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CHAPITRE XXII

pas devant les conséquences mais devant le ridicule de la loi, condamna le journaliste audacieux à six mois de prison, simplement.

A la Conciergerie se trouvaient également Louis Jourdan, représentant le Siècle, Proudhon le Peuple, Nefftzer la Presse, et cent autres journalistes.

C'était le moyen le plus sûr qu'avait trouvé Bonaparte de supprimer les journaux ; il enfermait les journalistes.

De leurs cellules de la Conciergerie les amis et les fils de Victor Hugo entendirent les coups de canon, le crépitement de la mitraille ; ils virent entrer par groupes des blessés, des mourants, que l'on emprisonnait craignant qu'il ne leur restât assez de forces pour dresser leurs mains sanglantes vers la patrie qu'on violait, vers la liberté qu'on tuait.

Victor Hugo échappa à la geôle, parce que son mandat le rendait inviolable, jusqu'au jour où Bonaparte, gêné par cette inviolabilité des représentants, les fit saisir la nuit dans leur lit ; on sait comment il échappa à la mort et arriva en Belgique à l'heure où Meurice, se taisant pour ne point effrayer les fils, le croyait fusillé.

Le poëte s'installa sur la grande place de Bruxelles, appela près de lui sa femme et continua sa tâche.

La destinée lui imposait un nouveau devoir : après avoir chanté l'humanité, la femme, l'enfant, après avoir été le consolateur de ceux qui souffrent et qui désespèrent, il devint le vengeur, il prit un fouet dont les lanières étaient si longues qu'elles allèrent frapper au visage Napoléon et ses acolytes triomphants aux Tuileries ; il devint Juvénal et Tacite et eut des accents plus puissants que les leurs parce que son indignation était plus grande et sa colère plus juste.

Dès le lendemain de son arrivée à Bruxelles, le 1 4 décembre, il commença l'histoire du crime, retraçant dans leur réalité terrible les événements dont il venait d'être témoin, les diverses phases de l'attentat.

Chaque matin on frappait à la porte de la petite chambre qu'il occupait, et des proscrits parvenus à s'échapper apportaient au représentant qui écrivait sa déposition pour l'histoire des renseignements précis et des documents nouveaux.

Cournet vint raconter comment il avait étranglé dans un fiacre le mouchard qui l'avait arrêté et qui le menait à la fusillade. Camille Berru, ancien rédacteur de r Événement ; dit ce qu'il avait vu. Noël Parfait qui, pouvant rester à Paris, alla chercher en exil la pauvreté, parce que c'était le devoir, abandonna sa femme et son fils, Paul Parfait, devenu un écrivain de talent, et vint à Bruxelles sans ressources. Honnête homme et républicain invariable, il vint serrer la main de Victor Hugo et alla chez Dumas, dont il était l'ami et dont il se fit le secrétaire, le copiste ; dur labeur, rappelé par Charles Hugo dans son charmant livre intitulé les Hommes de l'exil.

Dumas habitait la capitale de la Belgique depuis quelque temps déjà, non pour raison politique, mais parce qu'il voulait travailler plus encore que de cou-

tume. Dumas n'a jamais eu le souci de la politique, mais en voyant Victor Hugo proscrit il se promit de ne plus revoir le prince Louis, qu'il avait intimement connu, et tint parole ; il n'alla jamais ni à Compiègne ni aux Tuileries.

C'est à cette époque que le fécond romancier écrivait ses Mémoires et racontait, pour ainsi dire, sous la dictée de Victor Hugo, qu'il voyait presque chaque jour, les détails relatifs à l'enfance et à la jeunesse du poète.

Victor Schœlcher, déguisé en prêtre pour la fuite, vint lui aussi serrer sur son cœur l'ancien pair de France, lui demandant pardon de s'être méfié de lui pendant quelques années, de n'avoir pas compris d'abord de quel profond amour de la démocratie le coeur de l'exilé était rempli. Le témoignage de cet homme vénérable, qui personnifie la probité et l'honneur, s'ajouta aux autres témoignages.

C'est en s'appuyant sur des témoignages et en écrivant ce qu'il avait vu lui-même que le poëte acheva en cinq mois, de décembre 1851 à mai 1852, \ Histoire d'un crijne. qui ne fut publiée qu'après la chute de l'Empire, en 1877, lorsqu'on put craindre que la réaction allait tenter un nouveau coup d'État.

Quand, ce livre terminé, Victor Hugo écrivit Napoléon le Petit, les visites devinrent de plus en plus nombreuses. La porte de son cabinet n'était jamais fermée ; quiconque frappait entrait. L'historien courbé sur ses pages ne détournait pas la tête; il faisait signe à l'entrant de s'asseoir, continuait son chapitre, et le chapitre terminé causait. Parmi les plus assidus figurait le général Lamoricière, qui, vociférant contre le coup d'État, jurait toute la journée à travers les rues de Bruxelles, donnant le bras tantôt à Charras, tantôt à Bedeau ou à Hetzel réfugiés comme lui.

Lamoricière, tous les matins, entrait dans la chambre de travail de Victor Hugo, allumait une pipe, s'étendait sur le canapé, tordait sa moustache et suppliait l'écrivain vengeur de lui lire une page de Napoléon le Petit. Après avoir entendu cette lecture, faite de bonne grâce, Lamoricière s'en allait calmé pour quelques heures, comme un homme à qui l'on a mis de l'éther sur une dent malade. Ce soldat chevaleresque, dont Charles Hugo a dit qu'il était captivé par la monarchie et tenté par la république, ce héros des champs de bataille, devait plus tard mettre son épée au service du pape, auquel il ne croyait guère, mais il se montrait en 1852, grâce à ses illustres compagnons d'exil, tout prêt à embrasser la cause républicaine. La foi lui manqua.

Emile de Girardin, lui aussi, s'était réfugié à Bruxelles, à l'hôtel de Bellevue. Éloigné pour un moment de la polémique, qui était sa vie, il étudiait des questions qui le touchaient de près; il examinait l'enfant au point de vue de l'état civil ; il écrivait, sur la femme et sur le mariage, un de ses livres les plus intéressants. Mais Girardin ne pouvait vivre longtemps loin de la patrie, de la grande presse, loin de Paris, où l'on lutte avec la plume quand les fusils se taisent. Il ne résista pas longtemps au désir de continuer en France sa polémique habituelle.

Il y rentra au moment où un courtisan du coup d'État, écrivain sans consé-

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