esprit ne peut saisir cette figure :
Il est sans fin, sans fond, sans repos, sans sommeil, Et pour éire Mystére, il west pas moins Soleil,
Pour souligner cette incursion dans le domaine de Vidéal et du futur, méditons, toutes pensées ouvertes, sur Tout le passé et tout Pavenir.
Léire mystérieux qui me parle a ses heures Disait :
— Vivants ! Porgueil habite vos demeures, Tl fait nuit dans votre cité.
Le ciel s’étonne, 6 foule en vices consumee, Qwil sorte de la paille en feu tant de fumée De Phomme tant de vanité.
Et c’est par le truchement de cet esprit sévére, dans
la forme profondément sonore et pathétique propre au poete, le procés de homme, mécontent, ambitieux, exigeant, auquel le travail pése, que la douleur étonne, qui vit en proie a la religion ou a limpiété, devant un univers décevant parce quil ne sait pas le comprendre. Mais le poéte, le prophete faut-il dire, rétorque les arguments céelestes en opposant a ce méprisable hier dévoilé le splendide demain réve.
Nous allons a lamour, au bien, a Vharmonie.
Derriére nous décroit le mal, noire masure.
Nous chasserons la guerre et le meurtre a coups @ailes.
Les peuples trouveront de nouveaux équilibres.
Les spheres vogueront avec le son des lyres.
Les mondes, qwaujour@hui le mal habite et creuse, Echangeront leur joie a travers Vombre heureuse Et Vespace stlencieux.
Nul étre, dme ou soleil, ne sera solitaire ; Lavenir, cest Vhymen des hommes sur la terre Et des étoiles dans les ceux.
Et cet avenir merveilleux, dont il demeure hanté et frémissant, il saura nous le dépeindre maintes fois parla suite encore, tant sa conviction est ferme, tant sa vision est nette, tantsa conception emprunte de raisonnements a la simple vérité.
Changement @horizon sonne lécroulement dn passé noir.
Moi, proscrit, je travaille a Véclosion sainte
Des temps ou Vhomme aura plus @espoir que de crainte Et contemplera Vuube, afin de sdter mieux
Penfer du ceur, ayant le ciel devant les yeux.
La Cométe est le soufflet du ciel a nos préjugés et a notre scepticisme a l’égard de toute nouveauté afirmée dans la science ou dans le genie.
Il avait dit: — Tel jour, cet astre reviendra. Quelle huée !
Tout sécroula sur Halley.
Car de telles afhrmations, quand elles ont le caractére de la novation, se heurtent inévitablement a la stupide ironie des masses. La crédulité demeure le terrain d’exploitation du merveilleux et du fantastique, au service de l’imposture ou de la peur. Ne parlez pas de calculs, de recherches, de prévisions basées sur des précisions mathématiques et des intuitions magnifiques, et surtout
n’ayez pas lair d’un mage auquel un astre semble visiblement obéir. Mais les années passérent. Halley mourut. Trente ans aprés la prédiction, au jour indiqué de l’année annoncée, une lueur mystérieuse gagna les hauteurs du ciel.
Et Vastre effrayant dit aux hommes : — Me voici.
Supréme preuve de la vérité, implacable témoignage de l'infini dans la révélation de faits si élevés quils ne sont plus justiciables que de Dieu! Ne retrouvons-nous pas dans cette conclusion souveraine, lidée particuliérement dominante, dans l’esprit du philosophe, d’une immanente justice toujours en éveil autour de nous, et qui ne laisse jamais le dernier mot au mal? Cette idée illumine, nous l’avons vu, toutes les pages de son livre et méme toutes les pages de son CEuvre: elle est, au fond de ce qu’il écrit et de ce qu'il pense, le but déterminé, et, sous l’angle théosophique, au milieu de toutes les préoccupations humaines, la preuve de Dieu.
Le poete est un monde enfermé dans un homme.
Ce vers lapidaire, puissant comme un axiome, est une définition du poéte, habité par son ceuvre et plein de sa pensée comme d’un univers, définition dont l’application la plus significative doit étre faite en premier lieu a4 son auteur.
Le Retour de l Empereur est une louange ardente du
héros de ’épopée napoléonienne dans son déclin méme, louange dans laquelle se retrouve, en dépit de l’age et de la sagesse, l’admiration juvénile, passionnée, que professa toujours le poéte a l’égard de Achille moderne. I est vrai que, de cet ensemble tumultueusement lyrique et épique, jaillit, comme un éclair supréme, son cri d'amour pour la France.
Oh! tabaisser west pas facile, France! sommet des nations !
Te détruire? — audace insensée !
Crime ! folie! impiété !
T’insulter ! Pinsulter ! ma mere !
Mais navons-nous pas tous, 6 ciel!
Parmi nos livres, pres d Homere, Quelyue vieux sabre paternel ?
Noble et sainte indignation, qui devait pousser notre génération a l’accomplissement de sa tache surhumaine : 4 la Revanche, au Rachat, ala Rédemption, aujourd’hui fait accompli.
Aprés des paroles prophétiques comme La Vérité — cette verité sceur de la cométe dont le moindre réle ne fut pas de réhabiliter la science humaine, et dont l’apparition fugitive et aveuglante nous permet par moments
de lire 4 sa clarté; — aprés ce redoutable Mane Thecel Pharés formant, avec les Ides de Mars et Quatre-vingttreize, le mot plus redoutable encore de Josaphat, Le Temps Présent nous offre des contes vécus, devenus pour beaucoup fort populaires. Il s’agit d’abord de Jean Chouan, épisode de la guerre de Vendée, sombre lutte fratricide, illuminée de traits généreux. Ce Jean Chouan, chef de paysans qui marche a pas lents, le dernier, parce qu'il faut fuir, qui attire volontairement sur lui le feu adverse, parce qu'une pauvre fille grosse, oubliée par la cohue, a crié: A moi! et qui meurt stoiquement au poste du péril, assez tard pour apprendre que la trainarde est sauvée, vaut bien cette larme magnifique des muses :
Et je pleure en chantant cet hymne tendre et sombre, Moi, soldat de aurore, a toi, héros de Pombre.
Apreés la bataille, que les besoins de la diction et des manuels du genre ont exceptionnellement vulgarisé, nous donne un portrait particulitrement noble du pére du poéte:
Mon peére, ce héros au sourire si doux.
Héros, certes: le seul récit qui suit le prouve sans conteste; doux suprémement, car sa magnanimité y éclate 4 l’égal de sa grandeur. Ce simple et profond chant filial honore donc a la fois et Pinspirateur et le chantre.
Essuyer la mort parce qu’on s’est ému du cri d’un soldat ennemi moribond demandant a boire, et répondre au housard, chargé d’accomplir cet acte de pitié humaine, et interdit du criminel attentat: — Donne-lui tout de méme a boire! — voila qui atteint, simplement, les bornes d’un sublime, élargi encore par l’ambiance dramatique et terrible des lieux.
Avec La Seur de Charité, dans Les paroles de mon Oncle, nous sera contée une aventure délicatement gaillarde @un autre grand soldat de la famille. N’oublions pas que Pépopée, si magnifique soit-elle, ne dédaigne pas de boire, au plus vif de l’action, dans le creux des mains que lui tend la réalité. Ecoutez anecdote :
J’avais vingt ans, j étais criblé de coups de lance, On me porta sanglant et pale a Vambulance.
Ambulance ot tout manquait, méme le linge 4 confectionner la charpie.
Le docteur disait: — La mort est sttre Si lon ne parvient pas a bander la blessure ; Du linge! ou dans une heure il est mort!
La bataille a ses besoins impérieux. Le blessé, dont le ; sang coulait, resta seul avec la sceur de charité chargée
de le veiller. Alors celle-ci trés jeune, sous une inspiration subite,
... arracha sa guimpe et fit de la charpie.
Tout entiére a ses soins pour le jeune inconnu, Elle ne voyait pas que son sein était nu.
Moi, je rouvrais les yeux... — O muses de Sicile, Dire a quoi je pensais, ce serait difficile !
N’est-ce pas la un tableau tout aussi charmant que poignant, avec juste ce qu il faut de gauloiserie pour en relever le caractére sacré ?
Cette réalité de l’épopée, nous la retrouvons sous une autre forme, celle d'une rude bonhomie, dans Le Cimetiére @Eylau, récit d'une bataille — et de quelle bataiile ! — par un témoin et par un acteur (le méme que le précédent). Le bon oncle retrace, dans son langage guerrier assoupli pour l’oreille et lesprit des jeunes enfants attentifsa sa parole, les péripéties du combat qui se déroulérent dans un des coins les plus meurtriers et les plus capitaux de l’action. Campement dans un cimetiére ; neige couvrant les soldats postés ; cent-vingt hommes chargés de faire du bruit et de résister comme mille ; ordre de tenir jusqu’a six heures du soir ; tonnerres de mitraille ; éventrement des tombeaux; tombées héroiques successives ; volonté de tenir jusqu’a |heure indiquée, et tout 4 coup grand déchirement de silence dans la fournaise.
Et l’on criait : Victoire! et je criai: Victoire! Sapercus des clartés qui s'approchaient de nous.
Sanglant, sur une main et sur les deux genoux,
Je me trainai; je dis : — Voyons ou nous en sommes. Jajoutai: Debout, tous! Et je comptai mes hommes. — Présent ! dit le sergent. — Présent ! dit le gamin. Je vis mon colonel venir, lépée en main.
— Par qui done la bataille a-t-elle été gagnée?
— Par vous, dit-il. — La neige étant de sang baignée, Il reprit : — Crest bien vous, Hugo? c'est votre voix? — Oui. — Combien de vivants étes-vous ici? — Trots.
Le Choix entre deux passants, quand ces deux passants sappellent la Mort et la Honte, est vite fait par Phomme de coeur placé devant un tel dilemme. La Honte, montée sur son cheval pourri, a beau dire: — Je suis la joie et je te donnerai toutes les puissances —, la Mort, montée sur son cheval mort, n’a qu’a rappeler qu'elle est le Devoir pour que "homme dise a cette derniére : — As-tu de la place derriére toi. — Cette allégorie est d’ailleurs titrée de l’'anr851, et Victor Hugo fait ainsi allusion aux événements politiques auxquels il prit une part considérable, et ot il s’affrma le champion malheureux mais convaincu de la liberté et de la conscience publiques.
Du haut du sommet de l’épreuve, gravi volontairement et sans défaillance, le poéte, grandi humainement, prophétise, et sa voix tonne.
Ecrit pendant Vexil est une imprécation contre le Crime, insolent dans son impunité. L’esprit du proscrit, qui ne peut compter comme Dieu sur l’éternité, devance
dans le temps, les actes de justice nécessaires 4 Péquilibre des cieux et des Ames, et jette ce cri d’appel impatient :
Un Cain triomphant importune mes yeux ; J'ai besoin, quand le mal est puissant et joyeux, Dun certain grondement la-haut et de entrée Du tonnerre au-dessus de la téte d Atrée.
Et cette sainte indignation dont un livre fameux @) a retenti comme d’un clairon du ciel, trouve 4 s’exprimer sous une autre forme dans La Colére du Bronze. Le bronze est la matiére taillable et corvéable a merci, 4 laquelle la puissance a demandé trop souvent d’immortaliser des hommes déclarés grands auparavant par d’4pres intrigues.
Et voila done Vemploi que vous faites, vivants, De moi Vairain, vous cendre éparse aux quatre vents !
Vairain est noble: il a symbolisé dans le temps toutes les formes de l'adoration, de l’art et de la liberté. Aussi quelle honte aujourd’hui :
Je ressuscite, 6 lache et misérable réle, Tel affreux gueux, qui n'est pas méme un empereur.
Sombre complicité, dont le métal immobile, jadis tor-
(1) Les Chatiments.
rent dans la fournaise, essaie obscurément de se détfaire, et qui compte sur la fureur populaire, soeur orageuse de sacolére impuissante, pour pulvériser image infame en lui incarnée et pour la distribuer aux pauvres — supréme ironie et supreme vengeance — en gros sous bienfaisants.
France et Ame nous dira létonnement du penseur devant les immenses possibilités et les immenses réalisations léguées par la Révolution Frangaise, et opinion que les étrangers professent trop communémenta l’égard de celle-ci.
Cest encore un acte de foi dans la grandeur inviolable de la Patrie.
Quel autre étonnement aussi, pour le philosophe, de constater, dans une religion avérée la plus douce, la plus juste et la plus fraternelle, combien les devoirs les plus sacrés révélent linsolente emprise de la puissance d’argent. Dénonce a celui qui chassa les vendeurs du temple, en s'appuyant sur un fait concret, nous fait toucher du doigt la plaie saignante.
Quoi! le riche et le pawvre ont des enterrements Différents ; Pun a droit aux embellissements,
L’autre pas ; Pun descend chez les morts, Pautre y tombe, Kt Tun west pas Pégal de Vautre dans la tombe.
Quel indigne marchandage a donc monnayé Dieu !
Le prétre n’est-il plus qu’un usurier, un détaillant commercial de la matiére religieuse mise a l’étal ?
O terreur ! Il wen faut pas tant pour faire Dieu Farouche, et pour changer en ciel noir le ciel blew! La priére vendue a Vaccent du blaspheme.
... Prétres, Vadossement De Véchoppe suffit pour que le firmament Epaississe au-dessus de Véglise ses voiles.
La boutique retire au temple ses étoiles.
Et Les Enterrements civils renchériront sur ce théme, en déniant aux prétres le droit de représenter Dieu, Dieu ne pouvant étre de connivence avec de vulgaires fraudeurs.
Victorieux ou Mort nous raméne dans l’histoire douloureuse du dernier siécle. Tel était dans Pantiquité le dilemme que le peuple posait 4 son héros : revenir du combat debout, un laurier au front, ou
Couché tout de son long dans son manteau de guerre |
Hélas! Celui qui, a ce point tragique de notre histoire d’hier, avait pris charge de commander la France, dans une lutte capitale, revint debout, mais sans laurier.
Et la victoire pleure et le sépulcre rit.
Le Prisonnier est le réquisitoire moral du peuple indigné contre le traitre qui, dans cette guerre, vendit Metz
et Strasbourg 4 la Prusse. Quelle honte ! Quelle responsabilité !
Et qu'il soit parvenu a s’évader de la forteresse ot les hommes lui faisaient expier son dur forfait, cela ne a pas rendu libre, car
Cet homme a pour prison Pignominie immense.
Il n’y a pas d’évasion possible pour qui habite l’éternel cabanon de la faute et, — redoutable symbole —
Tl est la trahison comme Cid la bravoure.
Apres les fourches caudines nous peindra le défilé martial des vétérans de guerre dont aucune défaite ne peut abattre le prestige.
Que ces hommes sont beaux ! disaient les jeunes filles. Tout souriait, les fleurs embaumaient les charmilles. Le peuple était joyeux, le ciel était doré.
Et, songeant que c’étaient des vaincus, j'ai pleuré.
Les Paroles dans l Epréuve seront toujours des paroles de foi, dune génération ardente et meurtrie, redressée devant les coups dusort.
Va! la création, cette usine, ce temple, Cette marche en avant de tout, donne Vexemple /
Etre les petits des grands lions comporte de lourdes charges et trop de gloire au-dessus de soi quelquefois
écrase, mais n’est-ce pas tout accomplir encore et prodigieusement que faire son devoir suivant le temps et les circonstances ?
Les durs destins du pays sont consommés, et, pour clore ces sombres pages dans lesquelles flotte l’image de la patrie en deuil, voici une tragédie sublime, d’un autre age, a trois acteurs: Le Poéte, le Cheur, le Prétre, une page eschylienne de la douleur universelle penchée sur la grande meurtrie. Cest L’Elégie des Fléaux, chant alterné, entonne sur nos désastres, moins comme|!’hymne dune désolation cependant débordante, que comme une exhortation secréte a lespérance. Tout le coeur de la Trance saigne la, avec des accents pathétiques bien faits pour changer les larmes en germes dune énergie nouvelle. Sainte puissance de la lyre! Eternel prestige des poétes! La rénovation des peuples a souvent tenu a la vibration d'une corde sous un doigt inspiré |
Tu ne Vas pourtant pas mérité, ma patrie !
O France, mourras-tu? Non, car si tu mourais Le mal vivrait, Veffrot vivrait...
Non, France. L’univers a besoin que tu vives Tu vivras. L’avenir mourrait sous ton linceul.
96 VICTOR HUGO France, France, sans toi le monde serait seul.
Les Hommes de Paix aux Hommes de Guerre, cest le dialogue des prétres et des soldats, mis aux fers par la libération des idées, et bercés de nouveaux et cruels espoirs, par suite d’un retour offensif triomphant de la tyrannie. Beaux jours de curée en perspective !
Ainsi, dans lombre, Pendant que nous révons et que nous oublions, La cage aux tigres parle a la cage aux lions.
Tournons la page et entrons, avec un esprit nouveau, dans l’épopée rustique des Pauvres Gens. La note ici est moins altiére mais combien poignante dans sa rudesse volontaire. Les lieux nous en sont familiers.
Il est nuit. La cabane est pauvre mais bien close.
Dans cette cabane,
Une femme a genoux prie, et songe et palit.
C'est la mere. Elle est seule. Et dehors, blanc @ écume Le sinistre océan jette son noir sanglot.
L’homime est en mer.
Cette épopée de pécheurs a peut-étre été souvent tentée, sinon écrite, mais jamais elle n’aatteint le oran= diose local et sentimental révélé ici vers a vers.
O pauvres femmes De pécheurs ! Crest affreux de se dire: Mes dmes, Pére, amani, fréres, fils, tout ce que jai de cher, Crest la, dans ce chaos ! mon ceur, mon sang, ma chair ! ... Jeannie est bien plus triste encor ! Son homme est seul! ... Pas daide. Ses enfants sont trop petits. O mere! Tu dis: Sils étaient grands / leur pére est seul ! — Chimére ! Plus tard, quand ils seront prés du ‘pere et partis, Tu diras en pleurant: — Oh! sils étaient petits !
... Elle prend sa lanterne et sa cape. Crest Vheure Daller voir sil revient...
Elle passe, dans la nuit, devant la maison d'une voisine, pauvre, veuve et souffrante.
Elle frappe a la porte, elle écoute, personne Ne répond.
Elle appelle, insiste; la porte mal fermée céde. Elle entre et apercoitune chose terrible: cette femme, morte.
Pres du lit ot gisait la mére de famille, Deux tout petits enfants, le garcon et la fille, Dans le méme berceau souriaient endormis.
Devant ce spectacle, Jeannie se sent profondément remuée. Elle sort bientot du logis, le coeur battant, n’o-
sant regarder derriére elle, éperdue comme une voleuse
et regagne sa propre demeure. La voici chez elle, anxieuse et tremblante.
La porte tout a coup souvrit bruyante et claire, Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ;
Et le pécheur, trainant son filet ruisselant, Joyeux, parut au seuil, et dit: — Cest la marine. — Crest tor! cria Jeannie, et contre sa poitrine Elle prit son mari comme on prend un amant
Et lui baisa sa veste avec emportement.
Le temps a été dur, la péche mauvaise.
... Qwas-tu fait, toi, pendant ce temps-la?
Jeanne eut un frisson dans lombre et se troubla.
Rien, comme a l’ordinaire, elle a cousu.
... — A propos, notre voisine est morte
Elle laisse ses deux enfants qui sont petits.
... Phomme prit un air grave, et jetant dans un coin Son bonnet de forcat mowillé par la tempéte,
— Diable! diable! dit-il, en se grattant la téte, Nous avions cing enfants, cela va faire sept.
La vie était déja dure ; mais bah!
Moi je boirai de eau, je ferai double tdache,
Crest dit. Va les chercher. Mais qu’as-tu? Ca te fdche? Pordinaire, tu cours plus vite que cela.
— Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaus, les voila !
Noblesse de coeur des pauvres gens! Par quels mots souligner ces dévouements sublimes !
Voyons maintenant Le Crapaud. Vous l’avez appris tous a l’école, mais parce que vous étiez petits, vous n’en avez pas saisi toute la profondeur morale, ni toute la beauté narrative, encore qu'elle vous fat imposée au titre de récitation. D’ailleurs, il ne vous en fut communiqué que le fragment actif: histoire de ce pauvre paria de la nature dont le crime est d’étre laid; on vous a, par une certaine délicatesse, épargné le prologue cruel, quoique bien humain :
Un homme qui passait vit la hideuse béte
Et, frémissant, lui mit le talon sur la téte ;
C était un prétre ayant un livre quwil lisait ; Puis une femme, avec une fleur au corset,
Vint et lui creva l'wil du bout de son ombrelle ; Et le prétre était vieux et la femme était belle.
Du moins, vous vous souvenez de l’entrée en scene de ces quatre écoliers, apercevant le malheureux condamné,
Too VICTOR HUGO
Qui crierent : — Tuons ce vilain animal, Et, puisqwil est si laid, faisons-lui bien du mal | —
Vieil instinct barbare que la civilisation et l'éducation parviennent non sans efforts 4 arracher de la mentalité humaine, et que l’enfant porte en lui 4 l’égal du primitif! Chacun singénie 4 se montrer cruel; les passants — chose triste — en rient. Le sang coule; la pauvre béte, une patte arrachée, loeil crevé, le crane ouvert, horreur! va chercher dans la vase dune orniére quelque fraicheur dans laquelle elle puisse laver la cruauté de ’homme. Au moment ot l'un des tyrans va l’achever d'une grosse pierre, voici savancer, dans le chemin descendant, un chariot pesant, trainé par un vieil ane épuisé. On surseoit a l’exécution parce qu il sera plus amusant de voir la voiture passer sur le crapaud.
Et voici l’épilogue, trop émouvant et trop beau pour ne pas le citer en entier.
Tous regardaient.
Soudain, avancant dans lorniére Ow le monstre attendait sa torture derniére, L’dne vit le crapaud, et, triste, — hélas ! penché, Sur un plus triste, — lourd, rompu, morne, écorché, Il sembla le flairer avec sa téte basse ; Ce forcat, ce damné, ce patient fit grace !
Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant Sa chaine et son licou sur ses muscles en sang,
ET LA LEGENDE DES SIECLES tot
Résistant a Panier qui lui criait: Avance !
Mattrisant du fardeau Vaffreuse connivence, Avec sa lassitude acceptant le combat,
Tirant le chariot et soulevant le bat,
Hagard, il détourna la roue inexorable, Laissant derriére lui vivre ce misérable ;
Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin. Alors, lachant la pierre échappée & sa main,
Un des enfants — celui qui conte cette histoire — Sous la voiite infinie a la fois bleue et noire, Entendit une voix qui lui disait : Sois bon!
Et Pépilogue qui, pour vous, s’arrétait ici, poursuit sa conclusion philosophique, par la confrontation des extrémes de la création et l’apologie de la Bonté, souverain trait d’union des étres,
Qui joint, dans Vombre, hé4las ! si lugubre souvent, Le grand ignorant, Pane, a Dieu le grand savant.
Quittons, sur ce tableau, les chemins tortueux de la banale humanité pour les vastes domaines de l’imagination. La Vision de Dante, vision formidable, peinture surnaturelle, feuillet palpitant, arraché, semble-t-il, a la vaste épopée spirituelle de La divine Comédie, appelle la lecture passionnée, a la fois par la pensée puissante qui la régit, le verbe magnifique qui lanime, la grande morale terrible qui Tlillumine. Toute
CARL A. RUGHISIL:
[ Pek m,
ame poétique de Victor Hugo vibre la, comme un vent prophétique dans les rameaux du chéne sonore!
Il s’agit de la recherche de la responsabilité des tyrannies acharnées sur ’humanité aux fers. Celle-ci, par la foule lamentable de ses martyrs, en accuse devant l’infini les soldats sanguinaires et pillards. Les soldats appelés A comparaitre dans cette Josaphat de l’abime, entrevue par Dante a travers la pierre de son tombeau, répondent a l’accusation précise: — Ce n’est pas nous, ce sont nos capitaines auxquels nous obéissions. — Les capitaines, appelés a leur tour a la supréme barre, disent : — Ce n’est pas nous, ce sont les juges qui nous ont conseillés en désignant l’innocent comme coupable. — Les juges interrogés disent a leur tour : — Ce n’est pas nous, ce sont les princes qui nous commandaient. — Et les princes consternés balbutient: — Ce n’est pas nous, cestle pape qui est le représentant de Dieu et le cher spirituel des rois. — Et le pape confronté ne trouve rien 4 répondre pour se disculper, n’ayant que Dieu au-dessus de lui.
Alors, aprés que l’archange, ayant au front le mot Justice écrit en diamants, eit terminé le supréme interrogatoire du seul coupable, et que la voix de Dieu eit prononcé les paroles attendues dans la sérénité gran-
diose et frémissante des choses, le jugement s’accomplit de lui-méme :
L’homme resta béant, et, sans cri, sans priére
Et sans souffle, il tomba les deux mains en arriére, Comme sil eut é1é poussé par la clarté ;
Je sentis tressaillir Vobscure éternité.
Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente
Une face apparut et me cria: Mon Dante,
Prends ce pape qui fit le mal et non le bien, Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.
Formidable vision, comme on le voit, a laquelle la poésie préte sa somptueuse et formidable apothéose !
Tournons-nous a présent vers Les Grandes Lois: ces grandes lois se trouvent définies par les circonstances mémes de l’existence et si c'est parfois la pitié, c’est aussi et toujours l’amour.
Ire, non ambire, travail et désintéressement, devoir sans ambition, oui, certes, et, 4 cOté de cela, les suaves naivetés quotidiennes telles que :
Dieu fait les questions pour que Venfant réponde.
Pourquoi le chat et la souris, ces deux bétes gracieuses, se haissent-elles, demande le grand-pére a la petite-fille, qui finit par trouver cette réponse sans ré-
plique :
... Si la souris était la grosse béte, A moins que le bon Dieu la-haut ne se fachdat, Ce serait la sowris qui mangerait le chat.
Suit une méditation plus profonde sur l’éternel mystére vivant: les conclusions matérielles de la science opposées aux songes des réveurs et, tout compte fait, la suprématie de la pensée débordant tous les problémes :
Mourir west pas finir, cest le matin supréme.
Toute supériorité demeure relative dans l’immense hiérarchie de Punivers, et le géant soleil, qui écrase ’étincelle de son orgueilleux éloge, n’est qu'une poussiére de flamme lui-méme devant Dieu.
Ecoutons cette diversion: Rupture avec ce qui amoindrit, comme un air de hautbois dominant un moment Yimpériale symphonie des cuivres. Lhomme ne doit pas rester préoccupé d’amourettes et de joyeusetés plus que du fond véritable et sévére des choses ; il doit saisir la main qui le méne, 4a travers la nature et les livres, a admiration des grands hommes et des grandes actions accomplies par eux.
Et nous voici devant une double apothéose de l’enfance: €pique, dans Guerre Civile, élégiaque dans Petit Paul.
La toute-puissance des Petits, faite de leur faiblesse, peut désarmer des monstres, méme quand le monstre sappelle la fonle. Un homme a contre lui la haine dune rébellion populaire, et, parce qu’il représente l’autorité, on l'insulte, et cent fusils le poussent, préts a ’exécuter. Soudain dans la foule, une petite voix crie: —
Mon pére ! et ajoute: — Je ne veux pas qu’on te fasse de mal! Le pére essaie, mais en vain, d’éloigner son fils, lequel s’obstine 4 ne pas l’abandonner aux inconnus qui le maltraitent. Ce pére n’a plus qu'une ressource, user d'un stratagéme dont il s’ouvre au chef de la sombre escorte.
— Léchez-moi le collet. Prenez-moi par la main, Doucement. Je vais dire a V enfant: A demain! Vous me fusillerez au détour de la rue.
Le chef acquiesce.
Le pere dit: — Tu vois. C'est de bonne amitié.
Je me promeéne avec ces messieurs. Sois bien sage, Rentre. — Hi Venfant tendit au peére son visage,
Et sen alla, content, rassuré, sans effroi.
— Nous sommes a notre aise a présent ; tuez-moi,
Dit le pere aux vainqueurs ; ot voulez-vous que j aille? — Alors, dans cette foule ow grondait la bataille,
On entendit passer un immense frisson,
Et le peuple cria: — Rentre dans ta maison !
Mais cette faiblesse triomphante peut quelquefois ne pas trouver grace: le sombre acharnement du sort, qui n’offre plus qu’une pierre de tombeau a son besoin d’amour et de protection, la ruine et la détruit. C’est Phistoire touchante, pleine de sourires et de larmes, de Pe-
tit Paul, dont la mére est morte, dont le pére se remarie, et que le grand-pére éléve dans sa maison. Supréme idylle ! divins tableaux de lamour du vieux bonhomme pour le marmot! Tout cela chante au grand soleil du printemps, et Petit Paul grandissant ne connaissait rien hors ce doux bonheur, cette constante sollicitude, cette charmante camaraderie toujours en éveil autour de lui. Mais le grand-pére mourut. Paul avait trois ans; il ne comprit pas. On le ramena chez son pére, ot sa maratre le détesta autant quelle adorait les siens. Et, aprés l’enchantement des caresses, Petit Paul connut l’affreuse détresse de abandon.
Il prenait dans un coin, a terre, ses repas.
Il était devenw muet, ne parlait pas, Ne pleurait plus. L’enfance est parfois sombre et forte.
Une déterminaison farouche, cependant s’était peu a peu imposée a sa petite cervelle étonnée.
Souvent il regardait lugubrement la porte.
Un sotr on le chercha partout dans la maison;
On ne le trouva point ; c’était Vhiver, saison
Qui nous hait, ow la nuit est traitre comme un piege ;
Dehors des petits pas s’effacaient dans la neige...
On retrouva Venfant le lendemain matin.
On se souvint de cris perdus dans le lointain ; Quelgwun méme avait ri, croyant, dans les nuées, Entendre, a travers Vombre ow flottent les huées, On ne sait quelle voix du vent crier : Papa!
Papa! Tout le village, ému, s’en occupa,
Et Von chercha ; Venfant était au cimetieére. Calme comme la nuit, bléme comme la pierre,
Il était étendu devant Ventrée et froid.
Comment avait-il pu jusqwa ce triste endroit Venir, seul dans la plaine ow pas un feu ne brille? Une de ses deux mains tenait encor la grille;
On voyait qwil avait essayé de Pouvrir.
Il sentatt la quelqwun pouvant le secourir ;
Il avait appelé dans Vombre solitaire
Longtemps ; puis il était tombé mort sur la terre, A quelques pas du vieux grand-pére, son am.
Nayant pu Véveiller, il s était endorm.
Et le poéte dont un livre entier devait chanter le divin attendrissement sur les berceaux“), précise, aprés ces incidents divers dela vie, la Fonction de PT Enfant dans notre société, la force réelle représentée pour celle-ci par ce doux étre qui n’est pas encore ’homme et n’est plus Pange. Nous l’avons vu dans Guerre Civile, défendre et sauver son pére
(1) L’Art a’étre Grand-Pere.
et le peuple apaisé, rayonnant, Dit lequel doit la vie a Pautre maintenant.
... Cette fragilité faite pour tout souffrir Vient nous protéger tous .
L’innocent, c’est le juste, et il gravite autour de lui, semble-t-il, un monde meilleur dont ce monde s impregne ou subit l’éclat,
On croit voir une fleur d’ou sort un coup de foudre.
Question sociale reprend le probléme sous l’angle misérable et odieux au point d’en frapper le penseur de stupeur. Cette pauvre enfant de cing ans, en haillons, affreuse et jolie, que la mére infame semble ignorer, et cette mére infame, qu’est-ce, sinon la double vision @une méme tristesse, dune méme honte, 4 son aurore et a son déclin ?
Il arrivait parfois, vers le soir, a la brune, Que la mére et Venfant se rencontraient et Pune Regardait son passé, Vautre son avenir.
O misére! et l'enfant paraissait plus sombre et plus farouche que la femme.
La quantité @enfer qui trent dans un atome Ktonne le penseur et je considérais
Cette larve, pareille aux lueurs des foréts, Bléme, désespérée avant méme de vivre,
Qui, sans pleurs et sans cris, d’ombre et de terreur ivre, Révait, et s’en allait, les pieds dans le ruisseau, Némésis de cing ans, Méduse du berceau.
I] est temps enfin de quitter lasombre vallée de larmes ou tous les pieds humains se sont enlisés depuis qu’il leur a fallu marcher 4 la recherche et a la conquéte d’un but. Il est temps, aprés cette incursion formidable a travers les calamités, les détresses et les tourments de tant de siécles, de se souvenir que Jupiter adonné al’homme un visage tourné vers le ciel. Toutes les possibilités du temps nouveau 4 son aurore, permettentd’ailleurs d’envisager l'avenir avec des yeux sereins, et, a ce faitede la rude montée ou le poéte nous a conduits, un immense apaisement, émané dont ne sait quelle certitude, nous saisit. Un dernier coup d’ceil en bas: l’abime; le Léviathan du vieux monde y flotte a vau-l’eau; ce n’est plus qu’une épave a peu prés engloutie.
Ce monde est mort. Mais quoi! Vhomme est-il mort aussi ?
Non ! Regardez la-haut.
Le nouveau monde y apparait, dans toutes ses promesses, sous la forme d’un navire aérien dont ’homme est maitre, et qui le symbolise. Allégorie recélant non seulement la pensée dune humanité moralement libérée et ailée, mais encore la vision de l’audace individuelle,
IIo VICTOR HUGO
qui, appuyée sur la science, va permettre 4 homme de conquérir le royaume jusqu’a ce moment inexploré des airs! Image tellement proche des élans de l’imagination et des réves suprémes de l’esprit que, pour la dé-
peindre, le verbe du chantre lui-méme est tout entier une envolée!
Audace humaine ! effort du captif ! sainte rage !
Et quelle merveilleuse célébration de cet effort capable d’aboutir 2 la conquéte de tous les possibles ? Il faudrait
tout citer des cing cents vers de ce ‘Plein Ciel ou lame chante éperdiment.
Stupeur ! se pourrait-il que Vhomme s’élancat ?
O nuit ! se pourrait-il que VThomme, ancien forcat, Que Vesprit humain, vieux reptile,
Devint ange, et brisant le carcan qui le mord,
Fut soudain de plain-pied avec les cieux? La mort Va donc devenir inutile?
Oh! franchir Véther ! songe épouvantable et beau ! Doubler le promontotre énorme du tombeau !
Qui suit? — Toute aile est magnanime, L’homme est ailé, — peut-étre, 6 merveilleux retour ! Un Christophe Colomb de Vombre, quelque jour,
Un Gama du cap de labime,
ET LA LEGENDE DES SIECLES ei
Un Jason de Vazur, depuis longtemps parti, De la terre oublié, par le ciel englouti, Tout a cowp sur Vhumaine rive Reparaitra, monté sur cet alérion, Et, montrant Sirius, Allioth, Orion, Tout pale, dira: — Jen arrive!
Ciel! ainsi, comme on voit aux voiites des celliers Les noirceurs qwen rédant tracent les chandeliers, On pourrait sous les bleus pilastres, Deviner qwun enfant de la terre a passé, A ce que le flambeau de Phomme aurait laissé
De fumée au plafond des astres !
Pourtant ne croyons pas que notre enthousiasme, si matérialisé puisse-t-il étre, dépasse jamais les bornes les plus reculées de la nature et déchire un jour en conquéerant le voile qui couvre Dieu,
Ce Dieu dont Veuvre va plus loin que notre réve.
Que les humanités Juttent, si elles ’osent contre lui. Le résultat certain est que
Vous aurez...
Vivants, avant qwil ait usé son premter astre, Dépensé votre dernier jour !
Et ainsi, par le chemin de |’Avenir et du Progrés, sur
Ii2 VICTOR HUGO
les ailes de la contemplation et du génie, nous entrons
Hors des Temps.
Je vis dans la nuée un clasron monstrueux.
Ce clairon est La Trompette du jugement dernier. Car, dans l’accumulation des ages, la multiplicité des étres et ’amoncellement des faits, on le concoit aisément, tous les actes humains accomplis sur terre n’ont point trouvé, dans le cours éphémére de l’existenceindividuelle, les sanctions définitives quils supposent. Le grand équilibre, basé sur la grande équité, impose a Vesprit cette supréme intervention occulte. Et ce clairon, c’est la révélation de la sentence attendant les étres responsables. Instrument impersonnel, formidable, dont on n’apercoit
point le porteur, maisqu’on sent tenu par quelqu’un de si grand qu'il plonge
Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles !
Et pour terminer cet Hymne de Homme 4a la Création, voici, au-dessus de lui-méme, au-dessus de ses tourments et de ses épopées, le chant en écho, mais combien amplifié, du Cosmos, du Cosmos, vivant comme lui et plus que lui, du Cosmos dont il n’est pour un temps que le rien animé! Il chante, ce chant immense, limmense loi d’harmonie et de suprématie qui régit toutes les sphéres, tous les soleils, tous les mondes épars
ET LA LEGENDE DES SIECLES Tig
dans lunivers, en commengant a l’homme, qui nest ni le roi de la terre ni sa vermine, pour finir a Dieu, maitre souverain de toutes choses. A quoi sert de nous enorgueillir d'une position supposée supérieure quand, tant de dominations sont sur nous; 4 quoi sert la vanité de nos apparences de splendeur, de notre mépris pour les infériorités, puisque, dans la grande échelle de la puissance et de la perfection, tout s’enchaine et se lie, gouverne et obéit, impose des obligations et subit des influences, et n’est en son entier qu'une ceuvre a la merci du Créateur. Et le Créateur seul peut dire:
Je waurais qwa souffler et tout serait de Pombre.
Ici s’achéve, Mesdames et Messieurs, notre rapide examen d’une encyclopédie lyrique sans pareille, ou il est permis a la pensée de boire a toutes les sources du merveilleux et du réel, de méditer les lecons les plus hautes, de s’éblouir des idéals les plus amples, de se pénétrer des images les plus grandioses, des harmonies les plus pures, des ivresses les plus solennelles!
Horace a dit, avec lorgueil triomphant du genie : J’a élevé un monument plus durable que Vairain. On peut dire aujourd’hui, en parlant de La Légende des Siécles, que Victor Hugo a élevé, sur notre race, sur nos insti-