‹ Victor Hugo et le PanthéonChapitre 7 sur 9 · PIÈCES JUSTIFICATIVES · texte numérisé non relu

PIÈCES JUSTIFICATIVES

Il y a cinq années, déjà, que l'on a mis en avant le projet d'enlever l'église Sainte-Geneviève à sa destination religieuse. En 1881, une proposition de loi fut sounaise par M. Raspail à la Chambre des députés, et il semblait, dès lors, que les tristes événements, dont nous sommes aujourd'hui témoins, allaient s'accomplir. S.Em. le cardinal archevêque de Paris écrivit la lettre suivante au ministre des cultes pour inviter le gouvernement à prendre en main la cause de l'église patronale, la cause d'un culte treize fois séculaire et cher à tous les chrétiens de la capitale.

Lettre de S. Em. h cardinal archevêque de Paris à 31. le ministre des cultes^ sur le 'projet d'enlever à l'église Sainte-Geneviève sa destination religieuse.

Monsieur le ministre,

La Chambre des députés a mis récemment à son ordre du jour une proposition émanée de l'initiative d'un de ses membres, qui a pour objet de restituer le Panthéon à sa première destination, et de supprimer le chapitre de Sainte-Geneviève.

Le gouvernement ne s'étant pas encore prononcé

sur cette question, j'ai l'espoir qu'il usera de sou influence pour détourner le Parlement d'une mesure législative que rien ne motive, que l'opinion est loin de réclamer, et que les plus graves considérations commandent d'écarter.

Des actes récents, qui ont profondément centriste l'Eglise, sembleraient, monsieur le ministre, devoir me faire hésiter à invoquer la protection du pouvoir dans la circonstance présente; mais ces pénibles souvenirs ne me font pas oublier que les dépositaires de l'autorité sont les défenseurs nés des institutions sociales, parmi lesquelles il faut placer en première ligne la religion. Je ne puis croire que le gouvernement républicain maintienne, comme tous ceux qui l'ont précédé, un ministre des cultes dans un autre intention que celle de protéger ces cultes et spécialement celui de l'immense majorité du peuple français. Voilà pourquoi, en présence d'une proposition qui est une attaque directe au culte catholique, je ne crois pas pouvoir réclamer un meilleur appui que celui de votre intervention dans la délibération qui doit avoir lieu prochainement, à la Chambre des députés.

Le titre même de la proposition devrait suffire pour la faire condamner. Restituer le Panthéon, c'est-à-dire l'église Sainte-Geneviève, à sa destination primitive n'est pas une œuvre à faire ; le décret du 6 décembre 1851 l'a depuis longtemps accomplie. La destination primitive de cet édifice est celle

que lui a donnée le roi Louis XV, son fondateur, celle en vue de laquelle le célèbre Soufflot en a.conçu le plan et poursuivi Texécution. Quand la Révolution française a dénaturé le caractère de ce temple, il était achevé et tout prêt à recevoir la consécration que l'Eglise donne à ses sanctuaires ; et sa destination religieuse était si évidente qu'il a fallu modifier la décoration pour l'adapter à un usage profane.

Il y a plus: le monument de Soufflot n'était luimême que la continuation d'une œuvre religieuse aussi ancienne que la nation française. On ne trouvera pas dans nos annales un souvenir plus vénérable^ plus mêlé aux traditions de notre pays et de notre capitale, que celui de la vierge héroïque en qui Paris n'a jamais cessé d'honorer sa Patronne, et dont le rôle libérateur au cinquième siècle peut être comparé à celui de Jeanne d'Arc au quinzième. Aussi, la gloire de Geneviève, déjà grande de son vivant, acquit, peu de temps après sa mort, un tel éclat que la basilique où reposaient ses restes, bien que dédiée à saint Pierre et à saint Paul, ne tarda pas à prendre celui de la vierge de Nanterre. Plusieurs fois à travers treize siècles, il fallut restaurer et refaire l'édifice qui gardait ses ossements et sa mémoire. Celui qu'avait construit le moyen âge tombait en ruines, lorsque Louis XV, guéri d'une grave maladie à Metz, fit élever à la Patronne de Paris un monument digne de la grande cité qui

l'honorait. La destination religieuse de ce temple remonte donc jusqu'à nos origines, et quand on parle de le ramener à sa destination j^rvnitive, ce n'est pas seulement une profanation que l'on propose, c'est un flagrant démenti qu'on inflige à l'histoire.

Cette contradiction historique est d'autant plas étrange, qu'il ne s'agit pas ici d'un point obscur de nos annales, accessible aux seuls érudits, mais d'un fait éclatant et public, d'un culte populaire entre tous, demeuré cher aujourd'hui comme jadis aux habitants de Paris, et qui continue d'attirer la foule des fidèles de la cité et de la banlieue^ pour honorer les reliques et les souvenirs de la Sainte.

Et c'est là une considération non moins décisive qui doit faire abandonner le singulier projet dont il s'agit. A qui veut-on plaire en ôtant à l'église de Sainte-Genevièbe son caractère religieux ? Evidemment, cen'estpas aux chrétiens qui la fréquentent. Or, nous venons de le voir, ils sont nombreux, empressés, profondément attachés à ce culte; ils appartiennent à toutes les classes de la société, mais particulièrement aux classes laborieuses ; ils représentent, non cette population flottante et cosmopolite qui s'agite au sein de toutes les grandes villes, mais les familles indigènes de Paris et de ses environs. En un mot, par leur nombre et par leur origine, ils fournissent l'expression la plus authentique de l'opinion de la cité. Et c'est tout ce peuple chré-

tien qu'on voudrait contrister ? Encore une fois, pour plaire à qui ? à ceux qui ne veulent d'aucune religion et d'aucun culte. Mais, en quoi la piété des uns gêne-t-elle l'indifférence ou l'incrédulité des autres ? Si la seule vue d'un temple offusque les regards de ceux qui ont oublié la foi et la prière, il faudra donc leur sacrifier toutes nos églises ? Et si cette prétention n'est pas la leur, pourquoi faudrail choisir l'un des sanctuaires les plus aimés des fidèles de Paris, pour le soustraire au culte de Dieu et lui donner une destination profane ?

Cette destination, dit-on, est patriotique et natiotionale : il s'agit de rendre hommage à la mémoire des grands hommes et d'honorer leurs vertus.

Si ces grands hommes sont de ceux qui n'ont pas renié la religion de leurs pères (et la France, grâce à Dieu, en compte beaucoup), ce n'est pas honorer, c'est insulter leur mémoire que de chasser Dieu de son temple pour y placer leurs dépouilles.

S'il s'agit des hommes célèbres que l'impiété revendique comme ses patrons ou ses adeptes, ne peut-on pas leur rendre des honneurs sans bannir la religion d'un sanctuaire qui lui appartient? Que les partisans de la libre-pensée imitent le zèle des catholiques ; qu'ils élèvent par souscription le Panthéon de leurs hommes illustres ; ou, si les pouvoirs publics croient devoir prendre sous leur patronage une semblable entreprise, qu'on oblige tous les citoyens à y concourir par l'impôt, notre

foi pourra s'en affliger, mais du moins on s'épargnera la criante injustice, qui consisterait à dépouiller le grand nombre des croyants pour contenter le fanatisme irréligieux d'une poignée d'incrédules.

Ne serait-ce pas d'ailleurs une étrange façon d'honorer la sépulture des ennemis de Dieu, que de la placer sous la garde des souvenirs les plus sacrés de la foi catholique? Aucun changement d'inscriptions, aucune substitution de bas-reliefS; aucune décoration nouvelle ne fera oublier que l'édifice de Soufflùt est un temple chrétien, et, si l'on prétendait peupler ce temple de divinités humaines, en y plaçant des tombeaux, ou le dédier à une religion nouvelle en y adorant les formules abstraites de raison, de gloire, d'humanité, on ne réussirait pas à faire prendre au sérieux cette ridicule contrefaçon des cultes véritables. Une nation peut oublier son Dieu, mais quand elle Ta connu, elle ne le remplace pas. La foi peut languir dans l'âme d'un peuple, mais on ne la ranime pas au profit d'un culte de convention, sans vérité et sans vie. Le peuple de Paris vient avec confiance et avec amour invoquer sa bonne Sainte : il ne voudrait même pas par curiosité visiter des mausolées. Il fait sa joie des pieuses solennités de sa Patronne, il resterait de glace en face des cérémonies officielles; et la pompe même de langage, qui servait à la fin du siècle dernier à marquer le vide de ce culte hu-

manitaire, n'amèneraient plus qu'un sourire dédaigneux sur les lèvres de nos contemporains, désabusés des phrases sonores et des vaines apothéoses. Ces considérations sont trop évidentes pour ne pas s'imposer à la sagesse des représentants du paj's, surtout si elles leur sont présentées avec l'autorité qui s'attache à la parole des membres du gouvernement. Aussi, Monsieur le ministre, je ne puis m'empécher d'espérer que votre intervention sera décisive pour écarter une mesure qui pèserait lourdement sur la responsabilité de ceux qui la prendraient. A deux reprises déjà, sous la Restauration et sous le second Empire, l'église de Sainte- Geneviève a été rendue au culte catholique. Il ne faut pas que l'opposition politique contre tel ou tel régime domine les hommes qui sont au pouvoir, au point de les entraîner dans une réaction aveugle contre tous les actes émanés des gouvernements qu'ils remplacent. La monarchie de Juillet n'a pas eu à se louer de la concession qu'elle fit en 1830 aux passions antireligieuses ; et l'accueil enthousiaste, fait vingt ans plus tard par la population de Paris à la restauration du culte de sa Patronne, montre bien que cet acte répondait au vœu général et rétablissait une situation normale qui devait être respectée. Où en serions-nous, dans un pays où les formes politiques changent si souvent, si l'avènement d'un régime nouveau entraînait la destruction de tout ce qui l'a précédé? Ce gouvernement serait

condamné à tout bouleverser et peut-être à faire le mal, là où d'autres avaient fait le bien. En vérité, on n'ose formuler sérieusement de pareilles hypothèses ; et cependant, vous ne trouverez guère autre chose au fond des considérants allégués en faveur du projet contre lequel je me crois obligé de protester.

J'ai donc la ferme confiance que le gouvernement voudra bien prendre en main la cause de l'église patronale Sainte-Geneviève^ d'un culte treize fois séculaire et cher à tous les chrétiens de la capitale?

Veuillez agréer^ Monsieur le ministre, l'assurance de ma haute considération.

J. Hipp., cardinal GuiBERT, archevêque de Paris.

Cette lettre n'a pas été livrée alors à la publicité. Le cardinal se disposait à en envoyer copie à chacun des sénateurs, auxquels il eût adressé^ en outre, une lettre explicative à l'appui de sa protestation, lorsque, par suite de l'expiration des pouvoirs de l'Assemblée qui avait voté le projet de loi Raspail, cette précaution devint inutile. Une nouvelle Cbambre allait être nommée, et, selon les coutumes parlementaires, toutes les propositions de loi non adoptées par le Sénat devenaient caduques.

Depuis cette époque jusqu'à la mort de Victor Hugo, la question n'avait plus été soulevée; il a fallu cette occasion pour déterminer M. Anatole de la Forge à déposer la proposition suivante :

PROPOSITIONS DE LOI PRÉSENTÉES A LA CHAMBRE, LE SAMEDI 23 MAI, POUR LA DÉSAFFECTATION DU PAN- THÉON.

Proposition de M. Anatole de la Forge.

Article premier. — Le Panthéon est rendu à sa destination première et légale.

Art. 2. — Victor Hugo sera transporté au Panthéon.

Proposition de MM. Laguerre, Henry Maret, Spuller, PaidBert, Duportal, Antoine Proust, Ranc, Emmormanuel Arène, Clovis Hugues.

Article premier. — Les lois et décrets désaffectant le Panthéon de sa destination primitive sont et de meurent abrogés ,

Le Panthéon est rendu au culte des grandshommes.

Le mîirdi 25, sans égard pour l'autorité de la Chambre déjà saisie de la question, sans le moindre souci de la légalité, car un principe

fondamental du droit est qu'il faut une loi pour abroger une loi, M. le ministre de l'instruction publique présentait les deux décrets qui suivent à la signature de M. le président de la République :

Page 1