CHAPITRE XXII
Sommaire : La préface de l'exil. — La tète de Victor Hugo mise à prix. — Promenade terrible à travers Paris mitraillé. — Le dévouement d'une noble femme. — Ce que faisaient les fils et les amis de Victor Hugo pendant qu'on fusillait le peuple. — Arrivée du poète à Bruxelles.— L'Histoire d'un crime. — Les Hommes de l'exil. — Proposition faite à la Société des gens de lettres
de France. — La maison de la place de l'Hôtel-de-Ville, à Bruxelles Napoléon le Petit. —
Effroi du gouvernement belge. — Bannissement d'un banni.
L'exil, lieu de châtiment, fut la récompense de l'honnêteté.
Victor Hugo ayant combattu le crime fut châtié par le crime. 11 avait demandé à une Assemblée soumise et impopulaire, en majorité, si la France, après avoir eu Napoléon le Grand, devait avoir Napoléon le Petit. Il avait demandé aux partisans de la royauté pourquoi leur main se plaçait dans la main de l'Empire et leur avait fait observer que les impérialistes ayant tué le duc d'Enghien et les légitimistes ayant fusillé Murât, ces mains en se touchant mêlaient des taches de sang.
Prévoyant l'avenir et proclamant la vérité, il s'était écrié du haut de la tribune que la République est invincible et indestructible parce qu'elle est la somme du labeur des générations et le produit accumulé de leurs efforts, parce qu'en France , elle s'identifie d'un côté avec le siècle et de l'autre avec le peuple.
Dans le plus magnifique langage, à la fois prophète et justicier, il avait fait entendre à la nation sa grande voix frémissante et indignée. Bonaparte plaça son nom en tète des listes de proscription.
Nous ne nous permettrons pas de retracer après lui la lutte qu'il soutint ; ce serait résumer l'//!'5/oj>fd'M?! crime, histoire que chacun connaît, que chacun a lue.
Après avoir été représentant du peuple, chassé du Palais-Bourbon ainsi que tous les membres de la gauche, après avoir largement ])ris part aux efforts du comité de résistance et rédigé les protestations qu'on placarda sur les murs, et qui déclaraient la déchéance du prince traître à son serment, il fallut, la lutte
2kh VICTOR FlUGO ET SON TEMPS.
finie, le droit n'ayant plus de combattants, le peuple étant terrifié, Paris au pouvoir des sbires, il fallut songer à fuir.
La tête de Victor Hugo était mise à prix : vingl-cinq mille francs à qui l'arrêterait ou le tuerait. Le sacrifice de sa vie devenant inutile, il se cacha pour échapper aux assassins.
11 quitta sa maison et sa famille et erra en fiat:re à travers la ville.
Une noble et vaillante femme. M'"" Drouet, s'efforça de lui trouver un asile, frappant à touirs les portes, ne se décourageant point des rt'fus, ayant recours à toutes les ruses, ne quittant pas le poëte d'une minute, veillant sur son salut avec une énergie indomptable, avec un admirable dévouement.
Ah ! la terrible promenade au milieu des barricades démolies, des canons braqués, des patrouilles ivres et avides de carnage, des agents de police en quête d'honnêtes gens à arrêter! De temps à autre on s'arrêtait, et tandis que Victor Hugo se rencognait dans la voiture, jM'"° Drouet gravissait en hâte quelques étages, cherchant un abri sûr, faisant appel à un ami des jours heureux, au courage de qui n'était point compromis, à la reconnaissance de ceux qu'elle avait obligés ou secourus. Les portes restaient closes, les amitiés avaient peur et la reconnaissance avait oublié.
Enfin, après de longues heures de cette pérégrination eflroyable, épuisés par la fatigue et par la faim, presque à bout de forces et commençant à désespérer, les fugitifs trouvèrent une maison amie, celle d'un marquis parent de Victor Hugo et directeur d'un journal légitimiste. Cet honnête homme n'hésita pas à braver le péril, cacha Victor Hugo chez lui pendant cinq jours, lui procura un passeport et, le 12 décembre, accompagna à la gare du iNord le proscrit déguisé.
Le lendemain au point du jour, le poëte arrivait à Bruxelles et écrivait à ses sauveurs et à sa famille qu'il était en sûreté.
Ses fils n'avaient pu lui venir en aide ; ils étaient rédacteurs de l' Événement et les rédacteurs de l'Êcénement, au nombre de six, se trouvaient tous les si.\ en prison.
Charles était enfermé depuis quatre mois déjà à la Conciergerie pour avoir attaqué la peine de mort, à propos de l'horrible exécution du banquier Montcharmont. François (dont le véritable prénoiu était Victor, prénom abandonné par lui afin que ses livres ne portassent pas la même signature que ceux de son père), François subissait dans le même lieu la même peine parce qu'il s'était permis de défendre les proscrits ; Paul Meurice, non seulement rédacteur mais encore gérant du journal, poste dangereux, était leur voisin de cachot pour neuf mois ; et Auguste Vacquerie avait fait i< le nécessaire » pour les suivre. Vacquerie s'était permis de défendre le journal déjà condamné trois fois; l'ÉrâunK ni él^nt suspendu pour un mois, Vacquerie s'était imaginé de transformer le titre en celui ù'Arcricment... dit peuple ; la justice, qui n'aime point ces supercheries, lui /:vait intenté un procès reposant pour ce fait sur cinq chefs d'accusation dont un entiaînait la peine de mort. La modération du ministère public, qui hésita, non