CHAPITRE XXlll
Victor Hugo était bien entouré. Près de lui se trouvaient non seulement iVLM. Vacquerie, PaulMeurice, RibeyroUes, mais encore sa vaillante femme, ses fils, et d'autres compagnons d'infortune pleins de tendresse pour l'illustre exilé.
Aussi ne se plaignait-il point. 11 ne se révolta pas contre le destin et dédaigna les calomnies et les insultes. Le travail étant sa loi, sa vie, il vécut, regardant le soleil et contemplant la mer, «méditant sur l'émeute éternelledes (lots contre le rivage et des impostures contre la vérité ».
UN" PAYSACK A JERSEY
Jersey, qu'il a appelée une idylle en jjjeine mer, est le séjour le plus délicieux qu'on puisse imaginer. Du village de Saint- \\ûnn au château de Montorgueil, c'està-dire d'une pointe de l'île à l'autre, c'est pour le promeneur, pendant la saison d'été, un enchantement perpétuel.
Knvironnéo d'une ceinture de rochers, Jersey offre au visiteur les sites les plus pittoresques, les campagnes les plus fleuries, les plages les plus douces. Les routes ressemblent à des allées de parc ; elles sont étroites, tortueuses, ombragées, bien entretenues; à travers leurs rideaux d'arbres se dessinent à chaque instant des paysages d'un aspect nouveau : tantôt d'élégantes villas couronnant les crêtes des vertes collines, tantôt un château du moyen âge,
d'énormes tours, des arsenaux dressant leurs créneaux de pierre, rappellent les luttes qui ensanglantèrent Jersey pendant les siècles derniers.
D'instant en instant, quand on parcourt la campagne, on aperçoit des églises destinées aux cultes les plus différents ; et pour ainsi dire à chaque pas des cottages élégants, de jolies maisonnettes construites en granit, aux façades peintes de couleurs vives, ornées tantôt d'un portique à colonnes élégantes, tantôt d'un perron. Devant, un jardinet bien ratissé, plein de roses et de chèvrefeuilles.
Pénétrez dans ces cottages qui sont les fermes de Jersey vous serez réjoui par l'éclatante propreté avec laquelle ils sont tenus. Les parquets en sapin sont lavés avec du savon ; les pots reluisent sur les tables, et dans chaque ho7ne une pièce, une sorte de salon, est réservée à la réunion de famille, à la lecture. Un cultivateur jersiais tient à avoir ses aises comme un gentleman ; son cottage ressemble à une jolie maison de campagne et non à une de ces odieuses et malpropres fermes comme on en rencontre en Normandie et dans la cour desquelles on ne peut pénétrer qu'en enfonçant jusqu'à la cheville dans une boue formée par les eaux que le fumier laisse couler.
Les Jersiais ont évidemment le respect d'eux-mêmes, le soin de leur dignité ; ils sont propres et fiers. Leurs chevaux sont solides et bien soignés ; leurs voitures de travail fraîchement peintes, tout, jusqu'aux barils qui servent à transporter les pommes de .terre qu'ils récoltent deux fois chaque année (sans préjudice d'une troisième récolte de fourrages), tout est nettoyé avec un soin méticuleux.
Les touristes, charmés par la luxuriante végétation de cette émeraude de l'Angleterre qui fut l' émeraude de la France, ne se lassent point de se promener à travers ce jardin plein de surprises.
Soudain, au détour d'un sentier dans lequel les voitures ont peine à passer et que les arbres en bordure protègent d'un impénétrable berceau de feuillage,' voilà la pleine mer, et de hautes et sauvages falaises, des côtes escarpées, des rochers gigantesques, des grottes pittoresques ; parfois des déchirements du roc forment des cavités terribles au fond desquelles les flots viennent se briser ea mugissant, couvrant les énormes blocs de pierres d'une blanche écume qui se transforme en perles blanches.
De tous côtés des grèves, des baies, des carrières, des accidents de terrain ravissants et grandioses. Toutes les beautés de la nature, les sauvages et les charmantes, réunies en un coin de terre sur laquelle poussent librement, à l'air, des camélias gros comme des arbres.
La capitale de l'île, Saint-Hélier, qui compte actuellement un peu plus de vingtcinq mille habitants, n'offre rien de particulièrement intéressant. On y parle français presque aussi couramment qu'anglais et les coutumes offrent un mélange assez singulier des mœurs des deux peuples.
La vie y est à bon marché, et l'hôtel français qui abrita tant de Parisiens
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célèbres, la Pomme d'or, est une honnête maison, Marine-Terrace était située, avons-nous dit, sur le bord de la mer, à l'extrémité de la ville ; l'habitation fait maintenant partie du faubourg, mais en 1852 elle était isolée. La plage commence au bas du petit jardin de cet humble cottage où Victor Hugo aurait vécu heureux avec les siens si trop souvent ses regards ne s'étaient tournés vers les côtes de France. Si douce et si belle que soit la terre d'exil jamais elle ne remplace la patrie : non ubi bcne, non ibi patria ; non ce n'est pas là qu'on est bien qu'est la patrie ; un lien mystérieux attache l'homme à la terre où il est né.
Et malgré la beauté des sites et la douceur du climat, malgré les fleurs si belles le poëte songeait à ce qu'il ne pouvait plus voir:
Proscrit, regarde les roses; Mais joyeux do l'aube en pleurs Les reçoit toutes écloses; Proscrit, regarde les fleurs.
— Je pense Aux roses que je semai.
Le mois de Mai sans la France, Ce n'est pas le mois de Mai.
Maintes fois, lorsque, la journée finie, il causait avec les siens des choses passées, maintes fois des larmes s'échappèrent de ses yeux. Quelques lieues seulement le séparaient du rivage aimé, mais il ne savait pas si jamais il lui serait permis de revoir ce rivage.
Le désespoir parfois s'emparait de lui. Il n'était pas entouré que d'amis. Des traîtres se glissaient dans les rangs des proscrits.
Le gouvernement français avait ses espions à Jersey, et la crainte de se confier à un misérable n'était pas une des moindres tortures des exilés. Ils se sentaient comme enveloppés par une surveillance invisible; ils comprenaient qu'ils étaient épiés, surveillés, guettés, que des pièges se dressaient sous leurs pas.
Les lettres qu'ils écrivaient étaient décachetées à la frontière ainsi que celles qu'ils recevaient de Paris.
Ils vivaient sur une terre libre, mais cette terre était placée sous la domination de l'Angleten-e, et l'Angleterre avait pour allié l'empereur des Français.
Aussi les réfugiés, quoique confiants, quoique protégés par les institutions de Jersey, se demandaient quelle menace invisible les attristait, et ils constataient avec douleur la trahison de Français ([ui paraissaient proscrits comme eux.
La jalousie d'une femme fit découvrir un jour un mouchard impérial.
Ce misérable se nommait Damascène Hubert. Nul plus que lui n'affichait la haine de Napoléon III : un beau jour on acquit la preuve qu'il envoyait à la police de Paris des rapports sur les proscrits.
Ceux qu'il avait trompés se réunirent en conseil et plus d'un déjà avait décidé là mort du traître, lorsque Victor Hugo, prévenu à la hâte pendant la nuit, intervint et fut assez heureux pour obtenir qu'on se contentât de la prison.
Damascène Hubert avait des dettes ; il devait même surtout à ses compatriotes ; on porta plainte et il fut enfermé.
Seulement, au bout de quelques mois, comme chacun à son tour payait la rente du prisonnier, Victor Hugo, d'accord avec Auguste Vacquerie, ne paya pas la rente et Hubert parvint à quitter Jersey, où le poëte ne devait pas du reste rester pendant longtemps.