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CHAPITRE IX

Les décrets du 26 mai livrent la mémoire des grands hommes aux passions des partis et exposent leurs cendres aux péripéties des révolutions.

« Désaffecter le Panthéon est chose facile ; Taffecter à quelque chose de sérieux, en faire un monument vénérable, un temple respecté de cette religion des grands hommes qu'aujourd'hui on prétend substituer aux religions anciennes, c'est une tâche autrement ardue et que compliquent étrangement les passions politiques (1). ))

Et d'abord, qui sera juge de l'hommage à rendre aux grands hommes? Y aura-t-il un jury comme pour le salon de peinture, une commission spéciale comme pour les pensions de retraite, un tirage au sort comme pour le recrutement, ou un plébiscite comme lorsqu'il s'agit de la destinée des empires? Ou bien, y aura-t-il simplement des élections, à la manière des élections académiques, puisque le Panthéon n'est après tout qu'une académie après décès?

(1) Le journal le Temps, 28 mai.

D'après le deuxième article du premier décret, les honneurs panthéonnesques seront accordés aux citoyens à qui uneloiaura décerné des funérailles nationales. C'est donc la Chambre qui est chargée, pour le moment, de décerner aux aspirants grands hommes la reconnaissance nationale. Mais la Chambre possède-t-elle une autorité suffisante pour porter sur leur mémoire un jugement impartial? Je ne crains pas d'être contredit, en affirmant que ce système exposerait à de nombreux inconvénients le Panthéon, d'une part, et, de l'autre, les grands hommes : l'immortalité ne se vote pas comme un ordre du jour de confiance, et l'on frémit en songeant qu'il suffirait du plus léger désaccord entre les diS'érents groupes de la majorité pour que l'apothéose fût refusée à un véritable grand homme.

L'exemple du passé nous dit trop, hélas! à quelles funestes influences les pouvoirs du jour sont forcés d'obéir, lorsque l'esprit de parti, bien plus l'esprit révolutionnaire, s'emparent d'aussi grandes questions sociales et morales. Edgar Quinet, avec franchise, convient de cet exclusivisme qui a si mal réussi pourtant au Panthéon éphémère de la Révolution. «Emportée vers l'avenir, la Constituante eût admis

dans son Panthéon bien peu des hommes de l'ancien régime. Au risque d'être injuste envers la vieille France, elle n'eût admis, je crois, que quelques hommes de paix et de science : Lhospital, Descartes, Fénelon, pour ne pas renier ce passé jusque dans ceux qui ont les premiers travaillé à le détruire. Je doute qu'elle se fût inquiétée beaucoup de se trouver des ancêtres. Son temps lui eût suffi. Ce qu'elle voulait, c'était bien moins glorifier le passé qu'évoquer l'avenir. » Qui, dans nos temps troublés par les discordes civiles, sera plus juste pour juger les morts auxquels les partis extrêmes voudront refuser ou déférer les honneurs du Panthéon?

Le fanatisme politique y entassera confusément, comme jadis, des Marat à côté des Mirabeau. Cela ne se fera pas tout d'un coup sans doute. Les révolutionnaires les plus violents n'osent pas aller du premier abord aux extrêmes de leurs visées; mais il faudra peu à peu que tout le nécrologe démocratique et démagogique y passe.

On commencera par des noms qui, jusqu'à un certain point , seront reconnus dignes de tels hommages et que la conscience publique acceptera facilement. M. Arthur Picard a déjà

formulé le vœu de voir les cendres de Lamartine reposer à côté de celui avec qui son génie poétique a partagé, pendant plus d'un demisiècle, l'admiration du monde entier. Bien qu'il ait exercé sur les passions de son siècle une influence moins violente que Victor Hugo, Lamartine est son égal dans l'ordre des grandes conceptions et des grandes pensées qui font les grands poètes. Rien ne se ressemble entre eux, mais tous les deux ont enchanté la société moderne par un lyrisme qu'elle ne connaissait pas auparavant. Tandis que la poésie de l'un éclatait comme un tonnerre, celle de l'autre était l'ineffable harmonie da lévite chantant dans le temple les cantiques qui élèvent le cœur.

Mais l'immortel auteur des Méditations, des Harmonies^ de Childe Harold etc., et de tant d'autres chefs-d'œuvre dont les strophes mélodieuses bercent l'âme comme une musique surhumaine, ne fut pas seulement un poète sublime, il fut surtout un vrai patriote et un grand citoyen. Il n'a pas flatté, comme Victor Hugo, les passions de la populace. On se rap pelle son héroïsme devant l'émeute déchaînée, et l'énergie indomptable avec laquelle il résista aux furieux qui le sommaient, le pistolet au poing, de signer un décret destiné à faire du

drapeau rouge le drapeau de la France. « Jamais, dit-il, ma main ne signera ce décret! Je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang, car le drapeau rouge n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 et 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la Patrie ! »

Donc, s'il est un homme qui ait droit aux honneurs du Panthéon, c'est Lamartine. Mais cet acte de courage civique^ qui sauva alors notre pays de l'anarchie, ne sera-t-il pas maintenant un motif pour les refuser à celui qui l'accomplit? Osera-t-on défier les colères de la foule, en déifiant celui qui a osé résister si vaillamment au parti du drapeau rouge?

Quoi qu'il en soit,cette proposition ne tardera pas à être suivie des plus étranges et des plus impérieuses réclamations. A. la Chambre comme au conseil municipal, on prépare des motions pour provoquer l'apothéose des noms retentissants, dont les partis ont fait leur drapeau. D'ici à peu de temps, nous assisterons au défilé de propositions ayant pour but d'élever des tombeaux, à coté de celui de Victor Hugo, à Blanqui, à Barbés, àDelescluze, à Raoul Rigault

et à tous ceux que les masses tiendront particulièrement à glorifier.

Et puis, alors même que la justice et l'impartialité présidassent à ces solennels hommages rendus aux grands hommes, quel est celui qui, n'ayant pas renié la religion de ses pères, voudrait aller dormir son dernier sommeil dans un temple d'où l'on a chassé Dieu ? Singulier choix que celui « de ce temple des gloires nationales » qui sera fermé dès la première heure à toute une partie de la nation! car, voici le Panthéon réservé, qu'on y réfléchisse, aux libres penseurs, et à eux seuls. Les conditions, dans lesquelles cet édifice est affecté à la sépulture des grands hommes, en écartent forcément tous les catholiques. La République sépare en deux le patrimoine de la gloire nationale, qui s'appelle la gloire militaire, la gloire des lettres, la gloire de l'esprit, la gloire du dévouement ; et elle se condamne à n'avoir pour « grands hommes » que des athées et des impies.

En vérité, plus j'étudie cette question, et plus je m'étonne que le gouvernement ait choisi les caveaux du Panthéon pour en faire la sépulture des illustrations de la France. De quelque parti que l'on soit, on s'y trouvera en compagnie

mêlée : si l'on est catholique, avec les ombres de Voltaire et de Rousseau; si l'on est athée, avec le cardinal Gaprara. Et puis, Marat y a laissé une souillure que tous les flots de la mer et tous les parfums de l'Arabie ne parviendraient pas à laver. Depuis qu'ils l'ont reçu, les caveaux ont la lèpre. Lorsqu'il fut question de balayer les restes infects de l'ami du peuple, un anonyme, qui était probablement Lacretelle jeune, écrivait dans le Républicain français; « Et quand il serait possible de dépanthéoniser Marat, le serait-il de démaratiser le Panthéon?» .

Non seulement la Convention a souillé à jamais ses cryptes avec « cette immonde charogne », mais chaque révolution y a laissé la trace de son passage. En 1848, le Panthéon eut à soutenir un siège en règle et servit d'ambulance. On le canonna et on s'y égorgea aux journées de juin. Pendant le siège^ on fit des caveaux un dépôt de poudre, et de l'église, un magasin d'avoine. Quand vint le bombardement qui ne l'épargna pas, les familles du voisinage s'y réfugièrent, installant leur pot au fea sur la tombe du maréchal Lannes. Sous la Commune, les fédérés, après en avoir fait leur quartier général, voulaient l'incendier. Aujourd'hui, en attendant qu'on abatte la croix, on

enlève tous les objets qui servaient au culte.

Quelqu'un a dit : L'Angleterre a bien Westminster où reposent les morts illustres de tous les partis; pourquoi Paris n'aurait-il pas le Panthéon? Certes, ce sera chose possible quand on nous aura donné les mœurs de l'Angleterre, l'esprit superbe et stoïque de ce peuple pour lequel tous ses grands hommes sont égaux, quelles qu'aient été de leur vivant leurs opinions et leurs préférences. Jusque-là il ne pourra être question que de parti, de sy§tème et de coterie.

Du reste, ce n'est pas la première fois que cette idée de panthéoniser de dieux civils le Paris de sainte Geneviève, de Gharlemagne et de saint Louis, a reçu un commencement d'exécution. On sait quelles en ont été les conséquences finales pour les cendres des grands hommes. Qui sont ceux qui ont pu rester au Panthéon? Le flot des révolutions y apporte des ossements que le reflux des réactions y enlève.

Que l'on relise^ dans l'histoire du monument lui-même, cette pitoyable succession d'honneurs et d'insultes adressés aux mêmes personnages ; on verra s'il était raisonnable et prudent de s'en rapporter aux pouvoirs publics quels qu'ils

soient pour décerner des brevets de reconnaissance nationale.

Mirabeau fut le premier grand homme enterré à Sainte-Geneviève. Ses funérailles eurent lieu le lundi 4 avril 4791. Le clergé précédait le corps. Le cercueil devait être conduit dans un corbillard, mais le bataillon de la Grange- Batelière, dont Mirabeau était commandant, voulut se charger de ce poids glorieux; le corps était porté alternativement par seize citoyens soldats.

Après le deuil,venaient l'Assemblée nationale, les électeurs, les députés de quarante-huit sections, le département, la municipalité, les juges des tribunaux de Paris, la société des Amis de la constitution, les ministres du roi, toutes les sociétés fraternelles et tous les clubs patriotiques de Paris.

Le cortège était précédé et suivi d'un détachement considérable d'infanterie et de cavalerie. Après trois heures d'une marche religieusement silencieuse, on arriva à Saint-Eustache. Le temple était entièrement tendu de noir. Un sarcophage était au milieu du chœur. L'oraison funèbre fat prononcée par Gerutti, un ancien jésuite devenu révolutionnaire ardent ; et les gardes nationaux^qui étaient entrés par milliers,

déchargèrent leurs fusils, remplissant l'église d'une telle fumée qu'il fallut en sortir au plus vite. Puis, le cortège se remit en marche pour se rendre à Sainte-Geneviève. On y arriva à minuit, et le corps de Mirabeau fut déposé provisoirement dans un caveau du cloître abbatial.

Après Mirabeau, Voltaire obtint les mêmes honneurs.

Le dimanche 10 juillet 1791, la municipahté de Paris vint recevoir le corps de Voltaire à la barrière de Charenton, sur un char de forme antique, couvert de branches de laurier et de chêne entrelacées de roses.

Le corps fut déposé sur les ruines de la Bastille, à l'endroit même qu'occupait la tour dans laquelle Voltaire avait été enfermé. Près du cercueil, on avait élevé une sorte de rocher, et la pierre du faîte portait cette inscription : Reçois en ce lieu où t'enchaîna le despotisme. Voltaire^ les honneurs que te rend la Patrie.

La cérémonie eut lieu le lundi 11 juillet 1791, à deux heures après midi. Il n'y avait là ni croix, ni bannière, ni prêtres, ni eau bénite, ainsi qu'il convenait au patron de la fête; mais en revanche on y admirait des lustres, des statues, des bonnets de laliberté,des emblèmes

de l'esclavage brisé, des chœurs de musique vêtus à la grecque et tenant à la main des instruments de musique des acciens et des modernes. On voyait défiler des écoliers, des académiciens, des femmes, des geos de justice, des citoyens de difi"érentes sections, des membres de l'Assemblée nationale, des comédiens de presque tous les théâtres, des clubistes, des poètes tragiques et comiques, de la garde nationale enfin à pied et à cheval. Quarante forts de la halle, vêtus d'aubes blanches, les bras nus, la tête couronnée de laurier, représentaient les poètes antiques et portaient sur un brancard une statue de demi-dieu en carton doré. Une cassette d'or, en forme d'arche, contenait les soixante-dix volumes de ses œuvres»

Un char, traîné par douze chevaux blancs, dont les rênes et les crinières étaient tressées de fleurs, portait le sarcophage surmonté d'un lit funèbre, sur lequel on voyait le philosophe étendu et la renommée lui posant une couronne sur la tête. Des portefaix étaient costumés en prêtres d'Apollon ; des courtisanes, en robes plus ou moins parées, figuraient les Muses, les Nymphes, et entouraient le char. Tous les acteurs et toutes les actrices de Paris le suivaient.

C'était bien le paganisme renaissant après dixhuit siècles.

La sensiblerie philosophique ne manqua pas non plus à la fête. Le char s'arrêta à la porte de la maison de M. de Villette, où Voltaire était mort et où l'on gardait son cœur. Des guirlandes, des couronnes ornaient la façade où on lisait l'inscription : « Son esprit est partout et son cœur est ici » .

La grande fête, magnifique dans le commencement, s'acheva dans la boue. Le temps, qui jusque-là avait été superbe, changea tout à coup, et l'on se précipita sur Sainte-Geneviève, où le cortège arriva à neuf heures et demie, au milieu de l'obscurité de la nuit, crotté, mouillé, harassé. Le cercueil y fut déposé pour être placé à côté de ceux de Descartes et de Mirabeau.

C'est quelques jours après cette translation des cendres de Voltaire, que le mot de Panthéon apparaît pour la première fois dans une pétition des habitants de Montmorency, qui réclamaient les mêmes honneurs pour les restes de Jean- Jacques Rousseau. Ce vœu ne put être accueilli, les habitants d'Ermenonville ayant refusé de se séparer du corps du philosophe genevois, qui attirait dans le pays la visite et par suite les

largesses d'un grand nombre d'admirateurs.

A Jean-Jacques, l'Assemblée législative substitua le commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur de Verdun.

En 1793, la Convention y ajouta le corps de Lepelletier Saint-Fargeau, tué par le garde du corps Paris.

I4Q 25 septembre 1794, les restes de Maral, escortés par la Convention, arrivèrent à trois heures et demie au Panthéon. Quatorze drapeaux, destinés à nos quatorze armées,fiottaient sur le char ; ils étaient entre les mains de quatorze soldats qui avaient été blessés en défendant la patrie. Des jeunes filles voilées portaient des corbeilles de fleurs. On vit une femme couper sa magnifique chevelure et la jeter sur le char fanèbre,après l'avoir montrée à la foule. Devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin, un orateur évoqua l'âme de l'illustre mort, et lui demanda si elle était satisfaite de tous ces honneurs. Alors, raconte Esquiros, on vit le cercueil s'entr'ouvrir et se dresser l'ombre de Marat enveloppé de son linceul.

Quelques jours après la cérémonie consacrée à Marat, une fête fut célébrée en l'honneur de Jean-Jacques Rousseau, le 20 vendémiaire an III (1 1 octobre 1794), et les cendres

de l'auteur du Contrat social furent transportées au Panthéon.

Le 18 vendémiaire, on vint enlever de l'île des Peupliers son urne cinéraire; le 19, le cortège se mit en marche sur Paris et arriva, à six heures et demie du soir, place de la Révolution; le corps fut placé sur un des bassins du Jardin national, entouré de saules pleureurs rappelant aux spectateurs les pièces d'eau d'Ermenonville.

Dès neuf heures du matin, le cortège se mit en marche; on remarquait surtout un groupe de « botanistes » portant des fleurs, des plantes et des fruits. Des chœurs de vieillards, d'enfants, de mères de famille, de représentants, entonnèrent les strophes composées pour la fête par Marie-Joseph Chénier.

La marche était fermée par la Convention nationale, entourée d'un ruban tricolore et précédée du Contrat social, « le phare des législateurs » . Le président Gambacérès occupait la place principale dans le cortège; et lorsque la statue et l'urne du philosophe eurent pénétré dans le Panthéon, il fit un éloge emphatique de celui qu'il appelait moraliste profond, apôtre de la liberté, précurseur de la délivrance de l'humanité.

Telles furent les grandes funérailles, tels furent les premiers hôles du Panthéon. Il semblait que, placées là par la volonté et sous la garde de la nation, leurs cendres dussent à jamais y reposer en paix. Mais, en 1794, la Convention, ayant acquis la preuve de la « trahison de Mirabeau, » l'expulsa du temple de la gloire, et fit transporter ses restes dans le charnier de Saint-Etienne-du-Mont. Ce qui accroissait l'ignominie de l'expulsion, c'est que Marat entrait par une porte, tandis que Mirabeau sortait par l'autre.

Marat à son tour fut obligé de déguerpir, le i^ février 1795, quatre mois seulement après y avoir été apporté. Ses bustes furent brisés partout, et ses restes jetés dans un égout de la rue Montmartre, selon les uns, ou enterrés au cimetière de Saint-Etienne-du-Mont, auprès de ceux de Mirabeau. Sur quelle route ont-ils été depuis, et qui sait à quel mortier peut-être le hasard a fini par les mêler I

Et vous, dépouille mortelle de Voltaire, triste poussière de Jean-Jacques, oii êtes-vous maintenant? On a cru jusqu'en 1864 que les deux précurseurs de la Révolution reposaient tranquillement dans les caveaux du Panthéon. Mais quand le cœur de Voltaire passa entre les

mains de Napoléon III; l'empereur ordonna de le placer à côté des autres restes de l'illustre mort. On s'adressa à l'archevêque de Paris, qui répondit: (( Avant tout, il faudrait vérifier le bruit qui a couru qu'il n'y avait plus de Voltaire au Panthéon qu'un tombeau vide. » On descendit donc dans la crypte, on souleva la pierre qui, selon la croyance populaire, devait recouvrir les cendres de Voltaire ; il ne s'y trouvait en effet plus rien. Qu'étaient-elles devenues? Le bibliophile Jacob va nous l'apprendre :

«Une nuitdumoisdemai 181 4, les ossements de Voltaire et de Rousseau furent extraits du cercueil de plomb où ils avaient été renfermés ; on les réunit dans un sac de toile, et on les porta dans an fiacre qui stationnait derrière l'église. Le fiacre s'ébranla lentement, accompagné de cinq ou six personnes, entre autres des deux frères de Puymaurin. On arriva vers deux heures du matin, par des rues désertes, à la barrière de la Gare, vis-à-vis Bercy. Il y avait là un vaste terrain entouré d'une clôture en planches. Une ouverture profonde était préparée au milieu du terrain vague et abandonné. On vida le sac rempli d'ossements sur un lit de chaux vive, puis on rejeta la terre par dessus,

de manière à combler la fosse, sur laquelle piétinèrent en silence les aateurs de cette dernière inhumation de Voltaire et de Rousseau. »

En vérité, il n'a pas porté bonheur aux grands hommes le Panthéon révolutionnaire. Et comment en eût-il été autrement dans un pays qui n'admet plus de grands hommes que ceux de l 'heure présente, et renie son passé tous les vingt ans ? « Nous sommes un peuple trop agité, dit M. Jules Simon, pour avoir un Panthéon. Nous ne mettons pas assez d'éternité dans nos enthousiasmes. »

Il est regrettable que le nom de Victor Hugo ' se trouve rouvrir cette question qu'on croyait à jamais écartéepar une expérience longue et douloureuse. Les amis du poète ne se sont pas demandé s'il trouverait longtemps une sépulture paisible au fond de cette crypte où les autres n'ont fait que passer. Le jour où le Panthéon redeviendra l'église Sainte-Geneviève, la religion sera clémente, et l'écho des chants sacrés retentira jusqu'à cette cendre illustre, dont l'âme envolée a été jadis bercée par eux. Mais, ce jour-là aussi, les passions politiques n'exigeront-elles pas qu'on rende à sa famille ce cadavre, qui n'a déjà que trop servi à outrager la société?

C'est donc une grande faute , devant les brusques revirements de l'esprit de parti, que de faire du Panthéon une sépulture. Il deviendra fatalement, par cela même, un champ de bataille des factions ennemies, et ce sont les pauvres morts, enfouis sous les dalles, qui en seront les victimes.

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