‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 112 sur 198 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Et Charles s'avançait d'un pas grave, suivi de ses parents et de son itère.

Cet antagonisme entre la gaiclé française et la raideur britanique donna lieu à mille incidents comiques, dont Vac:]uerie fut le principal héros.

Le futur rédacteur en chef du Rappel, qui vécut volontairement en exil pendant si longtemps à côté de Victor Hugo, se montrait à l'égard des habitants de Jersey d'une irrévérence sans égale.

Leur jouer quelque tour, cela était la préoccupation de son esprit.

On le rencontrait dans les rues vêtu de costumes étranges, afiectant une allure négligée. Il y avait au fond de son cœur une rage sourde contre ces gens gourmés, bridés, qui ne savent pas rire et qui vivent d'ordinaire avec le compagnon le plus insupportable de la vie, l'ennui.

Dans un des plus amusants chapitres de ses Miettes de l'/iistoire, livre charmant qu'on doit lire si l'on veut connaître l'histoire de Jersey etrelire parce qu'il est plein d'esprit, Yacquerie a raconté mille incidents charmants, entre autres celui du bain.

Se baigner, dans cette île, est toute une affaire.

Le mot caleçon ne se trouvant pas dans le dictionnaire jersiais, parce que ce mot est considéré comme obscène, la pudeur exige qu'on se baigne nu.

Point de cabines sur la plage pour se déshabiller ; il y a bien quelques cabanes à roues que des chevaux traînent presque dans le flot, mais quand il faut revenir sur la plage, le flot s'étant retiré, on regagne comme on peut l'endroit où l'on a laissé ses vêtements.

Les jeunes filles de la ville se baignent à côté des jeunes gens, et les élégantes, s' asseyant sur des pliants au bord de l'eau, contemplent les ébats dos nageurs qui passent à pied devant elles sans que leur pudeur s'effarouche un moment. Par exemple elles rougiraient et elles s'enfuiraient si elles apercevaient un homme vêtu d'un costume. A leurs yeux, la nature seule est chaste

Quoique fort contrarié de cette coutume, Vacquerie ne résistait point au plaisir de s'aller baigner et Victor Hugo l'accompagnait souvent.

Un jour le compagnon du poëte lui fit remarquer, tandis qu'ils fendaient les vagues d'un bras nerveux, un groupe de dames qui, armées de lorgnettes, les contemplaient. Ces curieuses désiraient vérifier une chose qu'elles avaient lue dans un journal venant de France ; cette feuille, dévouée à Sa Majesté Napoléon ni, appelait Victor Hugo un ivrogne, un fou, un assassin, et elle ajoutait (lu'il était bossu ; ce que lisant ii s'était décrit lui-même en un distique:

Voici les quatre aspects de cet liommc féroce, Folie, assassinat, ivro^'nerie et bosse!

Et ce qui avait armé de lorgnettes les bras des dames anglaises, c'était le désir de savoir si Victor Hugo était réellement bossu.

Quand il sortit de l'onde, les jeunes filles, car elles étaient jeunes.

se tenaient dans l'attitude d'un astronome qui guette le passage d'un astre.

Impatienté par cette curiosité, Auguste Yacquerie, dans son costume primitif et réglementaire, se détacha de ses compagnons, s'avança vers le groupe, se planta sur ses deux jambes en face d'une adorable miss qui avait l'air plus curieux encore que les autres, et lui demanda quelle heure il était. Après quoi il tourna le dos et s'éloigna d'un pas tranquille, les bras ballants.

Les journaux de l'île racontèrent le fait et appelèrent le héros de cette anecdote <i un malicieux aventurier » .

Ce ne fut pas la seule fois que le brillant et spirituel écrivain scandalisa les Jersiais. Quelques mois plus tard, une après-midi qu'il s'en allait droit devant lui à travers la campagne, flânant, cherchant des rimes, vêtu d'un petit paletot de toile et coiflé d'un chapeau de paille, il arriva après mille détours jusqu'à une plaine servant de champ de courses. C'était fête sportique.

Fourvoyé au milieu des équipages, des chevaux et des toilettes, le promeneur, désagréablementr arraché à sa rêverie, allait continuer sa route, lorsque la rencontre d'un Français ami le força à s'arrêter au milieu de la foule. Il ne remarqua pas, tandis qu'il causait, que tous les regards se détournaient de lui : son interlocuteur non plus ne prit pas garde à l'attitude particulière de la compagnie élégante qui les entourait.

La conversation terminée, Yacquerie reprit sa course. Il avait à traverser un bois : quelle ne fut pas sa surprise en se voyant suivi par un gentleman de tenue correcte qui, s'attachant à ses pas, s'engageait derrière lui dans les sentiers les plus étroits. De temps à autre il détournait la tête, non sans inquiétude, se demandant si c'était un criminel qui le poursuivait. Enfin après de longues minutes le gentleman hâta le pas, s'approcha de l'écrivain et lui dit : « Monsieur, votre vêtement est en désordre.»

Le poursuivi se tâta, et constata que sa chemise, à la suite de sa longue marche, avait remonté, s'était échappée du pantalon et se laissait voir sous le paletot trop court.

Décemment im Jersiais ne se pouvait permettre de lui signaler en public ce choquant désordre, mais il importait de le faire cesser au plus vite ; et c'est au nom de la pudeur ofi'ensée que le gentleman s'était permis, la rougeur au front, dans un lieu solitaire, d'apprendre au coupable l'affreuse aventure.

Yacquerie remercia, salua et remit les choses en ordre.

Ces deux anecdotes suffisent à peindre les mœurs et le caractère de la population qui donna pendant quelques années asile à des proscrits français.

Au milieu de cette société «dont le puritanisme a sa grandeur», Victor Hugo continua de se montrer simple et grand, bienveillant et doux. Il se lia peu d'abord avec les insulaires, mais il y avait à Jersey des réfugiés de tous les pays qui formaient une société suffisamment choisie : Schœlcher, Pierre Leroux, le général Meszaros, le général Percsel. le général Leflô, Sandor Téléki, Mézaise, Théophile Guérin, Barbier, Bonnet- Duverdier, Kesler. Emile Allix, Xavier Derrieu.

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