‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 106 sur 198 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

erreur chèrement payée, mais combien partageaient alors cette erreur!

Le prince n'inspirait aucune inquiétude. On le considérait généralement comme un prince révolutionnaire, issu de la Révolution; ce n'était pas Napoléon qu'on voyait en lui, mais un démocrate. Il avait écrit et publié en prison, pendant son e.xil, des livres qui semblaient inspirés par un ardent désir du progrès, par des pensées sincèrement démocratiques, par l'amour du socialisme : l'Extinction du paupêrisine, l'Analyse de la question des sucres, les Idées mipoléoniennes.

Il se disait humanitaire, citoyen avant d'être Bonaparte; il se déclarait dans les Rêveries politiques républicain convaincu ; il avait acclamé la République après la révolution de Février, s'était fait nommer représentant du peuple à l'Assemblée constituante, avait affirmé à la tribune que toute sa vie serait consacrée à l'affermissement de la République, qu'il ne songeait qu'à la liberté.

Louis Blanc avait été séduit par ses doctrines et aussi Degeorges, Peaucher, et d'autres républicains qui l'étaient allés voir à Ham. Il s'occupait de l'extinction du paupérisme. On ne croyait pas qu'il fût doué d'une grande intelligence, mais on s'accordait à lui reconnaître un esprit juste, éclairé par ses malheurs et par l'avortement de ses aventures. On le représentait comme une victime de Louis-Philippe, et la presse républicaine applaudissait les articles qu'il publiait dans la Revue du Pas-de-Calais. Les classes pauvres étaient séduites par ses promesses et la légende napoléonienne lui prétait une aurole. Les représentants du peuple en ISiS l'avaient favorablement accueilli, ne le croyant pas dangereux. Ceux qui se méfiaient de ses convictions l'appelaient idiot. Il avait été voir, en revenant d'exil, Victor Hugo et lui avait dit : « Quepourraisje recommencer de Napoléon? Une seule chose. Un crime. La belle ambition! Pourquoi me supposer fou? La République étant donnée, je ne suis pas un grand homme, je ne copierai paS| Napoléon, mais je suis un hoimête homme, j'imiterai Washington. »

L'académicien Saint-Priest fut témoin de cette protestation, à laquelle il accorda confiance connue tant d'autres.

Ceux qui ont la droiture pour règle croient diflicilement à la perfidie. I!lu président de la République, Bonaparte, la main sur son cœur, jura solennellement fidilélé à la Constitution et .se plut à répéter dans de nombreux manifestes qu'il était lié par son serment.

.Mais bientôt commencèrent les tortueuses intrigues et les esprits clairvoyants s'inquiétèrent. Proudhon écrivit que le peuple avait voulu se passer une fantaisie princière, et que le citoyen Bonaparte, qui n'était la veille qu'un point noir dans un ciel en feu, un ballon gonflé de fumée, était devenu un nuage portant dans ses (lanes la foudre et la tempête.

Les yeux de Victor Hugo s'ouvrirent alors. Il comprit qu'il avait été dupe i d'un menteur sinistre.

Il monta à la tribune pour défendre le suffrage universel que les partisans

de riimpire s'apprêtaient à mutiler, et il en fit un si superbe éloge que janoais depuis on n'a fourni en sa faveur d'arguments plus concluants, que jamais on n'a dépassé cette superbe éloquence. Le premier, il dit au peuple : « Quand tu auras le droit de vote, tu seras souverain, tu ne feras plus d'émeutes. »

Sans cesse, chaque fois qu'une liberté était menacée par ceux qui projetaient de luer la liberté et qui parvinrent à étrangler la nation, il se dressait pour la défendre, et au milieu d'orages indescriptibles, le front haut, pâle et grave au milieu du tumulte, souriant avec mépris aux interrupteurs qui le couvraient d'injures, il revendiquait la liberté de la presse et disait les bienfaits de la Révolution.

Le coup d'État ne le surprit pas, puisqu'il l'avait prédit, dénoncé, démasqué. Il continua, quand sonna l'heure de la bataille suprême, de faire son devoir, tout son devoir. 11 s'efforça d'organiser la résistance alors que les balles de soldats stipendiés par leur chef criminel tuaient à travers les rues les femmes et les enfants, alors que les agents de police fouillaient avec des pinces les parquets des représentants du peuple, violaient les domiciles des citoyens qui défendaient la loi.

Cette dernière lutte, il l'a racontée dans la formidable trilogie qui s'intitule iSapolêon le Petit, — les Châtiments, — X Histoire d'un crime.

Ce sont les premières œuvres de l'exil. L'indignation ajouta « une corde d'airain à sa lyre ».

A mesure que se déroule cette grande existence, les belles actions se multiplient, des actions qui seront pour les hommes d'éternels exemples. '*

l.i; IlOCllEIl DUS l'HOSCRIÏS, A (i U E l\ N li S E Y . (D'aprcs une photographie de M. Augusle Vacqucric.)

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