‹ Victor Hugo et son tempsChapitre 116 sur 198 · CHAPITRE XXIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIY

Ensuite il signala la situation laite à l'Europe par la guerre d'Orient et les épouvantables tortures auxquelles le manque de soins condamnait nos soldats blessés.

Toutes ces protestations vaillantes et superbes ne semblaient point de nature à émouvoir le gouvernement anglais qui, d'ordinaire, se montre le défenseur de toute liberté. En événement inattendu fut cause qu'on porta atteinte aux droits des réfugiés.

La colonie française habitait Jersey depuis trois ans et quatre mois lorsque un écrivain de talent, Félix Pyat, réfugié à Londres, publia, au sujet du voyage 4e la reine Victoria en France, une lettre qu'il lut dans un meeting sans soulever de protestations.

Mais le gouvernement anglais ayant trouvé en JNapoléon III un allié utile se sépara de la nation, et, excité par les agents de Bonaparte, résolut de s'opposer à ce qu'on insultât l'ami indispensable.

Déjà en JS54, à la suite du discours prononcé aux funérailles de Bony, oubliant les jugements sévères portés par les principaux écrivains anglais sur le coup d'l']tat et l'indignation du peuple contre cet attentat, sir Robert Peel avait dit à la Chambre des communes :

« Un individu (il s'agissait de l'auteur des Chàlliniiits) a une sorte de querelle personnelle avec le distingué personnage que le peuple français s'est choisi pour son souverain, et il a dit au peuple de Jersey que noire alliance avec l'empereur des Français était une dégradation morale pour l'Angleterre. En quoi tout cela regarde-t-il M. Victor Hugo? Si de misérables niaiseries de ce genre doivent encore être dites au peuple anglais par des étrangers qui ont trouvé asile dans ce pays, je croirai devoir demander au secrétaire d'Etat à l'intérieur s'il n'y aurait pas de moyen possible pour y mettre un terme. »

Cette claire menace attira une verte riposte.

Le journal français de Jersey, l'Homme, rédigé par tous les journalistes proscrits, par Jules Cahaigne, Philippe Favre, Kesler, Taillandier, Hippolyte Magin, Martin Bernard, Delescluze, Pascal Duprat, Esquiros, Etienne Arago, Madier-Montjau, Marc Dufraisse, Edgai'd Quinet, Bancel, etc., l'Homme avait pour rédacteur en chef Ribeyrolles, cet intrépide esprit, ce talent vigoureux original, qui figure au premier rang parmi les polémistes. Ribeyrolles, qui devait quelques années plus tard, toujours exilé, mourir au Brésil, répondit dans son journal à la menace de sir Robert Peel et demanda si l'Angleterre se laisserait égarer par la peur, s'accouplerait au crime et chasserait ceux que le malheur frappait. Il ajouta que, s'ils partaient, du haut des navires du second exil ils jetteraient ce dernier adieu : « Il n'y a plus d'Angleterre ! »

Elle devait du moins s'oublier au point d'expulser des citoyens qui lui demandaient asile.

A son tour Victor Hugo éleva la voix et publia un avertissement, qui ne parvint point en France et qui disait :

— (( Je préviens M. Bonaparte que je me rends parfaitement compte des ressorts qu'il fait mouvoir, et qui sont à sa taille, et que j'ai lu avec intérêt les choses dites à mon sujet dans le Parlement anglais. M. Bonaparte m'a chassé de France pour avoir pris les armes contre son crime, comme c'était mon droit de citoyen et mon devoir de représentant du peuple; il m'a chassé de Belgique pour Napoléon le Petit-, il me chassera peut-être d'Angleterre pour les protestations que j'y ai faites, que j'y fais et que je continuerai d'y fiiire. Soit. Cela regarde l'Angleterre plus que moi. Un triple exil n'est rien. Quant à moi l'Amérique est bonne, et, si elle convient à M. Bonaparte, elle me convient aussi. « J'avertis seulement M. Bonaparte qu'il n'aura pas plus raison de moi qui suis l'atome, qu'il n'aura raison de la vérité et de la justice, qui sont Dieu

Page 1