‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 105 sur 198 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

et M. Benoît-d'Azy soutint, aux applaudissements de la majorité, qu'une semblable afiTumation était ridicule.

Lorsque se produisit le triste épisode de l'histoire de Rome, lorsque, afin de détruire la République romaine, la capitale de l'Italie fut prise par nos soldats et le pape restauré à l'ombre du drapeau tricolore, Victor Hugo dut se montrer sévère en appréciant le nouveau rôle de Pie IX en qui il avait cru voir pendant un moment un homme de liberté, et il dit que depuis trop longtemps la papauté s'isolait de la marche de l'esprit humain et de tous les progrès du continent ; qu'il fallait qu'elle comprît son peuple et son siècle.

Le tableau des infamies, fruit de la domination ecclésiastique, excita les colères de M. de Montalembert, qui lui reprocha avec un chœur de bruyants interrupteurs ce qu'il nommait sa trahison, qui lui cita, pour l'embarrasser, des vers de sa jeunesse, et qui le plaignit de subir ce châtiment : les applaudissements des républicains.

La réponse du poëte fut simple :

— Ce châtiment je l'accepte et je m'en honore, dit-il. Il est d'autres applaudissements que je laisse à qui veut les prendi'e. Ce sont ceux des bourreaux de la Hongrie et des oppresseurs de l'Italie. 11 fut un temps, — que M. de Montalembert me permette de le lui dire avec un profond regret pour luimême, — il fut un temps où il employait mieux son beau talent. 11 défendait la Pologne comme je défends l'Italie. J'étais avec lui alors, il est contre moi aujourd'hui. Cela tient à une raison bien simple : c'est qu'il a passé du côté de ceux qui oppriment, et que, moi, je reste du côté de ceux qui sont opprimés. —

M. de Montalembert devint moins bruyant, mais ses amis continuèrent leurs huées et leurs injures. Des hommes qui devaient prêter serment à l'Empire l'appelaient infâme calomniateur et adorateur du soleil levant ; alors qu'il signalait la dictature menaçante et le jour qu'il osa prononcer le mot : les Etats- Unis d'Europe, M. Mole, indigné, se leva et sortit, croyant être suivi de la majorité qui resta à sa place, ce qui força M. Mole à rentrer confus.

Adossé à la tribune, au milieu du tumulte, des sifflets, des éclats de rire qui parfois duraient longtemps, l'orateur fermait à demi les yeux, méditait, et quand le tapage s'apaisait, il continuait grave, calme, répondant victorieusement aux accusations, ne cessant d'invoquer les principes de justice et de générosité, s'indignant en présence des mesures réactionnaires chaque jour proposées, signalant au mépris public les palinodies dont il était témoin, accompUssant son devoir en honnête homme et vendant sa conscience de cette façon singulière : en risquant pour la défense du peuple et de ses droits sa fortune, sa liberté et sa vie.

Quand le parti catholique, devenu tout-puissant, fit nommerM.ci». f alloux ministre de l'instruction publique et que l'Assemblée discuta en janvier 1850 la loi sur l'enseignement, qui, sous prétexte d'organiser la liberté d'enseigner, donnait au clergé le monopole de l'instruction publique, Victor Hugo, ainsi que

M. Barthélémy Saiiit-Hilaire, se montra un des adversaires les plus éloquents de cette loi néfaste.

Il afllrma le droit de l'enfant, droit plus sacré encore que le droit du père, l'instruction gratuite et obligatoire, Après avoir magnifiquement exprimé ses croyances en l'immortalité de l'âme, il demanda que l'enseignement clérical eût pour but le ciel et non la terre, que l'Église restât chez elle et l'État chez lui et jugea de la sorte le projet présenté par M. de Falloux : « Votre loi est une loi qui a un masque. Elle dit une chose et elle en fait une autre. C'est une pensée d'asservissement qui prend les allures de la liberté. C'est une confiscation intitulée donation. Je n'en veux pas; du reste, c'est votre habitude: toutes les fois que vous forgez une chaîne, vous dites : Voilà une liberté. »

Cinq mois plus tard, en avril 1850, alors que Bonaparte, encore président de la République, préparait son crime et avait remplacé un ministère indépendant par un ministère servile dans lequel M. Rouher occupait le département de la justice, Victor Hugo eut à combattre le projet de loi sur la déportation, qui avait pour but non seulement d'envoyer à Noukahiva les condamnés politiques, mais encore de les y enfermer dans des citadelles. C'était établir ce que le déporté Tronçon-Ducoudray a justement appelé la guillotine sèche.

Le discours du poëte, plein de mouvements oratoires d'une incomparable beauté, de pensées justes, élevées, de rapprochements historiques concluants, faisait appel à la clémence pour les vaincus et avertissait les vainqueurs de ne point décréter des peines dont ils pourraient avoir à souffrir plus tard à leur tour, quand elles se retourneraient contre eux. Il s'écria qu'il y avait à faire des heures un emploi meilleur, qu'il était dangereux de songer à créer des bagnes politiques, et qu'alors qu'on avait à résoudre tous les problèmes de la civilisation, on n'avait pas le temps de se haïr.

Le lendemain du jour où cet admirable discours fut prononcé, une souscription s'ouvrit pour le répandre dans toute la France. Emile de Girardin demanda qu'une médaille fût frappée à l'effigie de l'orateur et portât pour inscriptions ces prophétiques paroles extraites du discours : « Quand les hommes mettent dans une loi l'injustice, Dieu y met la justice et il frappe avec cette loi ceux qui l'ont fuite » .

Le gouvernement ne put interdire la médaille , mais il défendit l'inscription.

Le moment approchait où M. Thiers allait pouvoir dire : « L'Empire est fait» ; où allait se commettre l'attentat le plus odieux et un des plus sanglants qu'ait jamais enregistrés l'histoire.

Depuis longtemps déjà Victor Hugo avait compris quel danger menaçait la République. Dans les jours qui suivirent la révolution de 1848, il avait attaqué et fait attaquer dans son journal l'Événement le général Cavaignac dont il redoutait la dictature et il avait défendu la candidature du prince Louis-Napoléon Bonaparte poiu" lequel il vota et dont il favorisa l'élection. Ce fut une

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