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CHAPITRE XXIV

Sommaire : Les Châtiments. — Les éditions de 1853 et ce qu'elles rapportèrent à l'auteur. — Comment ce livre entrait en France. — Attitude des proscrits à Jersey. — Discours prononcés par Victor Hugo aux funérailles des exiles. — Affirmations énergiques. — Rôle du gouvernement anglais. — ^ Un « individu » et un u distingué personnage». — Menaces de sir Robert Peel — Riposte de Ribeyrolles. — Le journal l'Homme. — Une lettre de Félix Pyat — Nouvel attentat à la pudeur britannique. — Outrage à la souveraine. — Meeting à Saint-Hélier dans le but de faire respecter « le sexe auquel ou doit le jour et dont la reine Victoria est le plus bel ornement ». — Menaces de mort. — Guerre aux proscrits. — Avertissement et protestation de Victor Hugo. — Seconde expulsion des expulsés.

Une des œuvres capitales de Victor Hugo se publia à Jersey, les Chàiimenls. Jamais poëte ne fut plus puissamment inspiré par l'indignation et par le patriotisme. La muse vengeresse châtie, dans des vers qui les marquent au front, les criminels qui ont confisqué la France pendant vingt ans ; elle devance l'histoire et la justice lente à venir. Sur tous les tons, sous toutes les formes, dans des odes, dans des chansons, dans des satires, dans des épopées, le poëte frappe à la joue les auteurs et les complices du coup d'Etat, les lâches qui sont à genoux devant la puissance infâme qui triomphe, les prêtres qui s'enrouent à chanter des Te Deum aux pieds du César qu'ils méprisent. Tantôt il se montre plein de pitié pour les victimes de l'agression lâche et sanglante, accompagne de ses lamentations et de ses consolations ceux que les pontons emportent vers Gayenne et vers Lambessa, lieux d'infamie où, sous un climat mortel, les condamnés politiques furent plus durement traités que les voleurs et que les assa.ssins. Il sait à quelle mort horrible sont condamnés les vaillants qui ont combattu pour l'honneur et pour le droit, et il chante leurs vertus dans de.s strophes éclatantes, en même temps que, sans chercher à maîtriser son inspiration, il llagelle les grands hommes du second Empire, qu'il montre costumés en écuyers du cirque, en avaleurs de sabres, en Robort-Macaire. Pas une de ces poésies vengeresses qui ne cloue à l'éternel pilori l'homme dont elle parle.

Décrit-il le cimetière Montmartre, il interroge les victimes innocentes du guetapens et leur demande quelles étaient leurs dernières pensées.

0 morts! Que disiez-vous à Dieu dans ces ténèbres? On eût dit, en voyant ces morts mystérieux, Le cou hors de la terre et le regard aux cieux, Que, dans le cimetière où le cyprès frissonne, Entendant le clairon du jugement qui sonne, Tous ces assassinés s'éveillaient brusquement, Qu'ils voyaient lionaparle, au seuil du firmament, Amener devant Dieu son âme horrible et fausse, Et que, pour témoigner, ils sortaient du tombeau

Le recueil est divisé en sept livres dont les titres indiquent avec une ironie sanglante les différentes phases du coup d'Élrat : la Société est sauvée, l'Ordre est rétabli, la Famille est restaurée, la Religion est glorifiée, l'Autorité est sacrée, la Stabilité est assurée, les Sauveurs se sauveront.

Il est sans pitié pour les coupables, mais il prédit, ayant la sublime vision de l'humanité toujours en marche, que le progrès détruira la tyrannie, et, après ses invectives et ses malédictions, il chante l'avenir qui sera meilleur.

Ce chef-d'œuvre éternel, enfanté par une juste colère, plaide la cause d'un grand peuple Im moment aveuglé, mais qui devait racheter sa faiblesse. Le jour annoncé devait venir, le jour où les hommes, honteux d'avoir eu peur, relevèrent la tête, encouragés par des chants qu'inspirait la passion la plus généreuse.

Rien n'était perdu, a-t-on justement remarqué, puisque du milieu des abaissements les plus extrêmes une telle voix parlait encore.

Cet admirable livre, auquel les littératures d'aucun peuple n'offrent rien de comparable, et qu'il faudrait plus longuement analyser s'il n'était dans toutes les mémoires, si on ne le considérait aujourd'hui comme un ouvrage d'éducation pour les peuples, ce livre ranima les courages et releva les consciences.

On le poursuivit donc, et la première édition, qui parut à Bruxelles en 1853, ne fut qu'une édition tronquée par ordre.

Cette première édition belge fut celle in-32 publiée par Henri Samuel; elle est incomplète, le gouvernement de Belgique s' opposant à la publication d'un certain nombre de pièces ; atteinte à la liberté contre laquelle le poëte protesta, disant : « Ce sera un des plus douloureux étonnements de l'avenir que, dans de nobles pays qui, au milieu de la prostration de l'Europe, avaient maintenu leur Constitution et semblaient être les derniers et sacrés asiles de la probité et de la liberté, ce sera l'étonnement de l'avenir que, dans ces pays-là, il ait été fait des lois pour protéger ce que toutes les lois humaines, d'accord avec toutes les lois divines, ont dans tous les temps appelé crime. »

Sa Majesté Napoléon inspirait à ses voisins une frayeur explicable ; cette frayeur fut cause qu'on viola les constitutions et les lois pour lui plaire.

La seconde édition, reconnue et revue par l'auteur, fut imprimée à Saint-

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