‹ Victor Hugo et le PanthéonChapitre 3 sur 9 · B{3110TH£CA · texte numérisé non relu

B{3110TH£CA

serait devenue, comme tant d'autres cités gauloises plus importantes qu'elle, un désert dont l'herbe et les eaux recouvriraient aujourd'hui les ruines, et où l'antiquaire chercherait peutêtre une trace de l'invasion d'Attila (1). »

Lorsque les peuples, ne faisant que passer, roulent à travers la Gaule leurs flots pressés comme des vagues furieuses, sans connaître même le nom sacré de patrie, Geneviève adopte pour frères les Franks; elle devient l'ami, la conseillère de leurs chefs.

Elle est l'étoile, symbole d'espérance et de gloire, qui se lève sur le berceau de la France ; puis elle s'éclipse. Mais au front de la jeune nation, elle laisse une auréole mystérieuse et comme un gage d'immortalité, et cette auréolé grandit avec le temps.

Son iombeau, illustré par le nombre et la grandeur des miracles, ne tarda pas à briller de tout l'éclat de la science. Les écoles de l'abbaye, qui gardait ses restes vénérables, attiraient la jeunesse du monde entier et devinrent le berceau de l'Université. A l'origine, l'abbé de Sainte-Geneviève faisait office de recteur; il nommait un chancelier chargé de le représenter,

(1) Histoire d'Attila.

— loi --

et dont la fonction était de nommer les professeurs et de licencier en toutes branches de l'enseignement. Le chancelier de Sainte-Geneviève était en outre chancelier de l'Université. C'était donc Sainte-Geneviève qui, par son chancelier, présidait aux examens de l'Université et donnait les licences pour la théologie, le droit canon, les arts et toutes les Facultés. C'est par allusion à ce privilège qu'il était dit à l'office propre de la Sainte, au septième répons de matines: «Le Seigneur a exalté cette humble et pauvre fille sur sa montagne sainte, au milieu de l'Université, afin de confondre la sagesse du monde et d'enseigner à tous que la sagesse de ce siècle est folie devant Dieu. » Et c'est aussi à cause de cette supériorité des écoles de Sainte- Geneviève sur l'Université, et de la présence d'un grand nombre d'écoles sur le territoire de l'abbaye, que Pierre Abélard donna à la montagne le nom de « Parnasse de Sainte-Geneviève», d'cù le nom de Montparnasse conservé à deux voies publiques de Paris, dans le quartier qui en dépendait (1).

Mais c'était surtout aux jours de détresse, dans les calamités publiques, que le peuple, levant les

(i) V. notre Sainte Geneviève.

yeux vers l'étoile disparue, sentait son regard protecteur.

Une guerre était-elle déclarée, l'ennemi menaçait-il les frontières, les épidémies sévissaient-elleS; la sécheresse ou des pluies excessives compromettaient-elles les récoltes : aussitôt Paris avait recours à sa Patronne. La châsse, suivie d'une foule énorme, était portée par les rues de la ville, et les maux souvent étaient conjurés.

Ces processions solennelles, dont nos annales font mention, et qui se sont succédé depuis le neuvième siècle jusqu'à l'année 1765, date de la dernière, ont été autant de manifestations nationales où Ton voyait se confondre, dans un même sentiment de respect et de vénération, tous les rangs, toutes les conditions et toutes les classes de la société. Saint Louis,Gharles Vllî, François I", Louis XIII et Louis XIV s'associèrent toujours aux vœux de leurs sujets et mêlèrent leurs prières à celles du peuple.

Si l'on veut avoir une idée du caractère et de la pompe de ces cérémonies, bien autrement grandioses et émouvantes que l'apothéose de Victor Hugo, on n'a qa'a jeter un coup d'œil sur le compte rendu de quelques-unes des processions les pins célèbres.

Le 21 janvier de l'an 1534, on sortit la châsse pour implorer le secours du ciel contre les impiétés et la fureur des huguenots. Ces hérétiques brisaient les images, profanaient les autels, et affichaient, dans les rues et jusqu'à la porte du Louvre, des placards blasphématoires contre la Vierge et les Saints.

Afin de réparer ces excès, le roi François I" voulut que la procession se fît avec la plus grande pompe. Il ordonna que toutes les rues cil elle devait passer fussent tendues des plus riches tapisseries de la couronne ; que, devant chaque maison, il y eût une torche ardente, et que des archers fussont en faction pour contenir la foule immense de peuple accourue de toutes les parties de la France.

Jamais le cortège n'avait été si nombreux et si imposant. Toutes les processions se réunirent de bonne heure, au jour marqué, dans l'église de Saint-Germain l'Auxerrois. Le roi s'y rendit lui-même, vers dix heures.

En tête, s'avançaient la croix et les bannières des paroisses, deux à deux, et les paroissiens, également deux à deux, tenant chacun une torche allumée ; puis, les quatre ordres mendiants, les prêtres des paroisses, les Trinitaires, les religieux de Saint-Magloire, de Saint-Eloi,

de Saint-Martin des Champs, de Saint-Germain des Prés, tous vêtus de chapes, un cierge à la main, et portant les châsses et reliques de leur église ; la grande bannière de Notre-Dame, suivie de la croix du chapitre et de celle de Sainte-Geneviève, accompagnées des archers de la ville, un cierge à la main ; le chef de saint Philippe porté par seize bourgeois; les châsses de saint Marcel et de sainte Geneviève, entourées des officiers du Ghâtelet ; les chanoines de Sainte-Geneviève et de Saint- Victor, nupieds, revêtus de riche chapes, et ceux de Notre-Dame, accompagnés des églises de leur filiation; le recteur de l'Université avec tout son personnel en habit de cérémonie et portant un cierge à la main ; les suisses de la garde du roi, vêtus de velours, avec leur musique et celle de la chapelle royale ; les rois et les hérauts d'arme ; le chef de saint Louis et les saintes reliques de la Passion portés par des archevêques et évêques, en habits pontificaux ; les ambassadeurs ; les princes ; les cardinaux de Tournon et de GhâUUon ; le saint Sacrement porté par Pévêque de Paris sous un dais magnifique, que soutenaient le Dauphin, les ducs d'Orléans et d'Angoulême, ses frères, et le duc de Vendôme^ premier prince du sang, entourés

de deux cents gentilshommes de la maison du roi, ayant chacun une torche à la main ; le roi Fracçois P% avec un grand cierge à la main ; le cardinal de Lorraine ; vingt-quatre archers de la garde, avec leurs hoquetons d'argent et tenant un grand cierge à la main ; le Parlement et la Chambre des comptes ; le prévôt des marchands et les échevins ; quatre compagnies des archers de la ville, armés de bâtons blancs (les archers, chargés de la police de la ville, n'avaient pour arme qu'un bâton blanc), suivis d'une foule incroyable de peuple, La procession se rendit à Notre-Dame, où l'évêque de Paris célébra la grand'messe, après laquelle lâchasse de sainte Geneviève fut reconduite à son église avec les cérémonies accoutumées, et les processions se séparèrent.

La procession de 1694 se fit avec non moins de pompe, mais dans des circonstances plus mémorables. Presque tous les princes de l'Europe formaient à cette époque une ligue contre la France, et l'attaquaient de toutes parts. Au fléau de la guerre se joignit une cruelle famine, amenée par les pluies continuelles de 1693 etl'extrême sécheresse qui lesavait suivies. Dans cet excès de misère, le peuple de Paris et des campagnes voisinestourna ses regards vers

sainte Geneviève. Des villages entiers venaient en procession à son église. La descente de la châsse était demandée de tout côté ; on s'y disposa par une neu vaine. Durant neuf jours, toutes les églises de Paris, les collèges, les communautés, tous les pauvres des paroisses et des hôpitaux, divisés en différentes classes et distingués par de petits drapeaux, se rendirent processionnellement à Sainte-Geneviève. Et comme la sécheresse continuait, le roi exprima le désir que la châsse fût portée en procession. La cérémonie fut fixée au 17 mai; jamais les Parisiens n'en éprouvèrent de plus heureux effets. A peine la messe était-elle achevée à Notre-Dame, que le ciel se couvrit de nuages épais, et que la pluie tomba tout à coup sur plusieurs quartiers de la ville. La récolte fut telle que depuis longtempfs on n'en avait vu d'aussi abondante. La protection de la Sainte s'étendit également sur les armes du roi ; car, le même jour et à la même heure où l'on faisait la procession, le duc de Noailles remportait une victoire éclatante sur les Espagnols.

Les notables de la ville, voulant offrir à seinte Geneviève un témoignage permanent de leur reconnaissance pour les grâces obtenues

après la procession de 1694, demandèrent à Largillière d'en faire un tableau commémoratif. Cet ex-voto fut porté àsabasiliqueparle prévôt des marchands, les échevins et le corps de ville. Ils se rendirent processionnellement de l'hôtel de ville à Sainte-Geneviève à pied, en costume de cérémonie, escortés de la compagnie de leurs gardes. Le prieur et douze religieux les reçurent à la porte ; le tableau fut découvert. L'abbé célébra ensuite la messe pontificale, en présence des magistrats muuicipaux et de la confrérie des porteurs de la châsse.

Deux tables de marbre, jointes à ce tableau, portaient les inscriptions suivantes :

En français :

« Du règne de Louis XIV, roi de France et de Navarre, messire Claude Bosc, chevalier, seigneur d'Ivry-sur-Seine, conseiller du roi en ses conseils, procureur général de la Cour des aides et prévôt des marchands de la ville de Paris ; nobles hommes Toussaint Simon Bazin, conseiller du roi, notaire au Châtelet et quartenier, et Louis Baudron, écuyer, substitut de mondit sieur le procureur général de la Cour des aides^ échevins ; maître Maximilien Titon, procureur du roi et de la ville, et Jean Martin Mitantier, greffier, et Nicolas Boucot, receveur, ont, au

nom de la ville, donné ce tableau, en reconnaissance des secours obtenus du Ciel par l'intercession de sainte Geneviève, Patronne de Paris, en 1694.

En latin :

« Pour la délivrance de la crainte d'une terrible disette, et pour une magnifique récolte, obtenue par les prières de sainte Geneviève, Cl. Bosc, prévôt de la ville, Touss. Bazin, Cl.PQylon, Gh. Samfroy, L. Baudron, échevins; Maxim. Titon, procureur du roi et de la ville; Mart. Mitantier, greff., et Nicolas Boucot, recev., s'étant réunis en cette église avec les conseillers et les quarteniers de la ville, ayant assisté à l'office divin et rendu d'immortelles actions de grâces à Dieu, au nom de toute la ville, ont fait poser celte table en éternelle mémoire du bienfait divin, sous le règne de Louis le Grand, le 4 avant les ides de sept, l'an du salut 1694. »

En 1765, le 16 décembre, eut lieu la dernière procession de la cbâsse : on la fit sortir pour obtenir le rétablissement de la santé de la Daupbme.

La Patronne de Paris resta populaire sous la Révolution. En 1789 et 1790, on mêlait sans cesse les démonstrations en son bonneur aux démonstrations patriotiques. A cbaque instant,

les poissardes, les hareDgères, les femmes de la rue de Sèvres, du faubourg du Roule, etc., imaginaient d'aller en cortège, habillées de blanc, bouquets en main^, bannières au vent, escortées par la garde nationale du quartier, avec la musique, remercier la bergère de Nanterre de la liberté reconquise. Au retour d'une de ces processions, les dames du marché Saint- Martin passèrent chez Bailly, le nouveau maire de Paris, et lui présentèrent un bouquet avec une brioche. Les jours suivants, cet exemple fut imité par tous les autres districts, et Bailly raconte dans ses mémoires, avec un naïf mouvement d'orgueil, ces défilés de demoiselles en blanc, qui venaient le fêter au retour de leur visite à Sainte-Geneviève (1).

Cette confiance du peuple de Paris a été taxée de superstition par les libres-penseurs de la Chambre. Mais Erasme, qui n'était pas, on le sait, un esprit trop crédule, avait, lui aussi, une grande dévotion pour sainte Geneviève. Après la procession du 12 janvier 1496, pendant laquelle il fut guéri miraculeusement de la fièvre, il écrivit à Nicolas Werner, son ami : « J'avais été atteint dernièrement de la fièvre quarte,

(l) V. notre Sainte Geneviève.

mais j'en suis guéri; et j'en ai été guéri, non par les soius du médecin auquel j'ai eu recours, mais par la seule protection de cette Sainte. Je crains que la pluie n'ait inondé ailleurs les champs et les récoltes; il a plu constamment, pendant près de trois mois, et la Seine, sortie de son lit, a envahi la ville. La châsse de sainte Geneviève a été descendue et portée à Notre-Dame. L'évêque est venu au-devant d'elle avec toute l'Université ; les chanoines réguliers l'acccompagnaient avec pompe^ marchant nu-pieds, et l'abbé à leur tête. Maintenant le ciel est beau, rien de plus pur que le ciel. » Ajoutons qu'Erasme s'engagea par vœu à célébrer le miracle que sainte Geneviève avait fait pour lui; fidèle à sa promesse, il composa une ode latine pour remercier la bergère de Nanterre (1).

Et Voltaire, qui ne passe pas davantage pour un esprit superstitueux, a composé aussi, en l'honneur de sainte Geneviève, une pièce de poésie que nous reproduisons, parce qu'elle est ignorée du plus grand nombre :

(1) Od trouvera cette ode et la traduction élégante qui en a été faite par M. Eugène Lefébure de Fourcy, dans notre livre Sainte Geneviève, etc.

Qu'aperçois-je? Est-ce une déesse Qui s'offre à mes regards surpris Son aspect répand l'allégresse, Et son air charme nos esprits.

Un flambeau brillant de lumière Dont sa chaste main nous éclaire, Jette un feu nouveau dans les airs.

Quels sons ! quelles douces merveilles Viennent de frapper mes oreilles Par d'inimitables concerts 1

Un chœur d'esprits saints l'environne Et lui prodigue les honneurs 1 Les uns soutiennent sa couronne, Les autres la parent de fleurs.

G miracle ! ô beautés nouvelles, Je les vois, déployant leurs ailes Former un trône sous ses pieds.

Ah! je sais qui je vois paraître 1 France, pouvez-vous méconnaître L'héroïne que vous voyez ?

Oui, c'est vous que Paris révère Comme le soutien de ses lis, Geneviève, illustre bergère.

Quel bras les a mieux garantis !

Vous qui, par d'invisibles armes, Toujours au fort de nos alarmes, Nous rendîtes victorieux ; Voici le jour où la mémoire Se renouvelle dans ces lieux.

De vos bienfaits, de votre gloire.

Du milieu d'un brillant nuage, Vous voyez les humbles mortels Vous rendre à l'envi leur hommage Prosternés devant vos autels.

Et les puissances souveraines Remettre entre vos mains les rênes D'un empire à vos lois soumis, Reconnaissant et plein de zèle, Que n'ai-je su, comme eux fidèle.

Acquitter ce que j'ai promis !

Mais hélas ! que ma conscience M'offre un souvenir douloureux I Une coupable indifférence M'a pu faire oublier mes vœux.

Confus, j'en entends le murmure:

Malheureux I je suis donc parjure!

Mais non, fidèle désormais, J'adjure ces autels antiques, Parés de vos saintes reliques, D'accomplir les voeux que j'ai faits.

Vous, tombeau sacré que j'honore, Enrichi des dons de nos rois, Et vous, bergère que j'implore.

Ecoutez ma timide voix.

Pardonnez à mon impuissance Si ma faible reconnaissance Ne peut égaler vos faveurs.

Dieu même, à contenter facile.

Ne croit point l'offrande trop vile.

Que nous lui faisons de nos cœurs.

Les Indes, pour moi trop avares.

Font couler Tor en d'autres mains Je n'ai pas de ces meubles rares Qui flattent l'orgueil des humains.

Loin d'une fortune opulente.

Aux trésors que je vous présente

Ma seule ardeur donne du prix ; Et, si cette ardeur peut vous plaire.

Agréez que j'ose vous faire Un hommage de mes écrits.

Hé quoi ! puis-je, dans le silence, Ensevelir ces nobles noms De protectrice delà France Et de ferme appui des Bourbons ?

Jadis nos campagnes arides, Trompant nos attentes timides, Vous durent leur fertilité ; Et par votre seule prière Vous désarmâtes la colère' Du Ciel contre nous irrité.

La mort môme, à votre présence.

Arrêtant la cruelle faulx, Rendit des hommes à la France Qu'allaient dévorer les tombeaux.

Maîtresse du séjour des ombres, Jusqu'au plus profond des lieux sombres. Vous fîtes révérer vos lois.

Ah ! n'ètes-vous plus notre mère, Geneviève, ou notre misère Est-elle moindre qu'autrefois ?

Regardez la France en alarmes, Qui de vous attend son secours !

En proie à la fureur des armes, Peut-elle avoir d'autres recours?

Nos fleuves devenus rapides Par tant de cruels homicides, Sont teints du sang de nos guerriers.

Chaque été forme des tempêtes Qui fondent sur d'illustres têtes, Et frappent jusqu'à nos lauriers.

Je vois en des villes brûlées Régner la mort et la terreur.

Je vois des plaines désolées Aux vainqueurs même faire horreur.

Vous qui pouvez finir nos peines, Et calmer de funestes haines, Rendez-nous une aimable paix.

Que Bellone, de fers chargée, Dans les enfers soit replongée Sans espoir d'en sortir jamais ! ^

Cette ode a été composée en 1709, lorsque Voltaire était élève de rhétorique au collège Louis-le-Grand; et elle se trouve dans \q Recueil de pièces curieuses et nouvelles (1).

"Voltaire conserva toujours pour sainte Geneneviève le culte de sa jeunesse, le lyrisme de ses premières années. Il écrivait un jour à Mme de Gréquy : « Ayez donc la justice et la bonté de ne pas m'attaquer sur les prodiges opérés par cette bonne Gauloise! Celui des Ardents, par exemple, m'est aussi bien démontré que la mort de Tibère ou la brutalité de Calvin. J'éprouve une émotion d'enfant sitôt qu'il est question de Geneviève. C'est ma bergère, c'est ma bonne vierge à moi. N'en parlons plus, madame, à moins que vous n'ayez juré de me persécuter (2). »

(1) La Haye, 1694 ; t. XI, p. 196 et suiv.

{2) Souvenirs de la marquisede Créçwy, t. Il, p. 132-134.

A ses derniers moments, il était sur le point de revenir à Dieu, lorsque d'Alembert et Condorcet vinrent lui reprocher sa faiblesse. Il leur répliqua, en grinçant des dents : « Je ne veux pas qu'on me jette à la voirie; et, si l'on finit par m'impatienter, je sais bien ce que je ferai. Je ferai un vœu à sainte Geneviève ; je le ferai publier dans la Gazette de France; je ferai peindre un ex-voto qui représentera Voltaire agenouillé devant la châsse; et puis, je ferai des amendes honorables; enfin, je vous ferai tous damner pour me sauver de la voirie... Eh I mes amis, poursuivit-il avec une voix lamentable. Voltaire se meurt. Voltaire crache son sang; ne voyez-vous pas que sa tête s'en va, sa tête n'y est plus; laissez donc tranquille un pauvre vieillard qui voudrait mourir en paix avec son bon maître le roi de France, avec monseigneur l'archevêque, notre pasteur, et la bienheureuse Geneviève de Nanterre, Patronne de Paris. »

« Savez-vous bien, reprit-il avec énergie, que ma grand'mère était très dévote à sainte Geneviève, et que son mari fut un des seize portechâsse à la procession de 1683? Vous croyez peut-être que ce n'était rien du tout de porter la châsse de sainte Geneviève ? Dites-moi donc

cela pour que je vous arrache les yeux (1).

Il semble que nous devrions nous borner à ces témoignages, dont l'importance n'échappera à personne ; mais nous ne pouvons résister au désir de mettre sous les yeux de nos lecteurs une page éloquente de Jules Janin, où l'illustre critique afiBrme que méconnaître l'influence bienfaisante de sainte Geneviève serait l'action d'un malhonnête homme.

< D'Attila nous avons retenu le nom, comme on se souvient d'an météore furieux; mais le nom de sainte Geneviève, la vierge de Nan terre, la modeste et calme héroïne qui n'a pas désespéré de la France envahie, la Bergère française, aussi grande, aussi forte et plus nôtre encore que Jeanne d'Arc, à la pure renommée d'uue douce et modeste vertu, nous avons conservé tout cela dans notre mémoire, dans notre cœur. Protégée par le double reflet de cette vie calme et fière, mêlée d'idylle et de poème épique, la sainte Patronne de Paris a résisté à tous nos doutes; et méconnaître aujourd'hui l'influence bienfaisante de cette houlette guerrière, ce serait bien pire qu'un blasphème, ce serait l'action d'un malhonnête homme. Eh ! le moyen

(1) V. notre Sainte Geneviève.

de blasphémer contre une gloire chrétienne, née sous le chaume et qui nous demande si peu?

« Depuis tantôt treize siècles que cette douce étoile a brillé dans le ciel de nos campagnes, nos pères, nos aïeux ont payé à la vierge de Nanterre le tribut mérité de leur admiration reconnaissante. Le villageois élevait à sainte Geneviève une modeste chapelle, le roi de France lui voulut dresser des autels dans une vaste basilique. En vain, les révolutions ont changé la destination du temple; les grands hommes de ces révolutions, oui, et même les plus puissants par toutes les forces de la parole, Voltaire lui-même, l'esprit incarné, Jean- Jacques Rousseau, la liberté vivante, Mirabeau, le Démosthènes des temps modernes, les uns et les autres, et même les criminels dont le cadavre, porté là, faisait du temple une gémonie, ils ne sont pas parvenus à chasser cette fille des champs de ces voûtes sacrées. Vous avez beau faire, vous avez beau entasser sous ces voûtes solennelles la vertu et la gloire, les héros de l'épée et les rois de la parole, en vain vous appelez les grands peintres à la coupole, les grands sculpteurs à la façade de l'édifice, sainte Geneviève de Nanterre n'a pas

quitté ce monument élevé à sa gloire, votre Panthéon lui appartiendra toujours (1). »

On le voit, les faits et les témoignages abondent pour attester que le nom de sainte Geneviève et celui de la capitale sont restés inséparables dans l'histoire. Il n'y a pas un événement, tant soit peu considérable dans leur passé, auquel les Parisiens n'aient associé leur dévotion et leur reconnaissance envers l'héroïque vierge de Nanterre; il n'est pas de nécessité pressante et extraordinaire qui ne leur ait fourni l'occasion d'un pèlerinage dans son sanctuaire pour lui témoigner publiquement leur confiance. En la chassant de ce temple, on a donc blessé profondément le sentiment national, foulé aux pieds toutes les traditions de la patrie.

1. V. notre Sainte Geneviève où cette page de Jules Janin a été publiée pour la première fois.

Page 1