CHAPITRE XXIV. 2G
Hélier la même année, et contient les parties qni foisaient défaut dans l'édition de Bruxelles.
Cette édition, mise en vente en 1853, à Genève et à New-York, fut l'objet d'un compte rendu des plus élogieux dans Y llhistrated London, et l'œuvre se répandit dans le monde, en dépit des poursuites de la police.
Plus les Châtiments étaient traqués et plus ils pénétraient en France. Le livre se déguisait comme un proscrit; on l'introduisait sous des vêtements bizarres, aflublé d'une boîte à sardines ou recouvert d'une pelote de laine ; il passait la frontière tantôt entier, tantôt en morceaux, caché dans des bustes de plâtre, dans des pendules, cousu sous les robes des femmes, dissimulé entre une double semelle au fond des bottes des hommes.
Cependant on fouillait et on faisait déshabiller les voyageurs et les voyageuses ; à la frontière maritime on fouillait minutieusement les tas de warech que débarquaient les pécheurs, et c'est par milliers que l'écrit vengeur, se moquant des douaniers et des agents, venait jusqu'au milieu de Paris faire tressaillir Napoléon le Petit. Dans les ateliers, dans les cafés, au quartier latin et au faubourg Saint-Antoine, derrière les comptoirs des magasins, dans les salons, partout enfin parvenaient les Châtiments, qui rarement étaient saisis, excepté lorsqu'on les expédiait par ballots trop gros ou lorsque le hasard servait la police.
Ce chef-d'œuvre utile, parce que, outre la perfection d'expression et de beauté, il contient une idée de justice et de progrès, ce chef-d'œuvre étant à la fois beau et vrai, atteint l'idéal de l'art. A ceux qui objectaient que l'histoire peut-être ne porterait pas un jugement si passionné sur le second Empire, Victor Hugo avait raison de déclarer que le grand écrivain , le prophète, rugissant, non pas contre les lions, mais contre les tyrans, ne fait jamais tomber à faux le châtiment. Ce qui se méprend, c'est le panégyrique ; ainsi Horace et Virgile se trompent sur Auguste et Pline le Jeune se trompe sur Trajan, mais Isaïe et Lzéchiel ne se trompent pas sur les Pharaons, Dante ne se trompe pas sur les papes. Tacite ne se trompe pas sur Tibère et Juvénal ne se trompe pas sur Néron.
Victor Hugo ne se trompa pas sur Napoléon. Le doux chantre des enfants et des mères, l'amant inspiré de la nature s'était transformé en un juge impitoyable et ses accents nouveaux trouvèrent un écho dans tous les cœurs justes et fiers.
A Jersey comme à Bruxelles il se vendait un nombre considérable d'exemplaires des Châtiments. Mais ces exemplaires ne lui rapportaient pas de droits d'auteur, pas plus que ses deux volumes d'œuvres oratoires ne lui en rapportèrent pondant les longues années qu'il passa en Belgique. Il avait payé l'impression deux mille cinq cents francs et ne parvint pas même à recouvrer cette somme; il perdit un procès qu'il fit sur les instances de Victor Schœlcher, indigné de cette atteinte à la propriété littéraire. Les Châtiments n'eiu-icliirent
que les libraires, mais ils préparèrent du moins la révolte des consciences ; c'était le seul but que voulait atteindre le poëte.
Les précautions prises par la police impériale prouvent assez la frayeur que causait l'œuvre, et Napoléon, trouvant que Victor Hugo était trop près de la France, s'efforça de le faire chasser de Jersey. Il y parvint au bout de quelque temps.
Les proscrits ne cessaient, dans l'île où ils s'étaient réfugiés, de multiplier leurs protestations, de célébrer les anniversaires républicains et de prononcer, à chaque occasion, des discours reproduits par les journaux étrangers.
Jusqu'en 1S55 on ne s'émut pas en Angleterre de ces récriminations incessantes.
La colonie de Jersey vivait paisible et usait de son droit. Quand un exilé français mourait, les exilés de l'ile se réunissaient dans le cimetière Saint-Jean, cimetière indépendant, pour louer les vertus du mort, et Victor Hugo prenait presque toujours la parole au nom de ses compairiotes. Il salua de l'adieu suprême Jean Bousquet, énergique soldat de la démocratie, qui mourut à trente-quatre ans, tué par la dotileur de vivre loin de la France.
Il s'écria que le jour où les républicains, qui réclamaient la justice et non la vengeance, rentreraient dans leur patrie, ils ne réclameraient pas pour leurs assassins la peine du talion, et que pas une éclaboussure d'échafaud ne tacherait la robe de la République. Pour lui, une seule récompense était due à la dure épreuve qu'il subissait : la délivrance de tous les peuples et l'affranchissement de tous les hommes.
Trois mois plus tard, en juillet 18.i3, il prononça au même cimetière l'éloge funèbre de Louise Julien, cette vaillante femme du peuple, emprisonnée, chassée, tuée par Bonaparte, parce qu'elle avait un cœur plein d'amour et de foi. Il dit que de ce tombeau sortaient le cri déchirant de l'humanité, la dénonciation et le témoignage, l'accusation inexorable qui fait pâlir l'accusé couronné, et lança la malédiction aux violateurs du droit humain, aux proscripteurs, aux pourvoyeurs des pontons, jurant d'exécrer les bourreaux pour consoler les victimes, honorant les femmes qui, n'ayant droit ni à la puissance ni à la grandeur des hommes, s'associent à eux dans les souffrances, dans les dénuements et dans les détresses.
Il éleva la voix à tous les anniversaires de la révolution polonaise que l'on célébrait à Jersey, et célébra l'avenir des peuples : l'Humanité.
Il prit la parole pour honorer le cinquième anniversaire de la révolution de 18Zi8, réclamant, pour préparer la civilisation, l'instruction gratuite et obligatoire, des ateliers et des écoles.
Quand Félix Bony mourut, en 1854, condamné à mort par l'exil, lui aussi, Victor Hugo exalta le courage des exilés, évoquant Tavenii- vers lequel marchait la fière colonie des proscrits, ayant en tète, des cercueils.