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CHAPITRE XXI

de poursuites contre Louis Blanc et Caussidière; il refusa de déclarer que Cavaignac avait bien mérité de la patrie, et repoussa l'ensemble de la Constitution proposée, parce que, partisan de l'institution de deux Chambres, il considérait celle d'une Chambre unique comme extrêment périlleuse, comme une calamité.

Cette dernière opinion a été controversée, combattue par de puissantes raisons. On doit cependant reconnaître que, à cette époque, une seconde Chambre aurait probablement opposé au coup d'État un obstacle invincible.

Il réclama ensuite la liberté de la presse, un moment suspendue par l'état de siège, plaida en faveur de l'abolition de la peine de mort et repoussa avec un grand nombre de ses collègues, lesquels, hélas! ne prévoyaient pas l'avenir, l'amendement Grévy, qui, en supprimant la présidence de la République, eût également rendu l'établissement de l'Empire impossible.

Décidé à combattre par tous les moyens en faveur de la liberté, Victor Hugo fonda le 1"" avril 18i8 un journal intitulé l'Écénement, qui eut pour épigraphe cette pensée : « Haine vigoureuse de l'anarchie, tendre et profond amour du peuple. »

Cette feuille, qui devait d'abord s'appeler la Pensée, est un des monuments les plus curieux du journalisme en France. Le programme, rédigé par le poëte, dit quelle était l'entreprise :

« Ce sera l'accès de fièvre quotidien d'une nation en travail de civihsation. Mais, espérons-le, la France sera bientôt délivrée, la Constitution naîtra, et alors les jours tranquilles reparaîtront. Les constitutions ont besoin de l'orage pour naître et de la paix pour vivre. Il en est du cœur humain comme du sol : la charrue commence, le soleil achève.

« Nous voulons chercher comment on pourrait assurer le travail, qui donne à l'individu le pain du corps, et développer l'art, qui donne à l'humanité le pain de l'âme ; dissiper enfin dans le monde libre et lumineux de notre République les dernières fatalités et les dernières ténèbres de l'ignorance, qui est la nuit de l'esprit, et de la haine, qui est la nuit du cœur... »

Au journal collaboraient Auguste Vacquerie, ce ferme et ardent esprit plein d'éclat, d'énergie et de conviction ; Paul Meurice, dont tout le monde connaît la valeur et le talent, et qui déjà avait publié tant d'œuvres remarquables ; Théophile Gautier, Charles et François Victor Hugo, Auguste Vitu, etc., etc.

On a dit que l'Événement avait été fonJé dans rintérêt exclusif de la personnalité du poëte; cette assertion est fausse.

Victor Hugo, admiré, respecté, vénéré et, mieux encore, aimé du peuple, ne songeait qn'aux moyens de rendre le peuple heureux; il n'avait ni les rêves ni les visées ambitieuses qui hantaient Lamartine, patronné par le Bien public.

L'iuéncnient, tout en s'efforçant de déraciner ce « préjugé absurde et vulgaire qu'un poëte est inhabile et incompétent dans les affaires humaines »; tout eu disant de sou chef, avec un enthousiasme aisé à comprendre, qu'il était

« bras et tète, cœur et pensée, glaive et flambeau, doux et fort, conquérant et législateur, roi et prophète, lyre et épée, apôtre et messie » ; rÉiânement, disons-nous, malgré ces métaphores enfantées par un dévouement sincère, défendit surtout la cause de la révolution. Cela, nous le verrons, devait porter malheur à cette feuille vaillante dont le succès fut très grand.

L'ancien pair de France, au milieu des murmures de la gauche, demanda, le 29 janvier iSli9, a. la Constituante, de se dissoudre et de faire place à une Assemblée législative, au nom de l'intérêt public.

La dissolution fut votée, mais ce fut sous les auspices du parti réactionnaire que Victor Hugo dut se présenter aux élections de mai 1S49 ; il fut élu le dixième sur la liste des vingt-huit députés de Paris.

Dans cette Assemblée nouvelle, son attitude d'hésitante devint résolue ; il se rendit compte des nécessités sociales et politiques, ses perplexités cessèrent, la vérité lui apparut, et il ne tarda pas, se séparant résolument et pour toujours de ses anciens amis, à devenir l'organe le plus retentissant du parti républicain.

Cette année 18/i9, il l'a déclaré, il l'a écrit, est une grande date pour lui. Toutes les questions se présentaient, tous les problèmes étaient à résoudre, toutes les libertés à conquérir, toutes les réformes à opérer.

Après le triomphe des coalitions ennemies du progrès, quand il vit la majorité hypocrite jeter le masque avec une joie cynique, il comprit. « Une morte était à terre ; on criait : C'est la République! Il alla à cette morte et reconnut que c'était la liberté. Alors il se pencha vers ce cadavre et il l'épousa. Il vit devant lui la chute, la défaite, la ruine, l'affront, la proscription, et il dit : C'est bien... A partir de ce jour la jonction fut faite dans sou âme entre la République et la liberté Telle est l'histoire de ce qu'on a appelé son apostasie'. »

Devenu le défenseur ardent et convaincu de la démocratie, ayant rompu d'une manière éclatante et définitive avec ses anciens amis, il monta souvent à la tribune pour y défendre ses opinions relatives à l'enseignement, à la réforme électorale, ;i la déportation, au cautionnement des journaux, à la revision de la Constitution. Ses discours véhéments, sa parole puissante, son éloquence vigoureuse, hautaine, entraînante, excitant l'admiration et l'enthousiasme des uns, l'indignation et la fureur des autres, déchaînèrent dans l'Assemblée des orages indescriptibles, des tumultes immenses.

Ce fut pendant près de trois années une succession de duels de tribune, ,de joutes brillantes autant que passionnées. Quand, dans un discours qui est un chef-d'œuvre et une bonne action, Victor Hugo soutint qu'on peut détruire la misère, cette assertion excita les dénégations de la droite tout entière, et M. Poujoulat, interrompant l'orateur, s'écria : « C'est une erreur profonde ! »

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