CHAPITRE XXIII
SoMMAins : Jersey. — Réception des proscrits français. — Les ressources de Victor Hugo. — Comment son mobilier avait été vendu à l'encan. — L'appartement de la rue de La Tour-d'Auvergne. — Marine-Terrace. — Auguste Vacquerie photographe. — Rigorisme jersiais. — Les privilèges d'un pair de France. — Le faux-col de la famille. — Un malicieu.v aventurier. — La chemise de Vacquerie et la pudeur anglaise. — Un mouchard impérial.
Victor Hugo ne fit que traverser l'Angleterre ; le 5 août 1852, il débarqua à Jersey et fut reçu à son arrivée par le groupe des proscrits français qui l'attendaient sur le quai de Saint-Hélier. Le poëte, en quelques paroles émues, les remercia de cette fraternelle bienvenue, fit appel à la concorde des e.xilés, disant qu'il fallait s'unir et s'aimer quand on partageait la même douleur et la même espérance.
Ces exilés, accourus à Jersey après le coup d'État, formaient un groupe peu nombreux. Jersey, cette forêt transformée en jardin, Jersey, île jadis française et depuis longtemps placée sous le protectorat de l'Angleterre, jouit d'une Constitution à elle propre et est régie par des lois locales qui semblaient de nature à protéger les droits de bannis n'ayant qu'un but : vivre de leur travail, pratiquer leur industrie.
Cette colonie paisible ne devait pas tarder à être dispersée ; mais quand le poëte arriva on ne menaçait ni sa liberté morale, ni sa liberté matérielle.
Victor Hugo loua au bord de la mer une maison isolée connue sous le nom de Marine-Terrace, une sorte de cottage à toit plat; un seul étage, des balcons et des terrasses, un jardin; l'océan mugissait au pied de cette modeste demeure dont la location coûtait quinze cents francs par an. Les ressources du poëte ne lui permettaient pas d'habiter un logis plus somptueux. Toute sa fortune se composait d'environ sept mille francs de rente et il avait neuf personnes à soutenir.
Aucun argent à gagner en France; Hernani, Ihiij Blas, Marion de Lomic étaient devenus des pièces sévèrement interdites, comme un danger public, par le futur historien de César qui, un moment, rêva d'entrer à l'Académie. Plus de traitements et plus de droits d'auteur. Les poëmes même étaient, sinon interdits, du moins décriés et persécutés. Avoir chez soi les Contewplaiiom ou
les Feuilles d'automne^ cela eût été vouloir se rendre suspect à César triomphant. Les courtisans avaient brûlé ou caché Notre-Daytie de Purift et les Odes et Ballades. Les préfets faisaient la guerre à ces livres incendiaires. Prononcer le nom de Victor Hugo, c'était désirer perdre sa place; le louer, c'était risquer d'être emprisonné. Dans les lycées, les professeurs oubliaient le nom de ce poëte quand ils racontaient l'histoire de la littérature française. La conspiration du silence était organisée par les ministres de l'empereur tout-puissant que le nom de Hugo iaisait trembler dans son Louvre; Napoléon lU se consolait en rêvant de mettre des menottes au génie.
Sa police y parvint pour quelque temps. A l'étranger, tirer profit de ses œuvres était dans les premières années de l'Empire une chose impossible pour un proscrit.
U Histoire d un crime, qui ne parut qu'en 1877, quand cette œuvre fut urgente, V Histoire d'un crime n'était point publiée. ISapoléon le Petit, imprimé dans des imprimeries clandestines à Bruxelles, était tiré à un nombre considérable d'exemplaires vendus en cachette, mais ne rapportait aucuns droits à l'auteur; les libraires seuls y trouvaient bénéfice. Les Belges, si probes et si honnêtes en général, comptent, hélas ! chacun le sait, quelques éditeurs dont l'absence de scrupules est légendaire. Napoléon le Petit et plus tard les Chàliiiicnts enrichirent un certain nombre de ces industriels à conscience large, mais ne mirent pas un billet de banque dans l'escarcelle du proscrit.
Victor Hugo accepta la gène comme il avait accepté l'opulence, avec simplicité.
La mission qu'il a\ ait à remplir lui donna le courage de supporter gaiement l'épreuve. Travailler étant son but, la misère ne le pouvait effrayer.
Cependant, à Jersey, il fallait tenir son rang. Un secours inattendu lui vint : le produit de la vente du mobilier qu'il avait laissé à Paris.
Le poëte, après ISiS, avait quitté la place Royale. Il avait emménagé provisoirement rue de l'Isly, n° 5, à côté de la gare Saint-Lazare, et de là s'était installé rue de La Tour-d'Auvergne, n" 37, dans un ap[)artement d'où il découvrait tout Paris. C'est là qu'il se trouvait quand survint le coup d'État; c'est là qu'étaient toutes les richesses artistiques lentement amassées par lui et qui furent vendues à l'encan après son départ.
Théophile Gautier, dans un feuilleton de la Presse, s'était chargé d'annoncer la vente de ces meubles précieux.
11 espérait qu'une souscription empêcherait cette triste dispersion et permettrait de rendre à son propriétaire ce mobilier composé de reliques.
Son appel courageux ne fut point écouté : qui donc eût été assez brave en 1852 pour s'inscrire sur la liste d'une souscription semblable ?
L'appartement de la rue de La Tour-d'Auvergne, situé au premier étage, au fond d'une cour déserte, laissait voir, avons-nous dit, le panorama de Paris. Ld maison était isolée, silencieuse.
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La demeure du poète était meublée à sa fantaisie, c'est-à-dire remplie d'objets d'art curieux, de choses rares.
Une antichambre ; un petit salon d'attente dont les murs étaient revêtus de cuir de Cordoue gaufré et doré (tapisserie favorite du poëte), dont les fenêtres étaient garnies de vitraux gothiques, et au milieu duquel se dressait un lutrin mobile, supportant une vieille bible aux belles enluminures.
Au mur, un superbe dessin de Victor Hugo représentant les bords du Rhin.
Ce petit salon donnait accès à la chambre à coucher du poëte dont la cheminée, composée de morceaux de bas-reliefs raccordés, était le principal ornement. D'immenses chenets de fer garnissaient l'âtre. Des potiches, des sculptures, des ivoires garnissaient les étages et se reflétaient dans des miroirs de Venise. Pour canapé, un banc de chêne merveilleusement sculpté.
Dans la salle à manger et dans le grand salon, d'autres étagères surchargées de porcelaines du Japon, de faïences de tous les pays, de verres aux éclatantes couleurs.
C'était le mobilier de la place Royale auquel s'étaient ajoutés les bibelots curieux que le poëte avait ramassés un à un en voyageant à travers les quartiers du vieux Paris,
Toutes ces richesses empruntant à leur possesseur une valeur toute particulière se vendirent à bas prix. L'or se fait rare après les coups d'État. Seuls quelques amis, parmi lesquels, comme d'habitude, se trouvait Paul Meurice, arrachèrent aux marchands les souvenirs les plus précieux. Mais les enchères ne montèrent pas bien haut et le modeste pécule de l'exil ne fut pas sensiblement grossi par cette vente. Parmi les acheteurs se glissèrent du reste quelques amateurs peu scrupuleux qui mirent dans leur poche ce qui leur tomba sous la main.
Victor Hugo s'installa donc dans l'ile de Jersey à Jlarine-Terrace avec des ressources à peine suffisantes pour faire vivre sa famille. La pauvreté, compagne de sa jeunesse, ne pouvait l'attrister ; sa femme et ses enfants avaient le cœur assez haut placé pour ne point redouter plus que lui l'infortune. Il lui fallait recommencer la lutte étant meurtri ; reconstruire l'édifice de sa vie, édifice de gloire laborieusement élevé et jeté bas par un coup inattendu du destin. Il rccommeiiça, il travailla. Son œuvre n'était pas achevée.
Les proscrits accueillirent sa venue avec un touchant enthousiasme, et les habitants de Jersey, lui parlent une langue bizarre, écrivirent dans une de eurs feuilles littéraires cette infoi'mafion curieuse :
« Avant-hier débarqua dans l'île M. Victor Hugo, 111} de nos nniscs les ]j lus distingues. »
Fier de cet accueil, le poëte meubla sa maison comme il put, c'est-à-dire avec une simplicité digne d'un Spartiate.
Marine-Terrace, occupée actuellement par un bourgeois de Jersey, conlient un assez grand nombre de pièces.
Auguste Vacquerie, qui volontairement s'en fut partager l'exil du maître, de son ami, a pris soin de reproduire l'habitation dans laquelle il vécut comme fils aîné.
Pour occuper ses loisirs, il n'hésita pas à se faire photographe et dans un très curieux volume offert respectueusement par lui à M"" Paul Meurice, et que nous avons pu feuilleter grâce à une bienveillance qui nous honore ; ce livre est un exemplaire de Profils et Grimaces : sur tous les blancs du volume l'auteur a collé des photographies faites par lui à Jersey ou à Guernesey, des dessins de Charles Hugo et des charges dessinées par Victor Hugo.
Ce rare et curieux volume est précédé d'une dédicace en vers inédits, dédiée à M'"' Paul Meurice et qui dit :
Notre exil vous doit bien au moins une visite! Donc, figures, maison, jardin, nous voici tous. C'est Jersey qui soudain dans Paris ressuscite. C'est la mer qui vous dit : Comment vous portez-vous?
Le soleil s'est fait peintre exprès pour vous
Ce livre est illustré par le divin rayon,
Plus ou moins bien aidé, suivant que l'on préfère
L'albumine do Charte ou mon collodion.
L'esprit de Vacquerie anime les annotations ; au bas d'un portrait de Victor Hugo endormi, portrait collé au-dessus du chapitre de Profils et Grimaces intitulé Phèdre, il écrit : Effet de Phèdre sur le Génie ; et à la fin de ce chapitre il place le chat de la maison, également endormi, avec cette note : Effet de Phèdre sur les bêtes.
Nous reproduirons quelques-unes des charges les plus amusantes que le poëte, pour se reposer, aimait à esquisser d'un trait de plume en causant le soir avec les siens, et nous ferons quelques emprunts à cette galerie intime signée de Charles Hugo et surtout de Vacquerie qui nous a conservé la physionomie de Marine-Terrace.
11 a fait plus de dix portraits de Victor Hugo, ceux de M""" Hugo, de la chère Léopoldine et d'Adèle Hugo, de Charles et de François-Victor, de Paul Meurice et de sa femme, de M'"» de Girardin, d'Ernest Lefèvre, jusqu'au portrait de Anson, le barbier du poëte à Jersey ; tout le monde se trouve dans cette collection unique et rare, pieusement conservée par une main amie en souvenir de l'exil commun.
La maison était meublée avec une simplicité rare.
De sa chambre à coucher, dont le mobilier se composait d'une couchette en fer et d'une table, le poëte regardait la mer; l'océan le consolait et l'inspirait.
La vie en famille, régulière, laborieuse, recommença là à s'écouler paisible.