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CHAPITRE XXI

Sommaire : Élections à la Constituante (23 avril et juin 1848). — Profession de foi de Victor Hugo.

— Ses discours à l'AssembliSo. — Affirmations socialistes. — Jugement sur les journées de juin. — i Croyances républicaines. — Pardon aux vaincus. — Le poète sauve quelques insurgés. — Victor Schœlcher. — Votes indépendants. — Publication de l'Événement. — Programme et influence de ce journal. — Dissolution de la Constituante. — L'Assemblée Législative (mai \ii9"j.

— Bonaparte président de la République. — Ses menées et son attitude. — IS'apoléon le Petit.

— Le coup d'État.

En 1848, il a pris soin de le rappeler récemment, Victor Hugo ne prit pas sans hésiter son parti sur la forme sociale définitive ; la liberté quelque temps «lui masqua la République», qu'il devait si ardemment aimer et défendre.

Au mois de mars des électeurs lui écrivirent pour lui proposer la candidature à l'Assemblée nationale.

Il leur répondit que son pays pouvait disposer de lui ; qu'on connaissait sa vie ; qu'il avait écrit trente-deux volumes, fait jouer huit pièces de théâtre; que ses discours politiques se trouvaient au Moniteur, que tout cela était au grand jour, livré à tous et qu'on pouvait si on l'en jugeait digne lui imposer le devoir de rentrer dans la vie politique.

D'après la nouvelle loi électorale, base du suffrage universel, loi la plus largement démocratique qui eût encore été appliquée dans aucun pays, les élections par scutin de liste, pour l'Assemblée constituante, furent fi.xées au 23 avril par le gouvernement provisoire.

Le premier nom qui sortit de l'urne avec 259,800 voix fut celui de Lamartine ; les noms do Dupont (de l'Iiure), d'Arago, de Garnier Pages, d'Armand Marast, de .Marie et de Crémieux venaient après. Victor Hugo ne fut pas élu ; il figurait le quarante-huitième sur la liste de Paris, avec 59,446 suffrages, un peu après Barbes et Lacordaire non élus non plus, un peu avant le général Changarnier, avant Raspail et Pierre Leroux.

Quelques jours plus tard, le 5 juin, à la suiie de démissions et d'élections doubles, Paris eut de nouveau à nommer onze représentants du peuple. Celte

fois, croyant avoir à répondre à l'appel de ses soixante mille électeurs, Victor Hugo se présenta.

Il développa son programme en une belle harangue prononcée peu de jours avant l'élection dans la séance des cinq associations d'art et d'industrie. Il fut acclamé et obtint le jour de l'élection 86,965 voix. Son nom figurail, étrange rapprochement, sur la liste des nouveaux élus, entre les noms de Pierre Leroux et de Louis-Napoléon Bonaparte ; Caussidière, le général Changarnier, Thiers et Proudhon furent élus en même temps que lui. Représentant du peuple à la Constituante, le poëte, sincère, convaincu, exempt d'ambition et de parti pris, hésita avant de choisir la place qui lui convenait au milieu d'une cohue d'hommes nouvellement appelés aux affaires ; il se contenta d'abord de voter avec indépendance, ne s'enfermant dans aucun groupe, votant tantôt avec la droite, tantôt avec la gauche, selon sa conscience.

Dans une première allocution prononcée le 20 juin 1848, il étudia la question des ateliers nationaux qui, à son avis, depuis quatre mois qu'ils fonctionnaient n'avaient produit que des résultats fâcheux à tous les points de vue. Il pouvait à la rigueur admettre qu'ils étaient nés d'une nécessité, mais il conslalait la funeste perturbation qu'ils faisaient peser sur les affaires, il signalait le danger qu'ils offraient, non seulement pour les finances, mais encore pour le peuple de Paris. Se proclamant socialiste, il s'adressait aux socialistes et les suppliait de travailler à cette solution : soulager ceux qui souffrent, ceux qui ont froid et qui ont faim ; sans effrayer personne, en rassurant tout le monde, en appelant les classes déshéritées, comme on les nomme, aux jouissances sociales, à l'éducation, au bien-être, à la consommation abondante, à la vie à bon marché, à la propriété rendue facile, en un mot en faisant descendre la richesse au lieu de faire monter la misère. Enfin il recommandait la patience au peuple et la sagesse et la fraternité à ceux en qui le peuple croyait, à ceux qui avaient le doux et cher bonheur d'être les conseillers des pauvres et des déshérités.

Ce discours marque nettement la rupture avec le parti réactionnaire.

De si grandes, de si généreuses pensées trouvèrent un écho ; c'est en soutenant toujours, depuis cette époque, la cause sainte des misérables que Victor Hugo a mérité la reconnaissance du peuple et conquis son amour.

Le représentant du peuple se joignit aux défenseurs de l'ordre. Il alla de barricade en barricade, abordant les insurgé?, les suppliant et les sommant au nom de l'Assemblée nationale de mettre bas les armes, cherchant à arrêter l'effusion du sang. Rue Saint-Louis, rue Vieille-du-Temple il s'efforça d'intervenir, au péril de sa vie. Sa tentative fut vaine. Survinrent les tragiques journées de juin. Cette insurrection terrible avait-elle raison? Telle est la question que s'est posée Victor Hugo au début de son livre intitulé Depuis Vedil.

Il y répond en ces termes :

— On serait tenté de dire oui et non.

« l'enfant avait reçu deux balles dans la tète. » (Épisode du coup d'Élat. )

{Le3 Châtiments.)

23'i VICTOR HUGO ET SON TEMPS.

Oui, l'insurrection de juin avait raison, si on considère le but qui était la réalisation de la République; non, si on considère le moyen qui était le meurtre de la République, elle tuait ce qu'elle voulait sauver. Méprise fatale.

... L'insurrection de juin faisait fausse route... , elle avait tort.

Hélas! ce qui la fit terrible, c'est qu'elle était vénérable.

Au fond de cette immense erreur on sentait la souffrance du peuple. C'était la révolte des désespérés. La République avait un premier devoir, réprimer cette insurrection, et un dernier devoir, l'amnistier. L'Assemblée nationale fit le premier devoir et ne fit pas le second, faute dont elle répondra devant l'histoire... —

Victor lliigo dira plus tard les mêmes choses après l'insurrection de la Commune en 1870.

En 18i8, mettant en pratique ses principes de pardon aux vaincus, il sauva la vie de plusieurs insurgés.

Lorsqu'il revint dans son appartement de la place Royale, que les révoltés avaient envahi pour y chercher des armes, sans se permettre ni un larcin ni une dévastation, la maison était occupée par les soldats de l'ordre.

Le concierge, accusé d'avoir ouvert aux insurgés une porte de derrière, était à genoux contre le mur, sur le point d'être fusillé. Victor Hugo fit comprendre aux gardes nationaux que ces représailles souillent la victoire, et le concierge eut la vie sauve.

Le poëte arracha également à une justice trop sommaire un homme de lettres dont le nom nous échappe, un architecte nommé Roland, Georges Biscarrat, neveu de l'ancien maître d'étude de la pension Gordier, le comte de Fouchécourt, légitimiste, qui s'était activement mêlé à l'insurrection, et quatre insurgés, qu'il conduisit un à un, non sans danger, à travers les postes, en les faisant passer pour ses domestiques.

Il ne se borna pas à sauver ceux que le hasard plaça sur sa route ; il proposa, quelques jours plus tard, dans une réunion de représentants du peuple, une amnistie pleine, entière, absolue. Un homme se leva et vint l'embrasser. Cet homme était Victor Schœlcher, dont Lamartine a dit : « Il n'a point passé une heure sans s'oublier. La justice est sa respiration ; le sacrifice est son geste; le droit est son verbe. Chacune de ses inflexions fait penser à ce que nous nommons le ciel. Et il est matérialiste, et il ne croit pas en Dieu. Comment l'homme peut-il tirer tant de vertu de lui-même? »

Victor Schœlcher, ce vénérable penseur, qui s' estfait l'apôtre delà délivi'ance de la race noire, est resté un des plus fidèles amis du poëte. Sur un seul point ils ne s'entendent pas, sur le spiritualisme. Nous avons entendu ces deux grands esprits discuter leurs croyances; souvenir ineffaçable pour nous. Ils ont même cœur ; leur foi diffère, mais leur bonté est la même.

Sous l'administration du général Cavaignac, Victor Hugo ne se sépara pas complètement de la nuance modérée. Il repousa les demandes en autorisation

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