‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 101 sur 198 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

En 1830 il ne lui était plus permis depuis longtemps déjà de croire aux promesses des Bourbons; rien ne pouvait l'empêcher de prêter serment à Louis- Philippe. Mais, plein de respect pour un passé qui avait eu la foi de sa jeunesse, il voulait qu'on prononçât avec gravité le nom de Bourbon alors que le vieillard, qui avait été le roi, n'avait plus sur la tête que des cheveux blancs. 11 pleurait sur la race morte, mais sa vénération ne pouvait l'cnipècher de juger les fautes commises et de considérer comme un progrès le changement qui venait de s'accomplir.

Ayant été jusqu'alors un homme littéraire avant tout, ayant opéré dans le domaine des lettres une révolution complète, absolue, et montré l'organisation la plus brillante et la plus superbe qu'ait jamais vu paraître la littérature française, il se rallia à la révolution politique de juillet plutôt d'abord parce qu'elle satisfaisait ses instincts de libéralisme que parce qu'elle l'enthousiasmait.

Son honnêteté toujours apparaît absolue; il est sollicité par des principes contraires, mais la loyauté de son caractère ne se dément jamais et, en dépit de ses hésitations, de ses fluctuations apparentes, c'est toujours vers le même but qu'il se dirige, et c'est ce but qu'il atteindra. Louis Blanc a eu raison d'affirmer que l'unité. de sa vie est dans sa marche non interrompue vers le bien, dans l'ascension continuelle de son esprit vers la lumière; et M. SpuUer a bien fait d'ajouter, dans un récent éloge, que trois hommes, trois poètes, trois génies français du xix° siècle. Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo, tous les trois nés en dehors des partis de la Révolution, élevés pour la maudire et 1 a combattre, sont venus à la démocratie pour la défendre, la servir et la glorifier.

Ces prétendus rêveurs ont été des prophètes, des penseurs profonds, et entre les trois, certes, Victor Hugo est et demeurera le plus grand, car il a annoncé T^'enir et défendu dans toutes ses œuvres les vérités sociales qui seront la loi des sociétés futures.

Mais, avant de devenir l'apôtre fervent de la République, il ne croit pas encore en 1830 son établissement possible.

Il écrit alors dans le Journal de ses idées et de ses opinions réeolii/ionnaires :

H 11 nous faut la chose République et le mot Monarchie.

« Les rois ont le jour, les peuples ont le lendemain.

« La République comme l'entendent certaines gens, c'est la guerre de ceux qui n'ont ni un sou, ni une idée, ni une vertu, contre quiconque a l'âme de ces trois sortes de choses.

« La République, selon moi, la République qui n'est pas encore mûre, mais qui aura l'Europe dans un siècle, c'est la société souveraine de la société ; se protégeant, garde nationale; se jugeant, jury; s' administrant, commune; se gouvernant, collège électoral.

« Les quatre membres de la monarchie, l'armée, la magistrature, l'admi-

nistration, la pairie, ne sont pour cette république que quatre excroissances gênantes qui s'atrophient et meurent l)ientôt.

« Tbès bonne loi électorale, quand le peuple saura lire :

« Article premier. — Tout Français est électeur.

« Art. II. — Tout Français est éligible.

« Si le clergé n'y prend garde et ne change de vie, on ne croira bientôt plus en France à d'autre trinité qu'à celle du drapeau tricolore.

« Une révolution est la larve d'une civilisation. »

Voilà des affii'mations bien nettes et qui devancent l'opinion publique; car, en 1830, le roi-citoyen semblait, aux yeux de la majeure partie de la nation, représenter la meilleure des républiques, et les républicains, se contentant de souvenirs et d'aspirations, n'avaient plus ni force ni cohésion.

Victor Hugo, comme presque tout le monde en France, considérait la monarchie nouvelle comme une aurore à laquelle rien ne manquait, « pas même le coq ».

Son ancienne conviction royaliste et catholique s'était écroulée pièce à pièce devant l'âge et l'expérience, et, il l'a constaté lui-même, s'il en restait encore quelque chose dans son esprit, ce n'était plus qu'une religieuse et poétique ruine qu'il se détournait quelquefois pour considérer avec respect, mais devant laquelle il n'allait plus prier; et il a eu raison d'ajouter que c'est faire un mauvais éloge d'un homme que de dire : « Son opinion politique n'a pas varié depuis qua'ran te ans.» C'est-à-dire que, pour cet homme, il n'y a eu ni expérience de chaque jour, ni réflexion, ni repli de la pensée sur les faits. C'est louer une eau d'être stagnante, un arbre d'être mort; c'est préférer l'huître à l'aigle. — Tout est variable dans l'opinion, rien n'est absolu dans les choses politiques, excepté la moralité intérieure de ces choses. — Le mouvement étant essentiellement vital, humain et social, l'opinion d'un homme peut donc changer honorablement, pourvu que sa conscience ne change pas, et pourvu qu'il ne subordonne point ses convictions à son intérêt.

Qui de nous n'a vu se transformer ses croyances politiques ou religieuses à mesure que la raison a éclairé nos esprits?

Le travail qui s'accomplit en Victor Hugo est d'autant plus louable qu'ii conquit pour ainsi dire chaque parcelle de vérité par uu effort incessant sur luimême, par un persévérant désir de comprendre le juste, et il ne s'améliora qu'au prix des plus cruels sacrifices.

Combien parmi ceux qui, perfidement ou niaisement, répètent : « II est le plus grand des poètes, mais comme homme politique il ne compte pas », combien n'ont eu ni sa clairvoyance, ni sa fermeté, ni son honnêteté! Combien, parmi ceux qui lui reprochent sa prétendue versatilité, ont été les courtisans de Louis-Philippe, ont ensuite baisé la main de Napoléon, devenu empereur grâce au crime, et ont accepté de l'homme de Décembre des places grassement rétribuées, des dignités et des honneurs, tandis que, proscrit volontaire, Victor

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