CHAPITRE XXII
quence, proposait à la Société des gens de lettres de Paris de rayer de sa liste l'auteur de Notre-Dame de Paris et des Feuilles d'automne, et aussi le doux Villemain, un des fondateurs de cette Société. La proposition fut bien accueillie. La peur avait enfanté l'aplatissement des esprits.
Cependant Bruxelles n'était pas précisément un lieu d'hospitalité. Sur sept mille proscrits parvenus à se réfugier en Belgique, deux cent quarante-sept seulement parvinrent à y séjourner pendant quelques mois. On comptait dans ce nombre des généraux, des officiers, des propriétaires, des ouvriers, des magistrats, des notaires, des huissiers, des avocats, des négociants, des banquiers, des artistes.
Les noms de ces fugitifs sont consignés dans le livre ému consacré par Charles Hugo aux hommes de l'exil. Dans cette pléiade d'honnêtes gens que les courtisans du coup d'État appelaient des buveurs de sang figurent à côté des obscurs les plus illustres et les plus vaillants : à Bruxelles ou ailleurs s'étaient réfugiés le sculpteur David, Ledru-Rollin, Michel de Bourges, Bancel, Louis Blanc, Eugène Sue, Charras, Barbes, Pauline Rolland. Le talent et le génie, la vertu et l'honneur, la probité et lintelligence, toutes les forces vives d'une nation, tout ce qui en constitue la gloire et la puissance était chassé de France par l'Empire et venait à l'étranger gagner péniblement le pain amer de l'exil.
Victor Hugo étant le plus illustre se montra le plus courageux. 11 opposa à l'adversité un front souriant, et à la fois plein de mépris et de bonté, de colère et de douceur, lutteur indomptable il combattit pour la vengeance et pour la vie.
Ses fils, aussitôt qu'ils furent libres, accoururent près de lui. Ils le trouvèrent installé au mois de janvier 1852 sur la grande place de Bruxelles, dans son troisième domicile. Là, au numéro 27, sous l'enseigne d'un bureau de tabac, en face de ce merveilleux hôtel de ville qui est le plus beau monument de la Belgique, le poëte occupait, au premier étage d'une maison maintenant historique, une chambre assez vaste, haute de plafond, meublée d'un divan qui servait de lit, d'une table servant à la fois au repas et au travail et d'un vieux miroir surmontant une cheminée.
L'hôtel de ville suffisait à réjouir la vue de l'exilé, ami des architectures grandioses. Il se proposait de vivre dans sa pauvre demeure aussi longtemps que Sa Majesté Napoléon III logm-ait aux Tuileries. La destinée ne le voulut pas.
Au moment de son arrivée à Bruxelles, Victor Hugo, qui était chevalier de l'ordre de Léopold, titre au respect des Belges, Victor Hugo fut bien accueilli par le gouvernement. Le peuple l'aimait, le bourgmestre lui faisait une visite quotidienne; les proscrits avaient recours à son appui qui jamais ne leur faisait défaut; sa bienfaisante influence permit à plus d'un de ne point mourir de faim.
Mais les peuples trop gouvernés ne sont point libres de leurs sympathies et de leurs affections.
L'Empire triomphant fit peur aux hommes d'État de Bruxelles.
Avec une bouteille d'encre qui a été longtemps consenée comme une relique par le prince Napoléon, le poëte avait écrit une œuvre qui fit trembler la cour de Bonaparte.
Napoléon le Petit produisit une telle impression dans le monde entier et se répandit à un si grand nombre d'exemplaires que le gouvernement belge s'effraya. 11 eut peur de Napoléon III et n'hésita pas à exiler Victor Hugo exilé. Il fallait une loi pour se permettre cette violation du droit d'asile dans un pays de liberté ; la Chambre belge fit cette loi, qui porte encore le nom de son inventeur : c'est la loi Faider, l'œuvre d'un magistrat retors qui en 1852 eût obtenu à Paris un avancement rapide. Armé de cette loi le gouvernement belge expulsa Victor Hugo, qui dut chercher un autre refuge. Il alla à Anvers, d'où il s'embarqua pour l'Angleterre.
Les proscrits français l'accompagnèrent jusqu'au port, accompagnés des libéraux de Belgique, des représentants illustres de ce peuple non responsable des fautes de ses princes et de ses hommes d'État.
Au moment de la séparation solennelle entre ces hommes dont plusieurs devaient mourir en exil, Victor Hugo prononça des paroles d'adieu ; s' adressant à Madier-Montjau, à Charras, à Deschanel, à Dussoubs, à Perdiguier et à ses amis de Belgique, il dit qu'après s'être colleté avec la trahison il se trouvait banni deux fois, traqué à Paris et traqué à Bruxelles, mais que sa reconnaissance ne manquait point à la terre hospitalière qui l'avait accueilli.
Il s'embarqua au milieu des vivats et des sanglots, cherchant une terre où la loi fût enfin respectée.
vicTon HUGO dans les rochers de jerset.
J'accepte l'àpre exil, n'eùt-il ni fin ni terme, Sans clicrclier à savoir et sans consid.rer Si quelqu'un a plié, qu'on aurait cru plus ferme. Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.
Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis! Si même Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla; S'il en demeure dix je serai le dixième; rt s'il n'en reste qu'un, je serai criui-là !