CONCLUSION
Le triomphe brutal de la Révolution et de la libre-pensée, tel est donc le but et le résultat des décrets du 26 mai 1885.
La Révolution ! c'est le mépris de toute justice, de tout droit, de toute liberté pour les adversaires ; c'est la force exécutant sans phrase les faibles, les vaincus; c'est le vœvictis des anciens. Voilà pourquoi, lorsqu'on voit des homaies comme MM. Lucien Brun, de Ravignan et de Mun essayer, à force d'éloquence et en s'appuyant sur les preuves juridiques et historiques les plus solides, de faire reculer l'arbitr.dre, les révolutionnaires les accueillent par des huées et leur font comprendre qu'ils ne sont pas de leur temps.
La libre-pensée ! c'est la négation d'une autre vie, de l'âme, de Dieu, la négation de tout ce qui
n'est pas matière et de tout ce qui fait l'espérance et la consolation du pauvre, du petit et des souffrants.
La Révolution et la libre-pensée voilà uniquement ce que l'on trouve dans les funérailles du grand poète dont elles ont volé le cadavre à la religion et à la France.
Le gouvernement a voulu qu'il en fût ainsi. Il a voulu faire connaître au pays tout entier que, d'accord avec les loges maçonniques et la démagogie, il proclamait l'athéisme la religion d'Etat, la Commune, le gouvernement de fait de la France. Le rôle actif qu'il a joué dans cette fête du nihilisme, l'initiative qu'il a prise pour s'emparer de Sainte-Geneviève et pour abattre la croix des chrétiens, indiquent clairement qu'il entend faire de la persécution religieuse la base de son programme. Le décret du 26 mai est son bulletiu de combat contre le catholicisme.
Si les catholiques tiennent sérieusement à conserver le droit de prier dans leurs églises, il faut qu'ils se décident à organiser une résistance effective. Il ne suffit pas de demander pardon à Dieu de cette nouvelle profanation, il ne suffit pas de protester. La douleur et l'indignation des consciences contre les attentats de
la libre-pensée ne produisent aucun effet sur nos gouvernants, par l'excellente raison qu'ils sont eux-mêmes les plus fanatiques ennemis de notre religion. Les plus beaux discours du monde ne les arrêteront pas un instant dans la guerre contre Dieu. Si l'on veut sauver ce qui reste de nos libertés et de nos droits, il faut mettre la main à l'œuvre, de suite et résolument, comme aux jours des grandes crises. L'heure des illusions est passée, la journée du l^'' juin ne les permet plus.
Eh. bien, oui, me dira-t-on, nous allons nous organiser, nous allons résister, mais nous venons toujours nous heurter à ce fait brutal que nous sommes officiellement une minorité. Sans doute, nous sommes officiellement une minorité. Par suite de la confusion des idées, de la complicité des événements, de la combinaison des circonstances, de l'efficacité de certaines pressions qui s'exercent sans pudeur, par suite aussi de beaucoup d'entraînement, d'inconscience, de faiblesse, le scrutin public a donné depuis quelques années une majorité officielle aux ennemis de nos croyances. Je suis bien obligé de le reconnaître; mais quant à croire que le pays soit véritablement avec eux, qu'il désire et qu'il approuve ce qu'ils font, je ne
m'y résigne pas. Car, si cela était, Dieu ferait peser sur lui la responsabilité des crimes qui viennent de se commettre. Oui, les obsèques civiles nationales de Victor Hugo et la profanation solennelle d'un temple constituent un crime social qui provoquerait un châtiment social, s'il n'était pas conjuré par un prochain désaveu. Pour une partie de nos gouvernants, cette doctrine semble puérile, mais les esprits sérieux, glacés d'épouvante, se demandent si Dieu ne finira pas par repousser les prières des saintes âmes et par châtier la nation qui le provoque officiellement.
Qu'on se rappelle la grande parole de Leibnitz : « Que Dieu,pourpunirles sociétés qui l'outragent, n'a qu'à se retirer d'elles un moment, creusant ainsi l'abîme où l'ordre social doit sombrer. » J'entends dire autour de moi, au sujet des agitations qui commencent ou se préparent : « C'est la revanche de la Commune. » N'en croyez rien, c'est la revanche de Dieu.
« A défaut de croyances plus hautes, l'histoire devrait apprendre aux adorateurs du fait accompli que la justice a des reprises qui, pour être tardives, ne sont pas moins redoutables I »
Dieu revient toujours ; on ne peut rien contre
lui. Le dernier root du passé et de l'avenir est bien, comme le dit le grand poète dans une de ses plus nobles inspirations :
... Venez à lui !
Car il demeure.
Quoi qu'on puisse faire, la bergère de Nanterre demeurera aussi la protectrice de Paris. Ce n'est pas la première fois que la Révolution a cru tenir pour toujours cette église, objet de tant de luttes ; mais il suffit de jeter un coup d'œil sur l'bistoire, pour se convaincre que chacune do ses entreprises contre Sainte-Geneviève a été suivie d'une éclatante réparation.
Le 3 décembre 1793, les ossements de la sainte Patronne furent brûlés en place de Grève par l'ordre de la Commune de Paris. L'humble bergère que la France entière, depuis Glovis, avait honorée, priée, aimée, l'héroïque vierge qui avait guéri les malades, consolé les affligés, nourri les pauvres, sauvé la ville des horreurs de la famine et du pillage, la bonne Geneviève qu'Erasme avait bénie et chantée, que les écrivains les plus irréligieux du xviii® siècle avaient respectée, fut déclarée un objet de superstition et de fanatisme. Des forcenés, parodiant les cérémonies du culte catholique, traîné-
rent ignominieusement sa châsse dans ces mêmes rues qu'elle avait traversées autrefois avec tant d'honneur, et, après en avoir tiré ses restes vénérables, ils les brûlèrent sur un bûcher couvert de chapes, de chasubles et de divecs ornements d'église, au lieu même où s'exécutaient les criminels. On vit alors ces vils suppôts des prétendues lumières et de la prétendue tolérance danser autour des flammes qui consumaient les ossements de leur bienfaitrice. Puis on jeta ses cendres dans la Seine
Les hommes de la Commune s'imaginaient avoir anéanti à jamais le nom de la Vierge de Nanterre. Mais Dieu, qui pour l'éternité garde la mémoire du juste, veille surtout avec un soin jaloux sur la gloire de ces grands saints qu'il suscite aux principales époques de la vie des peuples.
Quinze ans après la profanation du temple de Sainte-Geneviève, Napoléon I" visitait le Panthéon ; il le contempla de cet œil profond qui n'appartenait qu'à lui, et quelques jours après parut le décret qui rendait l'édifice au culte.
Le 26 décembre 1821 , le roi Louis X VIII, confirmant le décret de 1 806, écrivit à M. de Quélen la lettre suivante pour remettre entre ses mams le sanctuaire de Sainte -Geneviève ;
Monsieur l'archevêque de Paris,
J'ai ordonné que la nouvelle église, fondée en l'honneur de sainte Geneviève par mon aïeul Louis XV, fût mise à votre disposition, pour que vous ayez à la consacrer à l'exercice du culte divin, sous l'invocation de cette Sainte, voulant à l'exemple de mes prédécesseurs donner untémoiguage public de ma dévotion envers la Patronne de ma bonne ville de Paris, et attirer, par l'intercession de cette puissante protectrice de ma capitale, les faveurs de Dieu sur ma famille et sur moi. Je vous fais cette lettre pour vous dire que, le 3 du mois de janvier prochain, vous fassiez faire à cette intention des prières et des supplications solennelles en cette église, et que vous ayez à y inviter la cour royale le corps municipal et les autres corps constitués. Sur ce, Monsieur l'archevêque, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
Signé : Louis.
Paris, le 26 décembre 1821.
Le 3 janvier 1822, fête de sainte Geneviève, le prélat fit l'ouverture de l'église en présence de Monsieur, frère du roi, depuis Charles X, du duc et de la duchesse d'Angoulême. Lt nonce du Pape, un grand nombre d'évêques, les cours royales, les tribunaux, l'état-major
de la ville, assistaient à la cérémonie. Le pontife célébra la messe solennelle devant les reliques données avant la Révolution à diverses paroisses, et réunies par ses soins dans une châsse.
En 1830, la Sainte quittait de nouveau le splendide édifice élevé en son honneur et trouvait un asile dans la vieille cathédrale, dont les voûtes avaient reçu si souvent sa visite triomphale, quand la dévotion des siècles passés l'y apportait en procession.
Après le rétablissement de l'empire, le 3 janvier 1853, la châsse de sainte Geneviève était rapportée à sa basilique, au milieu des flots d'un peuple ivre d'enthousiasme. Nous avons assisté à cette cérémonie, et nous nous rappelons encore avec émotion l'allégresse de cette foule immense, accourue comme autrefois audevant de la châsse. Sur le trajet, le clergé des paroisses de Saint-Nicolas du Ghardonnet et de Saint-Etienne du Mont était rangé devant le portail de ces deux églises, pour encenser les reliques à leur passage. Dès que la châsse eut été replacée dans Téglise Sainte-Geneviève, Mgr Sibour y célébra solennellement la messe pontificale, en présence de deux ministres, des autorités publiques et d'une grande multitude
de fidèles émus et consolés. Ce même jour, s'ouvrit une neuvaine solennelle d'actions de grâces et de prières, pendant laquelle toutes les paroisses de Paris vinrent en pèlerinage général à Sainte-Geneviève (1).
Si le temps présent est aux hommes, l'avenir est à Dieu. Ces reliques de sainte Geneviève, devant lesquelles le clergé et les fidèles ont prié si souvent pour la patrie française, on les replacera un jour sous ce dôme qui, dès l'origine, avait été élevé pour les recevoir. Cette croix, abattue dans un moment de faiblesse, resplendira de nouveau sur le sommetsacré d'où elle dominait la cité. Et les destinées de notre ville seront encore des destinées de foi chrétienne, de paix, de gloire nationale, malgré les profanations de l'heure actuelle.
Angelum Galliœ custodem Christus Patrice fata docet.
(1) Voir notre Sainte Geneviève.